‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 14 sur 30 · CHAPITRE XXI Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI Y

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Essais historiques. — Antiquité grecque. — Normands. — Maisons d'Anjou et d Aragon. — Vice-rois. — Insurrection de Masaniello. — Charles iu. — Ferdinand iv. — Caroline d’ Autriche. — Acton. — Leur mauvaise administration et leurs proscriptions. — Révolution française. — Réaction de la populace. — Retour du roi. — Saliceti. — Murat , roi. — Restauration. — État de Naples pendant le printemps de 1820 , avant la révolution constitutionnelle. — Société. — Observations générales. — Le peuple. — Son influence sur la dernière révolution. — Lecteurs. — Lazzaroni. — Classes supérieures. — Carbonari. — Academia nobile. — Sociétés particulières. — Caractères distingués. — Anecdotes. — Musique. — San- Carlo. — Pulchinello. — Commedia sagra.

Naples , avec son origine fabuleuse et sa fondation argonautique , la terre des sciences, la Parthénope de l'antiquité, a conservé la religion, les habitudes et le langage de la Grèce

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dont elle était une colonie, long-temps après qu elle était devenue une partie de l’empire romain. Dans le cinquième siècle , le territoire napolitain partagea le sort commun à toute l’Italie; et, après de longs efforts pour conserver son indépendance contre les Grecs , les Sarrazins et les princes parvenus deBénévent, Capoue, Naples et Gaëte, tombèrent sous la domination d'une bande d’aventuriers normands : les fils de Trancrède de Hauteville devinrent seigneurs d’un sol long temps convoité avec avidité et disputé avec férocité par les papes et les empereurs. La race des barons normands dégénéra aussi vite qu’elle s’était élevée; et les crimes de Guillaume-le- Chauve, fils et successeur du prince Roger, ne permirent pas à ses flatteurs de placer une inscription sur sa tombe (i). Les intrigues des papes et l’ambition des empereurs continuèrent toujours à prendre Naples pour objet. L’habitude perfide, adoptée par les papes, de recourir au secours de l’étranger, et d’attirer ses armées dans les plaines d Italie, devint plus funeste à ce pays qu’à tous les autres états. La maison d’Anjou, invitée à s’opposer aux droits que réclamait celle d’Aragon , par

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la jalousie de plusieurs pontifes successifs, perpétua la guerre et l’anarchie , le despotisme et la licence qui ont désolé ce royaume sous divers souverains pendant plus d’un siècle , que l’Espagne et la France gouvernèrent et spolièrent tour à tour la plus belle partie de la péninsule. (1)

A la fin du quinzième siècle, la mort d’Alfonse d’Aragon, qui mourut sans héritiers , remit en contestation les droits de son neveu Ferdinand - le - Catholique et de Louis xn, successeur des rois de Naples de la la maison d’Anjou. Moins romanesque que Charles d’Anjou et Pierre d’Aragon (2), ces candidats royaux, sans égard aux droits du prince légitime Frédéric, se partagèrent les dépouilles ; et le pape Alexandre vi ( le fidèle allié du grand turc ) consacra cet acte de violence par son approbation. Cependant il s’éleva des disputes sur le partage : Louis xn fut défait, et céda en ]5o5 une couronne à la-

(1) «La nation napolitaine a toujours été la victime de leurs défaites comme de leurs victoires. » Revue encyclopédique, vol. 111. p. 294.

(2) Voyez le récit des duels que ces prétendans à la couronne de Naples eurent entre eux , dans les Mémoires historiques, politiques et littéraires sur le royaume de Naples, par M. le comte Grégoire OrlofF.

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quelle il n’avait aucun droit. Naples devint alors un apanage de la maison d’Autriche; et Charles-Quint, son fils, l’atroce Philippe h, et leurs descendans superstitieux et cruels , régirent cette belle et malheureuse contrée par ce raffinement des plus mauvais gouvernemens , le pouvoir délégué d'un despotisme étranger.

