CHAPITRE
PRÉPONDÉRANCE DE ROME
§ 1. — La lutte fait les peuples forts.
Ayant indiqué les phases principales de l’évolution intérieure de Rome, nous jetterons un coup d’œil sur son activité extérieure.
Rome avait dû, dès son origine, lutter pour défendre sa position Sur le Tibre. Les ennemis se renouvelaient perpétuellement à l’assaut de ce point stratégique. C’était une guerre continuelle qui d’ailleurs cimentait les forces de la grande cité en développant le courage et le patriotisme. « Il n’est point, disait Lycurgue, de meilleur agent que la guéri e, pour fortifier un peuple, car elle l’habitue a mépriser le danger, à se dévouer pour le salut des autres, de la famille, de la Patrie. » Le grand législateur était si persuadé de la vérité de ce principe qu’il défendit aux Spartiates d’attaquer de façon persistante leurs proches voisins, de
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peur de développer chez eux une énergie qui en ferait des ennemis redoutables.
Grâce à ces vertus, Rome, volant de conquête en conquête, suivit une marche triomphale à travers ritalie.
Les Gaulois cisalpins, cependant, lui opposèrent une résistance opiniâtre. Plus tard, les Carthaginois furent sur le point de la détruire. Les guerres puniques commencèrent en Sicile, lorsque les Romains débordant de la péninsule s’y rencontrèrent avec les puissants marchands carthaginois. Carthage tombée, Rome hérita de sa prépondérance maritime.
A partir de cette époque, quelque chose se trouve changé dans Rome. C’est à l’issue des guerres puniques que remonte, en effet, le principe de sa décadence, comme si Carthage, vaincue sur mer et sur terre, avait su, avec son astuce légendaire, se réserver une revanche dans le domaine moral. De longtemps, Rome ne connaîtra plus des dangers pareils à ceux dont Annibal était venu menacer ses portes. Elle n’aura plus d’adversaires vraiment capables de la maintenir en haleine*
Malgré leur courage, les tribus demi-sauvages de la Gaule, de la Pannonie, lui sont trop inférieures, comme organisation, pour pouvoir lui résister. Si quelque légion subit un désastre par delà les Alpes, l’écho en est à peine perçu dans
la capitale victorieuse. Les Égyptiens, les Asiatiques, réservent le plus souvent aux aigles romaines de faciles et presque constantes victoires qui entretiennent sans effort leur légende triomphale.
Il en résulte que Tentraînement de jadis, né d’une perpétuelle alerte, disparaît pour la jeunesse romaine. Elle perd sa valeur militaire.
Du reste, Rome a appris de Carthage que Ton peut se faire défendre par des mercenaires. Elle mettra bientôt en pratique cette leçon, bouleversant ainsi le caractère de ses armées, qui ne se battront plus pour la patrie et n'auront nul souci de sa grandeur. Les mercenaires, initiés à la stratégie romaine et conservant leurs qualités innées de force, de courage, de résistance, pourront à la première occasion parler en maîtres.
Avec sa réalisation, l’idéal du bien-être matériel pâlit graduellement. La discipline faiblit d’autant plus vite qu’un autre agent destructeur y contribue puissamment : nous voulons dire : la richesse.
§ 2. — Richesse.
De toutes leurs conquêtes, les Romains rapportaient de riches dépouilles. On était loin déjà des vieilles coutumes, d’après lesquelles le butin revenait exclusivement au chef de famille qui en
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disposait à son gré. L’ancienne législation, toute de discipline et de force, s’était laissé entamer par les mœurs et les idées des peuples soumis.
L’amour du lucre commençait à remplacer dans les guerres les nobles élans qui soulevaient les soldats d’autrefois. La loi attribua bientôt au légionnaire une part spéciale des trésors procurés par la victoire. Le soldat ne remet plus qu’une partie de ses richesses à son père, à son chef, premier coup donné à cette autorité paternelle qui faisait la force de la famille. Les gros butins sollicitent les convoitises. Les spéculations sur les terres conquises et sur les fournitures militaires favorisent les agiotages et les rapides fortunes. L’exemple de ceux qui ont réussi stimule les timides. Les traditions perdent leur valeur cohésive, la volonté de jouir envahit les esprits.
Les guerres, jadis sanctifiées par le souci de la protection et de la gloire de la patrie, ne sont plus, trop souvent, que des expéditions suscitées par des syndicats de pillage, dans lesquels patriciens et plébéiens se confondent au niveau des mêmes appétits.
§ 3. — L’idéal romain s’affaiblit en s’élargissant.
Le droit de cité, si jalousement réservé dans les premiers temps, est accordé à des peuples igno-
laiit OÙ est Rome. Trop largement prodigué, ce titre glorieux perd de son prestige. 11 n’inspire plus Torgueil d’antan ni le désir de le mériter par des actions d’éclat.
La faculté d’assimilation que nous avons déjà signalée chez le peuple romain contribue encore à le modifier dans sa plus intime mentalité. A ses divinités agrestes, à celles qu’il avait empruntées aux Étrusques, il ajoute peu à peu, dans un Olympe surpeuplé, celles de toutes les nations vaincues, espérant trouver ainsi de nouveaux protecteurs, pour satisfaire à ses besoins toujours croissants.
Le nombre des dieux devient considérable. Les connaître est une science trop difficile pour le peuple, mais on lui en a fait entrevoir d’autres que les siens. Sa foi se dissout parce qu’on la discute. , Ainsi disparaît cette unité de pensée religieuse qui avait contribué, avec le culte de la famille, à l’énergie des premiers temps et qui renforçait l’esprit patriotique aux siècles d'héroïsme.
