‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 2 sur 30 · ROM1Ï · texte numérisé non relu

ROM1Ï

F admiration doit être excitée le lendemain par l’arrivée de V équipage d'obligation , avec ses livrées neuves, et l’attirail complet du bal masqué.

Le premier jour du Cours le corps d’armée n’est pas encore rassemblé; mais Rome entière est déjà occupée à répéter les mascarades. Les vieilles femmes arrangent sur leurs portes des habits d’Arlequin , les jeunes prennent le masque de Cille avec les chausses blanches et la chemise large mise par dessus tout, avec de grandes manches rattachées par des rubans de couleur ; déguisement ordinaire de celles qui ne peuvent pas s’en procurer d’autres. Déjà elles essaient les pointes de leur esprit encore neuf, elles intriguent, et danno guai à tous ceux qui passent à pied au en voiture , et surtout aux étrangers , qu'on prend toujours pour des Anglais. Les enfans paraissent très-affairés à fabriquer leurs masques de papier, et à ceindre leurs épées de bois. Au son du canon tiré sur la place de Venise, qui annonce chaque jour le commencement des divertissemens,on ferme les boutiques, on déserte les palais, et le long et étroit défilé du Cours se remplit de presque toute la population romaine. La scène est vraiment extraordinaire et très-amusante pour un jour ou deux. Toute la longueur de la

rue, depuis ]a porte du Peuple jusqu’au Capitole, ce qui fait plus d’un mille, est parcourue par des troupes de cavaliers; les fenêtres et les balcons sont pleins, jusqu’au sixième étage , d’acteurs et de spectateurs qui, de temps en temps, descendent et prennent place dans la procession de voitures, ou parmi les masques à pied. On aperçoit çà et là la tonsure d’un moine ou le crâne écarlate d’un cardinal , s’avançant au milieu de têtes qui n’ont rien de plus fantastiques que la leur. Les chaises et les échafauds, des deux côtés de la rue, sont surchargés de masques et de paysans dans leurs habits de fêtes, bien plus grotesques que tous les déguisemens. Le milieu du Cours est occupé par les voitures des princes, des potentats, des ambassadeurs de toutes les nations, et de la municipalité de Rome ; et deux lignes de voitures, marchant en sens contraire, sont remplies de pairs d’Angleterre, de gentlemen irlandais, de comtes polonais, de grands d’Espagne, de barons allemands, de lairds écossais, de marquis français; et de tous les badauds ou pizzicaroli de Rome (1), dans les carrosses

(i) Aller au Cours dans une voiture pleine à étouffer de femmes, d’enfans, etc. etc., s’appelle, far il pizzi carolo , c’est-à-dire, faire une partie de badauds.

HOJIE.

de louage. Ceux-ci ne sont pas la partie la moins curieuse de la procession, et ils représentent mieux que tous, le carnaval tel qu’il existait il y a cent ans. Dans une voiture ouverte paraît assise bien droite la signora padrona, maîtresse de la maison, montrant presque tout son beau buste, couvert seulement de rangs de corail , de perles ou de diamans faux; sa robe de satin blanc, et sa coiffure à prétention, exposée à la grêle lancée par les fenêtres de toutes les maisons, et par les mains de tous les gens à pied sur ceux qui occupent les voitures : grêle en forme de dragée, mais qui n’est en substance que du plâtre ou de la chaux. En face d’elle est son cher époux , le modèle de tous les chers époux, dont Jerry Sneak est le type abstrait. Le bon homme est habillé en sultan ou en czar moscovite ; ses bras croisés bénignement, ses yeux aveuglés par la chaux et son visage démasqué, pour montrer que c’est à lui qu’appartient cette belle femme si bien ajustée, ce turban doré et ce caffetan cramoisi. Le cavalière pagante , s’il y eii a un dans la famille, ou sinon, l’abbé favori , occupe la place à côté de madame, soigneusement caché sous le déguisement bannal de Pierrot ou de Paillasse; et

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entassés sans miséricorde, habillés en Arlequins, en Colombines, en Rois et en Reines. Le cocher lui-mème est pourvu d’un déguisement, et il paraît sur son siège dans le costume d’une vieille dame ou d’un berger arcadien ; et le laquais ( l’apprenti ou le scrocconej, placé derrière la voiture, prend la forme d’une miss anglaise ou d'une dame de cour française, et figure avec un spencer et une jupe courte, lâchant de temps à autre un god-dam, ou bien, affublé d’un panier avec un grand éventail à la main, il salue les passans d’uu buon giour , messieurs.

Les voitures de quelques princes, du gouverneur de Rome, et ne M. de Blacas, ambassadeur de France, étaient d’une extrême magnificence; et les Anglais, ces penseurs profonds, toujours les premiers dans la carrière des plaisirs, faisaient plus de bruit, se donnaient plus de mouvement, et jetaient plus de plâtre que toute la population romaine, (r)

A l’angelüs, à la chute du jour, le canon donne encore le signal de débarrasser la rue

(i) Les Anglais sont bien perfectionnés dans leurs manières depuis le temps où il était de mode de les accuser de timidité , depuis le temps où un bel esprit dis; it qu un Anglais , dans une cour étrangère , avait l’air d’un homme qui se prépare à voler un pot à bière.

iv. 3

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pour la course des chevaux. Tous bruits cessent. Les voitures s’écoulent par les avenues les plus voisines ; leurs propriétaires vont se placer sur leurs balcons, leurs fenêtres, leurs chaises ou leurs échafauds; et les piétons, qui n’ont aucune de ces ressources, chassés par les soldats , du milieu de la rue, sont foulés «à étouffer sur les côtés. Mais, ni la peur, ni la discipline la plus sévère, ne peuvent retenir leur ardeur pour voir le départ des chevaux; et l’on risque constamment , et l’on perd souvent la vie par cette puérile passion, pour un puéril amusement.

Une barrière élevée momentanément près de la porte du Peuple est le point de départ de la course, qui se termine à une autre barrière sur la place de Venise. Les chevaux sont petits et de peu de valeur ; ils n’ont point de cavaliers ; et ils sont placés chacun dans une stalle derrière une corde qu’on baisse quand le signal est donné, et il est rarement nécessaire d’employer la force pour faire partir ces animaux. Un certain nombre d’aiguillettes d'étain et de papier tombent autour de leurs flancs, et des pointes sont placées de manière à les piquer comme des éperons , à mesure qu’ils courent; le bruit de ces décorations et la douleur qu’elles causent , font prendre le

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galop au cheval, que les cris de la populace continuent à exciter. Au son de la trompette (signal du départ), même à l’approche de l’officier qui donne l’ordre, l’animal montre son impatience d’entrer dans la carrière, et il continue sa course, ou plutôt sa fuite, parmi les exclamations , les cris et les applaudissemens des spectateurs de tous les rangs.