La cruauté, les exactions, la fausse politique des vice-rois espagnols jetèrent les Napolitains opprimés hors des limites de la civilisation. Les impôts sur les produits abondans de ce sol fertile , où la nature prodigue tous ses trésors, réduisirent le peuple à la famine, perpétuèrent sa misère , et le portèrent en 1 647 à cette insurrection formidable qui a fait passer à la postérité le nom et les actions d’un jeune pécheur , et légué au peuple de Naples la menace si souvent et si vainement mise en usage sous leurs oppresseurs successifs (1).

(1) 7 Masanielli non sono morti (les Masaniels ne sont pas morts). L’impôt sur toutes espèces de fruits nommé gabella de’ frutti, parle tyrannique duc d’Arcos , vice-roi de Naples sous Philippe 111 , en 1647 caus& l’insurrection du peuple, dont Thomas Anello, que le peuple appelait Mas Anello , fut le chef. Son histoire et son sort sont trop bien connus pour qu’il soit nécessaire de les répéter.

Pendant que nous étions à Naples , le vénérable arche-

Les souffrances excessives des Napolitains les induisirent alors à chercher et à accepter tous les secours qui leur étaient offerts , même ceux d’un aventurier grossier et féroce. Le romanesque duc de Guise devint leur champion ; et une république , semblable à celle de Hollande , fut rêvée à Naples , et par le chef et par le peuple. Tl est curieux de remarquer que l’on avait presque atteint cet objet, et que le parti de Guise était assez fort parmi les nobles et le peuple, quand, par une ruse de guerre, les

vêque de Tarente ( qui a tant de droits à l’estime et à la célébrité) nous montra un portrait original de Masaniello et de sa bonne femme, fait le jour où il força le vice-roi à souper avec lui à Posilipo , où sa femme et ses sœurs firent une visite de cérémonie à la vice-reine au Palais-Royal. Il y a quelque chose de barbare dans l’expression de ces figures qui fait contraste avec leur grotesque parure.

Le cardinal Fesch nous a montré un autre portrait de ce pêcheur démagogue , dans l’habit simple et pittoresque de son état. Je crois me souvenir que son éminence nous a dit que ce portrait était de Salvator Rosa. Cela est du moins très-possible , car cet esprit vraiment napolitain avait pris une part active à la révolte de Masaniello, et s’amusait dans la caverne des conspirateurs à esquisser leurs visages fiers et sauvages à la lueur des torches. {Voyez Vie de Salvator Rosa, publiée avec ses satires. )

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Espagnols s’emparèrent de sa personne et l’emmenèrent prisonnier à Madrid.

Les rois d’Espagne régnèrent paisiblement sur la plus belle portion de l'Italie, jusqu’au moment où le faible petit-fils de Louis xiv occupa le trône de Charles-Quint, où l’Autriche réclama des droits qui ne valaient pas la peine d’ètre discutés : ces deux puissances désolèrent l’Europe pendant des années par la guerre qu elles se livraient pour régner sur une terre éloignée, dont les mœurs et le langage leur étaient étrangers, et sur lesquelles leurs souverains n’avaient aucuns droits légitimes. Il suffit de dire qu’après des traités conclus et rompus , par lesquels un petit nombre d’individus disposaient du sort des nations, et livraient d’un trait de plume les libertés et les droits de millions d’hommes, D. Carlos, fils du roi alors régnant en Espagne, déjà duc de Parme , prit possession du royaume de Naples en 1734; et cette monarchie lui fut garantie en 1 736 par le même pacte qui, sorti du Troppau de ce temps, assurait (ou était censé assurer) la Lorraine à la France ; Parme et Milan à l’Autriche; la Toscane au duc de Lorraine, et les villes de Tortone et de Navarre au nouveau roi de Sardaigne ; tandis que la Pologne, la malheureuse Pologne , restait pour la spo-

