K A P LES
pays démontre la philosophie de cette observation du Dante, que,
Se’l niondo laggid, ponesse mente Al fondamento che natura pone,
Seguendo lui avria buona la gente.
Paradiso , canlo ollavo. (i)
II a été de mode d’accuser les Napolitains d’une perversité inhérente, sur laquelle les circonstances extérieures ne pouvaient rien ; mais ce préjugé ne s’est répandu en Europe que depuis le temps où ce pays devint l’esclave de l’Espagne. Les nations conquises sont toujours en butte aux calomnies de leurs maîtres étrangers, qui cherchent à colorer leur injustice en proclamant l’indignité de leurs victimes. Les faibles et superstitieux descendais de Charles-Quint, après avoir dégradé et désespéré les Napolitains par un odieux gouvernement délégué, bien calculé pour produire un tel effet, assignèrent les résultats de leur despotisme au caractère particulier du peuple. Cependant, ces Napolitains accusés de lâcheté et d’incapacité , avaient dans les siècles passés aidé les Romains à chasser Annibal de l’Italie,
(i) «Si les hommes voulaient examiner les dispositions que la nature a mises en eux , et suivre ses impulsions , ils deviendraient meilleurs. »
NAPLES
et maintenu leur indépendance à une époque où le reste de la péninsule ne jouissait pins de la sienne. Le royaume de Naples a donné à l’ancienne Rome Ennius , Cicéron , Horace , Ovide et Stace; et à l’Europe moderne, le Tasse, Sannazar et Salvator Rosa (i). Naples, dans les temps barbares, a été l’asile du peu de savoir qui restait, et la pins grande partie des classiques conservés à la postérité, sont dus à la docte industrie des bénédictins du mont Cassin et d’Otrante. La flamme de la science se ralluma dans l’école de Salerne ; les Pandectes de Justinien (le code de la légitimité) ont été trouvées à Amalfi , et dans le seizième siècle ( suivant Apostolo Zeno) les lettres y étaient tellement cultivées, que les littérateurs de tous les pays auraient pu choisir cette terre pour asile, comme elle avait été sous Auguste la retraite favorite de Virgile, de Sénèque, deTire-Liveet de Claudien. Mais ce qui élève Naples au dessus de tous les autres états de l’Europe , c’est sa résistance à la puissance papale dès le temps de sa fondation, c’est d’avoir disputé dans tous les siècles les pré-
(i) Salvator Rosa est cité ici comme élégant poète satirique; il était de plus excellent auteur comique , elle meilleur improvisateur de son temps.
KAPLES.
rogatives que le saint-siège voulait s’arroger, et surtout d’avoir invariablement refusé, et refusé avec succès, d’admettre le plus puissant de tous les instrumens de dégradation et de terreur, l’inquisition.
La première impression donnée par la nation napolitaine, après un coup-d’œil rapide jeté sur toutes les classes , vues dans les rues , dans les vignes , sur le largo di Castello , ou dans le salon d’un palais , est celle d’un peuple formé des élémens de leur région brûlante et splendide, pour lequel le mot de génie (i) semble avoir été inventé; d’un peuple dont le caractère est aussi volcanique que leur sol. Les feux du Vésuve semblent circuler dans leurs veines, et le brillant de leur ciel se réfléchir sur leur imagination ; leurs organes sont plus fins , leurs impressions plus vives que celles des autres nations; et leur surabondance de vie, que des institutions inertes laissent sans emploi , se répand en sons percans , en mouvemens rapides, en gestes animés qui rendent inutile le langage qu’ils sont appelés à aider et à seconder.
( i) Veux-tu donc savoir si quelque étincelle de ce feu dévorant t’anime? cours, vole à Naples, etc. ( Diction noire de musique de Rousseau, Génie.)
