CHAPITRE XI
CRIMINALITÉ ET JUSTICE
Le socialisme et le syndicalisme, malgré leurs exagérations, ont une fonction sociale utile. Pour les combattre, la société est en effet amenée à atténuer les injustices, les abus, à tenir compte de tout ce quTl peut y avoir de légitime dans leurs revendications.
Tel n’est pas le cas pour les crimes vulgaires*
L’Italie, depuis son unification, a vu sensiblement augmenter les statistiques criminelles. C’est une rançon à laquelle ne saurait se soustraire aucun pays au premier contact de la liberté. L’affaiblissement du sentiment religieux, la diminution de l’autorité paternelle, la licence de la presse et de la rue, l’indulgence des tribunaux, la complication des lois, incitent les déséquilibrés à prendre le chemin du crime.
Mais comme l’Italie se trouve à ce point de vue dans des conditions analogues à celle des autres
CRIMINALITÉ ET JUSTICE
États civilisés, nous ne faisons qu’indiquer le sujet et nous arrêterons seulement sur certaines associations criminelles qui lui appartiennent en propre et exclusivement. Nous voulons dire : la Camorra et la Maffia.
§ 1. — La Maffia et la Camorra.
La Maffia en Sicile, la Camorra à Naples, ne diffèrent entre elles que par des détails créés par le milieu dans lequel elles se sont développées, maisont un trait commun : l’exploitation organisée du faible par l’audacieux sans scrupules.
Les humbles travailleurs sont les premières victimes sur lesquelles ces audacieux font régulièrement peser leur joug, par le prélèvement systématique d’une dîme sur les salaires et sur les bénéfices.
« C’est l’exploitation de la faiblesse par la force. Après une promenade sur le golfe de Naples, un touriste demandait à son batelier s’il était satisfait du gain de sa journée : <c Je léserais certainement, répondit le orave homme, s’il ne me fallait partager avec l’individu .que vous voyez m’attendre là-bas sur la berge. — Pourquoi donc ne le dénoncez-vous pas à la police? — Eh! monsieur, si je le dénonçais, il attraperait un mois de prison, mais ensuite il brûlerait ma barque, et moi, je
n’aurais plus qu’à mourir de faim avec ma femme et mes enfants. »
Ce petit tableau donne une idée exacte de la plaie sociale, constituée par ces monstrueuses associations. Toutes les corporations leur paient cette rançon honteuse. Ni l’élégant cocher de la carrozzella à San Carlo, ni la prostituée traînant dans les ruelles de Naples, ne sauraient s’en affranchir.
Les criminels non affiliés à ces sociétés pactisent eux-mêmes en tremblant avec les tyrans, que du reste ils admirent et jalousent.
§ 2. — Mentalité des populations méridionales.
On ne saurait s’étonner que de pareilles sociétés aient pu se constituer dans les régions méridionales de l’Italie. L’effet amollissant du climat, le manque d’éducation, la misère, tout a contribué à abaisser le niveau de ces populations.
Pour se faire une idée de leur mentalité, il faut lire la magnifique description si admirablement vivante qu’en fait Gabriele d’Annunzio, dans une de ses nouvelles intitulée : San Pantaleone,
Présage sinistrement interprété, depuis plusieurs jours des lueurs sanglantes persistent dans le ciel après le coucher du soleil, illuminant tragiquement la campagne où les hurlements des chiens
CRIMINALITÉ ET JUSTICE
troublent la paix de la nuit. Anxieuse, la population du bourg de Raduse s’amasse le soir sur la grand’place, près de l’église massive dont les vitraux ont des reflets d’incendie.
Les femmes crient et gesticulent; des propos inquiets s’échangent. Tous attendent l’arrivée des cierges qu’un d’entre eux est allé chercher à la ville pour célébrer demain la fête de leur Saint Protecteur qui seul pourra conjurer le péril redouté, éloigner la grêle des récoltes, l’épidémie des troupeaux.