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liation future d’autres souverains envahisseurs. Quand Charles m monta sur le trône de Naples, le peuple de ce pays infortuné vit pour la première fois , depuis plusieurs siècles , un roi résidant au milieu d’eux. Ce souverain montra une disposition à la réforme dont les impulsions étaient dirigées avec beaucoup de sagesse; et pendant un règne très-court, il avait fait assez pour donner de grandes espérances dans l’avenir. Il diminua les privilèges féodaux, plus oppressifs à Naples que dans aucune autre partie de l’Italie, et il borna le pouvoir des barons , qui avaient laissé le peuple privé de propriétés réelles ou personnelles. L’énergie nationale commençait à se développer; il était plus facile de se procurer des moyens d’existence; le peuple moins opprimé devint plus soumis aux lois. Cependant^ plusieurs abus enracinés depuis des siècles , demeuraient encore ; l’administration restait dans les mains des légistes ( un corps qui , sous le nom de Paglictti , montait à trente mille), et les délais judiciaires continuèrent à embarrasser les procédures. Chaque ministre agissait dans son département indépendamment des autres branches du gouvernement, et sans déférer à aucun conseil. Tous les rangs de la société ne voulaient être responsables

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que devant leur propre tribunal , et d’interminables disputes sur la compétence des différentes cours, occupaient constamment les trente mille hommes de loi.

Quand la mort du roi d’Espagne appela son frère le roi de Naples sur son trône, en 1759 , Naples ayant eu à peine le temps de respirer un instant, après tant de maux, entra dans une ère nouvelle de souffrances et d’humiliations. Charles tit avait trois fils; l’aîné était destiné à succéder, et il a, en effet, succédé au trône d’Espagne ; le second fut mis de côté pour son incapacité reconnue , et le troisième enfant de sept ans, d’assez faible espérance (1), fut proclamé roi des Deux-Siciles au moment où son père s’embarquait pour son nouveau royaume.

(1) Une anecdote de l’enfance de ce roi prouve que tout négligé qu’il était, il avait une vocation précoce pour son métier de monarque. Le roi son père hésita quelques momens sur celui de ses fils auquel il donnerait le royaume de Naples. Quand sa décision fut connue, le prince des Asturies qui jouait avec son frère , lui dit : Alors je suis destiné à gouverner le plus grand état du monde ; le petit souverain de Naples répliqua : Oui , vous serez roi, mais je le suis. Le prince des Asturies était le feu roi d’Espagne qui mourut presque moine à Rome. }

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La sagesse de don Carlos sembla décliner par l’accroissement de sa puissance , et son ambition parut augmenter en se nourrissant d’alimens plus substantiels. Souverain d’un vaste empire qui embrassait les territoires les plus fertiles des deux hémisphères, il ne pouvait se résoudre à céder tout-à-fait l’Éden de son petit royaume de Naples. Son fils était destiné à n’ètre que l’ombre d’un monarque, et les Deux-Siciles à se trouver encore gouvernées par les conseils lointains de l’Escurial.

On ne peut savoir quelles auraient été les dispositions naturelles de Ferdinand iv, si elles avaient été développées et cultivées; on ne peut savoir s’il serait devenu un Henri iv ou un Louis xv. Traité dès le berceau comme une marionnette destinée à figurer dans les représentations royales, privé et de l’éducation qu’on puise dans les livres, et de celle qui s’obtient par l’observation des faits, condamné à la négligence (i) par un système arrêté, tenu dans l’ignorance de tout ce qui concernait les intérêts de l’état, deux seules occupations lui.

(i) Son gouverneur , le prince de Sain t-Nican dre , alla probablement au-delà des restrictions imposées par son père , et le laissa dans la plus grossière ignorance sur les événemens les plus communs.