NAPLES
Une sagelégislature, en travaillant sur de tels matériaux, pourrait créer le plus noble caractère national. Quand ces qualités sont détériorées par des institutions pernicieuses, elles sont calculées en effet pour rendre la barbarie plus barbare, pour donner au crime sa dernière nuance d’atrocité ; mais sous un ordre de choses bienveillant et bien entendu, elles peuvent aller avec une force égale dans la direction contraire. Un caractère ardent est le sol des grandes vertus et des grands talens; et des sentimens profonds , une imagination inflammable, n’ont jamais été l’étoffe de la médiocrité.
Cette grande portion de la population du royaume de Naples, appelée le peuple , se présente plutôt à l’observation de l’étranger, que toute autre classe des autres nations civilisées. Leur pauvreté leur laisse à peine un toit pour s’abriter ; et leur climat rend un domicile , un luxe plutôt qu’une nécessité : ils ne cherchent un abri que contre les inclémences de la nuit. Le rebut du peuple , sous le nom de lazzaroni , n’en a même pas besoin; un banc ou un bateau leur servent de lit, et le ciel est leur seul pavillon, excepté pendant ces orages violens et passagers si fréquens à Naples : alors le portique d’un palais ou la colonnade d’une église
IV APLES.
leur offre la retraite momentanée qui leur est nécessaire, (j)
La lumière du jour, qui, suivant la philosophie de Cornus, fait seule le péché , n’est jamais évitée sous aucuns prétextes par les Napolitains des dernières classes. Tous les devoirs, tous les offices de la vie sont remplis à la face du soleil et sous les yeux du public. Des groupes, assis à tous les coins des rues , et sur le seuil des plus pauvres maisons, sur les rives du Scoglio , de Mare-Chiano , sur le Mole ou 1 c Largo , riant, causant, menaçant ou chantant, sont tous domestiquement ( sinon sentimentalement) occupés: les besoins sont
(i) Le temps a été quelquefois très-mauvais pendant notre séjour à Naples , et il arrivait souvent qu’en revenant tard de l’opéra ou des soirées, nous trouvions le
sale portique de notre vieux palais rempli de lazzaroni. Les uns étaient couchés à terre, les autres montés sur des coffres, ou rassemblés autour d’un brasier dont les tisons donnaient juste assez de clarté pour éclairer leurs figures grotesques et marquées. Rien de plus courtois et de plus cordial que leurs manières : ils se levaient tous pour nous faire place, nous souhaitaient la bien-venue au logis et une bonne nuit , et même un ou deux qui avaient appris quelques phrases anglaises, s’en servaient au hasard pour se montrer plus particulièrement polis. Une des phrases lespluspopulairessur le môle , c’est wanl a bout, sir * * avez-vous besoin d’un bateau , monsieur? »
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satisfaits , les professions sont exercées; on lit le Tasse à haute voix, on se nettoie la tète, on se fait la barbe, le tout au bénéfice du public (i). Un polichinelle et un prédicateur, 1 un à côté de l’autre, appellent au même instant les dissipés et les dévots, et se partagent la multitude toujours prête à rire, à prier, à
(0 Dans toutes les rues de Naples, on voit une ou plusieurs toilettes publiques à l’usage des dernières ' lasses. L arrangement en est tout-à-fait classique et antique. Un trépied qui pourrait avoir été modelé sur un de ceux du temple d’Isis , est surmonté d’un petit brasier de cendres chaudes , et un ministre officiant se iient auprès : son seul habit est une tunique de canevas attachée autour du corps par une ceinture. La saleté de < e grotesque personnage fait un contraste curieux avec les rites de purification qu’il remplit pour les autres. Les dévots de tout âge et de tout sexe se succèdent à son aulel, et approchent leur tète du feu du sacrifice. La célébration d un acte accompli, en Angleterre, avec moins de solennité, mais plus de célérité, par des peignes de corne, est suivie d’une ablution partielle; on verse sur les mains de 1 eau chauffée sur le brasier , et les cheveux sont tressés ou la barbe rasée , suivant le sexe des parties. De tels spectacles sont, ainsi que plusieurs autres, des indécences morales ; mais la police n’intervient jamais dans ces matières, et le gouvernement ne fait rien pour tirer cette immense population ( encore belle malgré tous ses vices) des habitudes les pins révoltantes, les plus brutalement immorales.