Cette scène est le dernier acte des plaisirs du jour, et chacun est obligé alors de quitter son habit de masque ; car le bal masqué au théâtre d’Alibert n’a lieu qu’une fois ou deux pendant le carnaval, qui se termine le mardi gras, par la plus singulière illumination, immédiatement après la course de chevaux. Nonseulement toutes les maisons sont illuminées, mais chaque personne à pied ou en voiture, porte un flambeau allumé, et se tient assise ou debout dans le froid ou l’humidité, avec les doigts dégouttans de cire ou de chandelle, suivant ses moyens. Au bout d’une heure de marche progressive le long du Cours , les lumières s’éteignent successivement parmi des éclats de rire et des lamentations; enfin le bruit du pas des chevaux s’éloigne; bientôt il cesse de se faire entendre ; la foule se disperse, et la solitude et l’obscurité la plus complète succèdent au vacarme et à la clarté. Tous les pas

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sont dirigés vers le logis, ou le traiteur chez lequel un souper termine cette période de péchés et de jouissances. Les rhumes et les affections bilieuses suivent comme préparations aux pénitences qu’on a méritées, et à ce temps de privation dans lequel le pécheur expie par le jeune et les flagellations (i) les plaisirs pris et les fautes commises pendant l’intervalle de gaîté insouciante du carnaval. (2)

(1) Voyez Hobhouse s Illustrations , p. 220. A l’occasion d’une de ces pénitences, les chandelles étant éteintes suivant l’usage , un mauvais plaisant profita de l’obscurité pour prendre le nom d’une autre personne ; et comme par esprit de contrition, il s’accusa des actions les plus viles et les plus ridicules , exécutant en même temps une rude flagellation sur un pilier près duquel il se tenait. Le propriétaire du nom qu’il avait pris était présent, et demeura confondu d’une telle malice et d’une telle impiété , au point que la colère l’empêcha quelques instans de parler ; enfin, quand il eut recouvré la voix, il s’écria : Cari fratelli, cari signori, cristiani miei, non e vero, c’è un birbante (messieurs, mes chers frères, cela n’est pas vrai , c’est un coquin ). Ces mots causèrent une frayeur et un trouble inconcevables dans l’assemblée; la flagellation cessa; on courut chercher de la lumière; mais avant qu’elle arrivât, le faux frère s’était déjà évadé. Cette aventure a l’air d’un conte fait à plaisir; cependant elle s’est passée récemment, comme plusieurs habitans de Rome nous l’ont assuré.

(2) Un spectacle de carnaval très-curieux a été in-

Le carnaval est un reste d’une de ces vieilles institutions qui ne peuvent exister que dans les temps de barbarie et de profonde igno-

venté et exécuté par Pietro Cosimo, peintre florentin qui florissait peu de temps après Léonard de Vinci. C’étaient des processions de trois ou quatre cents personnes habillées de manière à représenter différens sujets. fJne fois il prépara en grand secret le triomphe de la Mort, qui fut exécuté aux flambeaux. Un char noir était tiré par des buffles noirs, etpeinjs avec des têtes de morts et des os croisés ; la Mort y était assise sur un trône entouré de sépulcres ouverts, d’où les morts sortaient à chaque station en chantant des airs plaintifs et douloureux. « Con trombe sorde e con suon roco i morti usci- « vano mezzo di quei sepolcri, e sedendovi sopra canta- « vano in musica piena di malinconia , quella oggi nobi- « lissima canzone, dolce pionto e penitenza. » Plusieurs hommes à cheval peints en squelettes représentaient l’escorte , avec des stajjieri vêtus comme les suivans des funérailles , portant des flambeaux noirs; l’étendard noir de la Mort , avec des têtes et des os croisés , était porté par des hommes en deuil , qui chantaient de toutes leurs forces \e Miserere. Le peuple épouvanté recula d’horreur; mais frappé, de la nouveauté du spectacle , on revint bientôt; et Pietro, comme le dit Vasari, fut grandement loué. André del Sarto , son élève, avait aidé à l’exécution de ce triomphe , qui faisait , dit-on , allusion au retour des Médicis à Florence. Le mauvais goût de ce temps induisait toujours à mêler le sacré et le profane ; et ils chantaient des psaumes au milieu des fêtes du carnaval.

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rance. A mesure que les connaissances deviennent plus étendues , ces excitations périodiques au plaisir et au relâchement perdent de leur in fluence, et leurs derniers efforts ne se montrent encore en Italie que sous la protection de l’Église et du Gouvernement. Sous le régime français le carnaval était presque tombé en désuétude ; et quoiqu’il jse trouve toujours dans chaque société assez de personnes dissipées et frivoles pour répondre à l'appel du plaisir, cependant la différence marquée qui existe entre le carnaval que nous avons vu à Rome en 1820, et les récits qui ont été faits sur les mêmes réjouissances jus* qu’à la fin du ^dix - huitième siècle, prouve combien le peuple romain a devancé son gouvernement , et le peu d’intérêt comparatif qu’excitent maintenantees institutions. Jusqu’à une époque très-rapprochée de la révolution française , le carnaval de Rome était caractérisé par une grande magnificence; des machines compliquées étaient mises en action , et l’on jouait des drames dans les rues. Tous les dieux et toutes les déesses du paganisme étaient représentés par les personnes les plus distinguées. La mode permettait aux gens les plus considérables de se joindre à la fête, et des princes et des princesses jouaient les

rôles qui sont maintenant remplis par les bouchers et leurs femmes, et d’autres individus au-dessous de la seconde classe. Tl serait à présent du suprême mauvais ton de prendre un déguisement à caractère. Les nobles se promènent tous les jours au Cours une heure ou deux dans leurs voitures bien fermées ; les mezze dame avec leurs maris ou leurs cavaliers prennent quelquefois un domino, et se mêlent dans la foule pour intriguer un ami ou un parent; mais le principal soutien du cari naval est la multitude d’étrangers qui viennent à Rome pour jouir d’un spectacle auquel ils contribuent pour une très -grande part. La nouveauté de la scène a un attrait pour eux qu’elle n’a point pour les Italiens; et le carnaval, ainsi que les autres fêtes de l’Église, leur doit sa plus grande splendeur.

Cependant, après les deux premiers jours, l’ardeur des étrangers se ralentit ; et quand les premières sensations deviennent moins vives ,. le caractère de barbarie de l’institution paraît dans ses symptômes de puérilité, de joie forcée et d’insipidité réelle. L’homme n’est pas fait pour avoir des temps de gaîté établis; il ne peut pas quitter ou reprendre les soucis par un acte du parlement. A en juger d’après des sensations individuelles,

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rien n’est plus fatigant , plus solennellement ennuyeux que les derniers jours du carnaval, quand l’épuisement des esprits animaux^ refroidit le peu de saillies enjouées que l’occasion avait excitées, quand tout l'amusement se réduit à jeter de la chaux le matin, et à entendre le soir des plaintes sur les yeux enflammés, les habits gâtés, la lassitude, le désappointement, et des félicitations sur 1 approche de la fin de la semaine et des plaisirs.

Le beau, le très-beau côté du carnaval, c’est la douceur, l’urbanité, la bonne humeur du peuple : ni la sécurité du déguisement, ni les facilités que donne le masque, ne peuvent engager ces bienveillans Italiens à blesser même- un ennemi dans ses sentimens, ou à railler un ami sur ses faiblesses. L'absence de toute animosité personnelle, de toute inconvenance, dans ces occasions qui sembler) t faites pour les favoriser, prouve la supériorité d une race que plusieurs siècles de mauvais gouvernemens n’ont pu dégrader complètement.

La semaine sainte. Quand l'Église d’Angleterre a été obligée, par les lumières de la nation et la force de l’opinion publique, à l’abandon de plusieurs formes de l'Église romaine , elle parait avoir quitté chaque rite avec regret. En parcourant attentivement le livre des

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prières ordinaires, on voit combien peu a été changé : là , le saint a son jour, et le martyr sa fête; la confession est enjointe, 1 absolution donnée , les anathèmes fulmines ; et si des pénitences ne sont point commandées , si 1 on n’inflige aucune punition temporelle, si les indulgences ne sont pas vendues, c est le peuple que l’on doit remercier de cette modération.

