CHAPITRE I LES ARTS
Après avoir considéré le développement matériel de PItalie, nous devrons maintenant étudier son évolution artistique et sentimentale, traduction fidèle de son âme moderne, comme Part antique fut celle des premiers Romaifis.
L’art, c’est en effet l’expression de l’homme tout entier, de ses instincts, de ses sentiments, de sa raison. L’instinct nous fait sympathiser avec certains types, certaine nature de paysages, correspondant à notre race et à notre milieu ; le sentiment noiis porte à préférer la représentation des émotions que nous pouvons imaginer; la raison analyse ces impressions personnelles et les rectifie au besoin.
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Ce dernier point seul devrait être le sujet de la critique , le reste étant un fait individuel qui échappe au raisonnement proprement dit.
Mais pareille observation, vraie pour la critique objective, serait une erreur quand on recherche ce qui constitue l’essence même de Tart, ce dernier devant être considéré en tant qu’inspiration et en tant que réalisation. La réalisation, à part les dispositions indispensables à l’artiste, exige un entraînement de métier conférant la maîtrise de l’instrument spécifique d-un art déterminé. Quant à l’inspiration, elle a sa source dans un sentiment inné de l’harmonie que tous les traités ne sauront jamais définir, à moins d’admettre qu’on puisse enfermer dans des formules le génie d’un Léonard, d’un Shakespeare ou d’un Goethe.
Si nous descendons maintenant de ces considérations générales sur l’art, à l’étude du développement artistique de l’Italie, nous verrons que les explosions d’art, dont elle a été soulevée au cours de l’histoire, correspondaient à d^s périodes de grande richesse , telles que la première et la seconde Renaissance.
La raison en est simple. L’art est une fleur de luxe qui ne peut fleurir que dans une atmosphère de richesse et de goût.
La sélection des œuvres artistiques réclame encore la direction intelligente de Mécènes, gui-
dant et favorisant l’inspiration des artistes, permettant l’essor de productions parfois géniales qui, sans eux, restent forcément étouffées^
Or, à notre époque, l’Italie est peu fertile en Mécènes* Les grandes fortunes sont devenues l’apanage d’hommes que ni leur atavisme, ni leur dispositions personnelles n’ont préparés à ce rôle.
§ 1. — La peinture*
Les écoles de Venise et de Naples sont actuellement les deux centres principaux où s’affirment des tendances et des caractéristiques intéressantes.
Celles de l’école de Naples lui viennent de l’influence très puissante que Domenico Morelli exerça, il y a quarante ans, sur les jeunes.
Ce grand coloriste avait une imagination telle qu’il voyait par la pensée sa peinture avant de la réaliser. Avec une exactitude surprenante, il montrait à son interlocuteur étonné une toile blanche, lui décrivant les personnages et sujets encore absents comme s’il les avait eus sous les yeux..< Sa manière novatrice avait abandonné la technique et les conventions qui faisaient loi chez ses prédécesseurs. 11 subissait toutefois l’influence de la tradition en continuant à traiter de préférence des sujets religieux, qu’il interprétait d’ailleurs d’une façon toute personnelle.
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Sa Tentation de saint Antoine est l^exemple le plus frappant de son genre. L’ascète y est représenté en proie aux hallucinations dans sa grotte sauvage, au milieu de rochers abrupts; l’image de femmes de volupté vient l’assaillir. Les anfractuosités du roc et ses reliefs se transforment en corps féminins. Le rude tronc d’arbre qui lui sert d’appui devient un bras souple qui l’enlace, tandis qu’une tête aux cheveux d’or se penche vers lui.
Un des élèves du maître, Michetti, donnait, il y a trente ans, de grandes espérances. Le premier tableau qu’il exposa à Naples, en 1878, fut l’objet d’une admiration unanime. Il représentait dans le fond une vieille église; quelques marches conduisaient à son triple porche par lequel s’écoulait la foule, tandis que, sous les arcades de la basilique, une procession s’avançait gravement avec toute la pompe méridionale. Les hommes revêtus des pittoresques costumes de leurs provinces, des enfants demi-nus, couronnés de fleurs, courant en des poses gracieuses , donnaient à l’ensemble une intensité de vie et de lumière justifiant l’accueil que reçut cette œuvre.
Un autre joli tableau de Michetti est intitulé la Figlia di Jorio. Au milieu d’un paysage encadré par les crêtes arides de l’Apennin, un groupe de chasseurs déjeune en échangeant de joyeux propos.
Devant eux passe, douloureuse, angoissée, mais se raidissant dans une fierté farouche, une fillemère. Et Ton devine qu'ils la poursuivent de leurs sarcasmes.
Gomment se sont réalisées les espérances que donnait un artiste évidemment doué de qualités exceptionnelles ? A-t-il apporté une preuve de plus à la loi formulée dans VE tape ^ de Paul Bourget, sur l'impossibilité de s'élever sans se briser, dans la vie sociale, à un niveau trop différent de celui du départ ? Triste loi qu’expérimenta douloureusement cette infortunée élève de Roybet Juana Romani‘ partie enfant de son village, comblée d’honneurs *et de richesses en ce Paris toujours hospitalier à tous les mérites et dont l'intelligence faiblit sous le poids de son trop rapide succès.
