‹ L'Italie moderneChapitre 8 sur 60 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

§ 1. — L’Église primitive de Rome.

Des ruines de la civilisation romaine, le christianisme allait faire surgir un idéal nouveau.

Au moment d'examiner son rôle dans l'évolution romaine, une observation nous semble utile; nous essayons consciencieusement de dégager la philosophie des faits historiques, suivant la méthode d’analyse, de sincérité et d’impartialité dont la science moderne a fait une loi. Nous ne nous plaçons jamais à un point de vue théologique, restant volontairement en dehors de toutes les considérations de semblable nature ; elles n’ont

aucune place dans cette étude, et seuls nous préoccupent les événements qui appartiennent à l’histoire et leur appréciation.

Chaque époque raisonne suivant sa mentalité. Bossuet, pour établir la logique de son Histoire universelle^ partait d’un axiome qui lui paraissait évident, et faisait converger tous les événements au succès de sa thèse.

Pareil procédé n’est pas dans le goût de nos contemporains. La méthode actuelle enseigne à rechercher toute la vérité, toute l’exactitude des faits, avant d’émettre les réflexions qu’ils peuvent inspirer.

L’heure était particulièrement favorable à Linfluence et à la propagation des doctrines chrétiennes exaltant les sentiments sublimes de liberté, d’égalité et de charité fraternelle. Aux esprits saturés de jouissances, las de puissance et de richesses, il proposait un noble but vers lequel tendre leurs facultés. A la multitude souffrante, écrasée d’abjection, il offrait l’espérance d’une gloire et d’une allégresse impérissables. — Patriciens et plébéiens commençaient à percevoir entre eux des liens bien complètement insoupçonnés jusqu’alors; les femmes s’éprenaient aisément de cette doctrine qui, passant au-dessus du raisonnement, s’élevait d’un coup d’aile, jusqu’aux régions où le cœur trouve un apaisement total.

Grâce à celte action exercée sur toutes les classes sociales, l’Église de Rome s’organisa rapidement. Une épître de saint Paul la montre en 58 non seulement constituée, mais déjà célèbre par sa foi et ses œuvres. Les Actes des Apôtres sont d’accord avec Suétone pour fixer à l’an 52 l’expulsion des Juifs de Rome, amenée par les querelles qu’ils avaient entre eux. Le premier résultat de la propagande évangélique fut en effet de provoquer de vives discussions entre les Juifs fidèles à la loi de Moïse et les disciples du Christ annonçant la nouvelle doctrine. Leurs discussions ne restaient point confinées aux synagogues; elles se répandaient souvent dans les carrefours et sur les places publiques. Des troubles en résultèrent. Or, si les Romains n’avaient qu’indifférence officielle pour les théologies étrangères, ils ne toléraient pas les désordres. Sans s’occuper du sujet qui les avait fait naître, ils expulsaient ou punissaient les fomentateurs de querelles.

Les premières mesures contre les chrétiens n’eurent pas d’autre origine, ni d’autre caractère. Si elles prirent quelque rigueur, c’est que l’agitation extérieure occasionnée par leur prosélytisme augmentait d’importance et que leur refus de rendre un culte aux divinités nationales et de brûler de l’encens devant les statues des Césars ne pouvait guère être toléré à Rome, qui avait

toujours considéré le premier culte comme nécessaire à la cohésion de la patrie, le second comme un symbole de fidélité à l’Empire.

Cependant, la grande masse du peuple se préoccupait assez peu des chrétiens et n’avait guère qu’un dédain hostile pour cette secte. Les horribles cruautés de Néron appelèrent fattention générale sur leurs actes et leurs doctrines.

§ 2. — Avantages des persécutions.

Pour détourner de lui les soupçons au sujet de l’incendie de Rome, l’empereur profita de la mauvaise réputation des chrétiens, considérés comme des fauteurs de désordre. H les accusa de ce crime.

Traînés aux supplices, on vit les fidèles supporter sans faiblir les plus effroyables tourments. Transformés en torches vivantes dont on éclairait les jardins vaticans, ils surmontaient la douleur pour glorifier leur Dieu. Ces héros furent nombreux, « multitude ingens », dit Tacite en parlant d’eux.

La tradition veut, avec beaucoup de vraisemblance, que saint Pierre ait péri dans la première persécution. Cette tradition a pour elle l’affirmation de Caïus, vers l’an 200, la situation du tombeau du premier évêque de Rome près des jardins.

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néroniens, et de nombreux détails mis en relief par les savantes recherches de W Duchesne.

La mort de leur chef n’affaiblit en rien le zèle et le courage des premiers chrétiens. Saint Pierre eut immédiatement des successeurs pour continuer son apostolat et maintenir sa direction. Leur influence s’accrut de la persécution même dont ils étaient l’objet. On ne pouvait guère discuter avec le christianisme. Ses apôtres affirmaient. A l’appui de leurs affirmations, ils donnaient leur vie. Quelle preuve plus décisive opposer à celle-là? Pour la foi, aucun argument ne vaut l’exemple.

