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la conscience. » Pendant l’occupation française, un pèlerinage à Lorette était aussi rare qu’un pèlerinage à Saint Thomas à Beckett de Cantorbéry. Un des premiers pèlerinages qui se soient faits depuis la restauration , a été celui du feu roi d’Espagne, de la reine sa femme , et du prince de la Paix! ! ! Les pèlerinages de Cantorbéry n ont point encore recommencé.
Tolentino est une assez jolie petite ville sur la rivière de Chiento. L église des Augustins est célèbre à cause du sépulcre de saint Nicolas, saint très fameux et grand faiseur de miracles. Tolentino est maintenant remarquable comme ayant été le théâtre d’un événement provoqué par un autre faiseur de miracles qui n’était pas un saint: car cest là que fut signé le traité entre Pie vi et Bonaparte, par lequel sa sainteté cédait aux Français , non-seulement l’Apollon du Belvédère et d’autres images idolâtres des Gentils, mais les richesses de la châsse de Lorette et la toilette de la Vierge, à laquelle tous les souverains de l’Europe avaient contribué a diverses époques. Le traité de Tolentino a déjà pris sa place parmi les événemens les plus singuliers des temps les plus singuliers que l’histoire ait jamais eus à consigner.
La campagne devient toujours de plus en plus cultivée depuis Valcimara, où les arbres
sont déjà abondans; et toutes les marques possibles de richesses et de fertilité se déploient quand on arrive à Macerata. On s aperçoit déjà qu’on approche des Légations , de 1 ancien et du moderne royaume d Italie, en un mot de la Lombardie ; et la civilisation commence a se montrer et à donner au voyageur 1 espoir consolateur de se retrouver bientôt entouré de ses bienfaits. Les Marais-Pontins, la Campagne de Rome, Itri , Fondi, Otricoli, et Serravalle, tous les terribles monumens de la mauvaise politique , du despotisme, de 1 ignorance et de l’erreur, qui couvrent les territoires romains et napolitains, s’effacent de l’esprit; et chaque pas semble trop court quand on a la perspective de revoir Bologne et Milan.
Il reste cependant encore quelques postes à passer où l’on retrouve la civilisation, la misère et l’erreur qui sont pour un instant oubliées à Macerata (1), une des plus jolies et des
(1) Macerata Ancona, et tout le département du Metauro , avait été cédé par le traite de rolentmo ; mais le pape déclara que tous ceux qui achèteraient des biens nationaux seraient excommuniés. Les terres furent cependant achetées, et les avantages qui ont résulté de celte espèce de loi agraire sont parmi les causes les plus efficaces de la prospérité de la première de ces villes. Nous n’y avons point vu une surabondance de moines et
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plus florissantes -cités des domaines du pape. Ses maisons , belles , bien bâties, ses rues commodes, son auberge d’une propreté anglaise, sont dignes de son site enchanteur; elle couronne une montagne et domine une vallée pittoresque et fertile, parsemée des chaumières des petits propriétaires , et l’on découvre de là une vue étendue sur l'Adriatique. Macerata a été autrefois capitale de la Marche d’Ancône; elle a été comprise dans le royaume d’Italie ; et l’on y trouve encore des marques d’une ancienne prospérité.
La route de Macerata à la ville de Recanati, comme nous la vîmes pendant le printempsde ce pays, plus riche qu’un été du Nord, montrait les aspects les plus délicieux que puisse offrir la fertilité naturelle augmentée par la culture. On approche de Recanati par une des montées les plus escarpées que nous ayons passées, sans en excepter celles des villes étrusques. Cette ville , quoique d’assez bonne apparence, ne nous offrit rien qui pût nous
de mendians , mais des citoyens biens vêtus marchant sur une route superbe et plante'e d’arbres (faite par les français) , et des groupes de paysans dans leur habit de gala; car c était un dimanche, et le dimanche le plus Sai que nous ayons vu en Italie.
arrêter et fixer notre attention, exepté le monument de bronze élevé en l’honneur de Notre- Dame de Lorette, devant le palazzo publico , édifice commun; et nous nous hâtâmes d’arriver, avec une impatience de pèlerin, à la châsse la plus notable de la chrétienté après Saint-Pierre de Rome et Jérusalem.
L’aimable et riche scène de montagnes et de vallées que nous avions traversées depuis Macerata se termine à Loretto, et quand on monte la colline escarpée dont elle couronne le sommet, les mêmes images de pénurie, les mêmes cris de détresse qui offensaient les yeux et les oreilles, et perçaient le cœur dans les chaumières des Apennins, se présentent encore. La mendicité, dans cette région, placée sous la protection spéciale du ciel, prend un caractère dramatique, inconnu même aux mendians histrions de Naples. Une jeune mendiante, souvent même encore enfant, sort d’une chaumière au bruit des roues d’une voiture; elle lève sa tête et ses yeux, ouvre ses bras à demi couverts par une draperie en lambeaux,, qui flotte au gré du vent à mesure qu elle paraît voler le long de la route , tombant par intervalles à genoux sur la terre qu’elle baise dévotement, et relevant son visage pâle couvert de houe ou de poussière ; elle continue ses supplications mêlées d’excla-
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mations pieuses qui recommandent le charitable voyageur à tous les saints du calendrier, pour la valeur de quelques sous. C’est ainsi que 1 on est accompagné quand on entre dans les rues étroites de Lorctte, et tels sont les sujets de la Madone, quoiqu’ils habitent sur les confins des plus fertiles vallées d'Italie.
Loretto, la plus sainte et la plus pauvre des cités , est presque entièrement composée de petites boutiques et d’édifices ecclésiastiques; les premières sont les bijouteries de l’Église, exclusivement consacrées h la vente des jouets religieux , chapelets , rosaires de toutes qualités, depuis les grains de bois ou de verre jusqu’aux langs d ambre ou d autres matières précieuses; crucifix d’étain, de cuivre et d’or, reliquaires et reliques , de fleurs ou de plumes , etc. ; plus, des nez, desyeux, des bras; enfin tous les objets matériels qui peuvent plaire au ciel et le rendie favorable, et qui sont offerts au dévot pèlerin et au voyageur curieux.
Les édifices sont la Chiesa délia Santa Croce ,
< t ses batimens adjacens -, occupés par l’éveque , le% chanoines , les prêtres, les moines, les pénitenciers et le gouverneur; tous ces batimens so^vastes et commodes, leur ordre est dorique et corinthien, et ils ont été ëleyés d après les dessins de Bramante et de Sanso-
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vino : la place qu’ils décorent est ornée de plus par une belle fontaine.
Nous étions à peine arrivés dans l’auberge , à une heure assez avancée de la soirée , que plusieures boîtes de rosaires nous furent apportées par l’aubergiste, qui tenait un magasin de ces articles sacrés, pour la commodité de ses hôtes et pour accroître ses profits. Ils étaient tous très-jolis et très-brillans , et je dis à notre hôte que je regrettais que mon hérésie me rendît indigne d’acheter aucuns de ces bijoux : Non importa , signora mia (répliqua-t-il vivement); si non per devozione compratene per la toiletta (1). J’acceptai le parti, et je me procurai une douzaine de jolis petits colliers, sinon de talismans bien efficaces; et, en les assortissant avec des amulettes d argent et des croix d’or, je fis un choix assez agréable, que j’allais placer dans une de mes boites , quand le cicerone qui nous avait offert ses services comme nous descendions de voiture , entra et m’avertit de ne pas enfermer ces objets avant qu’ils eussent été bénits dans Xècuelle sacrée , m’assurant que sans cette cérémonie, ils ne seraient bons à rien. Pour cet effet, il fallait
(i) « Cela ne fait rien ; si vous ne les achetez pas par
dévotion , vous pouvez les acheter pour la toilette. »
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nous rendre à leglise à cinq heures du matin, a 1 heure où les pèlerins y vont faire leurs dévotions. J’agréai sans balancer la proposition; et, chargés de mes ornemens sacrés, nous nous rendîmes un peu après le lever du soleil à l’église de Lorette depuis si long-temps célèbre, l’objet de tant de pèlerinages royaux, de tant de magnifiques offrandes.
L’église de Lorette, bâtiment vaste et impo* sant, ressemble tellement à plusieurs autres églises déjà citées, par son architecture et ses ornemens (i), qu on pourrait s’en épargner la description, meme quand elle ne se trouverait pas dans tous les voyages anciens et modernes qui ont été écrits sur le sujet usé de l’Italie. Cependant la chaumière qu’on voit au-dessous du dôme somptueux de ce temple magnifique, est un trait qui lui est particulier, quoique le mauvais goût et la piété mal entendue l’ait privée d’une partie de sa simplicité originale. L histoire de Xadorcibile Albergo est inscrite sur les murs de l’église, dans presque toutes les langues connues ; et une nouvelle édition en a été dernièrement publiée dans un petit
(0 Le trait qui distingue cette église est son caractère asiatique et son approximation des formes architecturales de Venise.
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volume qui se vend à Lorette, chez Rossi , imprimeur de la sainte maison, avec la permission du gouvernement, et des preuves irréfragables (irrefragabili provi') que cette maison est la même dans laquelle « la Yierge Marie est née, qui se trouvait dans une des rues de Nazareth, où le Christ a demeuré, et qui, après une longue suite d’années , a été transportée par les anges à Lor<itte, pour devenir le plus bel ornement de l’Italie. » (i)
La santissima casa di Nazarette , placée au milieu de l’église, n’a pas plus de dix-neuf palmes (2) de hauteur et quarante- deux palmes de longueur : elle doit avoir été assez semblable à une cabine irlandaise , telle qu’elle existait à Nazareth; mais dans l’état où elle paraît maintenant, elle ne peut être comparée qu’à elle-même. L’extérieur est incrusté de marbre travaillé en bas-reliefs, et orné de colonnes corinthiennes et de statues de prophètes et de sibylles , groupes des plus hétérogènes, et non moins mal assortis qu’une alliance entre les Muses et les Martyrs. Les portes sont en bronze, et des lampes d’argent brillent et
(1) Relcizione istorica , etc. troisième édition corrigée et augmentée.
(2) La palme a huit pouces français et trois lignes. Voyez Lalande.
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en dedans et en dehors , tontes offertes à la Vierge depuis la restauration. Dans le centre de l’intérieur est le maître-autel, tellement éclatant d’or et de pierres précieuses, que l’ecclésiastique officiant avait l’air d’un grand - prêtre de Plutus, et non d’un serviteur de celui qui habita si long-temps cette humble chaumière. Les pèlerins étaient prosternés autour et sur le seuil de la maison sacrée , leur bâton et leur chapeau à côté d’eux.
En considérant la brièveté du temps qui s'est écoulé depuis la restauration de la Madone, la réunion était passablement nombreuse : ils paraissaient généralement pauvres; et comme ils sont logés ( et je crois même nourris, s’ils le demandent) pendant leur séjour, leur vocation s explique facilement. Derrière le grandautel est un espace qui parut à mes yeux éblouis (seulement à demi ouverts à une heure si matinale ) entièrement couvert d’or (1), si les lampes dorées et leur vive flamme ne m’ont
(1) Dans l’Histoire de la Santa Casa , par dora Vincenzio Murri ( 1820) ^on affirme que cette vaga nicchia est doublée de plaques d'or : c’est ce que nous avons cru voir. De clique côté de la Vierge étaient deux anges de ligure colossale, qui paraissaient du même métal; ils soutenaient de superbes candélabres avec des lampes ; l’elfe t était magnifique.