Les sentimeris du clergé paraissent à la surface. Dans le chapitre de commination, ils disent à leur troupeau que dans la primitive Église , il existait une discipline divine au commencement du carême , et que les personnes qui étaient convaincues de péchés notoires étaient soumises à une pénitence publique , et punies dans ce monde , afin que leur âme pût être sauvée au jour du Seigneur , etc. Au lieu de cela , jusques au temps où ladite discipline sera res- . taurée, ce qui est très-désirable, il sera bon de lire à cette époque en présence de tous , les sentences générales de la malédiction de Dieu , etc. Les ministres de l’Église réformée, après avoir ainsi exprimé franchement leurs regrets d’avoir perdu le pouvoir de convaincre, d’exposer, de punir dans ce monde, sous cette discipline divine qui conservait le despotisme de la hiérarchie juive, et après avoir

émis leurs vœux pour son rétablissement, donnent les sentences générales des malédictions de Dieu y et à chaque malédiction, ils ordonnent à leur troupeau de répondre amen. (1)

Ainsi commence le carême de l’Eglise anglicane. Le carême de Rome et de toute l’Italie commence et continue non dans la colère, mais dans la tristesse. Les théâtres sont fermés, tout amusement cesse, un jeûne public est ordonné , mais personne n’y est astreint d’une manière très-rigoureuse, étalés seuls qui l’observent exactement sont ceux que la nécessité oblige à se priver de viande presque toute l’année, les gens du peuple; et tant qu’ils ont leur polenta et leur macaroni , leur vin léger et leurs fruits abondans , ils 11e connaissent aucune privation. Parmi les classes élevées et

#(i) Ce rite , comme plusieurs autres conservés dans les deux Églises, est purement juif. En dépit des avertissemens du fondateur du christianisme et de ses apôtres, ceux qui ont établi les formes se sont attachés fortement au code de cette race , dont le législateur arrosa de sang , et le peuple , et le livre de la loi , en déclarant que rien ne serait remis sans répandre le sang. « Saint Paul , s’apercevant de cette tendance au judaïsme à laquelle les premiers chrétiens revenaient toujours, recommande à Tite de les improuver vivement, afin qu’ils demeurassent sains dans la foi, sans donner crédit aux fables des Juifs. »

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éclairées en Italie le jeûne est observé seulement comme une forme imposée par la Sainte- Alliance, par les papes de Rome , d’Angleterre et d’Autriche. Ceux qui mangent gras le vendredi sont regardés maintenant comme jacobins et en Italie et en France. Et ceux qui lont maigre ce jour -là en Irlande sont regardés comme des sujets non-affectionnés. Un toast beef servi sur la table d’un Irlandais le mercredi des Cendres qualifie son propriétaire pour une place dans le gouvernement; tandis qu’à Paris ce serait un turbot qui prouverait à pareil jour un attachement à l’Église et à l’Etat qu’aucun principe révolutionnaire n’aurait contaminé. A Rome, la censure de la table est moins sévère, et celui qui s’y conforme avec le plus d’exactitude est celui dont le cuisinier peut apprêter le mieux l’omelette à la chartreuse , ou dresser une soupe maigre qui rivalise celles de Robert dont le nom appartient à l’histoire, ou de Yéry dont la vie a été consacrée aux arts utiles (i). Depuis trente ans, les catholiques du continent se sont beaucoup relâchés dans l’observance de ces jeunes , et ceux qui les pratiquent le font en général

CO Voyez son monument au cimetière du père I.a Chaise.

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par le désir aimable de ne point choquer les principes et les préjugés de parens âgés.

La fin du carême est cependant impatiemment attendue à Rome où le peuple est dévoué aux amusemens, et où la semaine de la Passion remplit leur bourse en satisfaisant leur goût pour les plaisirs. Il n'y a rien de moins saint que la manière dont la semaine sainte est célébrée dans la plus sainte ville de la chrétienté. Les cérémonies de ce temps ont toujours attiré beaucoup d’étrangers et prodigieusement augmenté la puissance et les richesses de l’Eglise dans les anciens temps, par les pèlerins de tous rangs qu’elles amenaient à Rome, et récemment par le grand nombre d’hérétiques dont elles piquent la curiosité.

La restauration du pontife sur le trône de saint Pierre a ramené toutes les magnificences de la semaine sainte; et si le zèle du troupeau n’est pas proportionné aux efforts qu’on fait pour donner de l’éclat aux formes extérieures , s’il a refusé d’écouter la voix de l’enchanteur, les hérétiques anglais se sont du moins rendus à l’appel du berger, et ils ne contribuaient pas peu à donner du mouvement et de la splenneur aux cérémonies de ce temps, en 1820.

Rome, pendant le carême , est littéralement une ville morte , et il est impossible de voir

un contraste plus frappant que Rome le vendredi, et Rome le samedi qui précèdent le dimanche des Rameaux. Naples et Florence cèdent leurs résidens d’hiver pour ses réjouissances sacrées. Ceux qui ont émigré les derniers jours du carnaval reviennent avec les premiers jours de la semaine sainte. La porte du Peuple et la région déserte de Saint-Jeande-Latran sont alors également remplies d’une population animée. Le roulement des chaises de poste , 'le claquement des fouets des courriers, la lecture des passeports , les hôtels comblés d’étrangers , donnent un nouvel aspect à des rues peu d’instans avant solitaires et silencieuses. Les Whigs et les Torys vont ensemble postuler des places au Vatican; et l’on voit, pour la première fois, les chefs de l’opposition et les ministériels assis du même côté de la salle.

En meme temps, la véritable bande de pèlerins, tous ceux que la foi ou l’amour du gain a pu rassembler dans les montagnes des Abruzzi ou les villages environnans, arrivent d’un pas pesant, soutenus par leur bâton de pèlerin, enveloppés dans leur habit de peau huilée, la coquille snr le chapeau, et une Vierge d’étain pendue à leur cou. Ce sont les visiteurs les moins lucratifs que Rome reçoive : comme

ItOME.

elle a perdu depuis long temps l'habitude de voir de tels hôtes, ils y sont accueillis avec une froideur, dont eux seuls ont l'air de ne pas s’apercevoir ; mais c’est l’Église elle-même qui les invite à la fête, et qui pourvoit à leur logémcnt et à leur subsistance : peu envoient des excuses, et tous servent à l’ornement, sinon à l’utilité; car ces surnuméraires complètent aussi bien une procession et font chorus avec une aussi bonne voix que des hommes meilleurs.

A cette époque toute affaire cesse. Le signor Vasi peut fermer sa chalcographie ; les ingénieux Mosaici, qui mettent le Capitole en boucles d’oreilles, suspendent le Colisée au cou de la beauté, et serrent les plus beaux bras avec saint Pierre in vinculis , peuvent laisser leurs jouets coûteux, et fermer leurs fenêtres tentatrices, au grand soulagement des maris et des pères; le magasin de curiosités n’étale plus ses appas aux yeux de l’amateur ; la roue du Scarpellino est silencieuse; le cicerone d’antiquités s’arrête dans son giro répété; MM. Fea et Nebbi n’ont, plus rien à faire, et le gladiateur mourant peut être un roi de Perse ou un boxeur du coin de la rue, ou tout ce qu’il lui plaira , car les antiquaires polémiques ont fait trêve à leurs disputes ; et l'on ne fait aucunes recherches , si ce n’est

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pour s'informer où le pape doit officier, à quelle heure on chantera le Miserere , et quel jour la bénédiction sera donnée. Les galeries du Vatican et du Capitole sont aussi désertes que la campagne , et les antichambres des cardinaux et des ministres sont remplies de demandeurs de billets pour le Quirinal et Saint-Pierre. C’est ainsi que les candidats aux honneurs de l’almanach attendent en tremblant les hautes décisions de ses conseils dans la banlieue de King-street , ce Troppau de la mode anglaise, ce congrès des grands protecteurs du bon ton légitime, du bon ton de droit divin.

Enfin le moment important arrive. Les dames prennent le solennel vêtement noir; mais elles négligent trop souvent le voile d ordonnance (i); et, accompagnées par leurs amis ou pareils dont elles se séparent à la porte de l’église (2), elles s’avancent vers le

(1) Une ordonnance défend à toule femme de paraître sans voile devant le pape. Les dames anglaises oublient, toujours cela , et les cherici sont très-affairés à leur attacher avec des épingles, des mouchoirs de poche qui cachent leur visage , et à les conduire ainsi à leurs places dans la chapelle, comme si elles allaient jouer à colin-maillard.

(2) Cette coutume est encore observée dans plusieurs cathédrales d’Angleterre.

