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CHAPITRE IV

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§ 1. — Évolution de la langue italienne.

Parmi les innombrables efforts qu'a dû accomplir ritalie contemporaine, pour regagner le temps perdu pendant les derniers siècles, on néglige souvent celui de la création d'une langue nationale.

11 est admis généralement, et d'ailleurs fort justement, que la langue italienne, depuis Dante, est constituée et que rien n'y manque pour l'expression de la pensée.

Les grands littérateurs du Trecento et du Cinquecento l'avaient, en effet, rendue capable de traduire, avec une harmonieuse précision, la vie et les nécessités de l'époque.

Mais, pendant les trois siècles qui suivirent, ritalie demeura isolée et enfermée entre d'innombrables barrières d'ordres divers qui venaient

s’ajouter à la difficulté déjà considérable des communications, résultant de. sa configuration géographique. Il s’ensuivit qu’alors que les dialectes, déjà très développés, s’enrichissaient progressivement de toutes les adaptations à la vie nouvelle et restaient par conséquent langue vivante, la langue italienne, privée de ces éléments de rajeunissement, tombait au niveau de langue morte, que la jeunesse cultivée apprenait dans les écoles sur des textes classiques, en même temps que le grec et le latin.

Les choses se passaient encore ainsi, il y a cinquante ans, et si maintenant, grâce à la facilité des communications et à l’influence du service militaire, l’italien est compris dans tout le pays, on ne pourrait dire qu’on le parle partout de la même façon.

Les dialectes sont loin de disparaître et retardent le travail d’adaptation de la langue commune aux exigences de la pensée contemporaine.

Il y eut donc une langue italienne parlée, influencée par les dialectes locaux, et une langue italienne écrite que seuls savaient manier les meilleurs écrivains.

L’unification de l’âme italienne exigeait une langue écrite pour tous.

Cet effort fut d’abord accompli par deux romantiques, au début du xix® siècle : Alessandro Man-

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zoni avec ses Fiancés et Silvio Pellico avec Mes Prisons,

Ces ouvrages causèrent un scandale dans le monde officiel des lettres et une révolution enthousiaste dans le public qui comprenait enfin ce qu’on imprimait pour lui.

Cependant, ces deux auteurs avaient peut-être trop accordé au laisser-aller populaire et commis des négligences inutiles.

Tout Telfort des littérateurs au siècle dernier a été de trouver Taccord entre la forme classique et les exigences de la^ pensée moderne.

Le dernier grand prosateur et grand poète de ritalie classique a été Giosué Carducci. Eperdument épris de Tantiquité païenne, dont il n’apercevait que les beautés, rêvant de la voir renaître, en Italie, combattant tout ce qui s’opposait à son retour, il a chanté en des vers magnifiques ses amours et ses haines.

Pour mieux faire revivre le passé, il a plié le rythme de la poésie italienne à la métrique latine. Son indiscutable talent lui a permis de résoudre avec bonheur cette difficulté, mais son succès a malheureusement perdu nombre d’imitateurs qui, sous prétexte d’écrire comme lui des iambes ou des épodes, attristent les Muses et les lecteurs.

Nul plus que nous n’admire certaines des poésies de Carducci, mais les transpositions dont il a abusé,

l'exagération des citations classiques, la tonalité ne répondant pas toujours à rharmonie de la langue italienne, nous font supposer qu'un oubli respectueux l'attend d'ici peu.

L'œuvre qui rendit le nom de Carducci populaire aux yeux du grand public, c'est principalement son Hymne à Satan. Le titre seul était déjà un coup de grosse caisse destiné à faire trembler les âmes dévotes. Le texte est une glorification de toutes les applications scientifiques contemporaines, personnifiées par le grand poète dans le brillant Lucifer.

Les gens de goût trouvent que cette poésie manque peut-être de la mesure nécessaire pour en faire une œuvre durable. C'est du médiocre Voltaire moins l’esprit.

Dans ses ouvrages en prose, Carducci se montre passionné et sectaire; sa critique, toute de sentiment, ne peut s’élever aux sérénités objectives. Pareille tendance, se trouvant d'accord avec la mentalité alors en vogue, lui a valu des admirateurs enthousiastes.

De profonds penseurs, parmi lesquels nous citerons Benedetto Croce, semblent aujourd'hui vouloir analyser son œuvre d’une manière plus objective et lui enlever quelques lauriers.