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pas déçue. Là, dans une niche où la Vierge elle-même l’a placée, on voit la miraculeuse statue. Il est évident que la sculpture n’avait pas fait de grands progrès à Nazareth dans le temps où cette figure en bois de cèdre a été taillée , quoiqu’on prétende que saint Luc en est l’auteur.
La couronne que portait anciennement la Madone et l’enfant (1) était un présent de Louis xm ; c’était l’accomplissement d’un vœu fait par ce prince pieux à la Vierge, en cas qu’elle lui accordât un fils ; et Louis xiv a été ainsi acheté au ciel par son père pour le prix de trois mille trois cents diamans ( le nombre de pierres contenu dans la couronne), marché dans lequel il est clair que la Madone a un grand avantage, comme la France a pu s’en apercevoir. Cependant les couronnes et tous les joyaux qui n’avaient pas été préalablement enlevés, ont disparu au traité de Tolentino; et l’aveuglement des Français était tel, qu’ayant pris avec le reste , comme objet de curiosité, la statue elle-même dont le prix était au-cles-
(i) Le Bambino tient sa main en l’air, ^omme pour faire valoir une bague superbe qu’il porte à son doigt et qui lui a été présentée par le cardinal Antonelli : elle est d’un seul diamant qui pèse trente grains.
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sus de tous les rubis , ils la rendirent en 1 8 1 1, sur les instances du pape actuel, qui la garda dix mois, puis la renvoya à Lorette où elle resta dans le sanctuaire que peu de personnes avaient violé ^depuis les derniers vingtcinq ans. (i)
Cependant, à la restauration , Notre-Dame de Lorette a été réinstallée dans toute son ancienne splendeur, et couronnée par les mains de Pie vii. Plus d’un brave Anglais est resté dans la plaine de Waterloo pour qu’elle puisse encore briller, entourée de diamans, au milieu de ses dévots pèlerins, qui ne se seraient peut-être jamais rassemblés devant cette châsse sans l’événement de cette journée. Quand nous l’avons vue, elle était habillée d’une robe de velours noir toute neuve et parsemée de diamans (2); son collier, ses bou-
(1) Le révérend P. Vincent dit dans sa Relation historique , page 25, que « le seul objet des conquêtes des Français était de s’emparer de Notre-Dame de Lorette , et qu’on l’a recouvrée miraculeusement par l’intervention spéciale de la providence; « et il ajoute : « Tout ceci ne démontre-t-il pas évidemment le soin particulier que la providence a toujours eu de cette statue , et que Dieu a continuellement les yeux fixés sur elle ? »
(2) Les deux couronnes sont d’or pur, richement parsemées de diamans , de perles et de pierres de couleurs; le
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cïes d’oreilles et son diadème , avec les joyaux entassés sur l’enfant ( un peu moins noir et moins horrible que sa mère ) , auraient pu nourrir pendant plusieurs années les misérables dont les cris de besoin accompagnent l’étranger à l’entrée et à la sortie de la sainte cité. Mais que les enfant de Luther et de Calvin ne se détournent point avec dédain de cette ancienne image de superstition, qu’ils ne se récrient point contre la folie et les er-
collier est de toutes sortes de pierres, avec neuf perles d une grosseur prodigieuse et uu gros cœur de rubis. Outre ces galanteries qu’elle tient du pape, la Vierge porte une croix de saphir et des boutons de diamans donnés par le cardinal Calcagnini; une bague de diamans, don de l’archevêque de Lorette après la bataille de Waterloo en i8i5 (car tous les présens sont enregistrés avec leur date dans le livre de Murri) ; deux topazes en bagues et un brillant avec plusieurs diamans roses, présentés en 1818 par le signor Bastianello de Leghorn ; les signore Teresa Crivelli de Milan, etFannetti de Loretto, dames ultra d’un rang distingué, et amies intimes de la Madone, ont donné une superbe aigrette de diamans; un fil d’émeraude avec un énorme cœur d’or a été offert par un noble Autrichien en i8iq. Cent autres ornemens précieux , dons récens de l’Église ou de la politique dévote , couvrent cette figure de momie; et deux cents lampes d’or et d’argent , offertes par des prélats et des seigneurs opulens , sont suspendues sur les murs du sanctuaire, qui a l’air d’un magasin d’orfèvrerie.
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reurs du catholicisme; qu’ils songent que ce sont eux qui, les premiers, ont tâché de ressusciter un ordre de choses favorable à toutes ces erreurs, et que le gouvernement protestant d’Angleterre a contribué plus qu’aucun autre à replacer Notre-Dame de Lorette dans sa châsse, et à sceller avec le sang et la fortune de ses sujets la ligue dont tous les membres ont fait des offrandes à cette image, afin que leur exemple servît la cause de l'ignorance, et replongeât l'humanité qui commençait à se tourner vers la lumière, dans les ténèbres sans lesquelles leur système ne serait plus qu’une fabrique sans base.
Outre la Vierge dans sa niche, on voit aussi son buffet (i), juste comme il devait être dans l'humble maison de Joseph de Nazareth. Le prêtre qui présidait â ce sanctuaire l’ouvrit et en tira une écuelle (2) renfermée dans une châsse : C'était là ( disait-il avec emphase) tout ce qui composait le ménage de la mère de Dieu ;
(1) Une prière est prescrite à ceux qui entrent dans le sanctuaire ; elle commence ainsi :
« Vierge très-sainte , mère de Dieu , mère très-belle et très-miséricordieuse , ma douce espérance , vous qui d’un seul de vos regards d’amour , » etc. etc.
(2) Cette écuelle est faite de terre moderne de Faenza, ce qui ajoute beaucoup au miracle.
elle nourrit l'enfant Jésus avec ce simple ustensile. il me demanda si je n’avais rien à bénir; je lui présentai mes emplettes de la veille; il les mit dans l’écuelle , pria sur elles pendant deux secondes , puis me les rendit, referma le buffet , et nous conduisit au trésor ou garderobe de la Madone , fourni pendant les cinq dernières années , et contenu dans des armoires autour d’une vaste et riche salle qu’on appelle salle du trésor. Les murs des petites galeries adjacentes sont ornés de quelques tableaux précieux ; mais le contenu des saintes armoires enlève les spectateurs aux ouvrages du Parmesan et de Zucchero, pour les ramener auxdonations des rois et des princes de l’Europe à la Vierge, ou , pour nous servir des phrases techniques de Loretto : Li doni dei fedeli alla santa Madré. Parmi ceux-ci l’on remarque:
Un calice d’or offert par Pie vil dans sa visite à Lorette en 1 8 r 4-
Une robe rose, offerte par les religieuses d’Inspruck. (i)
(i) Le pendant de la robe rose de ces religieuses est l’offrande de la signora Lavinia Liberali de Gaeta. Je donne la traduction littérale du précis de cette offrande :
« Le 2 7 ruai 1819 ont été présentées à la Vierge les généreuses dépouilles de Lavinia Liberali deGaete, pour une guérison très-prompte , consistant en une robe de
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Un calice d’argent orné de rubis , un encensoir d’argent et d’autres articles offerts par le prince Eugène Beauharnais et sa femme, fille du roi de Bavière , en 1819.
Un calice d’argent, entouré de brillans , offert par la même princes-se de Bavière, en 1 8 1 5.
Des bagues de diamans et des pendans d’oreilles de rubis offerts par les nobles dames Massarotti et Sassoferrato.
Un bouquet de diamans offert par Marie- Louise , ex-duchesse de Parme et reine d’Etrurie, sœur du roi d’Espagne, et maintenant duchesse de Lucques , en 181 5.
Une grande croix d’or et de diamans, avec sept petites, offertes par le feu roi d’Espagne et la reine son épouse, à l’occasion de leur dernier pèlerinage à Lorette, et reçues par la Madone en février 1816. Plus, une couronne
soie avec trois chaînes d’or, trois bagues de turquoises, montées en or, autant en rubis , perles et grenat , une chaîne d’or, une couronne , avec des médailles d’argent et une paire de boucles d’argent. »• Ce don était le payement d’une cure expéditive; mais pendant le dernier gouvernement d’Italie de telles cures n’étaient pas opérées, et maintenant les signora Lavinia d’Italie sont reportées au bon vieux temps où les comtesses de Warwick en Angleterre offraient leurs vieux habits a N. D. de Worcester , faute de miru.v.
d’améthystes, de rubis et de diamans, reçue même jour de Sa Majesté d’Espagne.
Un superbe collier de perles, une chaîne et un coeur d’or, et des croix du même métal, offerts en personne à la châsse de la Vierge par S. A. S. Marie, princesse de Wirtemberg.
Deux vases de jaspe et or, un bassin et une urne d or et de cristal, avec d’autres objets précieux, envoyés de la cour de France en i8i5 ( on suppose que c’est une partie des dépouilles enlevées par les Français ).
Un portrait de la sainte Mère avec son enfant ( fait cTaprès nature ) , monté en pierres précieuses et suspendu à trois chaînes d’or, rendu par le roi de France à Pie vu, pour le restaurer à cette châsse.
Une paire de candélabres d’ambre, offerts par Son Eminence le cardinal Quarantotti, le io juillet 1819. Mais on voudrait en vain énumérer les pierres précieuses qui, à en juger par leur valeur, doivent être les dons de rois ou de princes anonymes , sous le nom de dono di una pia persomia , etc. etc. etc. (1);
(1) Par exemple, en 1819 un noble Autrichien (incognito) présenta à la Vierge un immense cœur de l’or le plus pur , avec une pierre jîrécieuse dans le milieu , suspendu à une chaîne d’émeraudes et d’améthvstes montée
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et nous terminerons ce petit extrait du brillant catalogue , comme la liste des offrandes est résumée par le vénérable historien de Lorette. « Nous pourrions spécifier ici d’autres dons, tels que des montres d’argent, des bagues et autres offrandes en argent, des robes de prêtres, des surplis, du linge de table, etc. présentés par la piété des fidèles à la grande mère de Dieu ; mais n’étant point qualifiés pour faire ces détails, nous nous dispenserons de cette description, (i) »
Le docteur Moore et d'autres voyageurs de la fin du dernier siècle ont dépeint Lorette comme dépouillée de sa gloire; son trésor devenu insignifiant, et cette grande châsse de pèlerinage déclinant visiblement (2). D’après le
en or ; plus, une chaîne d’or, deuxbelles améthystes , etc. On suppose que ce cœur, qui renferme une pierre dans son centre , et les autres offrandes pieuses et royales ici notées , ont été faites par l’empereur d’Autriche à l’occasion de son troisième mariage. Quel tribut la \ ierge ne doit-elle pas espérer depuis la victoire de S. M. I. sur les Napolitains !