s’émouvoir, qui cherche les sensations en proportion de son manque d’idées , et qui, livrée sans contrôle à l’influence de ses passions véhémentes par l’absence ou la faible administration des lois, est aussi dénuée de principes moraux, qu’éloignée des causes dont ils dérivent , la propriété et l’éducation. La dissimulation et la friponnerie, attribuées auxNapolitains et toujours exagérées , sont les résultats inévitables de leurposition sociale. Ils sont nécessairement étrangers à la beauté abstraite de la vérité , par les effets d’un système religieux et politique, qui leur défend toute recherche et les prive de toute connaissance; et l’avantage de la dissimulation leur est enseigné journellement par la sécurité qu’elle leur donne dans leurs petites fraudes envers les étrangers crédules ou leurs compatriotes insoucians. Leur friponnerie, qui produit rarement des actes de violence, excepté dans les temps de commotions politiques , et qui est généralement accompagnée d’esprit et entretenue par la pauvreté, est le vice naturel d’un peuple privé de principes de conscience par un gouvernement dont les lois ont toujours été esclaves du pouvoir et des privilèges, et dont la religion a une absolution toute prête, avec un prix établi pour chaque péché. L’honnêteté et la
NAPLES
probité dérivent de la propriété; ceux qui connaissent la valeur de la possession la respectentdans les autres par un principe d’intérêt personnel. Prendre ce qui nous est nécessaire est un instinct; et quand on résiste à son impulsion d’après un principe, c’est le résultat de réflexions renforcées par la crainte de l’opinion, et par la connaissance de l’existence de lois justes, également bienfaisantes et protectrices pour tous les membres du pacte social.
La grande masse de la population du royaume de Naples ( en y comprenant les Abruzzes (1) et la Calabre ) (2) est arabe par
(1) Il y a vingt ans , les gentilshommes qui avaient des termes et des villas dans les Abruzzes vivaient dans un état de siège, leurs maisons fortifiées et leurs domestiques armés; cependant c’est là que VirgMe naquit et reçut sa première éducation; Sulmone , sa ville natale, existe encore.
(2) Masséna ayant à envoyer un courrier en Calabre , fut obligé de lui donner une escorte de cent cinquante hommes. On trouve là peu de chemins publics et d’aube rges , grande preuve du manque de civilisation. Les classes distinguées sont hospitalières et généreuses; elles vivent comme les chefs arabes. Les bandes de voleurs de celte province , qui ont servi si utilement le cardinal Kulfo , sont très-souvent fortes de cinq cents hommes. On nous a conté une anecdote qui montre leur férocité
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les habitudes et les principes , et grecque par la subtilité et les talens : ils sont dévoués à une
et leur espèce de point d’honneur. Un parti de ces bandits , à peu près un an avant qu’on nous fit ce récit, s’était emparé d’un jeune Napolitain , héritier d’une famille opulente , et ils envoyèrent dire à son père qu’ils voulaient dix mille ducats pour sa rançon. Le père leur en envoya quatre , avec une lettre par laquelle il s’excusait de ne pouvoir donner le tout: ils renvoyèrent l’argent, et ne firent aucunè réponse. Le père , terrifié , envoya la somme demandée après quelques délais; mais elle lui fut renvoyée intacte avec l’horrible nouvelle que son fils n’existait plus. Un Napolitain de talens éminens , qui avait eu pendant long-temps un commandement militaire en Calabre sous le régime français , nous a assuré que les Calabrois étaient, non-seulement la plus belle race d’Italie , mais la plus susceptible de civilisation et de perfectionnement intellectuel. Les premières classes sont entièrement grecques par leurs goûts et leurs talens, et ^bnt remarquables pour leurs affections domestiques et leur hospitalité sans bornes. Un Calabrois lie trahit jamais la confiance qu’on a placée en lui. Des routes ouvertes, des manufactures et des écoles établies , pourraient en peu de temps arracher ce peuple à son existence sauvage; mais le gouvernement, après avoir levé de lourdes taxes sur eux, ne fait rien de plus; et l’on dit que quelques-uns des bandits sont à sa solde , et sont même regardés comme des alliés utiles , dans certains cas où on pourrait les lâcher contre les sujets qui désireraient une constitution. On 11’a pas oublié les services qu’ils ont rendus sous le cardinal Ruffo-