En politique comme en religion, l’idéal romain cesse d’être purement national, il s’élargit et par là même perd de sa force.
Tout ce qui existait dans la Rome primitive, la religion comme le reste et plus que le reste, n’avait eu jusqu’alors qu’un but, qu’un objet,
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qu’une idée : Rome. Ce mot symbolisait Tensemble des efforts accomplis pendant des siècles par les Romains, pour réaliser leur idéal de puissance matérielle. Le. culte de la Patrie dominait et fusionnait toutes les aspirations personnelles. Il était Tarmaturede cette formidable organisation sociale. L’institution des troupes mercenaires lui porta une première atteinte. Le métier des armes cessa d’être pour les jeunes Romains un honneur et un plaisir.
Le jour où d’autres dieux eurent leur place dans les temples, d’autres hommes leur rôle dans les institutions, un sentiment moins limité, davantage humain, y pénétra avec eux, apportant les germes d’un idéal plus élevé, mais qui ne pouvait se développer qu’au détriment de la cohésion nationale.
§ 4. — Influences étrangères. — Les arts, les rhéteurs, les sophistes.
Après avoir suivi l’Italie ancienne dans sa vie intérieure, puis dans son expansion victorieuse, nous allons maintenant l’étudier dans son évolution artistique.
Lorsque Rome fît de la Grèce une province, elle lui prit le goût des arts. Ce fut ostentation d’abord, plus qu’intelligence de la beauté. Quand Mumius l’Achéen faisait embarquer, pour en orner sou
palais, les vases, les statues, les tableaux de Corinthe, il passait avec les bateliers un contrat édifiant à cet égard, les obligeant à refaire, en cas de perte ou de détérioration, des œuvres semblables à celles qu’il leur confiait. Peu à peu cependant, l’abondance des merveilles artistiques de la peinture, de la sculpture, de l’orfèvrerie qu’ils rapportaient de leurs conquêtes, formait le goût des Romains.
Ces merveilles ne furent pas seules empruntées à la Grèce, on en importa aussi les rhéteurs et les sophistes.
L’art oratoire, d’ailleurs, jouait un rôle important dans la vie publique. Le Forum connut, comme l’Agora, des moments de grandeur et de noblesse. Ainsi que son modèle il subit les déchéances de la pire démagogie.
Les jeunes Romains commencèrent à aller en Grèce pour perfectionner leur éducation par les leçons des philosophes célèbres. Cette obligation d’un déplacement assez malaisé, restreignait du moins le nombre des élèves. Il en résultait un certain choix. Bientôt, des maîtres plus ou moins autorisés allèrent s’installer à Rome, mettant à la portée de tous leur enseignement trop souvent frelaté.
Autour d’eux naquit une sorte d’intellectualisme qui rendit à la mode le scepticisme élégant.
PRÉPONDélRAN€E ÜE ROME
Aucune erreur n’est plus funeste à la vitalité d’un peuple. Sous sa néfaste influence, l’équilibre et l’harmonie de l’intelligence se faussent au bénéfice exclusif de la subtilité du raisonnement. Et qui dit raisonnement, ne dit pas raison. Malgré l’identité du radical, le premier de ces termes est trop fréquemment l’antithèse de l’autre.
La raison sainement employée tient compte de tous les facteurs qui doivent intervenir dans notre jugement: les instincts et les sentiments essentiels de notre moi. Le raisonnement ne veut admettre que l’enchaînement logique des arguments découlant de prémices posés, auxquels il attribue, parfois arbitrairement, une autorité sans contrepoids. Le raisonnement peut servir à justifier toutes les thèses, auprès des foules incapables de discernement.
A Rome, ce procédé fut d’autant plus apprécié qu’il permettait d’exercer une action efficace aux comices, en caressant les instincts des classes les plus basses, mais aussi les plus nombreuses.
Ainsi se préparait le césarisme qui devait surgir du désordre anarchique, au milieu d’une société aveulie, détachée de son idéal politique parce qu’elle l’avait réalisé.
Parmi cette désagrégation sociale, il est juste cependant de signaler de précieuses compensations nées du goût des richesses et même de celui
des plaisirs. Si le culte de réiiergie décline et disparaît, à sa place s’élève celui de la beauté. Le siècle d’Auguste marque l’apogée de l’art romain. Par l’influence de l’Empereur, celle de ses amis, et de ses successeurs, Rome se pare d’édifices somptueux. Les rues s’embellissent d’arcs de triomphe et de statues innombrables. Des thermes, des cirques, des basiliques, sont construits à chaque changement de règne.
Mais la loi de l’évolution artistique suit une courbe fatale.
L’art débute à une époque de bien-être. D’abord timide et sincère, il s'alourdit peu à peu d’ornements conventionnels que rien ne justifie. N’étant plus un sentiment, il devient un métier au service de celui qui le paye.
Quand le triomphe de la démagogie ne laisse subsister que la populace et les tyrans transitoires, quand le Mécène disparaît, l’art ne trouvant plus de direction sûre, n’ayant plus de sentiment fort à traduire, se dissout dans des enflures vides de contenu.
Peu après Auguste, ces conditions défavorables se réalisèrent : artistes, historiens et poètes ne surent plus que rivaliser à qui flatterait le mieux les deux puissances de l’heure : le peuple et le tyran.