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Quirinal le dimanche des Rameaux, premier jour de la sainte semaine. Le pape officie et distribue les rameaux consacrés avec des mains qui ont rarement un autre emploi que celui de bénir. Les cardinaux paraissent en grande toilette, et ils se placent dans leurs stalles avec une pompe plus qu’ordinaire: leurs porte-queues, ces doux et apostoliques enfans de l’Église, s’asseyent à leurs pieds. Quand la funzione commence, leurs éminences se lèvent, et leurs robes violettes se déployant tout à coup, ils paraissent dans toute la magnificence de leurs vètemens dorés, comme le héros d’un mélodrame de la Porte Saint-Martin qui frappe ses ennemis d’étonnement et de confusion, en jetant ses habits de paysan et en s’écriant : Recônnaissez-moi à ma veste brodée ( i)

Dans ce costume irrésistible , les cardinaux vont recevoir la palme des mains du pape, et ils la remettent à leurs porte-queues. Les autres dignitaires de l’Église suivent; les caudat'orii eux-mèmes ont aussi leur petite branche; enfin , l'édifice représente le miracle de la foret de Birnham marchant sur Dunsinane. Après cela vient la procession; on chante une messe ;

(i) Perichichipinchi, dans le Tyran peu délicat.

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les cardinaux sont presque suffoqués par l’en» cens administré par un ecclésiastique officiant; et le baiser de paix est donné à la ronde : un cardinal, le recevant d’abord du pape, le transmet à un autre cardinal, et ainsi de suite d’homme en homme, jusqu’au plus humble individu de la hiérarchie sacrée.

Des cérémonies moins importantes occupent le lundi et le mardi; mais c’est le mercredi que commencent les rites les plus magnifiques et les plus imposans, qui laissent bien loin en arrière toutes les solennités religieuses de la chrétienté, même l’offrande des sages dans la chapelle royale de Saint-James.

Malgré les sommes immenses que Saint- Pierre a coûté à l’Europe, peu de cérémonies de l’Église sont accomplies dans sa vaste enceinte : même quelques-uns des spectacles les plus frappans de la semaine sainte ont lieu dans les chapelles Sixtine et Pauline. Quoique la multitude de ceux que la grâce ou la curiosité a touchés, mette un frein à son impatience spirituelle ou temporelle, afin de conserver des forces physiques et morales pour le jeudi saint, la chapelle Sixtine est encore trop petite pour le nombre des spectateurs qui y affluent le mercredi, pour entendre chanter le Miserere . L’office de ce jour, que les Fran-

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çais appellent ténèbres , a toujours été fameux; pour la beauté de la musique, qui a le caractère le plus solennel et le plus touchant , et que tous les choristes du pape chantent accompagnés par des instrumens. On dit que le plus grand effet de la musique vocale a été atteint dans la composition et l’exécution de cet office. Dans certaines parties, les sons étaient adoucis et couverts comme celui de la sourdine de l’orgue, et ils arrivaient à l’oreille et s’évanouissaient comme les soupirs des vents sur la harpe éolienne. A mesure que la musique devient plus triste et plus solennelle, les lumières disparaissent lune après l’autre, et le service finit presque dans l’obscurité au moment où le dernier cierge s’éteint. La combinaison de toutes ces circonstances avec le mystère redoutable qu’elles rappellent, est très-propre à captiver l’imagination et à éblouir la raison ; mais il faut que l’exécution de la musique soit bien tombée, ou que les auteurs aient beaucoup exagéré son effet. Une grande partie de ces chants est effectivement sublime par son extrême simplicité, mais plusieurs morceaux sont assez grossiers; et quand les voix appuyent sur les longues et demi - longues sans être soutenues par aucun accompagnement instrumental, elles baissent par une nécessité

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physique , et peu de passages finissent bien exactement dans le ton. Quelques-unes des voix sont aussi d’une qualité désagréable et rauque. Il y a peu de bons ténors, et les jeunes garçons crient les notes hautes de la manière la plus glapissante. L’effet général est aussi Irop artificiel, trop théâtral; et la sensation produite par la nouveauté une fois passée, l’esprit rejette la tromperie qu’on veut exercer sur lui par ces moyens étudiés. Cependant, s’ils ne peuvent plus édifier, ils attirent; et les occasions d’entendre la musique de Jomelli, de Pergolèse et des anciens maîtres d’Italie, se présentent si rarement, que la chapelle Sixtine est visitée avec empressement et persévérance pendant les trois soirées où l’on y représente.

Le jeudi saint toute la population'de Rome se porte en processions infinies du côté du Vatican. Le portique , les colonnades, les vestibules de l’église et du palais, ont l’apparence de la cour d’un despote militaire. Toutes les époques du costume militaire sont brillamment exposées aux regards. Les hallébardiers en cottes de mailles et en pantalons couleur d’ardoise, qui passent auprès des gens crédules pour une armure d’acier poli; les Suisses dans leur ancien habit de buffle et d’écarlate;

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les troupes régulières clans leur uniforme moderne; la guardia nobile , les voltigeurs du pape, efféminés, couverts de plumes et brillans de dorure ; les généraux anglais , les colonels et officiers inférieurs de toutes les yeomanry , avec les capitaines de vaisseaux et une armée de laïques sans titres et d’ecclésiastiques protestans qui ont pris un habit ressemblant en quelque chose à un habit d’ordonnance, pour leur servirdepasseport dans un lieuoùl’onne reçoit avec courtoisie que ceux qui portent la livrée de l’Église ou de la politique militante; tous se pressent vers le portail de la chapelle Sixtine, qui ressemble, avec sa double garde, à l’entrée d’un passage militaire aussi dangereux à défendre qu’à attaquer. Les dames ( et les dames anglaises plus que toutes les autres) poussent les gardes avec une imprudente vivacité; et ceux-ci avec leurs baïonnettes au bout des fusils et leurs bras croisés en carré, leur opposent une résistance que des assaillans femelles sont seuls capables d’affronter une seconde fois. Mille billets sont montrés par des mains élevées, secondées par des voix hautes; cependant l’officier de garde, qui ne peut lire et déchirer qu’un billet à la fois, confie aux Suisses la tâche de repousser les impatiens; et ils secondent leur allez fous-en , avec une force

physique qui, dans un ou deux exemples, mit le candidat trop pressé hors d’état de recommencer ses efforts. Quelques Anglais favorisés par le ministère et tous les princes et ambassadeurs résidant à Rome, précédés de leurs gardes d’honneur, et suivis d’une troupe de dépendans , écrasent de malheureuses créatures qui , dans leurs longues robes noires et leurs courts rochets blancs, ont l’air du rebut des deux sexes ; et les privilégiés poursuivent leur route sans obstacle et sans peine. Un coté d’un espace séparé du choeur 'par une grille, est destiné pour eux; l’autre est pour les femmes qui y sont entassées sans pitié comme des moutons dans un parc. Les hommes , s’ils sont en uniforme ou en habit de cour, sont admis dans la tribune du chœur, et la foule inférieure, abandonnée à elle-même, se précipite dans la nef avec une impétuosité que rien ne peut retenir; car, bien qu’on n’admette personne sans billet, le nombre de celles qui en obtiennent (presque toutes étrair gères) est beaucoup trop grand pour la place. Une scène de confusion impossible à décrire s’ensuit; les gardes se mêlent avec la multitude; le pair anglais est renversé par le chanoine romain ; des moines irlandais frappent sur la vieille armure des hallebardiers , avec

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des poings plus formidables que le fer qu’ils attaquent ; des prêtres italiens tombent sur des dandies en corsets lacés ; et le via , via des gardes romaines , et le fous ne restez pas ici des Suisses, mêlés avec les cris, les supplications , les injures, les plaintes et le god-dam anglais , se font entendre long-temps après que le service divin est commencé. Le vicaire de Dieu sur la terre paraît en vain; la croix de paix brille en vain sur le grand autel; la tranquillité ne se rétablitque quand on commence à étouffer.