Voilà qu’arrive sur la place le chariot de leur messager, victime durant la route d’un attentat; il gît agonisant sur les planches; les cierges qu’il apportait ont été enlevés.
Alors, ce sont des cris de délire; les suppositions les plus absurdes sont les mieux acceptées, répétées avec fureur pu consternation. Un fanatique se lève : pour lui la certitude est faite, le crime a été commis par les hommes du village voisin, par les ennemis séculaires, clients de San Gonsalvo, un saint rival du leur et au profit duquel on a détourné les cierges. Il suggestionne cette masse ardente, et anime d’une fureur vengeresse les fidèles de San Pantaleone contre ceux de San Gonsalvo.
Des hommes taillés en hercules prennent sur leurs épaules le buste d’argenit du saint outragé.
Il faut le venger. Il faut aller le placer victorieux sur l’autel de son rival. Et c’est, dans la nuit, une marche funèbre d’hallucinés; c’est l’assaut terrible du village ennemi; la lutte affreuse devant l’église défendue et attaquée avec une rage égale. C’est l’incendie, le massacre, la mort. C’est la bête déchaînée, le triomphe du morts trum in fandum que le poète Lucrèce dénonçait il y a bien des siècles.
Cette mentalité des vengeurs de San Pantaleone s’est manifestée encore dernièrement pour la suppression d’une fête locale; sous la menace d’un danger ou l’apparition du choléra, on vit le peuple se précipiter à Tassaut de l’église ^t de la mairie, soulevé contre les représentants de l’ordre et de l’autorité, et, àVerbicaro, allant jusqu’à les massacrer, trempant leurs mains dans le sang des victimes pour en marquer leurs portes d’un signe protecteur.
Des hommes enlevèrent les cholériques du lazaret, dans une procession sinistre, et les rapportèrent à leur demeure, répandant insconsciemment la contagion et la mort, contre lesquelles ils accusaient le ciel de ne pas les protéger.
La masse populaire garde la conviction que le choléra est répandu par le gouvernement, contaminant les eaux, pour décimer une population trop nombreuse à son gré, et c’est alors la ruée de brutes contre le pouvoir assassin.
CRIMINALITÉ ET JUSTICE 233
Tout ceci prouve à quelle mentalité en sont encore restées certaines parties de ITtalie. Gomment s’étonner si les malfaiteurs réussissent facilement à dominer des natures aussi frustes, à les suggestionner, à les terrifier et même à s’en faire admirer par leur audace. La plupart des victimes se taisent, craignant de s’exposer, par des dénonciations, à de terribles représailles, ou préférant attendre l’occasion de se venger personnellement.
Dans les villes, la Maffia et la Camorra ont leur code, leur hiérarchie, leur administration. Elles exercent même une influence politique à laquelle plus d’un candidat a fait appel ; ce qui leur valait, en haut lieu, des protections et des appuis, souvent nécessités par la reconnaissance.
Le gouvernement paraît enfin entré dans la voie de la répression; mais, parmi la police, la magistrature, les municipalités, il rencontre parfois des obstacles, là où il ne devrait trouver que des auxiliaires.
Du reste, les membres de cette « honorable société », comme s’intitulent les affiliés, montrent devant le danger un courage indéniable, pratiquent entre eux une solidarité remarquable, surtout au point de vue du secret qu’ils se gardent les uns aux autres. Ils acquièrent ainsi une force et un prestige qui déroutent les recherches de la police et les poursuites judiciaires.
l’italie moderne
Quelques audacieux malandrins ont essayé d’importer en Lombardie une association analogue sous le nom de Teppa^ mais ils avaient affaire à une population toute différente, dont la moralité et l’énergie eurent vite raison de leur tentative.