(1) Relazione istorica , p. 49-
(2) Il est dillicile de savoir à quel point la spoliation avait été portée avant la révolution ; mais il est certain qu’une grande quantité de bijoux avait été prise dans plusieurs occasions , et remplacée par des pierres fausses;
cours naturel des choses et les progrès des lumières, cela paraissait inévitable. Maintenant Notre -Dame de Lorette se trouve réinstallée par la réaction momentanée du despotisme , de l’ignorance et de la superstition : ses trésors se sont remplis, et l’histoire de sa miraculeuse maison a été publiée de nouveau par un révérend docteur et dignitaire de l’église.
En descendant la montagne sur laquelle Lorette est située, pour aller à l’ancienne ville d'Ancône, les montagnes s’inclinent graduellement vers l’Adriatique, qu’on voit du haut d’une de ces collines se déployer majestueusement. Des côtes sablonneuses et unies succèdent au site montagneux. Le voyageur qui désire voir Ancône, capitale de la Marca , doit retourner quelque peu sur ses pas. Le Môle et l’arc de triomphe de Trajan sont les objets qui méritent leplus d’être examinés; car cette ville, d’un aspect assez imposant, vue de loin du côté de la mer ou du côté de la terre, est dans l’inet la voix publique accuse Pie vi d’avoir été l’un des plus grands dilapidateurs des trésors de l’Église. Tout ce qui restait à l’époque de l’invasion fut enlevé ; et l’on dit que quelques-uns des joyaux, après avoir figuré dans les cercles de Paris , ont été engagés à un banquier , Pt qu’ils ont par là repris leur chemin vers l’Italie.
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térieur une des plus tristes et des plus pauvres de celles qui portent ce nom en Italie ; même sa grande rue ne peut admettre deux voitures , et son état de ruine et de dégradation paraît encore plus évident aux yeux du passager, par les difficultés qu’il éprouve avant d’entrer dans ses murs. Pour obtenir la permission de ^marcher dans cette ville ( car nous avions laissé notre voiture à l’auberge hors des portes) , il fallut de grandes cérémonies. Les passeports devaient être visés, et d’autres formes remplies, qui rendent ce port franc des temps anciens et modernes , le port le moins libre de l’Europe. De tout ce qui a été dit sur Ancône par les voyageurs et les guides des voyageurs , nous n’avons trouvé que ceci de vrai : Ancône est une città fortificatissima ed inespugnabile , tanto per terra quanto per mare (r); son port était sans vaisseaux, et sa population offrait les proportions papales accoutumées, de moines , de mendians et de douaniers.
La route d’Ancône à Sinigaglia longe la côte de< l’Adriatique. D’un côté la mer tranquille réfléchissait le bleu foncé du ciel ; de l’autre des collines s’élevaient doucement, couvertes
(1) « Une ville très-fortifiée , inexpugnable par terre ou par mer. >•
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d’une verdure printanière. On voyait eà et là quelques bâtimens démantelés, habités par des pécheurs qui tendaient leurs filets ou lançaient leurs barques ; mais la côte est en général dépeuplée et inculte jusqu’aux faubourgs de Sinigaglia.
Sinigaglia , qui n’est qu’une ville du second ordre, a un air de gaîté et d’arrangement rare! dans les grandes cités d’Italie, et son itinéraire la décrit fort bien comme.une ville petite, mais florissante et agréable. Son port à l’embouchure de la Misa > est bon quoique petit ; un commerce de blé , de chanvre et de soie, soutient l’industrie de ses habitans; mais sa principale source d’opulence est une foire où l’on vend toutes sortes de marchandises pour la consommation intérieure de cette partie de l’Italie, et qui amène des marchands de presque toutes les villes commerciales de l’Europe. Cette ville, comme celle d’Ancône, faisait partie du dernier royaume d’Italie, et les habitans se plaignent amèrement de la chute du commerce depuis la restauration.
Les rues de Sinigaglia sont assez larges, et l’on voit sur les balcons de leurs maisons bien bâties quelques visages aimables et sereins, plus agréables à contempler que les églises qui, à l’exception de la cathédrale, sont pau-
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vres et mesquines pour une ville papale. Pendant que nous étions à souper, deux ou trois compagnies de donneurs de sérénades passèrent devant les fenêtres de l’auberge, jouant de leurs guitares ; et, trouvant leur jeu meilleur que celui des musiciens des rues en Italie ne l’est ordinairement, nous demandâmes au domestique qui nous servait si la ville était renommée pour la musique : il nous répondit, « qu’on n’y était pas meilleur musicien qu’ail- « leurs; mais que ceu^que nous avions entente dus chanter étaient les jeunes marchands qui « donnaient des sérénades à leursmaî tresses tou- « tes les nuits où il faisait clair de lune. » Nous lui demandâmes encore si la ville de Sinigaglia avait produit quelque célèbre chanteur ou cantatrice; il se recueillit un instant, puis il répliqua froidement en changeant une assiette : « Mais oui , Madame, il y a une certaine Cata- « lani , et quelques autres. » La maison du père de madame Catalani, qui était un petit marchand, était assez près de l’auberge. Elle avait été adoptée très-jeune par des dames de Sinigaglia, et mise dans une école de musique d’où elle est sortie pour faire société avec les rois et les empereurs; et, comme les autres prophètes , elle est encore dans son pays una certa Catalani .
La route continue le long de la mer; la campagne est quelquefois sauvage, mais généralement admirable par la beauté des^^jgves ombragées par les riantes collines qui commencent la chaîne des Apennins. Fano, quoique partiellement ruinée et négligée, quand on la voit éclairée par un soleil brillant au bord des vagues bleues, à côté de sa rivière classique {leMetauro, site delà défaite d’Annibal par les consuls Livius Salviator et Claudius Néron), avec ses fontaines dégradées, ses statues , et son arc de triomphe brisé , réalise presque l’image d’une ancienne cité italienne; et dédommage le voyageur qui fait ce que font peu de ses confrères, qui descend de voiture pour parcourir ses rues et visiter sa bibliothèque. Fano a été autrefois célèbre par son superbe théâtre, estimé pendant un temps le plus beau de toute l’Italie.
A une poste de Fano, entre la mer et les riches coteaux qui bordent ses rives, s’élève Pesaro, une des plus anciennes villes de VUrbinato : quoique ses rues soient assez larges , et qu’une d’elles soit exclusivement consacrée aux palais de la noblesse , elle a un air de province, et sa place, remplie de paysans endimanchés ( parce que c’était un jour de marché), lui donnait une apparence de mouvement rus-
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tique et de gaîté, qui ne devait pas lui être ordinaire. Dans les autres parties de la ville tout était silencieux et solitaire, et la plupart des maisons nous parurent inhabitées, ou du moins, d’après leur aspect, inhabitables. Pesaro a été dans l’an V de la république française, le quartier-général de l’armée d’Italie, et pour un temps, la résidence du général Bonaparte et de son état-major. Cette ville a ses églises de montre , ses palais, son opéra , ses tableaux, ses antiquités, son aristocratie et sa populace. Nous n’avons pas eu l’occasion de juger de sa société. La famille Perticari, qui aurait pu nous retenir à Pesaro, était à Rome quand nous y avons passé, et nous n’y sommes restés qu’un jour. Pesaro a contribué, pour sa part, à la somme des talens nationaux dans tous les siècles; elle a produit dans le nôtre un Passeri (i), un Perticari, et il maestro Rossini.
De Pesaro la route conduit à Bologne à travers des scènes dont la beauté et la culture augmentent toujours. L’ancien caractère des Légations, toujours comparativement libres, et les améliorations modernes des Français,
• (i) Le signor Passeri , célèbre philologue et natura¬
liste : une de ses meilleures productions est un ouvrage sur les Fossiles. •
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sont visibles de toutes parts. Le voisinage immédiat de Pesaro est enchanteur. La prospérité rurale de l’Angleterre sous le brillant éclat du ciel italien , s’offrait à chaque pas, et l’illusion devint complète pour nous à l’aspect d’une petite ferme ornée qui attira nos regards, à droite du chemin , entre Pesaro et Cattolica , sur la grande route appelée la Pantalone. Cette ferme élégante couronne une colline, dont la pente s’élève doucement; sur sa verte surface ombragée de riches plantations , se dessinent les blanches murailles, les jalousies et les volets peints en vert , et les simples draperies d’un édifice champêtre, entouré de parterres et de jardins décorés d’une manière rare en Italie. Une voiture anglaise , précédée par des coureurs , passa rapidement à côté de nous pendant que nous étions arrêtés à contempler cette élégante retraite. La toiture entra dans les cours; une dame descendit à la porte du cottage... C’était la reine d’Angleterre, et cette ferme était son habitation de Pesaro, si souvent citée dans une occasion récente.
La petite ville de Cattolica, ainsi nommée pour avoir été le refuge des prélats orthodoxes qui, dans le temps du concile de Rimini, se séparèrent des ariens ou évêques hétérodoxes, n’est réellement qu’un village. A son entrée,
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en venant de Pesaro , se termine le duché d’Urbin; la Romagne commence, et l’on regagne les bords de l’Adriatique sur le chemin de Rimini.
Cette ville riche en souvenirs historiques et poétiques, depuis le Dante jusqu’à Pellico, ce siège de la domination féodale de ces fiers et braves condottieri , les Malatesti , porte toutes les marques de sa grande antiquité et de son importance militaire, sous les Romains et dans le moyen âge. Les deux routes consulaires , Émilienne et Flaminienne, se terminent à ses portes. L’arc de triomphe d’Auguste qui orne la porte romaine et le pont de marbre achevé par Tibère, monumens d’un grand intérêt classique , sont entourés des preuves du pouvoir et de la richesse des chefs féodaux qui ont succédé en Italie aux dictateurs et aux empereurs.
Les Malatesti , seigneurs de Rimini, étaient des suzerains actifs et remuans. Quand ils n étaient pas occupés au dehors à guerroyer et à spolier, ils bâtissaient et faisaient des améliorations au dedans; et les nombreuses églises et fabriques en marbre d’Itri, ruinées ou conservées, qui bordent les rues longues et étroites de Rimini, ont presque toutes été construites par eux.
La vieille église sépulcrale de Saint-François, qui renferme les tombes des Malatesti, est du quinzième siècle, et c’est l’un des plus anciens et des plus intéressans édifices de Rimini, après le château et la citadelle érigés en 1446 sous Sigismond Malatesta. C’est, à ce chef qu’un célèbre historien et architecte de
Rimini (Vallurio), attribue l’utile invention
des bombes et des canons ; et l’aspect formidable de cette vaste forteresse gothique, atteste son habileté dans l’architecture militaire.