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religion qui leur assure leurs /este popolari ; et ils sont attachés à un gouvernement qui permet leurs violences et leur indolence, et qui non-seulement autorise leurs bandes déprédatrices , mais s’allie avec elles (1). Telles sont les causes qui ont mis la révolution en défaveur auprès des derniers ordres de la société, et qui , lorsqu’ils ont été forcés à prendre parti dans la contestation entre l’indépendance et le despotisme, les ont fait incliner vers le dernier. Tous les gouvernemens sont, abstractivement parlant, égaux pour les hommes qui vivent hors de la loi; mais celui qui favorise le mieux le désordre moral et politique est celui qui conviendra le mieux au bandit des Abruzzes ou au brutal l^zzarone de Naples. 1 elle était la machine avec laquelle le patriotisme et 1 intelligence devaient travailler, et qui parait, d'après des événemens récens, avoir été au-dessous du noble but auquel on voulait 1 appliquer. Mais on ne peut former aucunes conjectures sur ce sujet, jusqu’à ce que les diverses circonstances soient mieux connues.
(0 Les bandes de brigands de la Pouille , conduites par les Vardarelli (deux frères, célébrés chefs de voleurs), ont traité avec le gouvernement, et ont été quelque temps à sa solde.
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Il est notoire que les mêmes hommes qui ont déserté l’étendard de la liberté sous un Pepe et un Filangieri, se sont révoltés dans d’autres occasions contre un impôt exorbitant, qu’ils ont défendu leurs foyers, leurs maisons, avec un courage de tigre, et résisté à l'invasion française avec une énergie et une ténacité dont le Piémont et Naples ont seuls laissé des exemples.
Les motifs présentés aux dernieres classes du peuple de Naples depuis si long-temps avilies et enchaînées, pour les sacrifices qu’on exigeait d’elles, n’étaient pas assez puissans à leurs yeux. L’indépendance politique ne pouvait être pour eux qu’un être de raison. Ils n’en connaissaient ni la théorie, ni la pratique, ni les résultats bienfaisans. Accoutumés depuis des sièeles à être mal gouvernés, ils ne sentirent la force du principe qui produisait la révolution que dans ses causes immédiates , et ne saisirent point la chaîne qui unissait le mouvement révolutionnaire à leurs intérêts personnels. Si on leur eût donné une Madone à défendre , quelque objet sensible autour duquel ils pussent se rallier, on les aurait trouvés plus fermes à l’heure du danger; mais ils n'étaient pas préparés à combattre pour la liberté , ce mot que le despotisme espagnol .
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autrichien, et les rois de la maison de Bourbon , leur avaient fai toublier.Une population pauvre et ignorante peut être fanatisée, mais elle ne peut être activée par la raison ; caria propriété , ce grand objet de toutes les institutions civiles , qui en détermine le caractère d’une manière si précise , est en même temps le motif qui engage les hommes à s’élever au-dessus de leurs impressions sensitives, et qui les oblige à sacrifier le présent à l’avenir. Les connaissances, la liberté et le bien-être général forment un cercle de causes et d’effets, dans lequel aucun n’est parfait tant que les autres sont matériellement défectueux.