Les cérémonies que tout le monde vient voir, et que personne ne suit, se terminent enfin. La procession du Saint-Sacrement à la chapelle Pauline se met en marche , et c’est alors que la guerre est rallumée ; les uns courent en avant pour arriver à temps dans la chapelle adjacente , les autres restent pour voir la procession (semblable en tout à celle du Quirinal, déjà décrite). Les Suisses balaient tout devant eux pour faire place à la cérémonie , sans consulter la commodité de personne. Une longue file de prêtres portant des torches allumées se met alors en mouvement ; elle est suivie des cardinaux, les mains bénignement croisées sur leur poitrine resplendissante d’or; et leurs yeux scrutateurs sem-

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blent demander à l’auditoire qu’ils contemplent avec étonnement : Est-ce seulement pour nous voir que vous êtes tous ici? Le pape, soutenu par des prélats, son visage doux et bienveillant ombragé d’un dais impérial, sa robe superbe portée avec pompe, avance lentement après eux, chantant de temps à autre quelques notes faibles et tremblantes, auxquelles tous les autres répondent par un chorus bas et fortement articulé, jusqu’à ce qu’enfin la procession entière ait passé à travers le vestibule qui sert d’antichambre aux deux chapelles. Les portes de la chapelle Pauline s’ouvrent tout à coup , et ses murailles ternies paraissent illuminées par mille flambeaux qui brillent malgré les rayons du soleil de midi, à travers une atmosphère de fumée. Peu de personnes ont l’avantage d’entrer dans la chapelle et d’y voir déposer le Saint-Sacrement ; et plusieurs de celles qui connaissent le programme du jour, en essayant d’assister à toutes les cérémonies, parviennent à peine à en voir une seule.

Le désir de voir le pape laver les pieds des pèlerins, et les cardinaux leur servir à dîner, et celui de contempler la bénédiction donnée par le pontife sur son balcon, partagent l’attention et les efforts des curieux. Un prélat en

habits pontificaux monte un escalier gardé par des soldats; le flux des assistanslesuit; ils sont repoussés par les sentinelles ; et à mesure qu’on les fait reculer, la foule devient plus serrée au bas de l’escalier. Quelques-uns insinuent qu’une porte opposée conduit au bain de pieds des pèlerins, ou à l’échafaud érigé pour voir la bénédiction; aussitôt le torrent prend son cours de ce côté, et il se rencontre avec une autre foule qui revient désappointée de la même direction où des portes ont été fermées sur eux, et où ils ont été chassés également par des gardes. Alors les efforts pour descendre ou monter, pour entrer ou sortir, produisent les conséquences les plus fâcheuses et les moins convenables à la solennité du moment et du lieu. Des souliers sont perdus, des voiles sont arrachés, des hanches sont démises , des épaules disloquées, des côtés enfoncées; et ceux qui échappent sains et saufs vont se réfugier dans la nef solitaire et silencieuse de S.-Pierre, et quoiqu’ils ne voient ni les cardinaux servant, des macaronis à des mendians affamés, ni le pape leur lavant les pieds , ils peuvent encore s’estimer les plus heureux.» C’est là que se rassemblent graduellement pour attendre avec beaucoup d’ennui l’arrivée des voitures, ou avec une grande anxiété celles de leurs amis

plus aventureux, les trois quarts de cette multitude venue de si loin pour voir tant de choses, et qui retourne après avoir vu.... presque rien, se consolant par l’idée que si le jeudi saint est perdu, on pourra se dédommager le vendredi saint ou le jour de Pâques. On éprouve d’abord de grandes inquiétudes pour entrer, ensuite on n’est pas moins embarrassé pour trouver le moyen de sortir; la journée entière se passe à se garantir des dangers , et le salut du corps occupe tellement l’attention, qu’on n’a pas une minute à donner à celui de l’âme, en dépit des messes et des processions.

Le vendredi saint le tumulte est moins grand, parce qu’il y a moins de choses à voir. Ce jour de deuil et de sacrifice , de jeûne et de mortification, commence au Vatican par un dîner somptueux donné au conclave et au corps diplomatique. (i)

(i) Ce dîner est donné à Saint-Pierre, dans l’idée que les fonctionnaires ecclésiastiques n’ont pas le temps de retourner chez eux. Ce repas devait être , dans l’origine, une légère réfection ; mais c’est réellement un festin splendide , auquel des étrangers de distinction sont invités. Le cardinal-ministre donne des dîners tous les jours '’e la semaine; et dans une autre partie du Vatican, archi-prêtre ou cardinal-doyen traite les chanoines et

KOME.

Ainsi préparés pour la célébration du Miserere qui suit le dessert, comme une sorte de chasse-café , les hôtes vont prendre leurs places dans la chapelle Sixtine. Les cardinaux marchent processionnellement de la table à l’autel, pour écouter , s’instruire et digérer intérieurement ; et, les lèvres encore humides de lachrima-christi , ils chantent les répons des • sept psaumes de la pénitence. Quand le dernier cierge est éteint, et que les derniers versets du Miserere se perdent dans les airs, chaque société cherche . son chemin et gagne, comme elle peut , Saint-Pierre. La brillante illumination des colonnades, des portiques, des escaliers, les gardes, la foule de jolies femmes et d’hommes élégans, donnent à ses splendides avenues, l’air d’un théâtre de cour, et imitent sur une plus grande échelle le palais des Tuileries.

autres officiers de l’Église. Ces dîners , quoiqu’ils consistent en poissons (dont les sauces sont parmi les mystères de l’Église), pourraient satisfaire un Lucullus, et seraient enviés par un Amphitryon parisien. C’est, dans le véritable sens du mot , une fête pour les cardinaux à qui des revenus bornés ne permettent pas des excès journaliers. Le cardinal J*** A*** disait à un de nos amis , son parent : Je vous invite à un pauvre dîner ; mais je ne puis pas traiter aussi magnifiquement que lorsque j'étais moine barnabilc.

La croix illuminée et l’adoration du pape et des cardinaux sont les motifs d’attraction de cette soirée. Des milliers de personnes de tous rangs et de tous pays pénètrent dans l’église, où des billets ne sont pas nécessaires pour être admis; cependant ce temple colossal qui semble fait pour être celui de l’univers, paraît encore à moitié vide. Les ailes obscures et solitaires fournissent des asiles à la piété modeste ou à 1 amour clandestin; et la grandeur de l’ensemble , vu dans une obscurité habilement ménagée, semble s’étendre au-delà de ses limites ordinaires, et se perdre dans une distance incommensurable. Les cent lampes d’un airain Ibrillant qui brûlent jour et nuit autour du tombeau de saint Pierre, sont éteintes ce jourlà. Une croix de flamme suspendue de la coupole devant le baldaquin du grand autel, n’éclaire que l’espace au-dessus duquel elle est placée, et laisse tout le reste dans la majesté des ténèbres, interrompues faiblement en quelques endroits par une lampe étincelante (1),

(1) L’effet de cette illumination est loin d’être parfait. La croix descend trop bas , trop près des yeux du spectateur; elle est trop visiblement formée par de l’huile et du feu matériel ; et la petitesse de ses dimensions devient par là trop évidente. Si on l’avait élevée dans l’immense espace du dôme, et qu’on lui eût donné la proportion

HOME

Cette place éclairée est comme un cercle magique. 11 est hermétiquement fermé par trois rangs de soldats, et les rayons qui émanent de la croix ne tombent que sur des lances et des baïonnettes. Cette place, dont aucun pied profane ne doit approcher, est réservée pour que le pape, les cardinaux et les princes puis- * sent offrir le sacrifice de leur cœur contrit sans être troublé par la pénitence plébéienne. A la fin ccs pouvoirs et ces principautés paraissent accompagnés d’une garde qui éclaircit le passage devant eux, en repoussant la multitude qui se presse sous leurs pas. Les troupes qui les attendaient ouvrent leurs rangs , et les referment aussitôt sur leur précieux dépôt. Le pape tombe à genoux devant la croix, sur des coussins d’édredon et de velours. Les princes et les princesses avec leurs petites cours de petits courtisans (et l’on n’en a jamais vu de plus petits ramper sur les pas de la royauté) se placent à droite du pontife, et les cardinaux à gauche.