Ce grand capitaine avait cependant d’autres droits à la renommée; il a été une espèce de philosophe, de ceux que la nature seule forme quelquefois, et son hérésie à l’égard de quelques points importans maintenus par l’Église, obtint les honneurs de 1 excommunication du pape Pie n. Malatesta ayant d’abord dirigé ses argumens contre l’Église, tourna bientôt ses armes dans le même sens, etil répondit aux foudres du Vatican avec ses bombes et ses canons. Son entreprise fut cependant sans succès , quoiqu’il eût précédemment, étant employé au service de Venise, mis Sparte et d’autres places de la Moréè aux pieds des fiers marchands de l’Adriatique. Cette race brave et hardie des mauvaises têtes (malatesta) dégénéra dans des temps moins rudes et plus corrom-
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pus ; et l’un des derniers de ce nom qui ait eu quelque célébrité, était un moine de 1 ordre des minimes à Palerme qui a publié un vocabulaire sicilien en 1 665,
Le beau et ancien château deRimini, avec son aspect romantique (même en dépit de la caserne papale qu’on y a établie), n’est point la demeure où la Francesco, du Dante passa le tempo dei dolci sospiri. Ce n’est point le site de cette faiblesse décrite avec un charme qui laisse bien loin en arrière les pages éloquentes de Goethe et de Rousseau, et toute leur magie sentimentale. La voluptueuse délicatesse avec laquelle le Dante a peint dans un court épisode les amours de Francesca da Rimini et de Paolo dei Malatesti, a été souvent imitée, mais jamais égalée, et encore moins surpassée (1). C’est une touche qui porte l’empreinte d’un de ces génies originaux qui paraissent si rarement, et à de si grandes distances, et qui n appartiennent exclusivement à aucun siècle. Tout ce passage est contenu dans six vers du
- - - -Oèk - — - - - - - -
(1) Pellico s’est éloigné de la vérité du fait , en conduisant son intrigue avec une extrême délicatesse : il a conservé l’innocence des amans sans affaiblir l’ardeur de leur passion. La scène entre les deux frères est d une belle conception (scène iv , acte iv , page 4 9 •
cinquième chant de l’Enfer ; et cependant il arrête les pas du voyageur impatient quand il arrive à Rimini, et il donne à cette ville antique un intérêt que l’arc d’Auguste et le pont de Tibère ne lui auraient jamais donné.
L amante du brave et infortuné Paul est cependant moins connue à Rimini que la savante Traîtresse de Sigismond Pandolphe Malatesta, la clona Isotta , dont le portraitparaî t si effrayant sur les murs de la bibliothèque de Bologne, et dont le buste, avec celui de son amant belliqueux, remplit un médaillon parmi les ornemens d’architecture du château. Elle est aussi laide à Rimini qu’à Bologne, mais elle est encore citée, même parmi le peuple, commeayant fait beaucoup de bien et bâti quelques édifices magnifiques. 11 ne reste aucuns vestiges du palais Signorile des Malatesti dans lequel Pellico place la scène de sa tragédie; le colle gio delle celibate couvre maintenant le sol où il s’élevait.
À Pesaro et Rimini nous observâmes que la police était devenue plus rigide et plus ennuyeuse. Nous fûmes non-seulement retenus par les délais inutiles des douaniers du pape dans ces deux villes; mais dans la dernière il nous faliutpayer pour la peine qu’on avait prise en inscrivant nos noms, etc., formalité remplie dans toute l’Italie, mais qui n’est nulle part ac-
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compagnée d’une taxe, excepté en approchant de ces confins de l’État de l’Église. (ij
A dix milles de la cortese città de Rimini , et à droite du grand chemin , s'élève un rocher blanc, hardi et perpendiculaire. Il était anciennement désigné par le terme classique de mont Titan, nom commun à tous les lieux élevés, à cause de la guerre des Titans qui trouvèrent une tour de Babel sur toutes les hauteurs d’où ils voulurent défier le pouvoir de Jupiter. Ce monte Titano est maintenant le site de la seule république existant encore en Italie , la république de Saint-Marin.
La fondation de la plus libre et de la plus vertueuse des combinaisons sociales connues est attribuée à un simple et honnête maçon de Dalmatie, nommé Marino, qui dans le quatrième siècle, ayant souffert quelque persécution dans son pays, vint exercer son métier à Rimini. Dans le cours de ses promenades , à ses heures de loisir, Marino fut frappé de la hauteur solitaire du mont Titan , où il trouva une retraite sûre contre de futures persécutions , et des matériaux pour suivre ses an-
(i) La t’uite du gouverneur de Rome, dont quelques péculats avaient été découverts, fut connue à cette époque, et accrut momentanément la vigilance de la police..
ciennes occupations. Il se tailla lui-mème line maison dans ces rochers sauvages, et il arrangea un |reti t jardin : son adresse et ses vertus d’anachorète attirèrent l'attention de l’archevêque Gaudentius de Rimini , qui l’employa dans des missions pieuses, par lesquelles il acquit les moyens de devenir propriétaire de la montagne stérile et sauvage à laquelle il donna enfin son nom. Le rocher de Saint-Marin devint bientôt connu et fréquenté par les dévots et les amis du repos , qui , suivant l’exemple du maçon dalmate, bâtirent des maisons, plantèrent des jardins, et prièrent.
Tels ont été les premiers élémens de cette société libre et paisible qui, fondée sur une industrie constante et sur la probité, s’est conservée intacte pendant treize siècles ; tandis que les plus puissans empires , les républiques les plus magnifiques, sont tombés autour d’elle. Ainsi commença cette république qui, quoique circonscrite dans son territoire et limitée dans ses moyens et sa population, a prouvé par les vertus, la simplicité et. le bonheur de son peuple, la puissante influence des institutions fondées sur les vrais intérêts et les droits inaliénables de l’humanité.
La ville de San-Marino (car le souvenir des vertus du maçon lui a procuré une apothéose)
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couronne son rocher isolé au. milieu du territoire papal , porte le nom d’état libre , jouit de tous les bienfaits d’un gouvernement libre, et le mot de Liberté est écrit sur les portes et sur le portail de sa cathédrale. C’est en même temps un miracle et une anomalie dans 1 ordre des choses. Les guerres d’Italie ont déployé leurs fureurs de siècle en siècle au pied de cette roche; mais les Guelphes et les Gibelins ne troublèrent point la tranquillité de ceux qui habitaient son sommet. Les Condottieri , les Masnadieri ont rarement escaladé ses précipices, ou si les circonstances de la guerre amenaient par hasard les esclaves des tyrans féodaux sur les hauteurs de Saint-Marin , il est remarquable que les droits de cette petite société ont toujours été sacrés, sans excepter celui que les plus puissans souverains violent si souvent dans leurs contestations, le droit des nations pour choisir leurs propres gouvernemens.
La petitesse et l’insignifiance d’un territoire qui ressemblait à celui de Rome quand elle occupait une seule de ses sept collines, et qui n’avait de valeur que par l’industrie de ses vertueux habitans , est sans doute ce qui a protégé son indépendance. Cependant ce motif n a pas toujours été suffisant pour garantir cette répu-
blique ; car est-il rien d’assez peu important pour que l’ambition ne désire pas se l’approprier, pour que la puissance ne cherche pas à s’en saisir? Pendant un instant le rocher de Saint-Marin devint l’objet de la cupidité de Rome elle-même, et sa ruine fut presque achevée par un petit tyran délégué , le cardinal Alberoni , légat du pape pour la Romagne, dans laquelle la république de Saint-Marin est enclavée (i). Ce hautain porporato conçut, dans son château de Serravalle , une haine invincible contre la petite république qui, seule dans l’étendue de sa juridiction , refusait de reconnaître son influence, de rendre hommage à l’orgueil ecclésiastique d’un des plus puissans princes du conclave. Son premier acte d’injustice fut d’accorder sa protection à une bande de malfaiteurs, condamnés par le gouvernement de Saint-Marin pour des crimes qu’il se trouvait rarement obligé de punir. Il demanda leur pardon , et le peuple de San- Marino le refusa.
(i) Voyez l’intéressante Histoire de la république de Saint-Marin, par le plus distingué de ses citoyens , le chevalier Melchior Delfico, des mains duquel l’auteur de ces essais a eu le plaisir de la recevoir en 1820. Cette Histoire a été publiée en 1804, sous le titre de Memorie slonche délia republica di San-Marino , etc.
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Ce- fut alors qu’abusant de la faiblesse et de la crédulité du pape Clément xii , il insinua qu’il était de bonne politique de réunir au saint-siège, Saint-Marin (qu’il représentait comme une autre Genève, ennemie naturelle de Dieu et du pape) ; et il obtint facilement la permission de placer cette république, sous la protection de l’Église, et d’ajouter ce rocher aux vastes domaines pontificaux. Avec ce bref de conquête , le cardinal Alberoni sortit de son château de Serravalle, en octobre 1 739 , à la tète de ses troupes, composées des bandits des montagnes environnantes, et de quelques sbires romains et soldats du pape. Ayant séduitun paysan qui le conduisit, par un chemin qui n’était point gardé , sur le rocher de Saint-Marin, il parut tout à coup la nuit au milieu de la petite ville, à la grande consternation des habitans qui 11e se doutaient de rien. Il prit possession du petit nombre de postes de défenses qu’ils avaient, et le matin suivant il rassembla le conseil et les chefs*du peuple dans la grande église, où, comme ils l’appellent, l’église du saint protecteur de la liberté, San- Marino.
Ce fut dans ce temple dédié à Dieu et à la Liberté, qui était alors entouré d’une troupe armée, que le cardinal, au milieu d’une congre-
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gation désarmée , ordonna aux habitans de reconnaître le pape comme leur souverain, de renoncer aux formes de leur ancien gouvernement, et de prêter le serment de fidélité que lui-même allait dicter. Le capitaine Giangi, 1 un des principaux personnages de l’état, s’avança de quelques pas, et après avoir écouté la formule de ce nouveau serment d’allégeance, dit d’une voix forte : Je jure fidélité au prince légitime de cette république , àSan-Marino. Ce serment fut répété par ses amis qui l’entouraient. Evviva San-Marino ! evviva la liberta ! retentit dans les ailes de la vénérable cathédrale, et le peuple, hors des murs, y répondit par des cris mille fois répétés. Ce cri national d’un peuple libre, entendu pour la première fois , étonna le ministre du despotisme ; sa consternation fut suivie d’une rage impuissante, et il se vit enfin obligé à descendre la montagne aussi vite qu’il y était monté.
Le mauvais succès d’Alberoni fit que personne n’osa le fléfe ndre à la cour : le pape, le cardinal-secrétaire, la curia Romana , tous étaient honteux d’une infâme entreprise.... qui avait manqué! On fit faire des excuses aux citoyens de Saint-Marin , sur la conduite du légat; tout l’odieux de l’affaire fut rejeté sur lui; et Alberoni, transféré de la légation de
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Romagne à celle de Bologne (sa ville natale), publia des volumes pour sa défense ou pour calomnier les citoyens de Saint-Marin, mais peu de personnes les lisaient, et aucunes ne les croyaient. (1)
Depuis ce moment on laissa la petite république jouir en paix de ses vertus et de sa liberté, jusqu’au temps où vers la fin du dernier siècle les armes des Français parcoururent 1 Italie et brillèrent jusque sous les rochers élevés de Saint-Marin. Les plus anciens républicains du monde considéraient du haut de leur roc , les armées de la nouvelle république française; et, respectée par les envahisseurs révolutionnaires, San-Marino (si long-temps une châsse de la liberté, isolée au centre du plus puissant despotisme de l’univers ) se trouva tout à coup une république dans une république! • 4
Quand le général en chef de l’armée d’Italie marcha sur la Romagne, en conquérant , on
(1) Les scribes romains «payés par Alberoni pour défendre son agression honteuse, justifiaient sa conduite en disant que Constantin et Charlemagne avaient fait présent de Saint-Marin au saint-siège , et l’avaient jeté dans la balance avec les autres grands domaines, comme un léger poids pour la faire pencher.
