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CHAPITRE II

LA DISCIPLINE ROMAINE ET LE DROIT ROMAIN

§ 1. — - La famillô. — L’armée.

Le secret de la puissance de Rome fut une forte discipline, basée sur Tautorité absolue du père de famille et sur de lourdes obligations militaires.

La vie de chaque citoyen n’était qu’un lon g entraînement dominé par l’idée de patrie et commencé dès l’enfance par l’influence de l’éducation.

En dépit de certaines théories modernes, filles de Jean-Jacques, qui font de l’individu à la fois le point de départ et le but de toutes les institutions, le véritable élément social est bien certainement la famille groupée autour de son chef.

La mentalité du père de famille, naturellement respectueux du passé, tend néanmoins à assurer un avenir meilleur aux générations qui le suivent; mais son exnérience lui montre que cette amélio-

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ration ne peut être obtenue que progressivement, et il redoute les utopies, chères à la jeunesse.

Conscient de ses responsabilités, il n’ignore pas qu’une longue assistance et une direction attentive sont nécessaires pour transformer l’être chétif et impuissant qu’est l’enfant en un être fort, moral et intelligent. C’est la tâche de l’éducation qui seule peut constituer durablement une société.

La famille représente dans l’antiquité romaine le premier degré de formation sociale.

Vers le V® siècle avant Jésus-Christ, Rome était pauvre.

Sur son modeste territoire de 450 milles carrés, vivaient environ 150.000 habitants formant, ainsi que le dit Ferrero, une république aristocratique de paysans. La plupart, établis dans la campagne, allaient rarement à la ville fortifiée. Ils ne s’y rendaient guère que pour vendre le superflu de leur récolte et pour acheter des armes. Chaque famille possédait seulement des terres de médiocre étendue et les cultivait elle-même. Les troupeaux paissaient sur des pâturages publics; on ignorait l’or et le luxe, partant nombre de vices.

Le père régentait sa maison avec un pouvoir souverain, allant jusqu’au droit de mort, et dont rien ne limitait la durée, car le fils grandi, mûri, fondateur lui-même d’une famille, parvenu aux

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plus hautes dignités civiques ou militaires, lui demeurait complètement soumis.

Les adolescents se formaient par une exiètence rude et saine, occupée aux travaux champêtres. La chasse, les exercices physiques, la garde armée du troupeau, les fréquentes attaques des voisins hostiles, les préparaient a la vie militaire.

Les anciens ajoutaient à cette école des faits,, des instructions théoriques, transmettaient les traditions religieuses, trésor commun, pour la défense duquel chacun devait être prêt à se sacrifier.

A seize ans, le père présentait son fils en armes afin de le faire inscrire dans les légions. Il y restait immatriculé jusqu’à quarante-six ans. Une fête de famille célébrait son admission.

Sobre, énergique, discipliné, le jeune Romain ge trouvait être un soldat idéal. Sachant obéir, il apprenait vite à commander.

Cette organisation de la famille et de l’armée reposant l’une sur l’autre, était admirablement combinée pour combattre les ennemis du dehors.

Grâce à elle les Romains, qui ne disposaient alors que de 30.000 à 40.000 soldats, purent néanmoins, de conquête en conquête, étendre leur*^ domination sur toute la péninsule.

§ 2. — Patriciens et plébéiens.

Malheureusement, ces institutions, suffisantes pour assurer le succès à Textérieur, ne Tétaient pas pour contenir à Tintérieur les passions et les rivalités, et empêcher Toppression ordinaire du plus faible par le plus fort.

Nous ne pouvons bien comprendre révolution romaine sous la République qu’en songeant aux conditions sociales parmi lesquelles cette évolution Test réalisée.

A la base de la société, on vient de le voir, se .rouvait la famille; plusieurs familles descendant l’un ancêtre commun, appartenant à Tune des .rois tribus primitives qui avaient formé le peuple romain, constituaient a la gens ». Ces « gens » se groupaient en « curies » ; toutes étaient unies par un double lien de race et de religion et, au début, ceux-là seuls étaient citoyens de Rome qui en faisaient partie. Tous les peuples conquis dans le Latium se voyaient exclus des curies et ne jouissaient d’aucun droit. La nation compta bientôt deux classes : les patriciens, « ceux qui pouvaient montrer leurs pères », composant la classe riche, et les plébéiens, dont la grande masse était pauvre. Aux premiers étaient réservés tous les privilèges, toutes les charges civiles, politiques et religieuses.

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Les efforts des plébéiens pour s’affranchir et obtenir une égalité relative occupent deux siècles de l’histoire intérieure de Rome, rappelant souvent d’une façon frappante les péripéties de nos sociétés modernes.

Pour les besoins de la conquête et de la défense, Servius Tullius incorpora dans l’armée des plébéiens, qui jusqu’alors en avaient été écartés. Cette égalité de devoirs ne fut pas accompagnée pour le peuple d’une égalité de droits. Il continuait à ne compter aucunement dans l’État; maîtres absolus dans les curies, les patriciens dominaient également au sein des assemblées centuriates, les centuries étant disposées de façon à assurer à leur parti la majorité des suffrages.

§ 3. — Luttes intérieures. — La première grève.

Les Gracques.