Pendant cette singulière prosternation il

nécessaire pour éclairer le temple entier , elle aurait produit un effet idéal , et , rappelant la croix de Constantin, elle eût été l’image du miracle auquel l’Eglise doit son existence.

CÉRÉMONIES DE l’ÉGLISE. 6l

règne un profond silence. Le pape semblait réellement absorbé dans une sainte méditation; et comme la lumière tombait sur sa tête vénérable, sur son visage flétri par l’âge, et se réfléchissait sur ses robes flottantes, son aspect avait quelque chose de mystique et d’idéal; et pour une foi que l’imagination aurait rendue plus ardente ou que le fanatisme aurait égarée, sa translation hors de ce monde aurait paru possible en cet instant.

Les adorateurs de sa droite paraissent au contraire de véritables mixtions de notre terre mortelle, et des princes à figures risibles , de puissantes princesses, accroupis sur leurs tapis comme des pagodes indiennes, se frappent la poitrine, font des signes de croix et poussent en vain des gémissemens sans que leur dévots exercices excitent aucune édification, même parmi les soldats à cotte de mailles qui les gardent. Il en est de même des cardia naux ; ce sont les gais, les galans Lotharios au pied de la croix comme dans les salons : ils font circuler la tabatière, déploient le mouchoir , chuchottent leurs remarques , clignent leurs yeux endormis devant les lampes, et baillent ou se bénissent eux-mêmes, n’ayant rien à faire de mieux.

Cependant la multitude moins distinguée

ROME

était diversement occupée suivant l’opération de la grâce, l’influence de l’exemple ou l’opportunité. Ici le grand-pénitencier , assis sur son trône de droit divin, étend sa baguette , et accorde d’un côté des indulgences par son attouchement, tandis qu’il reçoit de l’autre la confession du pêcheur et impose des pénitences pour le péché. Là, montés sur de hauts balcons, les chanoines de Saint-Pierre , vêtus comme des vestales, exposent les reliques dans leurs châsses brillantes, à la foule rangée audessous, qui les vénère d’autant plus qu’elle n’aperçoit presque que de l’or et du cristal. Les processions des confréries sont vues dans certains instans où la lumière donne accidentellement sur elles, marchant lentement autour des ailes latérales, et se perdent dans des masses d’ombres : les membres de ces confréries ■sont couverts de la tête aux pieds d’un vêtement qui ressemble à un linceul , et qui ne laisse paraître que leurs yeux : ils portent des torches dans leurs mains croisées , et se rangent en cercle dans une triste et silencieuse solennité autour du sépulcre de saint Pierre, où ils restent long-temps dans leur attirail lugubre , et produisent l’effet le plus dramatique.

Le centre est occupé par le beau monde de

CÉRÉMONIES DE l’ÉGLISE. ()3

Paris, devienne et de Saint-Pétersbourg, riant, causant , coquetant dans toutes les variétés philologiques qüi pourraient avoir été entendues dans une conversazione de la tour de Babel. Là, sont reçus des vœux qui ne sont point adressés au ciel, et des sermens sont prononcés devant la statue de saint Pierre, auquel Jupiter peut sourire, si l’apôtre n’ose le faire.

La beauté romaine qui dédaigne les cérémonies brillantes de midi, s’avance vers la chasse où elle espère rencontrer quelque dévot de sa connaissance ; et dans toute la sincérité de son cœur, agenouillée en vue de cette croix sur laquelle seule ses yeux sont dirigés, elle oublie le monde qui Voublie. Des familles des classes moyennes sont assises sur les marches des autels ou des tombeaux, en contemplation du spectacle varié; et des bandes de villageois envoyant des bouffées d’ail avec leur Ave Maria , vont et viennent de tous côtés, pieusement amusés de tout ce qu’ils contemplent , et ajoutant beaucoup à la singularité de la scène dont ils forment les groupes les plus grotesques.

Quand la nuit devient obscure et que la foule commence à s’écouler, la multitude qui revient lentement de Saint-Pierre, et surtout

ROME

les bandes de pèlerins et les confréries , fournissent le coup d’œil le plus pittoresque, bien digne de terminer les spectacles du vendredi saint. Les pèlerins sont des misérables tout déguenillés , conduits par quelque grande dame romaine, qui, portant la croixjf une main et son ridicule à la française de 1 autre , commence le chant de la pénitence, auquel la troupe répond en braillant. Quand ces noires processions passent le long du Tibre, et que la lueur rougeâtre de leurs torches donne sur les murailles du château Saint-Ange, elles font entendre une psalmodie qui parait quelquefois mélodieuse quand les sons se trouvent adoucis par la distance, et qu’ils les laissent mourir avec une extrême habileté le long de ces eaux sur lesquelles les prêtres païens ont chanté leur io Pœan ou les obsèques d Adonis.

Le samedi, qui n’offre aucune cérémonie imposante , se passe dans le silence et la tristesse. C’est une image de la descente de Jésus aux enfers. Mais le soir qui précède Pâques annonce par diverses marques de joie, le jour de triomphe qui doit le suivre, et la fin de la longue pénitence qu’il termine. Les boutiques de Rome sont éclairées avec profusion , et les pizzicaroli , ces fidèles alliés de 1 Eglise , offrent des alimens à la méditation des dévots

affamés, qui sont prêts à se dédommager de leurs privations par la réplétion. Dans une de ces boutiques nous avons vu saint Paul entouré d’une gloire de saucisses; dans une autre, l’oiseau de mauvais augure de saint Pierre est suspendu avec l’apôtre qu’il a vainement averti; des madones curieusement moulées en beurre, et des Enfans- Jésus en lard sont préparés pour réchauffer la dévotion de l’homme intérieur; et tous lés comestibles de consistance plastique ou de forme malléable sont employés en décorations architêcturales ou en symboles de piété. .

Le jour de Pâques l’office est célébré dans Saint-Pierre, et c’est alors que l’Église montre toute sa splendeur, et déploie sa puissance dans un site digne d’elle. La spacieuse place de Saint-Pierre , ses portiques, ses colonnades, ses belles fontaines et son étonnante façade,

le tout brillant sous les. rayons du soleil de midi, devient le théâtre de l’action. Des tentes .fit des draperies fantastiques s’élèvent au-dessus des murs de marbre, pour la commodité des spectateurs qui viennent en foule de très-bonne heure se placer sur leurs sièges élevés ; l’espace au-dessous est rempli par de l’infanterie. Les chevau-légers, avec leur brillant habit, forment une ligne en dedans; les

GG

drapeaux romains, autrefois les bannières de la conquête universelle, ne servent maintenant qu’à décorer des pompes, et flottent à côté des couleurs éclatantes du régiment suisse. Le centre et les marches de l’église sont remplis par une multitude de personnes de la dernière classe du peuple. Les loggie , sur le portique, sont occupées par les cardinaux; et dans le milieu, soulevé au-dessus de tous sur les épaules des hommes , comme une déité à peine visible, réduite à un point par l’extrême élévation , paraît le pontife. On dit qu’il prie, mais ses prières ne sont pas entendues, et quand il se lève pour donner la bénédiction, cet acte impossible à discerner est annoncé d’une manière imposante par la grande cloche de Saint- Pierre et le canon du château Saint-Ange. Les militaires posent leurs armes et se mettent à genoux; les cardinaux lancent les indulgences de l’Eglise sur le peuple qui s’arrête à peine pour les recevoir, quoique chacune apporte la rémission de plusieurs années de péchés (i).

(1) Ce fait très-curieux a été généralement remarqué. Le peuple faisait autrefois les plus grands efforts pour obtenir ces indulgences; on se battait, on se les arrachait. Maintenant on les prend en riant , on les laisse tomber à terre. A la bénédiction , qui était anciennement reçue dans une prosternation universelle , quel-

CÉRÉMONIES DE l’ÉGLISE. 6"

Les tambours battent, les trompettes sonnent, la musique militaire joue, les troupes défilent, et la cérémonie finit avec le jour par l’illumination du Vatican.