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dit que, jetant les yeux sur un rocher nu et stérile, éclairé par le soleil couchant, qui se distinguait seul dans l’immensité de l’espace, il demanda son nom; on lui répondit que c’était Saint-Marin : Bonaparte s’arrêta, et contemplant le site sauvage où pendant treize cents ans la liberté avait trouvé un asile au milieu de ces roches agrestes, lui qui avait déclaré la guerre à tous les despotismes de l’Europe et qui devait bientôt les voir tous prosternés devant le sien, résolut de respecter une république dont l’exemple avait été aussi beau qu’inutile pendant le cours de tant de siècles , et qui paraissait comme une abstraction sublime. Un fait encore plus singulier, c’est que Napoléon qui ne passa jamais en Italie les confins de la Romagne et refusa d’aller à Rome , voulut voir San-Marino, et la visiter au nom de la ^grande nation (car elle était grande alors), qui marchait en apparence à l’empire universel. Mais comme les circonstances de la campagne le retenaient à Pesaro, quartier- général de l'armée d’Italie, dans soivimpatience de témoigner son respect à cette république, et même, dit-on, d’obtenir le suffrage de ses dignes citoyens, il écrivit à son gouvernement, et par Berthier et de sa propre main; et pour, hono-
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rer le mérite intellectuel de ce peuple il lui envoya au nom de la république française une députation à la tète de laquelle était le célèbre Monge, de l’Institut national, et de la commission des arts et des sciences en Italie (2).
(1) « J’ai vu à peine un seul homme dans cette ville, qui n’eût pas au moins quelque légère teinture de savoir : le médecin actuel (la quatrième personne de l’état) est un homme plein d’esprit, qui connaît parfaitement nos auteurs, Harvey, Willis, Sydenham, etc. etc. (Addison’s Italj, p. 60.)
(2) Les notes qui furent envoyées entre Bonaparte et la république de Saint-Marin, sont trop curieuses et trop caractéristiques du style et des manières des premiers et des meilleurs temps de la révolution française, pour qu il soit necessaire de faire aucune apologie en les ajoutant à la fin d’un ouvrage déjà si volumineux.
ARMEE D ITALIE. Au quartier-général de Pesaro, le 19 état-major général. pluviôse an v de la république fran-
v v "" ' çaise, une et indivisible.
Le général de division , chef de l’état-major.
Le général en chef Bonaparte députe le citoyen Monge, commissaire du gouvernement français pour les sciences et arts, auprès de la république de San-Marino, pour l’assurer de la fraternité et de l’amitié de la république française. Alex. Berthier.
Discours prononcé de la part du général en chef , etc.
A LA RÉPUBLIQUE DE SaN-MaRIXO.
La liberté qui, dans les beaux jours d’Athènes et de Tlièbes , transforma les Grecs en un peuple de héros , et
Les représentais de la république répondirent au discours de Monge dans les termes de l’ad-
qui , dans les temps de la république, fit faire des prodiges aux Romains, qui depuis, et pendant le court intervalle qu’elle a lui sur quelques villes d’Italie, renouvela les sciences et les arts, et illustra Florence, la liberté était bannie de l’Europe presque entière; elle n’existait qu’à San-Marino , où , par la sagesse de votre gouvernement, citoyens , et surtout par vos vertus, vous avez conservé ce dépôt précieux à travers tant de révolutions, et défendu son asile pendant une si longue suite d’années.
Le peuple français , après un siècle de lumières , rougissant de son long esclavage, a fait un effort, et il est libre. Toute l’Europe, aveuglée sur ses propres intérêts , et surtout sur les intérêts du genre humain , se coalise et s’arme contre lui. Ses voisins conviennent entre eux du partage de son territoire j et déjà de toutes parts ses frontières sont envahies , ses forteresses et ses ports sont au pouvoir de l’ennemi ; et , ce qui l’afflige le plus, une partie précieuse de lui-même allume la guerre civile , et le force à porter des coups dont il doit ressentir toutes les atteintes.
Seul au milieu d’un si grand orage, sans expérience, sans armes, sans chefs, il vole aux frontières; partout il fait face , et bientôt partout il triomphe.
Parmi ses ennemis, les plus sages se retirent de la coalition ; le succès de ses armes force successivement les autres à implorer une paix qu’ils obtiennent; enfin, il ne lui en reste plus que trois ; mais ils sont passionnés ,
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miration la plus enthousiastique pour la nation française et le chef de ses armées ( admiration
et ils n’écoutent de conseils que ceux de l’orgueil, de la jalousie et de la haine. Une des armées françaises entre en Italie , anéantit l’une après l’autre quatre armées autrichiennes, ramène la liberté dans ces belles contrées, et se couvre presque sous vos yeux d’une gloire immortelle.
La république française, qui ne verse tant de sang qu’à regret, contente d’avoir donné un gra-nd exemple à l’univers , propose une paix qu’elle pouvait dicter.
Le croirez-vous, citoyens? partout les propositions ont été, ou rejetées avec hauteur, ou éludées avec astuce.
L’armée d’Italie, pour conquérir la paix, est donc obligée de poursuivre ses ennemis , et de passer près de votre territoire.
Je viens de la part du général Bonaparte , au nom de la république française, assurer 1 ancienne république de San-Marino de la paix et d’une amitié inviolable.
Citoyens , la constitution politique des peuples qui vous environnent peut éprouver quelques changemens. Si quelques parties de vos frontières étaient en litige, ou même si quelque partie des états voisins , non contestée , vous était absolument nécessaire , je suis chargé par le général en chef de vous prier de lui en faire part. Ce sera avec le plus grand empressement qu’il mettra la république française à portée de vous donner des preuves de sa sincère amitié. Quanta moi, citoyens, je me féli- «ite d’être l’organe d’une mission qui doit être agréable aux deux républiques, et qui me procure l’occasion de
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que partageaient alors les libéraux de tous les pays); mais ils refusèrent l’extension de territoire qui leur fut offerte par le conquérant de l’Italie, résolus de se maintenir dans ces
vous témoigner la vénération que vous inspirez à tous les amis de la liberté.
Monge , membre de l’Institut , etc.
A San-Marino , le 19 pluviôse de l’an v de la république française , une et indivisible.
Bonaparte , général en chef , etc. etc.
aux représentai de la république de San-Marino.
Le citoyen Monge m’a rendu compte , citoyens , du tableau intéressant que lui a offert votre pptite république. Je donne ordre que les citoyens de San-Marino soient exempts de contributions, et respectés, dans quelque endroit des états de la république française qu’ils se
trouvent. Je donne ordre au général S . t, qui a sou
quartier-général à Rimini, de vous remettre quatre pièces de canon de campagne, dont je vous fais présent au nom de la république. Il mettra également à votre disposition mille quintaux de blé, qui serviront à l’approvisionnement de votre république jusqu’à la récolte.
Je vous prie de croire, citoyens, que, dans toutes les circonstances, je m’empresserai de donner au peuple de San-Marino des preuves de l’estime et de la considération distinguée avec laquelle je suis , Bonaparte.
Je n’ajouterai rien à cette longue note , sinon que la petite république eut la sagesse de refuser , et l’agrandissement territorial , et les canons.
« Contenta délia picciolezza non ardisce di accettare
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étroites limites qui avaient été en grande partie la cause de la prolongation de leur indépendance.
L’armée d’Italie qui avait déjà passé le Rubicon , marcha en avant. Bientôt l’étendard tricolore flotta sur le château Saint-Ange et le dôme de Saint-Pierre ; le roi de Naples, à la tète de ses lazzaroni, repoussé jusque sur les bords de la Méditerranée, chercha un asile sur la flotte britannique ; mais la république de San- Marino resta paisible. Les souverains coalisés de l’Europe n’ont cependant pas encore attaqué ce rocher, ils ne l’ont pas encore compté parmi les dons de Constantin ou de Pépin au saint-siège : ils ne peuvent en effet ôter à ses habitans que leurs libertés; et soit vergogne, soit négligence, ils les ont respectées jusqu’à présent. Le gouvernement de ce petit état a réalisé la théorie du suffrage universel, car chaque maison envoie un représentant au grand conseil du Aringo. Quelques modifications ont cependant été faites; on trouva les hommes d’état trop nombreux pour le bon ordre des délibérations, le conseil a été ré-
« l’offerta generosa clie le vien fatta , ne entrare in viste « di ambizioso grandimento che polrebbero col tempo « compromettere la sua libertà. « Riposta délia repu blica a Monge.
duit à soixante, et l ' Aringo ou assemblée du peuple est réservée pour les grandes occasions. Cependant, quelle que soit la forme que ce gouvernement ait prise, ses principes dominans ont toujours été favorables à l’indépendance et aux bonnes mœurs. « Honnête, rigoureux dans l'exécution de la justice (dit Addison) , le peuple de Saint-Marin semble plus heureux parmi ses neiges et ses rochers que tous les autres Italiens dans les plus charmans vallons de l’univers. Rien n’est plus propre à prouver le penchant naturel de l’homme pour la liberté, et sa haine pour les gouvernemens arbitraires, que cette sauvage montagne couverte d’habitans, tandis que la Campagne de Rome est presque dépeuplée. »
Césène, assez belle ville bien située au pied d'une montagne près de la rivière Sairo , est à deux postes italiennes de Rimini. C’est en approchant de cette cité que l’on passe un des ruisseaux auxquels 011 donne le nom tant disputé de Rubicon : une ancienne inscription qui a élevé autant de disputes que le ruisseau lui-même, est placée sur ses bords , et défend à tous centurions ou commandans militaires , de passer ce ruisseau en armes , etc. etc.
(1) Addison’s Travels through Jlalj , p. 61.
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Au-dessus de ce ruisseau classique ou non classique , sur le sommet d'une colline délicieuse couverte de vignes et de peupliers, s'élève le couvent et l'église de Notre-Dame del Fuoco. C’est là que le pape régnant a fait son noviciat de bénédictin, et même alors il pouvait voir briller la tiare dans ses rêveries; car un des grands secrets de cette religion puissante a toujours été de montrer le plus splendide des troftes à la portée du plus humble de ses enfans; efrles principes démocratiques qui régnaient dans le despotisme même de cette Église, ont été au nombre des causes les plus influentes de sa grandeur. Notre-Dame ciel Fuoco ayant été vendue pendant la révolution, aussi-bien que Notre-Dame de la Neige, le pape, à son retour, a racheté ces beaux domaines sur le Rubicon, et leurs bosquets retirés pourront être encore le berceau des papes futurs.