Les premiers convertis étaient les gardiens et les bourreaux frappés par l’héroïsme de leurs victimes. Les spectateurs, venus pour se distraire à la vue des supplices^ s’en retournaient profondément remués.

En matière sentimentale, le raisonnement est nul. On n’aime pas par raison. Les foules ne sont accessibles qu’aux suggestions de la passion et de l’enthousiasme agissant sur l’émotivité. Ainsi peut-on s’expliquer comment chaque répression décrétée par les empereurs multipliait les conversions, justifiant cette parole : le sang des martyrs est une semence de chrétiens.

Bien que l’exemple soit un des plus efficaces éléments de succès, il ne suffit cependant pas à expliquer la conversion du monde romain au christianisme.

Pour amener une transformation aussi radicale, il fallut que la majorité s’y trouvât préparée. Nous avons montré par quelles circonstances.

L’hypothèse métaphysique sur laquelle est fond»; le christianisme peut, en langage scientifique, S( traduire ainsi : l’univers spirituel forme, dan: l’éternité, une harmonie de justice et d’amour proposée aux âmes qui doivent s’efforcer de la réaliser ici-bas. Cette harmonie, pour agir sur les hommes, a dû participer au monde phénoménal et se concrétiser en des préceptes répondant aux exigences du sentiment humain.

Les Juifs christianisés avaient apporté les faits, interprétés suivant leurs traditions vénérables, très en confiance avec Jahvé; les Grecs les adaptèrent aux exigences philosophiques de leur cerveau; Rome allait en tirer des lois conformes à son génie d’organisation et d’universalité. L’idée chrétienne ne devait pas éveiller en elle d’insurmontables répugnances. Les faits miraculeux affirmés par les apôtres ne surprenaient nullement des esprits habitués au surnaturel par la mythologie; et, d’autre part, les rapports avec la Grèce avaient depuis longtemps familiarisé les penseurs de Rome avec les subtilités philosophiques. Ce qui reste plus surprenant, c’est l’ardeur avec laquelle fut acceptée la morale admirable et §évère de la religion nouvelle.

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Cette morale comportait un combat perpétuel contre tous les instincts inférieurs, contre toutes les habitudes dominantes. Plus de théâtres, plus de jeux publics, la sodomie imputée à crime, la fornication proscrite, Poisiveté flétrie. Autant de changements radicaux apportés dans Pexistence du vieux monde.

En ses prescriptions, la nouvelle loi n’était pas moins révolutionnaire qu’en ses défenses. Elle imposait une honnêteté rigide, prêchait l’amour actif à l’égard de tous les hommes. Non seulement on devait les considérer comme des frères, mais encore subvenir à leurs besoins, les hospitaliser, accomplissant ces devoirs avec cordialité et allégresse.

Toutes ces pratiques de renoncement, de privations, de charité, n’apportaient comme récompense immédiate que le martyre, ou si les bras des bourreaux étaient lassés et les fauves des arènes rassasiés, la condamnation aux travaux forcés dans les mines de Sardaigne, après résection du nerf de la jambe, ce qui estropiait le patient pour la vie.

Cependant, les premières associations chrétiennes réalisèrent leur programme surhumain,. La foi intense, l’élan irrésistible de ces néophytes déroute nos convictions engourdies. Conduits au prétoire devant un juge sceptique, entourés d’une

populace hostile, ils n’avaient, pour recouvrer leur liberté, qu’à brûler en l’honneur des dieux une poignée d’encens : la plupart préféraient la torture et la mort. Leur faiblesse apparente de vaincus allait devenir une force irrésistible et bouleverser le monde.

Le duel entre l’Empire romain et le Christianisme fut un des plus âpres qu’ait enregistrés l’histoire. D’une part, l’égoïsme farouche de jouisseurs défendant leurs privilèges; de l’autre, une morale divinement humaine, triomphant par la seule puissance de son action sur les âmes.

En vain Dioclétien se flattait-il d’avoir anéanti les chrétiens; Constantin allait bientôt s’incliner devant ce Jésus mort sur une croix et persécuté dans ses disciples.

§ 3. — Fonction sociale de la religion.

L’attraction du christianisme s’explique par le besoin impérieux qu’a l’humanité de posséder une foi religieuse, ensuite par la beauté et la supériorité de sa morale. Insister sur ces deux considérations serait nous engager dans de longs développements étrangers, à notre sujet. Citons seulement l’opinion de trois hommes éminents qui ont magistralement traité ce problème : M. Le Dantec, M. le D"* Gustave Le Bon et le grand agitateur italien Giuseppe Mazzini.

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M. Le Dantec, philosophe athée, démontre qu’en dehors de la religion, il ne saurait y avoir de véritable résistance aux douleurs inévitables de la vie. En présence de difficultés qui lui paraissent insurmontables, l’athée devrait se supprimer. Le mérite et le démérite, la vertu et le vice, la gloire et le déshonneur, n’étant pour lui que des abstractions illusoires, il n’a qu’un seul devoir logique envers lui-même qui est d’éviter toute douleur et il ne peut y arriver qu’en renonçant à Fexistônce.