De tous les spectacles offerts par la ville de Rome à l’admiration des nations, c’est le plus beau , le plus splendide et le plus étonnant. L’effet de plusieurs milliers de fusées, lancées dans les airs au même moment, peut aisément se concevoir par ceux qui auraient vu lancer une seule fusée; et l’on a pu voir en d’autres occasions des profusions de temples, de chandelles romaines, de roues de Sainte- Catherine également brillantes, coûteuses et extravagantes; mais l’effet de cette masse énorme illuminée

ques femmes et quelques vieillards furent les seuls qui s’agenouillèrent. La cérémonie est si peu suivie par les nobles italiens, que cette circonstance a éveillé la muse satirique de Pasquin : il répond à Marforio, qui lui demande où il va dans son habit de cour : Au Vatican. — Mais ( dit Marforio) vous riy serez pas admis. — Pardonnez-moi (réplique Pasquin), je suis devenu depuis peu hérétique. Cela veut dire que toutes les civilités sont réservées pour les étrangers , et que les cérémonies sont plutôt destinées à amuser les hérétiques qu’à édifier les orthodoxes. Pie vu a dit , comme le pape Ganganelli, à propos du rétablissement d’une cérémonie: Crest fort bien, mais réservez cela pour les Anglais.

r.oniE.

par des myriades de lampes , les détails de son architecture suivis par les guirlandes de lampions à la première époque de son illumination , sa transformation subite, quand la seconde partie des lampions est allumée, appartiennent plutôt à la magnificence imaginaire des contes arabes qu’aux froides réalités de la vie : l’ensemble, vu de la distance de deux milles , comme nous le vîmes du mont Pincio , a quelque chose de si magique, de si aérien, de si délicat, qu’il offre peut-être le plus bel effet d’optique qui ait jamais été inventé.

Le lundi de Pâques une fuite générale succède à toutes ces fêtes : Donnez-moi un cheval , mon royaume pour un cheval, est le cri qui se fait entendre. La poste et les établissemens de vetturini sont ce jour-là ce que le Vatican et Saint-Pierre étaient la veille. Les uns volent chercher le plaisir sur le cratère du Vésuve; les autres dans les abîmes d’Herculanum ; des rendez-vous sont donnés aux ruines de Palmire, et des parties sont arrangées pour les cèdres du mont Liban. Quelques-uns sont ramenés par leur coeur à Florence et à Gênes; et d’autres ( à travers toute l’affectation de F amateur d’antiquité, malgré leur admiration prétendue pour un climat qui est bien loin de tenir tout ce qu’il promet) tournent les yeux

vers leur commode habitation anglaise , et , charmés d’avoir vu l’Italie, sont encore plus charmés de la quitter. On laisse les matrones romaines préparer leurs pizza cli pasqua (i), sâns être dérangées par leurs hôtes turhulens; et l’existence des Romains reprend cette monotonie, cette indolence, ce calme que rien ne peut troubler que la mal-aria , jusqu’au moment où le passage des hirondelles ramènera une nouvelle volée de visiteurs étrangers à la porta del Popolo.

Notice sur la statistique romaine.

Il est extrêmement difficile pour un voyageur qui ne fait que passer, d’obtenir des renseignemens positifs sur l’économie intérieure des états du midi de l’Italie. Les doeumens publics sont en très -petit nombre, et manquent absolument sur plusieurs points. Il faut gagner la confiance de quelque personne éclairée et spirituelle, qui vous aide à vaincre la réserve habituelle, l’insouciance et la timidité des Romains, avant que les questions les plus communes puissent être écoutées avec intérêt, ou qu’on y réponde avec candeur. Les arrangemens financiers de Rome,

(i) « Gâteaux tic Pâcjues. »

ROME

comme toutes les autres branches de son gouvernement, sont très-arbitrairement établis. Le principal impôt direct est celui qui porte sur les terres, et son taux varie en différens lieux , autant par le manque d’un cadastre que par le manque de lois sur ce sujet. ( Il ny a point de code de finance ). La formation d’un cadastre est une des opérations dont s’occupe maintenant le cardinal Gonsalvi. Les impôts indirects sont les mêmes qui existent dans les autres états italiens; car les taxes sont des branches de la civilisation qui prennent tout le développement dont elles sont susceptibles par l’exemple : une innovation, tentée dans ce sens, est rarement perdue pour les souverains voisins.

Tous les impôts directs ou indirects sont mis entre les mains des fermiers - généraux, qui les afferment à leur tour à des spéculateurs subalternes; et les uns et les autres ramassent des sommes immenses aux dépens du trésor et du peuple.

Parmi diverses institutions léguées par les Français, le gouvernement papal a conservé les droits sur l’enregistrement , ceux sur le timbre , le système des hypothèques et celui des poids et mesures. J’ai déjà eu l'occasion de parler des avantages de la loi des hypothèques ;

STATISTIQUE. 71

sa continuation a donné beaucoup de confiance dans l’administration du cardinal-ministre qui l’a sauvée de la liste des proscrits révolutionnaires. Le système décimal des poids et mesures est aussi très-favorable sous les rapports de l’uniformité et de la subdivision.

On a levé une taxe personnelle depuis la restauration sous le nom de focatwo ( impôt sur les cheminées ) ; mais il n’y en a aucune sur les portes et fenêtres. L’air ( tel qu’il est ) n’est point taxé même à Rome : cette source de revenus, si bienveillante, si philosophique, la mère du typhus et de la saleté, était sans doute un bienfait réservé aux gouvernemens représentatifs. Dans le motu propno , publié depuis le retour du pape, on annonce une diminution des impôts directs ; le montant total des taxes est cependant considéré comme excédant celui qui était levé sous le régime français, au moins d’un cinquième, et d’un quart dans quelques provinces. Comme il n’y a point de budget publié , il est impossible de parler sur ce sujet avec beaucoup de précision (i).

(i) Une de mes notes porte l’accroissement des taxes à soixante pour cent ; mais il est presque certain qu’il y « de l’exage'ration dans ce calcul.

72 ROME

Les revenus de 1 état montaient, avant la révolution, à environ vingt millions de francs; à présent ils montent à près de soixante millions.

La dette publique, qui a été considérablement accrue par la magnificence ruineuse de Pie vi, a été acquittée à la révolution par la vente des biens nationaux qui ont été échangés contre le papier-monnaie , suivant son cours : ainsi le pape à son retour s'est trouvé un des plus riches souverains de l'Europe. A l'époque de notre visite à Rome, 1 état se trouvait encore chargé dune dette de huit millions sans aucune cause ostensible , excepté la mauvaise administration; et le déficit annuel était alors établi sur un million de piastres, qui font cinq millions trois cent cinquante mille francs.

Rome n avait point autrefois d'armée permanente, excepté celle de l'Église militante; mais à présent le pape ne dédaigne pas d y ajouter cette maîtresse roue de Tordre social. Les forces militaires papales consistent en un régiment d artillerie, deux de carabiniers , ou gendarmes pour la police, un régiment de dragons et trois régimens d infanterie ; le tout au complet monte à sept mille hommes actuellement sous les armes. Les officiers supérieurs sont tous, ou très -vieux ou très- jeunes; car

STATISTIQUE

parmi ceux qui ont servi sous Xapoléon, un très-petit nombre a été admis dans l'armée, et la majeure partie a été mise à une sorte de demi-solde. Ceux qui ont été remis en activité, l ont été dans des grades inférieurs sage précaution pour s’assurer du dévouement des personnes qu’on emploie de cette manière . Pour compléter ce tableau, il faudrait ajouter que le ministre de la guerre est un révérend ecclésiastique qui préside le conseil ou la congregazione militare. Il y a quelque chose de fort plaisant dans cet assemblage de mots congrégation et militaire ; mais les choses sont d’accord avec les systèmes actuels, car tandis que la cour de Rome tâche de faire des soldats de ses ecclésiastiques, les sociétés bibliques d’Angleterre travaillent à consolider l’ordre social, en faisant des vainqueurs de Waterloo.... des moines.