Césène, long-temps gouvernée par de petits chefs militaires, tomba, par les chances des guerres de déprédation , dans les mains des entreprenans Malatesti. Le dernier seigneur de ce nom, Malatesta Novello, légua cette ville, par testament, au siège de Rome, auquel elle eut l'honneur de donner un pontife dans la personne de Pie vi, dont la statue décore le palais public. Césène, en conséquence, devint ,
après la restauration , le centre de plusieurs tentatives des ultras pour rétablir l’ancien ordre. Les prêtres prêchaientouvertementcontre ceux qui retenaient les terres de l’Église vendues pendant la révolution ; et non-seulement ils refusaient 1 absolution aux sacrilèges qui résistaient, mais ils promettaient à ceux qui rendraient les champs et les vignes enlevés aux saints, une augmentation de territoire. ... de 1 autre côté du Styx. Cependant comrrîe les Césenois netaient pas ambitieux, ih se contentèrent de leurs possessions mondaines, et le mécontentement devint si violent entre le clergé et son troupeau rebelle , que le pape fut obligé d’intervenir pour rétablir l’ordre. Cette ville a si peu profité de l’avantage d’être encore une fois placée sous la protection du saint-siège, qu un vieux prêtre , avec lequel nous avons causé chez un libraire , nous a assurés que les jeunes gens fréquentaient les cafés et les billards plus que les églises, et qu’ils lisaient plus souvent la gazette que le catéchisme. Il ajouta , « heureusement le gouvernement a défendu l’entrée de tous les papiers publics , excepté le Diario cli Roma et le journal de Milan ; » mais cette bonne fortune n’a cependant pas empêché les nouvelles de la révolution d’Espagne d’arjiver là avant qu elles aient été officiellement
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annoncées; et quoique nous eussions été témoins de la joie que ces nouvelles ont excitée à Naples et à Rome dans toutes les classes, nous avons été surpris quelles fussent un si grand sujet de triomphe dans une petite ville de province, reculée comme Cesena. En traversant les villes des Légations nous avons pu reconnaître que les sentimens des Bolonais prédominaientgénéralementdans toutes ces belles provinces.
La bibliothèque de Césène, la seule chose à voir dans cette ville, occupe une longue suite de pièces, d’un aspect ancien et monastique, dans un vieil édifice. Elle a été fondée par Malatesta Novello , en i45o; étrange fondation pour un condottiere illettré. Le bibliothécaire, qui était un moine, et je suppose un bénédictin, paraissait très-instruit; mais ses manières avaient une si douce simplicité d’ermite, et sa physionomie était si bienveillante, qu’indépendamment de la complaisance avec laquelle il nous montrait tout ce qui méritait d’ètre vu parmi les anciens manuscrits dont la bibliothèque abonde, sa personne nous intéressa infiniment. Comme il nous échappa quelque chose en anglais à ce sujet, une légère rougeur passa sur son visage; il sourit, salua , et tâcha
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de balbutier quelques mots anglais; puis il ajouta : «J’ai presque oublié mon anglais, et même mon irlandais. » Le bénédictin deCésène était un Irlandais , un natif de Kilkenny. Quand je me fis connaître pour sa compatriote, sa première question fut: « Les catholiques ontilsquelque espoir d’émancipation ?» Il nousdit qu’il avait quitté son pays depuis quarante ans pour l’amour de sa religion ; et l’on voyait clairement que sa vocation ne l’avait pas abandonné ; car comme nous lui offrîmes d’attendre pour prendre ses commissions pour l’Irlande, il hésita , puis il dit avec un peu d’émotion : « Mon pauvre vieux père était un respectable fermier des environs de Kilkenny; on le nommait Cooke; peut-être est-il encore vivant!» Mais après une pause il nous remercia, et refusa de nous embarrasser de lettres, avec un regard qui semblait dire que le monde et tous ses liens 11’étaient plus rien pour lui. Il voulut écrire nos noms et nous donna le sien. Les derniers mots qu’il nous adressa furent : « Je prie tous les jours pour l’émancipation de mes compatriotes catholiques. »
De Cesena à Forli et à Faenza , les paysages sont enchanteurs, mais leur aspect fertile et riant est moins satisfaisant à l’œil du voya-
gcur, que le perfectionnement progressif du peuple, le même ordre, la même industrie qui étonnent et charment dans le Bolonais. Des chaumières propres , des fermes bien garnies, des routes larges et plantées d’arbres, annoncent la tendance vers l’amélioration qui existait dans les Légations autrefois libres, tendance qui a reçu tous les encouragemens possibles sous le dernier gouvernement. Un fermier de Forli nous dit que les ouvrages publics , dans ce district, se faisaient aux dépens des communes. Comme nous faisions quelques questions sur les petits chemins plantés de peupliers, les jardins avec des pavillons pour la récréation publique qui se voient hors des portes de la ville, sa réponse était toujours : Roba délia communità (tout cela appartient à la commune). En un mot, le gouvernement romain n’a rien à faire là, hors de lever le3 impôts et d’envoyer un légat. Le district est chargé, comme sous le régime précédent, de tous ses arrangeinens intérieurs, et l’état florissant de la Roba délia communità prouvait l’absence des spéculateurs, et les effets bienfaisans de l’esprit public , quelles que soient les limites de la sphère où il agit. Le pape Pie vji a certes très-bien fait d’acheter de l’Autriche, arbitre de l'Italie, ses belles Légations à tout
prix(i), quoiqu’il pût sembler assez dur, ‘au milieu de la restauration générale, que Rome dût payer l’Autriche pour régner sur des domaines qui lui avaient appartenu.
Forli, l'ancien foj'urn Livii , est une ville trèsjolie et très-gaie, qui n’est ni antique ni italienne, excepté dans un ou deux de ses palais et autant d’églises. Les rues sont propres , le peuple est actif; et la maison de poste, champêtre, située hors des portes, paraissait tellement anglaise, que nous fûmes tentés d’y passer une journée.
Des champs de blé, de chanvre et de lin , et quantité de vignobles, bordaient la belle route de Faenza , et l’on voyait s’élever de tous côtés des fermes et des chaumières. Faenza est une ville assez grande, bâtie sur l’Amone. La place, au milieu de quatre belles rues , contient tous les objets que les guides du voyageur et les ciceroni déguenillés , qui attendent à la porte de
(x) L’article secret du traité de Vienne, qui enlève chaque année au pape une grande partie de son l’evenu si péniblement arraché , n’est plus secret maintenant. Les Romains en parlent avec indignation. Par ce subside, le pape a racheté la possession des trois Légations; mais un marché si dur ne l’a pas dispensé de voir les soldats de l’empereur tenir garnison dans Ferrare, sa ville frontière, et tout son territoire ouvert à une invasion.
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l’auberge pour saisir les arrivans, désignent comme clignes d’attention, le palazzo publiée* , le théâtre ( teatro ziuovo) , la torre delV orologio , la fontaine, et le duorno , qui tous ressemblent aux édifices du même genre dans les autres grandes villes d’Italie.
Mais la célébrité de Faenza est fondée sur une base plus fragile que des tours, des palais et des églises; c’est son ancienne et fameuse manufacture de faïence, qui (comme le disent avec orgueil les historiens statistiques de Faenza) mérita una spéciale attenzione pel crédite* che ha questa manifattura anche presso gli oltramontani che la conoscono sotto il nome francese faïence (1). Cependant, malgré sa célébrité et son antiquité, la faïence de Faenza est grossière, et les objets sont de mauvais goût, quoique plusieurs des vasellame de Gasparo Ferniani soient dignes d’attention.
Faenza, je ne sais trop pourquoi, est nommée la Florence de la Romagne.
Imola, qui sépare la Romagne du Bolonais,
(1) « Elle mérite une attention spéciale par la réputation qu’elle a acquise, même chez les ultramontains, qui la connaissent sous le nom français de Faïence.»
Faïence , par la tendance accoutumée des Français vers la corruption , vient (et c’est venir de loin en effet) de Faenza.
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est à une poste de Faenza. Cette ville, fort ancienne, occupe la place de forum Cornelii7 et elle se distingue par ses portiques ou arcades sombres, mais pittoresques, qui caractérisent les villes bolonaises. Le bénédictin, cardinal Chiaramonti, évêque d’Imola, Pie vu, prêcha son fameux sermon républicain , que nous avons déjà cité, pendant qu’il gouvernait ce diocèse. Imola se trouvant sur les confins des Légations de la Romagne et du Bolonais, nous fûmes arrêtés long-temps pour la révision de nos passeports, et ce délai nous parut d’autant plus pénible, que nous étions plus impatiens de gagner Bologne, où nous arrivâmes en traversant des campagnes si belles et si prospères, qu’elles préparaient parfaitement notre esprit à l’accueil aimable que nous reçûmes de ceux que nous avions rencontrés peu de mois avant comme étrangers, et que nous venions chercher avec empressement comme des amis.
Le chemin direct de Bologne à Ferrare est une grande et belle route faite par le dernier gouvernement, à côté de l’ancienne. Elle est bien entretenue, et passe à travers des plaines (*)
(*) Cette lacune est dans le texte.
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qui sont unies et peu pittoresques, mais trèsfertiles et susceptibles d’une culture extrêmement productive. A une petite distance de la poste de Malalbergo, la nécessité de passer le lleno sur un radeau , est le premier des nombreux désagrèmens qu’on éprouve entre Ferrare et Venise, parce que le pays est tout-àfait plat, et que les Alpes y versent une énorme quantité d’eaux qui se rendent par là dans la mer Adriatique.
Ferrare , la città ben aventurosa de la muse adulatrice de l’Arioste, étend sa vaste solitude au milieu de ces plaines insignifiantes, dont la nudité en fait un site bien approprié à cet ancien siège de domination féodale, et à ses fortifications encore formidables qui sont maintenant dans les mains des troupes autrichiennes. C’est ainsi que la prophétie de l’Arioste est accomplie : CK anco la gloria tua salira tanto , etc. Le premier aspect de Ferrare, en approchant de sa grande place ( Piazza Nuova') , est extrêmement imposant : ces rues longues et larges, silencieuses, solitaires, où l’herbe croît dans les pavés, lui donnent 1 air solennel d’une ville abandonnée; et cette superbe et gothique structure, le castello des ducs de Ferrare, avec ses tours et ses donjons, situé au milieu de la place dans le cem
tre de la cité qu’il domine, convient bien à l’ancienne capitale des princes d’Est. Ce spacieux palais ou château a été le théâtre de beaucoup de crimes et de beaucoup de fêtes. 11 contenait les cachots où périssaient les disciples de Calvin (i),etle théâtre où les drames de l’Arioste, du Tasse et du Guarini, étaient joués. C’est là que Lucrèce Borgia (2), dont le nom et la vie ont été consacrés à l’infamie, tenait ses coteries savantes, et que la nouvelle convertie, Renée de France, assemblait ses conciles disputeurs, en dépit de son époux orthodoxe (3). A chaque pas que nous faisions dans
(1) Calvin , ayant été forcé par la persécution à quitter la France, chercha un asile en Italie (fait très-curieux). Par l’entremise de Marot , secrétaire de la duchesse de Ferrare , il obtint une grande influence sur son esprit, et la convertit entièrement, ainsi que plusieurs Ferrarois que le duc Hercule persécuta avec une fureur implacable.
(2) Lucrèce Borgia, duchesse de Ferrare, digne fille du pape Alexandre vi. Ce qu’on peut dire de plus avantageux de cette femme savante, et si généralement supposée infâme, est qu’elle a trouvé un défenseur dans l’élégant biographe de Laurent-le-Magnifique.