Celui qui, après l’incomparable Léopardi, a su le mieux rendre la pensée moderne, italienne, tout

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en ne sacrifiant rien de la beauté antique de la forme, est Gabriele d’Annunzio.

En France, on ne le connaît que par ses romans et quelques pièces de théâtre, parfaitement traduites d’ailleurs, ou écrites en français.

Ses œuvres italiennes sont remarquables par une langue merveilleusement assouplie jusqu’à rendre les nuances les plus fines ou les plus hardies de sentiments qui l’on supposerait parfois informulables. Son théâtre a été généralement assez peu goûté, d’Annunzio ignorant et voulant ignorer les exigences de la scène et du public.

Ce que le lecteur français ne pourra jamais apprécier, parce qu’elles restent intraduisibles, ce sont ses poésies.

Fidèle élève de Nietzsche, épiant avec délices ses sensations et ses sentiments, devinant ceux de sa victime, car, pour faire vibrer ce sadique génial, il faut toujours une victime, mère, sœur ou amante douloureuse, le poète, profond psychologue, rend toutes les émotions en des rythmes exquis.

Et les décors où se déroulent ces angoisses inouïes, ces luxures magnifiques, sont dignes de leur sujet : coteaux ensoleillés de l’Adriatique, encadrant sa vie de faune licencieux, ou bois effeuillés d’automne, témoins de la rupture égoïste d’avec la femme délaissée.

Dans ces vers frémit une émotion vécue et par conséquent contagieuse.

Un peu trop convaincu peut-être de sa surhumanité, il veut imposer son idéal et méprise les Philistins qui ne le comprennent pas. Lui-même publia cette opinion à la veille de la représentation à Paris de son Saint Sébastien et de sa Pisanelle. Il déclarait alors que ses compatriotes n’étaient pas arrivés à une évolution suffisante pour interpréter le sens de telles œuvres.

Paris, avec son accueil mesuré, doit lui avoir paru également retardataire.

Au théâtre, d’Annunzio se laisse entraîner par son génie lyrique; il caresse voluptueusement l’idée qui s’agite en lui et, pour rendre son relief plus saisissant, il en développe les contours avec une complaisance un peu oublieuse des justes proportions.

Pourtant que de beautés ! Qu’on relise sa Phèdre en la comparant à celles d’Euripide, de Sénèque et de Racine, peut-être ne la trouvera-t-on pas la moins belle.

Et La Nave ! Des critiques pédants y ont découvert des erreurs historiques et ont reproché à l’auteur certaines exagérations lascives dans le rôle de Basiliola, la princesse byzantine. La conception du poète est pourtant admirable. Il veut exprimer, dans son rêve de grandeur nationale, que pour conquérir le monde on doit vaincre en

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soi les sentiments qui peuvent distraire^ de la tâche immense. Basiliolaest l’incarnation de toutes les faiblesses, de tous les débordements. Aussi veut-il que les Vénitiens la crucifient sur la proue du navire qui symbolise leur futur empire de la mer.

Nous avons nommé Garducci et d’Annunzio comme les meilleurs représentants des tendances littéraires actuelles en Italie.

Il faudrait citer encore Pascoli, Fogazzaro, De Sanctis, Ferrero et un grand nombre de littérateurs moins connus peut-être à l’étranger, mais très dignes de l’être.

Parmi ces écrivains de talent, il nous est impossible de ne pas nommer quelques-unes des femmes de lettres qui font honneur à l’Italie. Serrao, Ossani, Deledda, au premier rang d’un groupe déjà nombreux, rivalisent avec les hommes, non seulement dans le roman, mais aussi dans le théâtre et le journalisme.

Ces deux branches de l’activité intellectuelle sont en plein épanouissement en Italie.

§ 2. — Le théâtre.

Le bien-être généralisé permet à un nombre toujours croissant de spectateurs de fréquenter les théâtres et la diminution de l’analphabétisme a augmenté les lecteurs des journaux.

l’italie MODERî^E

Ce sont là des éléments précieux pour accélérer le perfectionnement de la langue vivante, puisque le théâtre comme la presse, s'ils veulent être compris dans le pays entier, doivent trouver des formes communes à tous.