Le mauvais succès du dernier effort, loin de fournir un argument favorable aux vues du despotisme envahisseur, est une preuve de plus de l’égoïsme inhumain d’un gouvernement qui réduit la grande majorité d’un peuple à une insensibilité d’esclaves pour les souffrances de leurs concitoyens et la dégradation nationale, qui rend les sujets trop ignorans pour comprendre la cause de leurs maux, et trop insoucians pour chercher à les diminuer. Cependant, l'objet avoué par la dernière croisade, était la restauration d’un pareil gouvernement. En prenant la population napolitaine dans son ensemble , elle possédait assez
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de vertus et de talens pour soutenir un régime constitutionnel, si l’injuste intervention des étrangers ne s’y était pas opposée ; et soit que les carbonari fussent en grand ou en petit nombre , soit qu’ils fussent des conspirateurs ou les organes de la volonté générale, leurs intentions étaient favorables aux intérêts de l’humanité; et leur but avait été atteint sans violence et sans effusion de sang : le danger était passé, et les biens étaient presque sauvés quand le spoliateur est tombé sur eux, et que l’ennemi commun de l’indépendance dans tous les pays les a fait reculer de plusieurs siècles dans la barbarie et l’ignorance.
La langue, la religion, le costume de ce peuple plein d’imagination et demi-civilisé (en comprenant toujours les dernières classes par ce terme) sont en harmonie. Leur dialecte est une sorte de texte poétique, commenté par des gestes expressifs; le premier est tout en figures, les seconds sont remplis de grâces. Leurs salm tâtions ont quelque chose de coquet, et la facilité avec laquelle ils causent ensemble à une grande distance , par certains mouvemens télégraphiques des bras et des mains, a une apparence magique.
La mobilité de leurs visages pointus et de leurs traits proéminans, toujours remarqua-
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ble , est encore plus frappante quand leur corps est en repos et que leur attention est fixée par un de leurs improvisateurs ou narrateurs. Pendant notre séjour à Naples nous demeurions si près du Môle, que nous étions souvent tentés, par la proximité, de nous y promener, surtout les dimanches où le bas peuple se partage presque entièrement entre cet endroit et les marais de Ponte délia Maddelena , quand ils ne s’entassent pas dans un calessino pour aller à Résina ou à Pozzuoli(r). Le Môle présente alors généralement plusieurs cercles, chacun de deux ou trois rangs de personnes , composés des derniers des lazzaroni, quelquefois assis sur des bancs de bois, d’autres fois sur la terre, suivant le prix payé à quelque philosophe péripatétique, ou à quelque lecteur qui occupe le centre et qui lit très-haut le Tasse (2), ou Mastrillo, les histoires de la
(1) La calèche napolitaine est un petit cabriolet peint, décoré avec un luxe de mauvais goût et des étoffes de clinquant fané. Le cocher est souvent assis sur la flèche de la voiture , qui est chargée en dedans et en dehors d’hommes, de femmes et d’enfans, tous en habit de gala, en bonnets écarlates, et en vestes couvertes de galons d’or avec une profusion de corail.
(2) Les gens du peuple appellent le Tasse, il Rinaldo, d’après le héros de son poème. Ils s’intéressent si pro-
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Bible, ou des légendes d’un caractère moins édifiant. L image d’un de ces académiciens restera long-temps gravée dans ma mémoire, car elle ne manqua jamais d’attirer mes regards pendant plusieurs dimanches successifs : c’était une figure large, courte et grotesque, avec un visage calqué sur celui du polichinelle français , tout en sourcils, en nez et en menton ; il portait une immense perruque , un grand chapeau retroussé , une veste ou les fragmens dune veste de courrier italien, et des culottes de peau d’un jaune brillant, débris de la garderobe d’un postillon anglais; avec cela il n’avait ni bas , ni souliers ; il portait des lunettes énormes, et il tenait d’une main un Tasse tout sale et tout déchiré, et de l’autre une baguette avec laquelle il gesticulait d’une manière trèsimposante et très-variée. A chaque vers qu’il récitait il joignait un commentaire de son crû
fondement aux divers personnages de la Jérusalem, que leur préférence pour certaines dames et certains chevaliers donne lieu à des combats tels que ceux qui étaient anciennement soutenus pour prouver le mérite ou la beauté de quelque Dulcinée. Ces êtres, dont les habitudes sont le moins civilisées, et qui savent rarement lire, apprécient , dit-on , les beautés de leur poète national avec un tact qui ferait honneur au goût épuré du plus prolond critique de journal.