Le D"* Gustave Le Bon, prenant pour base les résultats de l’enquête parlementaire sur la réforme de l’enseignement, constate, dans sa Psychologie de l’influenceprépondérante de l’idéal chrétien, dans l’éducation de la jeunesse. « Cet idéal, dit-il, peut scientifiquement être considéré comme une vaine chimère, mais la qualité philosophique d’un idéal n’a pas la moindre importance. Une doit pas se mesurer à sa valeur technique, mais à l’influence qu’il exerce sur les âmes. Or, l’influence qui soutient les esprits religieux est immense. »

Giuseppe Mazzini, le grand agitateur des foules, le principal ouvrier de l’unification italienne, disait en 1849, à l’assemblée constituante de la république romaine, dans un style que nous trouvons aujourd’hui un peu ampoulé : « Depuis que le Christ a parlé, je ne connais plus d’étrangers ni

de distinction parmi les hommes, sauf celle qui les classe en pervers et en vertueux. » Ailleurs, à propos de la chute du paganisme qui nous occupe, il écrit : « Toute croyance était morte ; morte la foi dans les dieux, morte la foi dans la République.

« Plus d’état social, mais un pouvoir qui se noyait dans le sang et se consumait dans les vices et les turpitudes.

« Un Sénat, misérable parodie du passé, qui décernait des statues aux tyrans; des prétoriens qui méprisaient le Sénat et assassinaient leurs maîtres; des dénonciateurs, des sophistes; au-dessous une multitude d’esclaves qui applaudissaient.

(( Plus de principes, mais seulement des appétits et des intérêts opposés. La Patrie s’était éteinte. La voix solennelle de Brutus avait crié du tombeau que la vertu n’était qu’un mot. Et les vertueux quittaient ce monde pour n’y point contaminer leur intelligence et leur cœur. Nerva se privait de toute nourriture. Thrasée répandait la coupe pleine de sang à Jupiter libérateur.

« L’Ame avait disparu ; seuls les sens régnaient en maîtres impérieux. Le peuple ne demandait que le pain et les jeux du cirque.

« La philosophie n’était plus que scepticisme, épicurisme, arguties et vaines paroles.

« La poésie n'inspirait plus que la satire.

« Tels étaient ces temps-là qui ressemblaient aux nôtres.

« Et pourtant ce n'était pas l'agonie du monde ; c'était la fin d'une évolution parvenue à sa phase dernière. Une grande époque disparaissait pour en aisser naître une nouvelle qui n'attendait que l’initiateur pour se manifester.

« Il se montra. C'était l'âme la plus remplie d’amour, la plus sainement vertueuse, la plus inspirée de Dieu et de l’avenir, que les hommes aient jamais saluée sur la terre : Jésus.

« Il s'inclina sur le monde fait cadavre, et murmura une parole de foi. Sur cette fange, qui n'avait plus d’humain que l’apparence et le geste, il proféra des mots jusque-là inconnus : amour, sacrifice, origine céleste.

« Le cadavre se dressa. Une vie nouvelle se répandit à travers cette fange que la philosophie avait en vain tenté de ranimer. De cette fange surgit le monde chrétien, monde deliberté, d’égalité ; surgit l’homme, image et précurseur de Dieu.

« Jésus mourait; il n'avait, ainsi que le dit Lamennais, demandé aux hommes pour les sauver qu'une croix où pouvoir mourir. Mais avant, il proclamait pour le peuple la bonne nouvelle. A ceux qui lui demandaient d’où il venait, il répondait : « De Dieu le Père. »

« C’est du haut d’une croix qu’il proclamait sa foh Pourtant, du haut de cette croix commençait son triomphe qui dure encore, »

Nous avons tenu à citer ces trois autorités, peu suspectes de partialité en faveur du christianisme. Elles apportent sous la formule de leurs mentalités diverses, la même affirmation de l’utilité sociale d’une religion et de la supériorité de celle du Christ.

§ 4. Modification catholique du christianisme.

Une idée ne pouvant se propager qu’en s’adaptant aux instincts et aux nécessités des hommes qui la reçoivent, le christianisme devait subir l’influence de ses premiers adeptes.

Il sortait des Catacombes dans sa splendeur surhumaine, pur de toute interprétation. L’Italie, en l’adoptant officiellement après les persécutions, se moula en lui et l’harmonisa à sa propre mentalité. Il imprégna ses mœurs et ses institutions, mais reçut en même temps leur reflet. La parole du Christ allait parvenir au monde par l’entremise de Rome.

A Rome, l’univers chrétien viendra chercher le mot d’ordre. De Rome, partiront les bulles impératives qui feront s’incliner les craintifs empe-

reurs.

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Après la fondation de Byzance, les papes restèrent la seule autorité reconnue dans la grande cité, demeurée malgré tout centre de Tunivers civilisé.

Telle fut Torigine du catholicisme. Nous allons étudier sa répercussion sur l’évolution de l’Italie.

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