‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Route de Foligîio à Venise. — Colfiorito, — Serravalle ( pèlerins ). — Tolentino. — Macérât a. — Loretto. — Église et maison de la Vierge. — Offrandes depuis la révolution. — Ancône. — Sinigaglia. — Fano. — Pesaro. — Ri/nini. — San-Marino. — Ces'ene. -—Le Rubicon. — Forli. — Faenza. — Imola. — Ferrare. — Padoue. — Bords de la Brenta . — Venise.

La route de Naples à Venise ( deux extrémités de la péninsule ) suit jusqu’à Foligno le chemin déjà parcouru dans le voyage de Florence; mais quand l’aimable vallée et l’antique ville de Foligno sont passées, une nouvelle contrée se déploie devant les voyageurs qui prennent la route de Bologne. On monte une chaîne des Apennins, plus escarpée et plus sauvage que toutes celles qu’on a déjà traversées dans ces puissantes montagnes. Le chemin rude , brisé et négligé, coupé à travers les hauteurs les plus effrayantes , et qui parcourt quarante milles entre Foligno et Tolentino,

A VENISE

quoiqu’on lui donne le nom de grande route, était, quand nous y avons passé, presque impraticable. Les scènes qui s’offraient aux regards étaient d’un caractère hardi et sublime; c’était l’image la plus pittoresque de désolation physique et de malheur moral que nous eussions encore contemplée , même dans les états du pape. A la fertilité d’une des plus riches vallées d’Italie succède tout à coup les plus stériles déserts; à mesure qu’on s’élève, les roches nues et le sol pierreux , avec des torrens qui portenT la destruction dans leurs cours , laissent apercevoir peu de traces de 1 humanité, hors le misérable village de Case Nuove , dont les habitans avouent qu’ils n’ont pas d autres moyens de subsistance que la charité des passagers. Là, se présente la montée de Colfiorito , si difficile et si dangereuse , que nous fumes obligés de la monter en grande partie à pied , quoique notre voiture légère fût tirée par quatre mules et trois bœufs. Cependant la fatigue excessive était presque compensée par la terrible sublimité de la vue. Des rochers empilés sur des rochers , des précipices dont le souvenir seul fait encore frémir, des torrens s’élançant des roches escarpées dans des vallées couvertes de brouillards , étaient les traits principaux de ces frontières

298 ROUTE DE EOLIGJVO

que la nature s’étaient créées. Après avoir passé le sommet, des ondulations aussi sauvages, mais moins précipitées, se succèdent, et l’on aperçoit quelques habitations encore plus attristantes pour l’esprit et pour le cœur ; ce sont des réunions de chaumières grises et informes, où des malheureux mourant de faim et demi -nus étaient entassés. Les voitures passent avec peine dans ces étroits passages artificiels ; les roues frottent de chaque coté les habitations des infortunés qui risquent de se faire écraser ou de tomber dans un abîme pour courir, les yeux et les mains élevés, demander la charité au nom de la Madone à laquelle ils promettent de recommander le buon cristiano , qui fera ce que la Madone n’a jamais fait, qui les empêchera de mourir de faim. Le chemin conduit au périlleux défilé et au village frontière de Serravalle. (1)

Le village de Serravalle (vallée étroite) sem-

(1) Nous avions heureusement rejoint sur la route une très-agréable société anglaise, et cette compagnie aimable dissipa un peu la mélancolie de ce voyage pénible. Un jour ou deux avant notre arrivée à Serravalle, deux jeunes seigneurs allemands que nous avions souvent rencontrés dans les cercles les plus gais de Rome, s étant imprudemment confiés aux chevaux de poste fournis sur cette route, avec un jeune garçon pour conducteur,

A VÇNJS£. 2(J9

ble coupé dans les deux montagnes qui le dominent, qui ne sont séparées que par une distance de cent cinquante toises. C’est la limite qui sépare l’Ombrie d’Ancône. Ce passage a été autrefois d’une grande importance militaire , comme l’attestent les ruines des murailles et des châteaux qu’on dit avoir été élevés par les Goths (1). Des brouillards de monta- < gnes et des torrens de pluie ajoutaient aux horreurs de ce site caverneux. Le premier objet que nous aperçûmes à l’entrée était un grand chien , semblable au chien-loup irlandais, qui dévorait un agneau sur la cime d’un rocher^ sa gueule toute dégouttante de sang : cette image était appropriée au reste de la scène. Le dernier royaume d’Italie s’arrêtait à Serravalle, et il paraissait avoir poussé ses limites jusqu’aux derniers confins où la civilisation pouvait arriver.

avaient été renversés sur les bords d’un précipice à l’entrée du village. Nous trouvâmes l’un d’eux au lit, et très-malade , dans la Spezeria ( pauvre petite boutique d’apothicaire), qui offrait heureusement quelques moyens de se faire soigner , et il y passa plusieurs semaines.

(1) Cet ancien château a été habité par le légat du pape pour la province de Romagne jusqu’en 1789. Ce fut de là que le cardinal marcha à la tête de ses sbires pour s’emparer de la république de Saint-Marin.

3oo

Le chemin continue à travers les rochers et les précipices jusqu à V alcimara ; et quand on a traversé sur le ponte délia Trave le torrent écumeux qui bouillonne le long de la route, le paysage, toujours romantique, devient moins sévère; et rien n’est plus frappant que les ruines qui couronnent les rochers perpendiculaires de Belforte. Là, nous rencontrâmes un groupe qui convenait parfaitement à cette scène de souvenirs féodaux : c’était une bande de pèlerins retournant de Lorette dans leurs montagnes natives des Abruzzes. Le visage pointu des Napolitains , si facile à reconnaître , les habits de couleurs riches et tranchantes, les vestes écarlates, et les jupes avec plusieurs bordures de diverses couleurs , le bâton, le chapeau avec la coquille, le rosaire et la croix brillante, donnaient l’apparence la plus fantastique à ces dévots qui marchaient gaîment, déchargés de tous leurs péchés, et disposés (à en juger par les regards farouches des hommes et par ceux des femmes qui avaient une expression opposée) à ouvrir un nouveau compte avec la Yierge, à la châsse de laquelle ils venaient de se purifier. Notre postillon, qui était un plaisant et un Toscan , dit en les regardant aller : « Il n’y a pas un de ces hommes qui n’ait au moins deux ou trois meurtres sur

Page 1