CONQUÊTE DE L’ITALIE PAR LE PIÉMONT
§ 1. — Les difficultés de la situation.
Le soulèvement général de 1848 avait des causes profondes. Il représentait la révolte de toute la classe moyenne contre Tautorité absolue.
Ce mouvement rencontra d’abord des protectecteurs dans les sphères les plus élevées. Pie IX, ne se lendant pas compte du but auquel il tendait et le prenant pour une manifestation patriotique, s’était mis à sa tête lors de son avènement. Expérience faite, lui et les autres souverains déchirèrent les constitutions accordées et rétablirent l’ancien régime.
Seul le Piémont avait tenu sa parole et, malgré la disproportion des forces, continuait à contrecarrer TAutriche dans son dessein de maintenir en servitude la Péninsule. Seul il disposait d’une pelite armée aguerrie et disciplinée, commandée
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par le nouveau roi, Victor-Emmanuel, qui n'avait rien oublié des tristes circonstances de son avènement au trône, ni le départ précipité de son malheureux père, s'en allant mourir découragé à Oporto.
La tâche à accomplir n'était pas aisée. Il fallait porter les armements à la plus haute potentialité possible, multiplier les voies de communication, organiser l'instruction populaire, coordonner l'effort des libéraux italiens, tranquilliser les consciences catholiques, si nombreuses et si ferventes dans le Piémont, convaincre l'Europe incrédule ou hostile, surtout se faire quelques alliés capables détenir en échec la grande ennemie; tout cela sans beaucoup de ressources et avec le poids écrasant d'une dette de deux milliards.
L'œuvre entreprise constituait un chaos de difficultés inextricables devant lequel un homme politique ordinaire aurait échoué. Pour les résoudre il fallait un génie. Ce génie fut Cavour.
§ 2. — Cavour et ses collaborateurs involontaires.
La caractéristique de l'esprit de Cavour peut s'exprimer d'une façon familière mais juste. Il possédait au suprême degré l'art de faire tirer du feu, par les autres, les marrons qu'il voulait réserver à son pays. C'est ainsi qu'il employa pour
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rétablissement de la monarchie Garibaldi et Mazzini qui voulaient la République. C’est ainsi que^ grâce à lui, Napoléon III, décidé à défendre le pouvoir temporel, contribua plus que tout autre à sa chute.
Peut-être pourrait-on compter aussi parmi les collaborateurs de Cavour, le cardinal Antonelli, secrétaire d’Élat, tout-puissant sops Pie IX.
Nous sommes trop près de ces événements et de ces hommes pour pouvoir les juger avec certitude; le temps seul donnera leur vraie valeur, quand les passions seront éteintes et que les documents, fort timidement produits jusqu’à présent, le seront au grand jour. Quelques indices recueillis çà et là nous font cependant supposer, chez le ministre de Pie IX, une attitude favorable aux aspirations du Piémont. Y a-t-il adhéré de cœur, ou seulement, comme Talleyrand à Erfurt, prévoyait-il l’inutilité de la résistance? Nous l’ignorons, mais, par sa conduite, cet homme remarquable a prêté des armes à ceux qui l’estimaient un infidèle serviteur.
En 1848, lors des premières hostilités contre l’Autriche, il commanda au ministre de la guerre, le prince Aldobrandini, de joindre les troupes pontificales à l’armée piémontaise. Ensuite, il est vrai, lorsque l’épiscopat austro-hongrois en appela du souverain de Rome au chef de la chrétienté, le
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cardinal nia avoir jamais donné cet ordre. Entre l’affirmation et la négation chacun jugera selon son sentiment : mais pour ceux qui ont connu la droiture irréductible du patricien, répétant jusqu’à sa mort la même version, le doute n’est guère possible.
Dans une autre circonstance, à l’époque de Gastelfidardo, le général Lamoricière se rendit compte que ses plans étaient connus de l’ennemi. On découvrit que le traître se trouvait être le secrétaire particulier du cardinal, lequel ne lui retira^ pas sa protection et, peu après qu’il eut été condamné, intervint pour obtenir sa grâce.
Enfin, le testament d’Antonelli causa un grand étonnement : on y constata l’absence de toute préoccupation religieuse.
Peut-être n’était-il pas le seul dans le Sacré- Collège à nourrir de secrètes sympathies pour le nouvel ordre de choses. On parla beaucoup, en ce temps-là, au grand scandale des âmes pieuses, de certain banquet où le cardinal Berardi aurait bu au'triomphe de la cause italienne.
Toute collaboration peut être utile pour arriver au but. M. de Cavour qui le savait n’aurait pas négligé, dit-on, de se servir des femmes. On l’a soupçonné d’avoir rapproché la belle de Castiglione de Napoléon III, pour que son charme vînt parfois contre-balancerd’autres influences plus légitimes, mais opposées à ses desseins.
§ 3. — Le génie de Cavour.
Tous les jours, Cavour avait à se dépenser dans un étonnant effort de conception et de volonté. Quelques-uns de ses actes paraissent, au prime abord de la folie, mais en politique il n’y a qu’à s’incliner devant les résultats. L’envoi de troupes piémontaises en Grimée fut une inspiration absolument géniale. Pareil concours donné aux alliés conférait au Piémont le droit d’intervenir dans fe Congrès de Paris, et Cavour put formuler devant l’Europe les revendications italiennes.
En Italie, son secret appui donné à l’effort révolutionnaire lui assurait le droit à la vie en cas de succès.
Tout ce qui paraissait impossible, Cavour l’accomplit. On ne peut concevoir aujourd’hui ce que l’Italie serait devenue sans lui. Peut-être la coalition des différents États, rêve des libéraux timides, aurait-elle pu se réaliser et subsister quelque temps. Mais les convoitises traditionnelles de l’Autriche et les ambitions des princes confédérés auraient bientôt provoqué des dissentiments irrémédiables et des déchirements plus douloureux que ne le furent les opérations parfois un peu chirurgicales qui, en dix ans, ont unifié l’Italie.
La société secrète, la « Giovane Italia», où Maz-