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craintes de la reine ; tout ce qui s’opposait à la rapacité du ministre était stigmatisé de l’épitliète qui entraînait après elle la persécution, celle de révolutionnaire ou jacobin. Le royaume fut couvert d’espions jusqu’à ses frontières les plus reculées, et la reine, du milieu de ses cercles de cour, les assurait ouvertement de sa protection (1), et les reconnaissait pour ses émissaires : leurs dénonciations suffisaient au moins pour faire incarcérer, sinon pour prouver le crime de leur victime. Les forts et les prisons se remplirent de malheureux auxquels il n’était pas même permis de connaître la nature de leur accusation (2). Quoique plusieurs, après quatre ou cinq ans, aient été délivrés de leurs cachots malsains (3) , faute de trouver le plus léger
(1) Ses propres paroles étaient (et les cours de l’Europe ont réalisé depuis sa prophétie ) « sarebbe un giorno « giunto a distruggere quell’ autico pregiudizio per cui si « riputava infâme il ’mestiere di delatorc. » «Un temps viendra où le vieux préjugé qui faisait regarder comme infâme le métier de délateur sera détruit. »
(2) VoyezSaggio Istorico sulla rivoluzione di Napoli.
(3) Lady Hamilton , dans une lettre à lord Nelson , datée de Naples, juin 1798, disait : «Les jacobins ont tous été déclarés innocens après quatre ans d’emprisonnetnent ; et je sais qu’ils auraient tous mérités d’être pendus depuis long-temps , etc. etc. etc. »
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prétexte pour les détenir, ou la moindre preuve pour les condamner; cependant, la santé détruite et le courage abattu apprenaient à la jeunesse vertueuse cette leçon terrible: Quand le vice peut triompher , la vertu doit obéir au vice , et l’on restait sans espoir pour l’avenir, et découragé par l’exemple du passé. (1) Quatre années d’oppression et de cruautés de tous genres, qui attaquaient les propriétés, la liberté, la vie, avaient presque réduit au désespoir, mais non pas dégradé, les classes les plus respectables. Les légistes qui avaient courageusement entrepris la défense des innocens emprisonnés étaient incorruptibles , et
(1) Le cri que Vanni faisait retentir aux oreilles de la reine qui n’etait que trop disposée à l’entendre , était : almeno dovevano arrestarsene vend mille ( nous devons au moins en faire arrêter vingt mille j. Le roi interrompait quelquefois les plaisirs qu’il prenait à la chasse pour intercéder en faveur de ses malheureux sujets, meme il demanda une fois à Vanni de lui rendre compte de sa conduite ; mais la reine répondit pour son ministre, et le roi, réduit au silence par cette voix à laquelle il obéissait implicitement depuis tant d’années , affecta de croire tout ce qu’elle disait, passa une pâte de héron dans sa boutonnière , pour se garantir du mauvais œil , et partit tranquillement pour la chasse, laissant la reine maîtresse au logis jusqu’à la mort.
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Jes résultats de leur instruction libérale , leur intégrité et leurs talens brillèrent dans chaque procès où la tyrannie n’avait pas pu colorer suffisamment ses accusations pour détruire les objets de sa vengeance. La classe persécutée n’était point celle du peuple; c’était les plus jeunes nobles, les membres les plus distingués des professions libérales; en un mot, tous ceux que leur éducation éclairait sur les abus du gouvernement, et que l’esprit, le patriotisme et la considération rendaient formidables dans le moment où la révolution française frappait de terreur tous les despotes féodaux de l’Europe.