Quoi qu'il en soit, Michetti, qui s'affirmait magistralement à ses débuts, n'a pas continué son ascension. Comme fatigué, il s'est arrêté dans un vallon riant, mais que le soleil de la gloire illumine faiblement. Depuis longtemps , nous n'avons vu de lui que des œuvres empreintes, certes, d'un sentiment agréable, mais dépourvues du mérite qui s'impose.
C'est une erreur de vouloir, en peinture, faire de la philosophie; le pinceau doit laisser à la plume de l'écrivain le souci d'exposer des thèses morales et sociales.
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M. Ferrari, lui, vise au rationalisme dans M religion. C’est pourquoi , représentant les Saintes Femmes à leur descente du Calvaire, sous prétexte qu’elles étaient des femmes du peuple, il en fait de vulgaires et frustes paysannes.
Il oublie le droit et la force des symboles et comment, dans l’histoire, les sentiments apportent une vérité plus haute que l’histoire elle-même.
Pour conclure, on doit reconnaître que le moment n’est pas, en Italie, des plus favorables à la peinture. Nous avons indiqué les causes générales qui contrarient son essor. Il faut en considérer quelques-unes plus spéciales, telles que le manque de formation première chez ceux qui auraient encore fort à apprendre; le besoin d’argent poussant à une production précoce et hâtive, la vanité vraiment sans bornes de quelques artistes qui prennent d’heureuses dispositions pour du génie ; l’absence d’idéal résultant surtout de l’ambiance, enfin l’oubli des traditions dont les maîtres français ont su allier le respect avec les tendances modernes. Tout ceci explique pourquoi les me?’ leurs de nos artistes n’arrivent guère à dépasser la simple habileté.
Ceux qui font preuve d’un talent supérieur vivent a l’étranger, comme MM. ûk- Nuis, Segantini, Boldini.
l’italie moderne
§ 2. — L’école de Venise.
La tradition d'art n'a pas manqué à Venise. Quelles que fussent les conditions de sa vie politique et économique^ des maîtres de valeur maintenaient allumé le flambeau qui avait jeté tant d'éclat depuis le xv® siècle jusqu’à Tiepolo, le dernier des grands peintres vénitiens.
Avec l’invasion française l'école de Venise subit l’engouement du style Empire. Puis ce fut du romantique à la Byron ou à la Musset et, malgré cela, presque sincère. La tradition ne fut retrouvée pleinement qu'avec Cabianca et Favretto qui, durant le xix® siècle, revinrent â la vérité dans la technique aussi bien que dans l’inspiration. Cependant la vitalité de l’école s’affaiblissait et peut-être aurait disparu sans deux éléments de rajeunissement venus à propos pour galvaniser la ville des doges.
Ce fut d’abord la vogue remise en honneur par les touristes raffinés, pour ses beautés incomparables. Son accès, devenu facile, draina vers elle tout ce que l'Europe et l’Amérique comptent de riches voyageurs. Leur apport a sensiblement amélioré les conditions économiques de Venise et par là même favorisé la production artistique.
En dehors de cet avantage très réel, l'élément
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étranger anime et réveille la pensée de la dbrmante lagune. Le contact avec des artistes de valeur venus de tous Tes pays développe Témulation ou suscite des efforts nouveaux; l’encouragement de Mécènes éclairés permet aux sculpteurs, aux architectes et aux peintres de se livrer consciencieusement à leur art sans trop de préoccupations matérielles. Grâce à cet ensemble de circonstances, on a pu fonder dans un site enchanteur une Exposition biennale d’un intérêt croissant.
Une jeune pléiade d’artistes la prépare et m’efforce courageusement de retrouver les secrets qui ont fait de ses illustres devanciers des maîtres universellement reconnus.
Fiers à juste titre de leur ville, ils saisissent toutes les nuances de ses divers aspects, non seulement pour en reproduire les émouvantes oppositions d’ombres et de lumières, de splendeur et de délabrement, mais encore pour traduire les mœurs de cette population restée fort heureusement attachée aux usages d’autrefois.
Tous les genres de peinturé y sont représentés, sans toutefois révéler actuellement des talents exceptionnels.
Un artiste toutefois mérite une attention spéciale pour quatre panneaux décoratifs représentant le Réveil de Venise, M. Pieretto Bianco a choisi comme sujets les travaux de réparation de Saint-
Marc, la réèdificàtion du Campanile, le port de commerce et l’Arsenal où se construisent les cuirassés modernes ; sa facture est large et rappelle en peinture celle de Constantin Meunier. Les ouvriers, groupés avec talent, se détachent sur un fond de lumière changeante.
Nous avons vu à cette même Exposition une grande salle décorée par M. Sartorio, où se manifestait un véritable talent.
Est-il besoin d’ajouter qu’à ces noms cités au hasard des souvenirs pourraient se joindre beaucoup d’autres, si nous n’avions d’autre but que celui d’indiquer sommairement la direction du mouvement artistique?
Continuant sa tradition historique, l’Italie a dans chaque ville des représentants estimables de ses anciennes gloires.
Malheureusement, elle connaît aussi cette pègre du pinceau et du scalpel, cataloguée sous les titres de cubisme, futurisme et autres enseignes.
Nous préférons les passer sous silence par respect pour le lecteur et par commisération pour ces apaches de la renommée, qui essaient de terroriser grâce à leurs outrecuidantes manifestations un public trop tolérant.