CHAPITRE V
LMDÉAL MORAL
§ 1. — Son essence.
Le sentiment, qui est l’essence même de Part, se retrouve également à la base de l’idéal moral. L'émotion que ce dernier fait naître en nous, est comme l’émotion artistique, une intuition mystérieuse dépassant la raison. Mais ces deux manifestations sentimentales diffèrent tellement comme importance que ce serait une erreur de les assimiler.
L’art ne perçoit qu’une harmonie particulière et non obligatoire; l’idéal moral est un sens impératif d’harmonie universelle. Impératif parce que celui qui l’a entrevu se sent obligé de s’y soumettre; universel parce que ses aspirations ne connaissent point de bornes et que Tharmome qu’il rêve embrasse toutes les activités de l’âme.
Les matérialistes supposent cette harmonie réa-
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lisable sur la terre, mais l’expérieuce nous montre l’impossibilité d’une telle entreprise.
Les spiritualistes placent cette harmonie universelle dans un monde supérieur, entrevu seulement par la foi.
Au point de vue de la science expérimentale, source unique d’arguments irréfutables, ces deux opinions doivent se ranger parmi les hypothèses.
La part de métaphysique positive ou négative qu’elles contiennent l’une et l’autre, les placent en dehors du cadre, fort limité, de la science proprement dite.
Les causes qui entraînent les uns vers la confiance au bonheur terrestre et les autres vers l’espérance de l’au delà, naissent de l’instinct ou du sentiment, par conséquent échappent au raisonnement direct.
Dans l’Italie contemporaine, les représentants attitrés de ces deux tendances irréconciliables, sont l’Église catholique et la Franc-Maçonnerie.
Nous allons esquisser maintenant l’œuvre de chacune de ces institutions et indiquer leurs résultats au point de vue politique et social, le seul qui puisse trouver place en cette étude.
§ 2. — Le Catholicisme.
Condorcet, dans son Progrès de Vesprit humain^ écrit ce qui suit : «J’exposerai comment la reli-
gion de Mahomet, la plus simple dans ses dogmes, la moins absurde dans ses pratiques, la plus tolérante dans ses principes, semble condamner à un esclavage éternel, à une incurable stupidité toute \îette vaste portion de la terre où elle a étendu "^on empire; tandis que nous allons voir briller le génie des sciences et de la liberté sous les superstitions les plus absurdes, au milieu de la plus barbare intolérance.» Les superstitions absurdes et la barbare intolérance, c’était le catholicisme.
Ne nous occupons pas des appréciations personnelles du farouche conventionnel et retenons seulement ses aveux, peu suspects, sur le rôle social du catholicisme.
Ce rôle est gigantesque.
Tandis que ses dogmes répondent au sentiment d’universelle harmonie dont beaucoup d’hommes éprouvent le besoin , sa morale a progressivement libéré la civilisation européenne de l’esclavage, consacré la dignité de la famille et de la femme par la monogamie, muselé un peu l’égoïsme de la bête humaine en prêchant la compassion pour toutes les souffrances.
Notre mentalité moderne lui doit encore deux idées très fécondes en applications inattendues : l’égalité des hommes quant à leur nature, principe que la démocratie voudrait déformer par la suppression des élites, et la supériorité de la jus-
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tice sur la légalité, vérité trop souvent oubliée.
Le rôle social et moral du catholicisme s’est encore accentué en ces derniers temps.
Déjà Léon XIII, par son encyclique « Rerum novarum », s’était placé à la tête des novateurs sociaux en accordant l’appui de sa parole aux tentatives accomplies en faveur des classes moins fortunées,
La grande œuvre de son pontificat fut un puissant effort politique destiné à rendre au catholicisme sa splendeur traditionnelle par l’accord avec les gouvernements. Le plan était grandiose, mais il ne pouvait réussir à une époque où l’élite est rationaliste et lé peuple tout absorbé par les intérêts matériels. Non seulement donc ce plan devait échouer, mais son essai seul fut nuisible à l’idéal religieux, obligé de pactiser avec des adversaires sceptiques, l’entraînant souvent à des compromis regrettables.
Nous avons lieu de penser que « l’anneau d’améthyste » n’est pas une fiction complète et que M. Anatole France en a trouvé certains éléments dans la vie réelle.
La politique a beau vouloir se mettre au service des plus nobles idéalités, elle n’en reste pas moins soumise aux conditions que Machiavel a si complaisamment détaillées dans son Prince et Cavour magistralement appliquées plus tard.
Ces conditions s’accordent mal avec les principes absolus du catholicisme, dont les ministres ne peuvent oublier Tordre du Maître : « Est, est; non, non».