(3) Renée, duchesse de Ferrare, fille de Louis xir et de la fameuse Anne de Bretagne. Elle était également savante dans les mathématiques et la théologie ; et elle troubla, par des disputes religieuses, la cour de Ferrare,
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ces corridors sans fin et ces passages humides, les images del’Arioste, du Tasse (i), d’Éléonore, semblaient presque flotter devant nous.
Nous foulions un sol dont toutes les places avaient reçu l’empreinte de leurs pas; dans chacune de ces chambres, Ceilini avait pu attendre impatiemment les ordres (a) de ses patrons, ou Calvin pousser des argumens; carie château de Ferrare est plein de souvenirs terribles ou déli-
tjui ne s’était jamais occujvée jusque-là que de pastorales, et d’éloges poétiques sur sa propre splendeur. Brantôme attribue la protection que cette princesse accorda à Calvin à sa haine personnelle pour le saint-siège. « Se ressentant peut-être des mauvais tours que les papes Jules et Léon avaient faits au roi son père , en tant de sortes, elle renia leur puissance, et se sépara de leur obéissance, ne pouvant faire pis, étant femme . >.
(1) Le Tasse, en revenant de Turin à Ferrare en 1579, y trouva tout le monde occupé à préparer l’arrivée de la jeune épouse du duc, Marguerite de Gonzague. Tout était magnificence et activité ; pas un courtisan n’avait l’air de le reconnaître; il errait de chambre en chambre dans ce vaste palais, sans trouver un lieu pour reposer sa tête fatiguée. Enfin , quand les fêtes des noces furent passées, le duc trouva le loisir de l’envoyer à l’hôpital des fous.
(2) Benvenulo Ceilini , appelé de Rome à Ferrare par le cardinal Hippolyte, frère du duc Alphonse, fut longtemps parmi les suivans qui remplissaient les antichambres des princes d’Est , et il ne put jamais parvenir à se faire payer de ses ouvrages.
cieux, et Ion ne peut le traverser sans éprouver des émotions profondes et variées. C’est des ' dômes somptueux, de la magnificence voluptueuse , mais semi-barbare , de ce palais-forteresse, quel’Arioste, fatigué parles persécutions, découragé par l’oubli (i), pauvre après avoir passé sa vie sous la protection des princes, se retira pour aller habiter l’humble toit sous lequel il écrivit un distique exprimant si bien son amour inné pour l’indépendance, etl amertume avec laquelle il sentait combien il avait peu joui de ce bonheur suprême (2). Quand l’empereur Joseph n passa par Ferrare, en 1 789, il ne s’y arrêta qüe pour visiter la tombe de l’Arioste dans l’église des Bénédictins (3) ; et les voya-
(1) Quand il abandonna la cour ou il avait longtemps traîné péniblement son favoritisme, toute sa fortune consistait en cent écus de rente. Telle était la récompense libérale des ducs de Ferrare pour des années de service et des siècles d’immortalité.
(2) Le latin de l’Arioste a été heureusement traduit par feu M. Ginguené :
Petite, mais commode, elle est faite pour moi,
Rien de honteux ne l’a souillée ;
Personne ne m’y fait la loi ,
Et de mes propres fonds, enfin, je l’ai payée.
(3) En 1801 les restes de l’Arioste ont été transférés du vieux cloître des bénédictins à la bibliothèque de Ferrare. « La translation de ces reliques sacrées, dit lord
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geurs qui connaissent l’histoire des détestables princes d’Est, se hâtent de quitter leur splendide habitation et tous ses souvenirs pénibles, pour voler à ce petit édifice, tombant en ruine, où le nom immortel de l’Arioste est encore inscrit.
Du palais des Alphonse et des Hippoly te, qui persécutaient les poètes et volaient les artistes (i); de l’humble et précieuse demeure
Byron, a été un des plus beaux spectacles de la république italienne, dont l’existence a été de si courte durée; et pour consacrer le souvenir de cette cérémonie, les fameux intrepidi, depuis long-temps tombés dans l’oubli, ont élé ressuscités sous le nom d’académie del' Arioste .»
Outre 1 inscription de ce poète , que les Français ont fait replacer sur la porte de sa maison , ils en ont ajouté une autre, faite, je pense , par ce grand fondateur d’inscriptions , cet enthousiaste littéraire , le brave général Miollis.
(i) Cellini ayant terminé une belle médaille pour le duc de Ferrare, ce patron du rJTasse, le magnifique Alphonse lui envoya en payement une bague de diamans et un beau compliment j mais nonobstant les maravigliose parole du duc, comme Cellini les appelle, il découvrit en le regardant au grand jour que le diamant était faux (un diamanlaccio sottile le duc rejeta la méprise sur son trésorier qu’il affecta de punir, et il renvoya à Cellini une autre bague valant bien le quart de la somme qui lui était due; mais il lui ordonnait en même temps de quitter Ferrare. Cellini s’enfuit au plus
de l’Arioste, les pas se dirigent naturellement vers l’hôpital Sainte-Anne et sa cellule consacrée. L’hôpital, quoique rebâti en partie, présente en général le même aspect en 1820, qu’il pouvait offrir quand le Tasse fut renfermé dans ses cachots en 1 679. C’est un édifice vaste et sombre : ses salles principales, toujours dévouées aux infirmités morales et physiques, se déployèrent à nos yeux quand nous passâmes devant elles dans un étroit passage, pour arriver à la rampe qui mène à la petite cour à murailles hautes et noires, qui renferme la cellule du Tasse. Le guide ouvrit les doubles portes, autrefois puissantes, maintenant vermoulues et ruinées. La cellule humide n’est éclairée que par une petite fenêtre grillée. Nous n’y avons passé que quelques minutes ; car l’émotion suffocante qu’elle produisait 11e pouvait être long-temps supportée (a). Là finit le patronage des Est, et là commença la
vite, sempre troltando, et charmé de se voir hors de cette ville.
(1) M. Hobhouse dit que cette cellule a neuf pas de long sur cinq à six de large, et environ sept pieds de haut. Ce n’est pas affecter une sensibilité trop excessive que d’affirmer que le cïeur manque en entrant dans ce cachot, et que l’on satisfait une curiosité mélancolique aux dépens d’une sensation bien pénible.
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folie de celui quiît fait leur gloire et leur honte. L’inscription au-dessus dota porte a été placée sous la direction du général Miollis.
La maison de Guarini, où son pédantesque Pastor fido a été d’abord représenté , n’excite ni réflexions profondes, ni intérêt puissant. Elle est cependant visitée dans la tournée topographique de Ferrare. La bibliothèque de l’université (ou lycée), malgré ses collections de médailles et ses inscriptions, n’a rien de plus précieux que les manuscrit» du Tasse et de l’Arioste , quoique l’œil scrupuleux de l’empereur d’Autriche se soit détourné avec horreur des pages sublimes du dernier (i). Le siège et l’encrier de l’Àrioste sont parmi les reliques les plus révérées de la bibliothèque ; on y voit aussi un portrait de ce grand écrivain : c’est une tête d’une beauté frappante.
Après un long et brillant despotisme (pour des princes de province), l’ancienne maison d’Est fut dépouillée de ses domaines de Fer-
(1) Pauvre Arioste! son premier patron , le cardinal Hippolyte d’Est, paraît avoir fait aussi peu de cas de son Roland furieux que l’empereur d’Autriche lui-même; car dans le dépit que lui causait la négligence de quelques petits devoirs que le poète remplissait auprès de lui en qualité de gentilhomme , il lui reprocha aigrement de perdre son temps avec son poème.
rare par l’impérieux Clément vm, dans la personne de César d’Est, sous prétexte de son illégitimité : ce légitime illégitime devint feudataire du saint-siège , et ses états furent circonscrits à Modène et Reggio, où ses descendans régnent maintenant. Le 8 mai i 598 , le pape Clément vm , à la tête de son armée victorieuse , fit son entrée solennelle à Ferrare, et y reçut les hommages des ducs de Mantoue et de Parme, et d’autres petits souverains qui balisèrent ses pieds et reconnurent sa suprématie. Ferrare, gouvernée par un préfet militaire sous les Français , et par un gouverneur pendant l’existence du dernier royaume d’Italie, est maintenant sous la conduite d’un cardinal comme légat du pape. Le Porporato réside dans l’ancien palais où il avait dernièrement ordonné que la galerie de tableaux serait fermée aux étrangers , et cette mesure et quelques autres l’avaient rendu assez odieux à toutes les classes.
Les Français, là comme partout, ont fait beaucoup de bien, et sont fort regrettés. Une rue magnifique, formant une promenade publique ou corso , qu’ils ont laissée aux Ferrarais, est encore appelée Stracla Napoleona ou Bonaparte.
Le voyage de Ferrare à Venise prend un
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caractère très-singulier, par les fréquentes embarcations auxquelles on est obligé pour traverser les nombreuses rivières et canaux qui coupent le pays , et contribuent à sa fertilité sans ajouter à sa beauté. Rovigo est une assez jolie ville; mais la beauté des femmes que nous avons vues sortant de vêpres, était cependant ce qu’elle offrait de plus frappant. Bovigo a donné un titre à l’un des ducs de Bonaparte, dont l’élévation à des distinctions si incohérentes avec le système qui avait fait sa fortune , a été l’avant-coureur de sa ruine, (i) C’est une sorte de présomption de parler de Padoue, la plus ancienne, autrefois la plus docte ville d’Italie ( et maintenant encore, à en juger d’après le peu de personnes que nous avons eu l’honneur d’y connaître , une des plus agréables), ayant eu si peu de temps pour
(i) Pendant que Bonaparte distribuait les titres italiens entre ses maréchaux qui garnissent maintenant les antichambres des Tuileries , un prince italien vint tout en colère se plaindre à M. de Tallevrand que l’un de ses plus anciens litres eût été donné au fils d’un cuisinier ou d’un tailleur : le ministre exprima son regret, et après avoir prononcé en hésitant un plaintif voyons, voyons, il ajouta tout à coup, le Bacchiochi est vacant, le voulez-vous? Le Bacchiochi venait d’être échangé conlre le duché de Lucques !
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l’observer. Des circonstances tout-à-fait indépendantes de notre volonté nenous laissent pas beaucoup plus à dire sur cette cité, que ce qui peut se trouver dans tous les livres de voyages. Nous ne pouvons cependant pas oublier que c’est là que nous avons eu le plaisir de voir, mais trop peu, la comtesse Ab~ brizzi (i), qui nous a reçu de la manière la plus aimable à notre arrivée; le professeur Gallino, qui nous a accompagnés dans notre tournée à travers cette vénérable ville , et quelques Mantouans, dont les invitations cordiales rappelaient la franche hospitalité que Shakespeare attribue aux Padouans, et l’invitation qu’Hortensio fait de si bon cœur à Petrucchio. (2)
Quand on veut juger du matériel d’une ville, on doit éviter de parcourir ses monumens avec une société trop attachante ; et je confesse qu’après avoir erré quelques heures dans Pa-
(1) Madame Abbrizzi, Grecque de naissance, et digne de l’être par son esprit, est l’auteur d’un ouvrage trèspiquant qui n’est encore connu que de ses ainis intimes. Tous ceux qui ont eu le plaisir d’être admis dans le salon du baron Denon à Paris ont vu un beau portrait de cette dame, intitulé : Portrait d’une dame grecque.