Le roi , malgré le pouvoir que la reine et Acton exerçaient sur lui, ne pouvait pas fermer ses oreilles aux gémissemens des millions de victimes. Le murmure devint violent et général. Le tribunal vit qu’il avait été trop loin, et Castel-Cicala se tourna contre Vanni par haine personnelle et par crainte d’une réaction publique. La reine, pour jeter l’odieux sur d’autres que sur elle et son favori , sacrifia son agent fidèle; Vanni fut renvoyé et exilé. Porté au désespoir par le triomphe de ses rivaux, il tomba dans une maladie de mélancolie; et, après avoir écrit une note qu’on supposait des-
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tinée à la souveraine qui l’avait trahi (i) , il se détruisit lui-méme. Sa mort laissait Castel-Cicalaàlatëte de l’inquisition de la reine, quand les progrès de la révolution donnaient des sujets de crainte mieux fondés que ceux qui avaient servi jusque-là à justifier les persécutions. Le malheureux état du royaume avait disposé les Napolitains (du moins les classes supérieures) à recevoir avec joie tous les changemens que pouvaient amener les circonstances politiques. Le peuple était ce que des siècles de despotisme, d’anarchie et de superstition 1 avaient fait, la population la moins civilisée et la plus dégradée de toute l’Italie. Les élémens de la société amalgamés d’une manière si discordante, prouvaient le malheureux état
(i) Cette note écrite d’une main ferme était ainsi conçue :
« L ingratitudine di una corteperfida, l’avvelenamento « di un nemico lerribile, la mancanza d’asilo , mi harl « determinalo a togliermi una vita clie ormai mi è di « peso ; non s’incolpa nessuno délia mia morte , ed il mio « esempio serva a rendere saggi gh al tri inquisitori. » « L ingratitude d’une cour perfide, les calomnies d’un ennemi terrible et le manque d’asile, m’ont déterminé àm ôter la vie qui n’est plus qu’un fardeau pour moi ;■ qu’on n’accuse personne de ma mort, et que mon exemple soit un avertissement pour les autres inquisiteurs. »
de la nation , et motivaient tout ce qui s'était passé précédemment , et tout ce qui manquait alors dans les efforts qu’une partie faisait pour sauver le tout.
La reine, dans son voyage en Allemagne à l’occasion du mariage de ses filles (i), a été, dit-on, la première à provoquer la ligue des souverains de l’Europe contre la France; mais quand le roi de Naples et ses poltrons furent battus dans leur première expédition contre les Français , les conseils et la cour furent en proie à l’irrésolution et à la frayeur. La couardise et l’indécision prédominaient universellement; et, à la première invasion française, avant que le danger menaçât les frontières , avant que la nécessité obligeât à la retraite, le roi, entraîné par ses craintes ou par les représentations d’un ministre perfide et d’une femme qui avait depuis long-temps sacrifié tous ses sentimens à ses passions, s’enfuit (2). La Sicile
(1) Son neveu, l’empereur actuel d’Allemagne, avait épousé une de ses filles.
(2) Dans cette fuite, la cour, aidée par lady Hamilton, emporta tout ce qui avait quelque valeur dans les palais de Naples et de Caserte, les principaux objets du musée de Portici et de Capo di Monte , les joyaux de la couronne , et environ vingt millions d’or en lingots ou en monnaie.
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fut choisie comme un asile momentané pour laisser passer l’orage ; et la vieille cour , avec tous ses vices , se rassembla à Palerme. Les Napolitains, abandonnés à eux-mêmes, délivrés d’un despotisme qui avait duré mille ans, portant encore les marques de leurs chaînes, et la bassesse de l’esclavage agissant encore puissamment sur leur caractère , sentirent seulement qu ils étaient libres ; mais, peu accoutumés à jouir de la liberté, leurs vues étaient les résultats de 1 instinct plutôt que des principes. Après la fuite du roi, un corps municipal, appelé la città, prit possession de l’autorité publique. Ce corps était composé de six nobles et d’un bourgeois, qui étaient élus par les cinq sedili dans lesquels la noblesse était divisée ; ces sedûi étaient un reste des frcitriœ ou divisions de la ville sous le gouvernement Grec. Quand les parlemens avaient été supprimés, la città avait été le dépositaire des privilèges nationaux, mais elle était graduellement tombée dans la nullité. Cependant, telle qu’elle se trouvait, la conduite des affaires lui fut confiée, et 1 on forma une garde nationale qui se remplit rapidement des meilleurs citoyens de toutes les classes.