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lurent laissées, l’Église et la chasse; l’une absorbait toutes ses facultés physiques, et l’autre s’empara de toute sa puissance intellectuelle. Son zèle religieux le rendit souvent la dupe des intrigaris (i), et ses habitudes de Nemrod le mirent en relation avec les êtres les moins civilisés. Il prit bientôt les manières des gens du peuple, qui l’aimaient par la ressemblance qu’il avait avec eux ; il parlait et parle encore le patois des lazzaroni; et ce rapport et quelques autres lui attachèrent cette corporation féroce par des liens qui subsistent encore. Malgré tous ces désavantages, fruits de la politique de son père, aussi fausse que cruelle, désavantages que le temps a confirmés, des lueurs de dispositions dignes d’un meilleur sort, se montraient quelquefois en lui, et son intelligence naturelle, supérieure à toutes restrictions, aurait peut-être triomphé des erreurs de son éducation; quand, pour son malheur et celui de son pays , il devint l’époux et l’esclave d’une fille de Marie-Thérèse d’Au-

(i) Les chevaliers de l’ordre de Constantin , sur un prétexte absurde de parenté entre le roi et saint Antoine l’abbé , l’assurèrent que toutes les propriétés qui dépendaient des couvens sous l’invocation de ce saint , lui appartenaient. Le roi les crut , et chassant ceux qui occupaient ces^biens, il les donna aux chevaliers.

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triche. Ah! si quelque esprit prophétique avait annoncé au roi et à la nation les maux qui suivraient ces noces fatales, jamais les rites n’en auraient été célébrés; que de vies auraient été sauvées, que de tortures épargnées, que de vertus et de talens conservés pour le bonheur de l'humanité ! Ombres du brave Caraccioli , de l’héroïque Carafa , du savant Cerillo , de tant d’autres êtres méritans, indignement assassinés ! on ne vous invoquera pas comme des martyrs; cependant vos vertus vous ont rendus dignes d être révérés comme des saints.

Caroline d’Autriche, reine de Naples, si fatale aux intérêts de l’Italie par ses relations de famille , si dangereuse pour le pays sur lequel elle devait régner , par ses dispositions vicieuses, unissait aux passions violentes de plus d’une princesse de sa famille, l’amour de l’intrigue et le caractère impérieux de sa despotique mère. Fragile sans être sensible , accessible à l’engouement, et incapable de sympathie, opiniâtre et ignorante, quelquefois menée et jamais convaincue, cette femme ( car elle était femme au moins par la beauté et les grâces) devint l’instrument principal de trois coalitions : son influence, ses intrigues et son intelligence avec l’Autriche, contribuèrent puissamment à modifier les affaires

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d'Italie et tle toute l’Europe. Sa domination sur son faible époux commença aussitôt après leur union, et elle devint l'unique souveraine des Deux-Siciles au moment où elle devint épouse de leur roi (1). Le premier acte ouvert de sa puissance a été la violation des lois fondamentales du royaume, un outrage aux préjugés saliques des Courbons. Elle entra dans la salle du conseil, et voulut y occuper une place qu’elle n’a jamais quittée qu’avec le trône. Tennuci, ami fidèle et ministre de Charles ni, chef de la régence pendant la longue minorité

(1) Un gentilhomme (de qui je tiens cette anecdote) résidant à la cour de Naples comme envoyé , avait gagne la confiance du roi par les attentions qu’il avait pour lui quand personne ne lui rendait aucun soin ; et se trouvant une fois par hasard seul avec ce prince, il lui dit c/ue le soir précédent il avait entendu parler au souper de la reine d’un certo messer Voltaire , qui avait écrit des histoires très-comiques, et qu’il serait bien aise de les lire sans que la reine le sût, parce qu’elle lui avait dit que Voltaire était un méchant philosophe dont il ne devait pas avoir les ouvrages. Le gentilhomme lui promit de lui procurer Candide y il le fit , et le roi le reçut avec une joie d’enfant ; mais peu de jours après il prit à part son ami , et lui dit qu’il trouverait le livre sous le coussin d’un canapé où il l’avait caché $ et que la reine le surveillait si exactement, qu’il n’avait plus aucun moyen d’échapper à sa vigilance.

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