(2) Shakespeare. Taming of the Shrew.
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doue ( en exceptant son singulier salone gothique dans le Palais de Justice, la magnifique église de son saint patron , et les vénérables cloîtres de son ancienne université), j'ai emporté une idée très-imparfaite de la cité d’Antenor et de Tite-Live, et une impression trèsvive et très-douce des aimables personnes qui nous accompagnaient.
Le Palazzo délia Giustizia a été commencé en 1 172 par Pietro Cozzo, et fini en i3o6; c’est donc une des plus anciennes fabriques d'Italie, et son aspect l’annonce bien. Le salone ou grande salle est un monument des mœurs du temps. C’était une sorte de change, un bazar, où l’on venait acheter des articles de luxe étrangers , qu’on exposait des deux côtés de ce grand espace couvert. Le toit, de trois cents pieds de long sur cent de large, n’est soutenu que par les murs massifs qui ont résisté à près de six siècles, et sont encore ornés des fresques de Giotto , contemplées par tant de générations. Un monument élevé à Tite-Live ajoutait à l’intérêt qu’inspirait ce forum du moyen âge, dont l'immensité n'était occupée, quand nous l’avons visité, que par des artistes qui peignaient des décorations pour l'Opéra, (r)
(1) Padoue est la ville natale de l’ingénieux Belzoni:
Le palais de l'université est d’une date bien plus récente. Il est de Palladio, et il contient les écoles publiques, l’amphithéâtre d’anatomie, et le muséum d’histoire naturelle, rassemblé par Yallisnieri. Un beau jardin botanique est attaché à l’établissement.
Le cortile humide et obscur de l’université et ses arcades ou portiques n’ont pas le caractère ordinaire de l’architecture de Palladio, dont le style grec est généralement froid : peut-être les inscriptions et les bas-reliefs dont les murs sont couverts , lui ôtent un peu de son antique sévérité. Les effigies, les noms , les âges, les pays de plusieurs étudians de Padoue ont été consignés sous ces portiques , quand on venait de toutes les parties du monde profiter des études qu’on y suivait. Là, plus d’un Lucentio arriva avec son valet Tranio , par le grand désir qu il avait de voir la belle P ado ue, la nourrice des arts (i). Là, plus d’un jeune Anglais , abandonnant les Alma-Maters d’Angleterre et d’Édimbourg, est venu dans ce pays
quelques monumens égyptiens qu’il y a envoyés comme tribut de son amor patries , occupent une partie du salon : son mérite et ses talens sont estimés comme ils doivent l’être par ses compatriotes , qui n’en parlent qu’avec éloge.
(i) Shakespeare. 'Paru in g of the Slirew.
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éloigné sucer le miel d'une douce philosophie , sous le beau ciel italien. Parmi les noms que nous avons vus inscrits au-dessous de jeunes tètes grossièrement esquissées , nous avons trouvé quelques noms anglais et écossais bien connus : l’un était Thomas Erskine , Scotus ; un autre A. Henlej.
Après la révolution d’Angleterre, la mode d’envoyer les jeunes gentilshommes catholiques étudier dans les universités étrangères s’établit par plusieurs raisons évidentes : presque tous étaient alors élevés sur le continent comme les Irlandais font été jusqu’à la révolution française.
Saint Antoine de Padoue est un des plus grands saints du calendrier; et son église, une des plus brillantes d Italie. Nous l avons visitée dans un peureux moment, pendant la célébration de la grand’messe, un dimanche. C’était la première fois que je voyais une église italienne remplie d’une congrégation italienne , dont le tiers paraissait appartenir aux classes supérieures; car les femmes étaient élégammentvètues à la française , et bâillaient , ajustaient leur lorgnette et regardaient autour d’elles avec un air d’ennui , de si bon ton , que j’ai cru un instant être dans un temple anglais protestant. A la sortie, des familles entières ,
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avec les livres de prières, les parasols, et suivies par des laquais en belle livrée, complétaient l’illusion.
La partie ancienne de Padoue , avec ses rues étroites et sombres, et ses hauts et antiques palais , a un intérêt qui lui est propre , et qui vaut bien les spacieuses avenues et les façades palladiennes de la ville moderne. C’était là, sans doute, que la maison de Gremio était située dans lé cœur de la cité (i), cette maison richement fournie de vaisselle d or et d argent , d’ aiguières et de bassin à laver les mains , de tapisseries de Tyr ; et il ajoute en continuant l’inventaire de ce riche mobilier : J ai renfermé mon argent dans des coffres d ivoire ; des boites de cèdre contiennent mes couvertures y mes tapis , toutes mes précieuses draperies , le linge fin , les coussins à la turque ornés de perles, les dentelles de F enise et de F alenciennes , les broderies d’or , les ustensiles d étain et de cuivre ; enfin , tous les objets nécessaires à une maison.
C’était là le vrai catalogue d’une noble maison italienne dans le siècle de Shakespeare ,
(i) Gremio , personnage de la pièce de Shakespeare déjà citée : c’est un marchand de Padoue, et il fait l’énumération des richesses de sa maison à la lin du deuxième acte.
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et tout ce que le temps et les changemens ont épargné prouve son exactitude; il n’y a pas un de ces articles que je n’aie retrouvé dans l’un ou l’autre des palais de Florence, Gênes ou Venise , les républiques marchandes , et jusqu’au coussin turc relevé en perles.
Il a été de mode un instant de contester le savoir à Shakespeare; mais ses connaissances étaient étonnantes , son œil rapide embrassait d’un seul regard les cieux et la terre , et telle était l’application parfaite de chaque chose qu’il indiquait, que depuis le Capitole jusqu’à la maison du marchand padouan, les détails sont des faits aussi incontestables qu’ils sont minutieux. Ces connaissances sont celles du génie, acquises par la prompte perception, l’appréciation intuitive, qui distinguent une organisation physique et morale süpérieure. Ce n’est pas en effet du savoir; mais les images que de tels esprits ont créées seront encore adorées parla postérité , quand tout ce que la Sorbonne a produit par son érudition profonde sera voué à l’oubli. Un des plus grands délices d’un voyageen Italie, c’estque Shakespeare etMilton sont les compagnons inséparables de ce pèlerinage, pour ceux qui , comme l’auteur de ces pages, font de leurs ouvrages le missel de leur méditation journalière.
Les paysages italiens n’offrent rien de beau et de sublime qui ne puisse être retrouvé plus beau et plus sublime encore dans les descriptions du Paradis perdu . Il n’y a rien de caractéristique dans les habitudes, dans les costumes, dans la physionomie nationale des Italiens, qui n’ait pas été touché de main de maître dans les délicieuses comédies italiennes de Shakespeare. La voluptueuse douceur vraiment vénitienne de Desdemona , le zèle scientifique si fraîchement décrit du jeune pédant Lucentio et de son valet Tranio , tous les traits de gaîté ou de passion italienne répandus dans les deux Vèronnais , le Marchand de V enise , et Romeo et Juliette , tout est vérité, tout est individualité nationale. Shakespeare et Milton, la réforme et la révolution , tout se suit de près ; l’humanité était alors en pleine vigueur, ses rejetons étaient puissans, sa sève riche. C'était le beau temps de l’Angleterre! Qu’est-elle à présent ?
C’est une délicieuse chose de rouler le long des rives de la Brenta , de Padoue à Fusina, pendant une belle et brillante matinée du dimanche. Pas un nuage sur le ciel , pas une image de tristesse , rien n’obscurcit le brillant paysage, rien ne refroidit la gaîté de l’esprit. Le canal à droite coule à travers une cam-
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pagne aimable, riante et fertile, où les champs de blé, les vignes, déploient leurs trésors, en dépit de tous les despotes de l’univers. A gauche, les élégantes villas de marbre, avec leurs façades palladiennes , leurs jalousies vertes, leurs parterres et leurs orangeries, semblent encore habitées par les Foscarini et les Bembi des grands et libres jours de la république vénitienne. La barca cornera , la première gondole aperçue, le barchiello pesamment frété, glissent, passent, repassent, et les airs du Carnaval de V enise , avec lesquels le voyageur a fait connaissance à l’Opéra de Paris, frappent harmonieusement son oreille pendant ce délicieux petit trajet. Mais les groupes parsemés sur le chemin , sont plus délicieux encore , avec leurs habits et leurs visages de fête, toutes les femmes jolies, tous les hommes agréables, tous les sons balbutiés mollement, et le rire même tout mélodie.
I l'eut été doux de terminer le voyage d’Italie sur les bords de la Brenta. Et là , donnant une pensée à la brise qui soupire sur ses eaux, supposer qu’aucun souci ne peut habiter sous ces pavillons légers et frais , et que la prospérité répandue par les rayons du soleil et la nature, ne peut êlre détruite par les fausses combinaisons de la politique et le renverse-
ment de l’indépendance nationale ; mais la vue de la grande douane de Fusina, qui se montre comme une prison temporaire sur les rives de l’Adriatique, remplie de figures allemandes, gardée par les armes autrichiennes, dissipe les visions de la Brenta. La, il faut endurer formalités sur formalités , et le voyageur découragé quitte la côte solitaire et nue pour monter sur une gondole noire, avec 1 apparence,, sinon les sentimens d’un prisonnier d’état. Cependant à mesure que la barque s'éloigne du, rivage , et que la ville des vagues , cette Rome de la mer, paraît sur l’horizon, l’esprit se ranime ; la mémoire, cessant d être comprimée par les impressions extérieures , renvoie de ses cellule s mystérieuses mille souvenirs fantastiques; et quand les clochers et les dômes de" Venise brillent sous l’éclat du soleil de midi , et que ses palais à demi voilés par les teintes aériennes de l’éloignement, déploient graduellement leurs superbes proportions , les rêveries de plus d’une veille de la jeunesse sont réalisées. Des scènes, depuis long-temps connues par les pages poétiques ou romantiques, prennent une existence réelle , et viennent en même temps enchanter les yeux et délecter l’imagination.
En approchant de la cité, on passe devant
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une petite île où un seul arbre solitaire ombrage une muraille fortifiée; la barque glisse le long cl’un autre îlot; maison y distingue à peine quelques traces de végétation. Un 'petit fort insulaire se dessine de loin en loin sur les vagues , à mesure que les ombres s’agrandissent; enfin, on entre dans un faubourg, une rue d’eau : des bâtimens ruinés s’élèvent de chaque côté, bizarres, grotesques, mais évidemment habités par l’humble indigence, et non par l’opulence déchue. Comme il n’y a point de chemin , il n’y a point de passagers, et l’on ne voit pas un seul visage pointer à travers les fenêtres ou s’allonger sur les balcons. Aucun son ne trouble le silence de mort qui règne de toutes parts , excepté le bruit des rames des gondoliers. La première impression est celle de l’apparition d’une ville qui aurait survécu au déluge universel , dont les habitans auraient péri, et dont les habitations commenceraient à reparaître sur la profondeur des eaux.
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