Nous avons vu de quelles armes se servirent les premiers chrétiens pour transfigurer la société mourante; ce n’était pas la politique. Nous avons vu également que la faillite des trois civilisations successives de TItalie provint des empiétements de Tune des trois tendances fondamentales de Thumanité sur l’autre, en sorte que Ton pourrait dire plus justement faillite de Toligarchie matérialiste, idéaliste, rationaliste.
C’est ce qu’a senti le Souverain Pontife actuel qui, aussitôt élu, prit soin de préciser lui-même son programme dans la formule: instaurare omnia in Christo. D’une façon toute personnelle et par des moyens différents, il n’a fait que continuer Tœuvre de son prédécesseur.
La mentalité de Pie X est vraiment celle d’un apôtre. Des hauteurs de sa vision mystique les biens de la terre et la science profane revêtent un aspect transitoire et mesquin. Rejetant tous les moyens humains, il ne compte, pour atteindre son but, que sur la puissance et le développement des vertus évangéliques ; foi et charité.
Profondément pénétré de sa croyance, il veut la faire vivre au cœur de tous les fidèles sans se pré-
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occuper des calculs de Thumaine sagesse. Pratiquement, il fortifie la discipline ecclésiastique dès le séminaire, d’oü sont bannis maintenant tous les échos de ce monde, y compris même les journaux catholiques. L’ordination sacerdotale est, par ses prescriptions, retardée pour mieux éprouver les vocations.
Cette attitude se trouve tellement opposée au courant de la pensée moderne que rares sont ceux qui la peuvent comprendre, même parmi les esprits les plus soumis.
Aussi Pie X a-t-il dû lutter dès les premiers jours de son Pontificat contre certains mouvements dictés par des intentions respectables sans doute, mais qui menaçaient de replonger Tidéal religieux dans là fâcheuse promiscuité des contingences matérielles ou scientifiques.
Du côté des tendances matérielles le danger prit le nom de « démo-christianisme », du côté scientifique, celui de modernisme. Les démo-chrétiens rêvaient de ramener les masses au catholicisme en flattant leurs instincts de bien-être matériel; les modernistes se faisaient l’illusion de croire qu’ils pourraient réduire à la mesure de la science perfectible des phénomènes, le sentiment universel de l’absolu. C’étaient toujours les anciennes erreurs renaissant sous des noms rajeunis.
Le danger était grave des deux côtés, comme .
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arrive fatalement lorsque la foule s’empare d’une idée et, par son interprétation, la rend méconnaissable. Telle panem et circenses de la populace romaine, réclamant le bien-être sans comprendre que la discipline et l’énergie en sont les conditions indispensables; tels encore les fanatiques des guerres de religion, s’imaginant que les sentiments sincères peuvent s’inculquer par la torce; tels enfin les littérateurs du xviii® siècle, déguisant la science expérimentale de Galilée en un rationalisme universel.
Le Vatican a réprimé sans hésiter les mouvements démo-chrétien et moderniste, avec une sévérité qui, par moment, a pu paraître excessive, mais qui était nécessaire à l’intégrité de l’idéal chrétien.
§ 3. — Syndicalisme religieux.
Les circonstances ne permettent point au zèle religieux de Pie X de se limiter comme il le voudrait à ces questions d’ordre purement ecclésiastique.
Quoique la politique lui apparaisse dangereuse et haïssable par elle-même et aussi parce qu'elle réussit à défigurer le sens purement évangélique de ses paroles, Pie X est obligé de s’en occuper bien souvent.
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Naturellement, il y apporte son caractère et ses habitudes de pensée théologîque et se manifeste là encore vertueux, sincère, dogmatique, trois qualités plus nécessaires à un saint qu’à un homme politique.
Le vœu du Pontife serait de voir s’accroître en Italie, dans toutes les branches de l’administration publique, le nombre des hommes respectueux du sentiment religieux. Sachant, par une longue expérience, combien la discipline est indispensable au succès et tenant on main toute la hiérarchie ecclésiastique du pays, il incline à utiliser ces cadres, déjà organisés, d’une façon quelquefois trop directe.
Peut-être sur ce terrain l’Église aurait-elle avantage à se restreindre à son noble rôle de juge dans les questions de foi et de morale, abandonnant aux laïcs les luttes et les transactions, souvent inévitables dans la vie courante.
De nombreux croyants regrettent cette ingérence qu’ils estiment imprudente.
La condition de tout perfectionnement dépend de l’entraînement et plus l’effort est concentré plus le résultat en devient remarquable. Ce qui porterait à conclure, d’accord avec l’expérience de l’histoire, qu’un clergé restant le plus possible en dehors de la mêlée politique et uniquement occupé à propager par la parole et par l’exemple les vertus chré-
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tiennes ne perdrait rien de son influence bienfaisante et même tendrait à Taugmenter.