Les compagnies théâtrales récitant dans leurs dialectes particuliers atteignent le même but quoique moins directement. Elles aussi ont besoin de parcourir les différentes provinces en quête d'un public nouveau. Elles sont obligées de modifier leur langage pour le rendre partout compréhensible; d’où une adaption qui se rapproche de Titalien, bien que gardant l’essentiel pittoresque et vibrant de son origine.

Que ce soit en italien ou dans les dialectes, les auteurs sont du reste encouragés à écrire par les qualités exceptionnelles des acteurs; qualités qui tiennent probablement à la race.

Les exigences scéniques réclament un jeu varié de la physionomie et de toute la personne accompagnant les paroles. Gestes et expressions semblent un peu dépendre du climat. A mesure qu’on remonte vers le Nord ou qu’on descend vers le Midi, le geste tend à devenir plus sobre; les traits s’immobilisent jusqu’à présenter l’impassibilité d’un Anglais ou d’un Arabe.. Dans l’Italie, au contraire, pays des zones tempérées, la physionomie viT<y, mobile, changeante, trahit inconsciemment les

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émotions les plus diverses de Tàme, et Thasbitude chez les meilleurs artistes de ne pas se farder, met en valeur cette disposition naturelle.

Ceux qui ont vu Duse à Paris ne peuvent avoir oublié Pintensité communicative de son expression dramatique. Sa principale préoccupation est de serrer du plus près possible la vérité.

C’est là une différence avec la tradition française, personnifiée en Sarah Bernhardt. Un exemple suffira à le démontrer.

La Dame aux Camélias a été interprétée par ces deux grandes artistes. Observons-les dans le dernier acte, quand la triste abandonnée agonise sans ressources et sans espérance.

Pour Sarah Bernhardt, Marguerite, malgré ses douleurs, reste toujours la femme désirable et désirée. La pauvreté, la maladie sont esquissées plutôt que représentées et l’impression du spectateur reste d’élégance et de beauté.

Duse, au contraire, abdique toute prétention féminine. Son lit est un grabat, sa robe suinte la misère, sa toux soulève presque la répugnance.

Pour l’une, le but à réaliser c’est la beauté; pour l’autre, la vérité.

A la suite de M“® Duse, se meut une pléiade d’arlistes de valeur, tous stimulés d’ailleurs par la sincérité et l’indépendance si caractéristiques du

public italien, qui ne mesure aux acteurs ni l’enthousiasme ni la réprobation.

Quant aux auteurs, leur nombre et leur qualité augmente de jour en jour. Mathilde Serrao, Roberto Bracco, Sem Benelli, Giannino Antona Travers! et tant d’autres, fournissent à la scène italienne des pièces originales et puissantes que tout pays peut envier.

11 convient de nommer aussi M. Enrico Corradini, dont nous allons parler comme journaliste et qui s’est révélé dernièrement dramaturge de talent.

§ 3. — Le journalisme.

Indiquer les traits caractéristiques du journalisme italien n’est point tâche aisée. Pour la forme et le fond, il ressemble beaucoup à la presse de tous les pays. Le reportage du fait divers y prend une place toujours grandissante au détriment des analyses sérieuses et des rédactions littéraires. Là, comme partout, il s’agit de produire la marchandise demandée par le client.

Le récit détaillé des crimes et la pornographie en général restent les sujets préférés.

Les journaux catholiques s’en défendent tant qu’ils peuvent, ce qui limite leur tirage; les conservateurs pactisent avec le fruit malsain et sub-

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sistent médiocrement ; les esprits avancés le recueillent à pleines mains, y ajoutent une forte pointe d'anticléricalisme et prospèrent à merveille.

Il convient de mettre à part une publication nouvelle, noble tentative de M. Enrico Corradini, que nous citions à l’instant, et d’un groupe de jeunes écrivains, dont l’organe a pris le nom de Idea Nazionale.

Leur journal représente le nationalisme italien, lequel n’a de commun avec le nationalisme français que le nom. Ces enthousiastes rêvent d’abolir ou au moins d’atténuer tout ce qui peut diviser leurs compatriotes et de les grouper autour d’un programme généreux visant à la grandeur de la patrie.

La littérature attire nombre d’inexpérimentés qui s’illusionnent sur la facilité de s’y frayer un chemin vers la fortune et la gloire. Beaucoup échouent et disparaissent dans l’oubli. Mais ce déchet inévitable n’empêche pas la bienfaisante influence de cette activité littéraire, qui contribue à unifier la pensée et la langue italiennes.

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