Se sentant devenus nécessaires à la République, les plébéiens comprirent vite qu’ils ne pourraient conquérir une amélioration de leur sort que par l’association et organisèrent la première grève historique, retraite du peuple sur le Mont sacré (493).

Le moyen réussit ; ils mirent des conditions à leur retour et obtinrent les deux premières magistratures plébéiennes, le tribunat et l’édilité

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et en outre Tabolition de V esclavage pour dettes.

Graduellement, le peuple continue à prendre conscience de sa force, se discipline pour la lutte et accroît sa situation. En 450, la loi des Douze Tables accorde Tégalité à tous les citoyens au point de vue criminel et civil. Cinq ans après, les mariages, jusqu'alors interdits entre les deux classes, sont autorisés. Puis c'est l'admission aux magistratures, au tribunat militaire, à la questure, au consulat, et enfin aux charges de pontife et d'augure.

Toutes ces mesures, qui satisfaisaient l'amourpropre et l'ambition des plébéiens riches, devanciers de notre bourgeoisie ploutocrate, placés à la tête du mouvement et assurés de leur bien-être, laissaient indifférent le menu peuple, exclusivement absorbé par les soucis matériels. Les patriciens continuaient à posséder presque toutes les terres. Sur les territoires conquis s'étaient constitués d’immenses domaines, accaparés par quelques-uns, ardemment convoités par les autres. La lutte se portera dès lors sur ce point, la question agraire est posée.

Les Gi^acques (146 ans avant J.-C.) soutinrent, peut-être par conviction, peut-être par ambition, les droits du peuple. Tiberius Gracchus réussit à faire adopter une loi, limitant à 26 hectares ta propriété autorisée des terres publiques. Cette vie-

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toire fut suivie d'une série de revendications non moins démocratiques.

Les luttes se prolongèrent jusqu'à la grande guerre sociale réprimée par Sylla (99 ans avant J.-C.), mais les vainqueurs durent faire des concessions aux vaincus qui restaient redoutables.

Comme en dernier ressort 1' « ultima ratio » est à la force brutale et que celle-ci appartient au plus grand nombre organisé, le peuple croissant chaque jour d'importance, c'est lui que l'on courtisera, c’est à lui que s'adresseront les orateurs, ainsi que le montre au Forum le déplacement progressif des tribunes, s'orientant de jour en jour davantage vers le lieu où se rassemble la masse populaire. Sur celle-ci s’appuyèrent Marins et Pompée. César fut un instant le chef de la démagogie, dont les faveurs conduisaient au pouvoir.

Dans l'histoire, les étapes sont toujours les mêmes, aristocratie guerrière ou religieuse, bourgeoisie, peuple; les prépondérances de classes se suivent dans un ordre identique et finissent par la domination et les excès de la plèbe qui font surgir le dictateur ou le tyran.

De ces « retours historiques », comme les nommait J.-B. Vico, on ne saurait conclure que le progrès soit un vain mot; ils doivent être considérés comme des cercles se mouvant, non sur le

même plan, mais dans une spirxle ascendante.

Si certaines analogies se retrouvent en effet entre les débordements de la démagogie romaine vers la fin de TEmpire et d’autres produits à des époques postérieures, ceux par exemple des Ciompi et de la populace florentine au xiv® siècle, il y a cependant un abîme entre eux, car l’idéal moral agit malgré tout avec le temps, modifie et élève peu à peu la mentalité collective.

Le nombre des individus qui participent à cette élévation et d’où surgissent les élites augmente, lentement il est vrai, mais fatalement de siècle en siècle.

La cause des luttes reste toujours la même; le problème de la répartition de la propriété est la question sociale par essence, puisqu’elle répond à l’instinct de la vie et de la conservation de l’espèce.

Sa réglementation fut le but de tous les efforts accomplis progressivement durant la lente élaboration du droit romain.

§ 4. — La genèse du droit romain.

Par une sorte de disposition naturelle, qui constitue le génie même de la race, les Romains ne s’annexaient pas seulement le territoire des peuples vaincus : ils adoptaient aisément ce qui

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paraissait bon dans leurs, coutumes, leurs arts, leurs armements. Nulle part cette puissante faculté d’assimilation ne se montre mieux que dans la longue édification, à travers les siècles, du monument qu’est le droit romain.

Quand se forment les sociétés, il faut d’abord coordonner les instincts de sécurité matérielle. La force seule peut avoir raison d’une agglomération primitive. La loi des Douze Tables, le plug ancien monument de la sagesse romaine, montre sur quelles bases les législateurs édifièrent la future grandeur de Rome.

Puis, dans la suite des âges, à mesure que la rusticité romaine s’affinait au contact d’autres mentalités, de nouvelles lois s’ajoutèrent aux lois fondamentales. Une jurisprudence formidable s’appliqua avec une subtilité réfléchie, merveilleusement persévérante, à régulariser les rapports des intérêts privés. Son développement se continua pendant toute la durée de fEmpire. Chaque nation conquise apportait son tribut. Que ce soit par les édits des préteurs, les commentaires des jurisconsultes ou les rescrits impériaux, le clair esprit de Ro.ae sut former un droit philosophique qui restera la base éternelle de tous les droits, parce qu’il est le Droit.

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