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qui aurait pu remplir une page, tantôt pathétique, tantôt plaisant, mais même dans ce dernier cas , toujours prononcé d'un air si gravement sentencieux, qu'il excitait irrésistiblement le rire. Cependant ce n’était point là l’effet qu’il produisait sur ses auditeurs. Je n'ai jamais observé des physionomies exprimant plus fortement une attention marquée et un intérêt profond. Leurs sourcils étaient contractés, leurs lèvres distendues, leurs têtes s’agitaient, en écoutant les faits et les aventures du Gofjredo et du Rinaldo , contre lequel en vain S’armo d’Asia e di Libia il popol misto.
Les uns se levaient à demi , dans leur émotion , d’autres proféraient une sourde exclamation; et 1 es bra vo , m u rm u rés doucem en t , circu ! aie n t avec 1 émotion retenue de gens qui craignaient d’interrompre, par leurs applaudissemens , les chants qui excitaient leur enthousiasme! Quand la séance était levée, ce qui arrivait au bout d’une heure , pour le bénéfice d’une nouvelle audience (1) et d'un nouveau profit, les auditeurs congédiés se rassemblaient autour d’un marchand d'oranges qui leur vendait de
(1) Le cercle extérieur entend ordinairement ces lectures pour rien , et l’on donne rarement plus d’un liard par personne.
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ces fruits qui baignaient dans leur jus sur son comptoir, et dont ils étanchaient leur soif brûlante, pour la valeur d’un liard. D’autres prenaient des glaces à l’acquaiuolo, et trois ou quatre sols de plus employés en pain et en macaroni complétaient probablement la dépense de leur journée.
Les feste popolari , ou fêtes religieuses, sont tellement nombreuses qu’il se passe à peine un jour qui ne soit consacré par quelque cérémonie qui sert d’excuse à la paresse et à la dissipation , et que le gouvernement autorise fréquemment en y prenant part. Pour le temps de Noël , outre les rites déjà décrits dans les fêtes romaines, les Napolitains ont leurs représentations du presepio { i) dans presque toutes les maisons, les couvens et les églises. Ne point visi ter ipresipi sent le jacobinisme et l’athéisme dont les ordres supérieurs sont accusés par le peuple et le gouvernement. La festa di Santo Antonio est chômée par tout ce qui a vie dans Naples , brutes etgens, et les écuries du roi fournissent la plus grande partie de la pompe (2).
(1) Le Presepio , ou scène de la nativité de Jésus, consiste en une étable, des vaches, etc. etc. Le berceau et toutes les figures sont de grandeur naturelle.
(?.) Ceux qui observent le cours des choses en Angle-
Cette fête est un reste des cérémonies que les Gentils remplissaient autour du fameux cheval de bronze, dont la superbe tète colossale, conservée dans le musée Bourbon, est une des merveilles antiques de Naples, et la constante étude des artistes.
Le dimanche de Pâque est distingué par une procession composée de toute la populace d’Antiguano, qui se rend de là au Poggio reale, où l’on se livre à tous les plaisirs avec excès. Des cérémonies appropriées aux fêtes successives, sont réitérées au point de faire négliger toute occupation utile; enfin le jour de l’Ascension le roi et sa cour célèbrent la fête de la saison en se joignant au peuple au Carditello. La Pentecôte a ses /este qui suivent celle-ci; et le plus curieux de tout cela, c’est que ces rites sont célébrés avec des formes si exactement semblables à celles de l’idolâtrie des anciens Grecs; les groupes sont si parfaitement ressemblans par le costume et les traits à ceux qui nous ont été conservés dans les sculptures antiques, que même les couronnes de lierre de Bacchus n’y sont pas oubliées. Le pipeau rus-
terre, doivent apercevoir les efforts violens par lesquels le gouvernement cherche à ramener des formes qui faisaient partie du système continental.