Les Français cependant avançaient sur Ca~ poue, et PignateUi traita avec eux, leur céda
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tout le royaume au nord de cette ville, et consentit à payer deux millions cinq cent mille francs pour deux mois d’armistice. Le peuple vola aux armes qu’il saisit dans les arsenaux. Pignatelli et le général autrichien, Mack, suivirent l’exemple du roi et s’enfuirent; le dernier, en s’échappant, tomba entre les mains des Français. L’anarchie prévalut alors, et au milieu d’une confusion inexprimable , la populace criait : Viva la sauta fede ! viva il popolo napolitano! Moliterna et Rocca Romana , deux jeunes soldats, essayèrent de se faire reconnaître comme chefs, afin de contenir la fureur populaire, et ils réprimèrent les violences pendant deux jours; mais une députation envoyée aux Français, alors aux portes de Naples, pour les conjurer de ne pas avancer, ayant été repoussée avec menace et insulte, le peuple devint enragé, une soif de pillage se joignit bientôt aux autres impulsions, et des prêtres fanatiques^ bénissant leurs armes, les encouragèrent à se porter aux derniers excès. Dans cette confusion la municipalité cessa ses fonctions , et le peuple ainsi livré à lui-même , la ville devint le théâtre de toutes les horreurs imaginables. Le duca délia Torre et son frère Filomarino furent les premières victimes , parce qu’on les supposait anti-royalistes; d’au-
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très partagèrent leur sort; enfin les républicains (c’est-à-dire ceux qui avaient de l’éducation ou de la fortune) se mêlant à la populace , en feignant d’adopter ses sentimens, vinrent à bout de modérer un peu sa furie, et Moliterna et Rocca Romana parvinrent à faire sortir les lazzaroni du châteauSaint-Elme. Cependant le peuple privé de chef continua à se défendre contre une armée triomphante, avec un courage digne d’une meilleure cause (i); et quand ils se virent chassés de la forteresse et placés entre deux feux, ils se retirèrent moins abattus par leurs pertes qu’enragés contre leurs concitoyens.
Les esprits à cette époque étaient complétementdésunis; les Napolitains, il est vrai, n’aimaient plus leur roi, mais ils étaient très-atta-
(i) Il y eut assurément beaucoup de courage déployé dans cette occasion. L’on dit que la reine comptait beaucoup sur la réaction des lazzaroni, et elle avait laissé des agens pour entretenir leur esprit de résistance et les pousser au désespoir. On fit courir le bruit que les jacobins visaient à la destruction de l’Église et de la dévotion à la Vierge; et la rage du peuple était portée à un tel point , qu’une éruption du Vésuve ayant eu lieu dans le moment où les Français avaient obtenu quelques avantages , les lazzaroni s’écriaient: Ahi ! Vesuvio , tu sei giacobino ! « ah ! Vésuve , tu es jacobin ! »
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chés à leur pays, et plus encore à leur religion. Leur haine pour les Français était héréditaire, et la conduite du directoire les aliéna tout-àfait de cette nation dont ils avaient si souvent souffert les invasions. Le mépris du peuple pour les barons était peut-être plus grand encore que son aversion pour les Français; ainsi plusieurs causes s'opposèrent aux favorables résultats que pouvait avoir la révolution. D'autre côté, un parti nombreux composé de presque toutes les classes éclairées, croyait la présence des Français nécessaire pour l'établissement de la nouvelle république ; et la séparation , entre eux et la populace, devint tous les jours plus grande, (r)
La nation se trouvant mal préparée pour
(i) L’absence de tout sentiment national était le résultat nécessaire du précédent gouvernement. Tout ce qui tendait à la civilisation et à l’instruction était français ou anglais; et de là les classes éclairées en vinrent à un mépris trop grand pour leurs compatriotes. Dans les sociétés naissantes, les progrès delà civilisation marchent de front avec le développement du sens moral , et un système de lois se forme spontanément par la force des choses. Mais chez les nations corrompues, les bonnes lois doivent précéder les bons sentimens, et elles ne peuvent résulter que d’une force morale étrangère à la population.
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