Pour le commandement de cette formidable armée, il ne faudrait qu'un général en activité; mais conformément à l’esprit véritable de l’administration moderne, le trésor épuisé maintient plusieurs brigadiers et maréchaux de camp honoraires qui sont payés par l'état pour ne rien faire. 1

(1) C’est par les dépenses inutiles que rétablissement

home.

Dans les provinces , on entretient un certain nombre de troupes nommées gardes provinciales, quelques régimens de milice qui ne reçoivent aucune paye, et la garde nationale.

Il y a peu de choses à dire sur l'économie rurale. Le voisinage immédiat de Rome est un

KJ

désert II ny a jamais plus d'un sixième des terres cultivées dans la campagna , en partie peut-être à cause du mauvais air qui rend les opérations de 1 agriculture difficiles et dangereuses i ; mais ce mal lui-même est encore

militaire de Rome est devenu si onéreux. Le nombre des officiers généraux est tout-à-fait disproportionné avec celui des troupes; et l’uniforme et les accoutremens de la guardia nobile n auraient pas été déplacés â un des le% ers ae Napoléon , et pourraient même rivaliser en galons et en ornemens avec les régimens anglais les plus pimpans.

(i) Des villages entiers viennent de la Marca et de la Romagna à la Campagne pendant l’hiver et une partie de 1 été. Chaque colonie a une branche différente de travail : les unes travaillent aux vignes ,-les autres pour les blés, etc. etc. L homme qui peut réaliser par ses travaux une vingtaine de piastres â la fin d’une saison, est estimé très-heureux. Ils se rassemblent au point du jour sur les places publiques de Rome pour louer leur travail ; et leur prix varie suivant les demandes plus ou moins considérables qu on fait dans le moment. Ces gens ont l’apparence la plus misérable ; ils ressemblent aux pauvres

STATISTIQUE. Ç D

augmenté par la manière dont les propriétés sont divisées. Presque tout le district appartient à un fort petit nombre d'individus ; ce sont les princes indolens et ignorans de la capitale : ils trouvent un revenu suffisant dans les bestiaux qu’on nourrit dans leurs domaines , et ne cherchent à faire aucune amélioration qui demanderait quelques avances d’argent , du travail et de la réflexion.

C’est une idée généralement reçue que cette classe de personnes a été très -appauvrie par

la révolution; mais le fait a été extrêmement

exagéré. Les principales pertes souffertes par la noblesse , ont précédé les chan^emens révolutionnaires, etont été occasionnées par la baisse des fonds publics produite par les opérations de Pie vi, qui équivalait à une banqueroute

absolue. Les commissaires français, dans la

moissonneurs irlandais , et des bandes d'enfans malpropres . qu‘on appelle monelli petits vagabonds ) , les accompagnent. L ne personne qui occupe une place trèsimportante à Rome , nous disait qu'il y avait toujours un sur dis de ces malheureux qui mourait de la fièvre ; et ceux qui échappent portent sur leur visage enfléet jaune les marques du poison, dont fort peu se débarrassent complètement. Après des attaques réitérées de ce mal pendant des saisons successives, ils finissent par y succomber ; en sorte qu'à la fin l'émigration entière périt.

HOME

première occupation, établirent aussi du papier-monnaie, mais en petite quantité. Pendant l’ère républicaine, les nobles se trouvèrent endettés envers la France, par des lettres de change qui étaient acceptées comme payement des contributions forcées; mais quand Napoléon eut le pouvoir en main, il rendit une partie de ces lettres de change à ceux qui les avaient signées. Ainsi donc, la principale perte éprouvée par les nobles dans le cours de ces événemens , * consistait dans l’entretien des troupes qu'ils étaient. obligés de loger pendant l’occupation.

Les grands feudataires ont éprouvé une diminution considérable dans leur fortune, par la suppression des droits féodaux. L’abus de ces droits avait été porté à R.ome au plus haut degré : les Doria seuls tenaient à cette époque plus de quatre-vingt-dix fiefs , et le prince Borghèse presque autant (1). Par la supression de ces droits, les Doria ont perdu , diton, environ vingt mille piastres de revenus.

Cependant les grands propriétaires tiennent encore d’immenses districts : presque toutes les terres qui bordent la route de Rome à

(1) Dans la plupart de ces fiefs , le chef de la baronnie avait droit de vie et de mort sur ses s.ujet3.

STATISTIQUE

Frascati, des deux côtés, appartiennent à un seul individu. L’on ne voit pas dans tout cet espace une seule vigne, un seul épi de blé, et même la volaille consommée à Rome est apportée vivante, de soixante ou soixante et dix milles; et le peu de misérables habitans qu’on trouve dans la Campagne , la proie de la fièvre et de l’extrême misère, vole, mendie ou meurt, suivant les chances que la destinée leur envoie, (i)

Dans les provinces plus éloignées, la terre plus fertile et mieux cultivée, est divisée en petites fermes , et du côté des frontières de Toscane, la campagne présente, par sa culture et les marques extérieures de bien-être, un aspect qui se rapproche de celui des états florentins. Dans les trois Légations, et partout où les Français ont maintenu une juridiction permanente , les apparences de prospérité rurale, la propreté, l’aisance qui paraissent dans les habitations et les vêtemens des paysans, sont plus satisfaisans pour l’œil du philanthrope. Mais en général, à mesure que l’on avance vers le sud, la civilisation rétrograde

(0 Voyez l’excellent ouvrage du baron Bonstetten sur le Latium, puvrage qu’il est impossible de lire sans répandre des larmes.

visiblement; et depuis Otricoli jusqu’à Terracina, la nature et la société se combinent pour démontrer jusqu’à quel point la constitution physique de l’homme peut résister à des causes contraires à son existence.

Notice sur les lois romaines.

Le cours de la justice en Angleterre est tellement régulier , l’effet de la procédure par jury et celui de l’impression et de la publicité des procédures, sont si efficaces pour produire des jugemens impartiaux, que même avec un code civil et criminel encore surchargé de formes barbares , les iniquités matérielles dans l’administration de la justice sont très -rares, très - difficiles à passer, et causent toujours un grand scandale. Quand les mots tyi'annie et despotisme frappent l’oreille d’un Anglais, son imagination ne va pas au-delà d’un jury corrompu, d’un juge prévenu, d’un procureur-général arbitraire, certaines petites vexations dans le cours des plaidoiries, une déclaration des jurés fondée sur des preuves pas tou t-à-fait suffisantes , et une sentence un peu trop sévère en proportion de l’offense. A ces notions familières, un peu de lecture peut ajouter l’idée vague d 'une lettre de cachet ou d’un mandat de l'inquisition ,

LOIS

horribles en effet par leur nature, mais par leur violence meme devant être infligés rarement. (i)

Pour connaître le despotisme jusqua la moelle, pour bien comprendre comment il peut corrompre toutes les institutions sociales partout où il a pris racine, la lecture seule ne suffit point : il faut étudier sur la place ses monstrueuses combinaisons, voir le jeu de la machine quand elle est en mouvement, et suivre par des observations pratiques les diffei entes nuances de maladie, les difformités innombrables, les mutilations qu’il a infligées sur la belle et excellente forme du corps social. Celui qui désire faire cette étude aussi utile que répugnante, peut aller à Rome contempler cet abîme dans lequel toutes les richesses de l’Europe se sont englouties , offrant maintenant 1 image de la plus abjecte pauvreté: qu’il remarque la désolation silencieuse des rues,

(i) Les lettres de cachet , sous Louis xv, ont été, il est vrai , multipliées à un degré effrayant (ayant été confiées à des autorités subalternes) ; mais comme elles participent de la nature de la force ouverte , elles ne peuvent jamais affecter la population entière au même point que ces indignités qui se pratiquent sous le manteau de la justice, quand les lois sont obscures et administrées arbitrairement.

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