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tique et la danse avec des mouvemens gracieux, des gestes pantomimes, rappellent les bacchantes célébrant des rites qui n’ont aucune affinité avec les époques sacrées de cette religion, de longues souffrances et de sacrifices, dont on veut retracer les événemens. Il est cependant certain que si d’autres sectes ont pris des routes plus sûres pour aller au ciel, aucune n’en a choisi une plus agréable que celle qui est suivie par les membres de l’Église napolitaine.
La religion des dernières classes à Naples, est à peine du catholicisme. Ce n’est point une croyance, c’est une tradition qui leur vient plutôt de leurs ancêtres grecs que de l’Église romaine à laquelle ils se sont toujours opposés. De toutes les Églises chrétiennes, celle de Naples est peut-être la plus idolâtre, et en même temps la moins intolérante. Elle ne cherche pas à scruter trop minutieusement les principes religieux de ceux qui se conduisent extérieurement avec décence. Trop sûrs dans leur foi pour admettre aucun doute, et trop enclins au plaisir pour suivre l’étude des dogmes, ils ne voudraient pas entendre à la persécution (i); et même leurs évêques ensei- •
(1) On dit que le feu roi et le roi actuel de Naples ont tenté vainement d’introduire l’inquisition.
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gnent que les premiers chrétiens n’étaient que des réformateurs éclairés qui tâchaient, dans les temps les plus pervers , de purifier la société corrompue (i ). Les esprits grossiers et les imaginations ardentes du peuple négligé et impétueux ne comprendraient rien aux doctrines religieuses abstraites; il leur faut et ils possèdent en effet une croyance tangible , quelque chose qui se voit, qui se touche, qu’on peut adorer et maugréer tour à tour. Le sauvage Calabrois traite son saint tutélaire selon ses mérites, et il lui prodigue les louanges et les honneurs, ou le jette en bas de sa montagne , suivant qu’il le trouve propice ou contraire à ses voeux. On nous a assuré que saint Gologaro (patron de la Calabre) n’avait le complément de ses membres et de ses traits que quand de bonnes récoltes l’avaient mis en faveur auprès du peuple. Alors on lui demande pardon de f avoir maltraité, on rétablit son nez cassé,
(i) « E probabile che i primi cristiani nella loro « origine non fossero che persone le quali volevano in « tempi corottossimi redurre la piii superstiziosa idola- « tria alla simplicità délia pura ed eterna ragione : ed il u pi u orribile despotismo che mai abbia oppresso il « genpro uniano (tal era quello dj Roma ) aile norme « délia giustizia. » Telle est l’opinion d’un archevêque napolitain.
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on repeint à neuf son visage, et on le fait rentrer dans tous ses honneurs (i). La religion
(i) Dans la partie la plus ancienne de Naples, où toutes choses restent comme les Angevins et les Aragonais les ont laissées il y a des siècles, les rues obscures et étroites abondent en boutiques d’idoles; là, se trouvent des offrandes qui ont l’air d’être préparées pour les autels de Flore et de Pomone, comme dans le temps où Naples était une colonie grecque; de gros bouquets de fleurs en papier , en étain , en plume , des fruits en cire, des chapelets de nez, d’oreilles et d’yeux, des salvatori de toute grandeur et de tout âge , depuis le berceau jusqu’au sépulcre. Nous vîmes dans une de ces échoppes , un vilain petit garçon qui sculptait une Madone dans un bloc de bois avec son couteau , et un vieil homme qui mettait des yeux de verve à un saint Janvier , tandis que la maîtresse, assistée d’une vieille femme, se disputait sur les prix de ses saints, comme une marchande de jouets d’enfans. Une des dévotes acheteuses balança longtemps entre un crucifix et un saint Sébastien percé de. flèches; enfin elle choisit le premier , et l’emporta enveloppé dans le coin de sou mouchoir , pour l’accrocher au chevet de son lit et lui adresser toutes ses prières, qui remplissent le temps et satisfont les désirs continuels des dévots; car, de même que les courtisans, ils ont toujours quelque chose à demander.