Jusqu’à ces dernières années, les campagnes ont connu un autre fléau, celui du brigandage. Il en reste peut-être quelques traces dans les Calabres et en Sicile, mais les routes et les voies ferrées permettent aujourd’hui à la police de pénétrer dans certaines contrées naguère inaccessibles et d’y organiser la répression.
Le brigand était généralement un individu qui, après avoir commis un premier crime, le plus souvent un meurtre passionnel, se réfugiait dans les montagnes ou les forêts, pour en éviter les conséquences. Désormais au ban de la société, il entendait vivre à ses dépens.
Parfois seuls, parfois se réunissant en bandes, les brigands réussissaient à faire accepter tacitement leur voisinage par la région sur laquelle ils vivaient et qui leur payait une sorte de dîme de garantie. De ce côté, les plaintes étaient rares; quant aux passants qui devenaient leurs victimes, le plus souvent leur disparition restait inexpliquée. Les poursuites étaient difficiles dans un pays peu habité, accidenté et où du reste personne ne mettait beaucoup de zèle aux recherches.
CRIMINALITÉ ET JUSTICE
Lorsque les provinces méridionales furent annexées à ritalie en 1861, les débris des troupes bourboniennes apportèrent au brigandage un contingent inquiétant. Ce fut d’abord une guerre de guérillas qui gardait un caractère de fidélité politique. Peu à peu, les derniers réfractaires désorganisés, affamés, traqués, descendirent au niveau des détrousseurs de grand chemin. Ils se tenaient sur les frontières de PÉtat pontifical et des provinces napolitaines, se soustrayant aux poursuites en passant d’un État dans l’autre.
La législation italienne s’inspire, est-il besoin de le constater, du vieux droit romain, auquel toutes les civilisations ont emprunté une bonne part de leurs institutions judiciaires. Quant aux détails, c’est surtout le code français, tout imbu du droit romain, qui a servi de modèle aux jurisconsultes et aux législateurs de l’Italie nouvelle. L’esprit d’imitation y a fait introduire la peine suspensive, dont la loi Bérenger a doté la France. Souvent l’imitation a été moins heureuse. Avec ses bons côtés, la législation française nous a transmis ses imperfections et ses faiblesses. Il est vrai qu’elles tiennent beaucoup à la mentalité latine. C’est ainsi que les offenses à l’honneur, ‘ n’étant pour ainsi dire pas réprimées, ou n’étant appréciées que selon le dommage matériel qui en décople, le duel reste la seule réparation. C’est
l’italie moderne
ainsi que Tadultère, que la loi anglaise punit avec une grande sévérité, au point de vue pécuniaire, ne trouve dans la loi italienne, comme dans la loi française, qu’un châtiment dérisoire.
Une pire analogie des mœurs judiciaires italiennes et françaises, c’est l’infiltration de la politique dans les tribunaux. L’influence du député se fait sentir jusque dans le prétoire. Un grand nombre d’avocats ambitionnent la députation, car leur intervention dans les procès est alors beaucoup mieux rétribuée.
11 en résulte une regrettable confusion entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir gouvernemental.
11 faut souhaiter une nette et rapide réaction contre cette tendance. Une justice sans indépendance n’est pas la justice.
Les postes élevés de la magistrature sont occupés par des personnalités qui s’imposent à l’estime par leur caractère et à l’admiration par leur talent. L’impulsion qu’ils donnent au monde judiciaire est donc excellente, mais il ne faut pas qu’elle soit contrariée par l’intervention d’autres facteurs.
Il y a peu de temps, à Rome, lors de l’inauguration du vaste Palais de Justice, le sénateur Quarta, premier président de la Cour de Cassation, disait, en un beau langage, que la magistrature italienne ne devait jamais perdre de vue le splen-*
CRIMINALITÉ ET JUSTICE
dide exemple ei les traditions légués par l’antique Rome.
Nous pensons avec lui que nos magistrats ne sauraient, en effet, trouver nulle part un plus bel exemple d’énergie, de grandeur et de sagesse.