Si le lecteur était tenté d’attribuer tout cela au naturel des Napolitains, plutôt qu’aux institutions que soutient la politique moderne*, nous le renverrions à un Mémoire que sir Horace Walpole avait tiré d’un livre conservé à Sainte-Marie Radclifïe de Bristol, dans lequel on fait
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d’Angleterre, i! y a trois siècles, était presque aussi matérielle. Dès l’instant où la religion
prend des formes palpables, on ne peut savoir jusqu’à quel point la folie et le fanatisme peuvent aller.
Naples, qu’on dit être la ville d’Europe où la population est le plus entassée, contenait avant la révolution cinq cent mille âmes, parmi lesquelles on comptait dix mille moines ou religieuses (1), et quarante mille {p.)lcizzaroni ou gens dont l’existence dans la société consiste en une misère extrême, et qui n’ont ni demeure, ni propriétés quelconques. Ce fait est le commentaire de toute l’histoire de Naples pendant les trois derniers siècles; car les îazzaroni ne semblent pas exister comme corps, avant l’assujettissement de l’Italie par Cîiarles-Quint. Citoyens de la nature, vivant dans le sein de la société, et condamnés par leur pauvreté à ne jouir d’aucuns de ses avantages , l’intérêt commun de leur situation précaire les réunit bientôt en un corps qui de-
mention d’articles semblables fournis à cette église en 1470. ir.
(1) Voyez St. No, Voyage Pin.
(2) Montesquieu dit 60,000; Lalande , 40>00°- Le mêmt nombre maintenant spécifié dans le Guide royal -
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vint formidable par le nombre et la position désespérée de ceux qui le composaient. En limitant leurs besoins à leurs moyens, ils devinrent cyniques sans le savoir , et leurs habitudes d’indolence et de frugalité mirent en pratique la philosophie de Diogène, sans y ajouter l’ostentation de son tonneau. Ceux qui n avaientrien ne pouvaient pas être taxés; ceux qui étaient placés au-dessous de l’opinion ne pouvaient pas la craindre. Les deux grani , qui servaient 'à leur procurer leur ration journalière d e macaroni ; les deux autres , qu’ils employaient à des eaux glacées et à des marionnettes, étaient sûrement et aisément gagnés; et quelque peu de travail de plus leur donnait le moyen desepourvoir d'un morceau de toile à voile avec lequel ils forment toute leur garde-robe ( une chemise et des chausses ) , en y ajoutant même leur ceinture et leur bonnet écarlate. Ces besoins satisfaits, il ne leur restait plus qu’à se livrer au défcci eux far nie rite (i),à s’étendre au soleil
(i) Plusieurs Napolitains nous ont assuré que le reproche de parçsse qu’on fait aux lazzaroni et au bas ’ peuple est tout-à-fait mal fondé : ils sont toujours disposés à travailler; ils sont patiens et industrieux; mais sous le système actuel, la population est disproportionnée à la quantité de travaux à faire. La bonne v<Monté
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ou à l'ombre suivant la saison , à rire indistinctement des amis ou des ennemis, à prier devant une châsse, ou à maudire lo scrivano qui a trouvé en eux quelque offense , dont la pauvreté ne leur permet pas de se racheter. Les misérables enfans des lazzaroni sont les victimes de la paresse et des vices de leurs parens ; car leurs malheureuses mères, dans leurs abris ou plutôt dans leurs repaires, aigries par les privations et la détresse, s’en vengent sur les pauvres créatures qu’elles ont mises au monde , et leur font endurer les effets d’une perpétuelle irritation.
Le gouvernement ne fait aucun effort pour une classe nombreuse et forminable qui dévore l’état comme un cancer placé dans son sein. On n'a ouvert aucune source d'industrie; on a arrêté les manufactures par des restrictions, et l’on se contente de sourire aux lazzaroni et de parler leur langage.
Pendant l’occupation des Français sous Murat, des ouvrages publics étaient exécutés dans 1 intérieur , et des guerres extérieures employaient une grande partie de la popu-
qu’ils ont de s’occuj>er, quand ils en trouvent l’occasion, ne les empêche cependant pas de goûter les plaisirs de l’indolence , dont leur climat fait une jouissance.