CHAPITRE XXVI
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Premières impressions. — Rialto. — Rues. — Boutiques. — Place et église Saint-Marc. — Cafés. — Casins. — Fêtes. — La Sensa. — Dédale de Canova. — Restauration des chevaux.
— Piazzetta. — Palais ducal. — Couvent arménien. — Palais. — Ca Barharigo. — Tombe du 'Titien. — Églises. — Saint- Sébastien. - — Tombe de Paul Veronese. — San-Giovanni e Paolo. — Santa-Maria délia Carità. — Collection, Assomption du Titien. — Arsenal. — Société. — État actuel des affaires publiques.
— Conclusion.
Toutes les idées qu’011 se fait par avance sur Venise , soit comme ville, soit comme société, appartiennent uniquement à l’imagination. On est disposé à la considérer comme le siège de quelque pouvoir fantastique qui assemble ses conseils au milieu des festins et des orgies, où le temps se consume en divertissemens sans fin, où l’amour est la seule religion , le plaisir, la seule loi ; où les nuits sont toutes éclairées par les doux rayons de la lune et les
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jours briilans du pur éclat du soleil; où la vie se passe dans un carnaval perpétuel sous le déguisement fantasque du domino.
Il fut un temps où l’aspect extérieur de Venise présentait à l’œil de l’étranger un tableau qui approchait de ces images brillantes , quand le joyeux regatta de la journée, et les assemblées dissipées de la nuit, cachaient le noir système politique par lequel une faction aristocratique, sous le nom de république, foulait les libertés et corrompait les moeurs du peuple. Mais si le voyageur quittait autrefois les lagunes et les divertissemens de la place Saint-Marc, avec les mêmes illusions qu’il y avait apportées, ce moment est passé: des images de ruine et de désolation se rencontrant dans tous les détails moraux et physiques , dissipent toutes les visions de l’imagination, et jettent dans lame une tristesse qui la fait symphatiser avec le malheur de cette ancienne A superbe reine de la mer. Cependant, si l’intérêt avec lequel Venise était visitée a changé de nature , il est plutôt accru que diminué; et sous un point de vue pittoresque , elle n’a peut-être jamais été plus belle et plus frappante qu’en cet instant.
Quand on passe le long de ses grands canaux, les palais patriciens qui s’élèvent du
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sein des eaux dans leur ruine majestueuse, offrent des images si touchantes de splendeur passée et de déclin actuel, que leur beauté matérielle est augmentée par une expression morale ; et quand on jette les yeux sur ces fabriques si singulières et si imposantes par leur architecture particulière, on croit lire une histoire , une histoire sans parallèle dans les annales de l’humanité.
Venise dans toutes ses relations est unique: son origine, sa prospérité, sa chute, n’ont rien d’égal dans l’univers. Comme ville, son aspect réel fait encore l’effet d un fantôme , d’une illusion , et l’on doute de la réalité d’un spectacle qui approche de l’impossibilité : une cité de marbre, magnifique, puissante, qui repose sur la surface onduleuse de l’Océan, dont les vagues s’impriment sur le pavé de ses immenses fabriques. (i)
Venise est celle de toutes les villes d Italie qui a été le plus souvent et le plus exactement décrite et peinte. L’impression que son originalité doit faire sur l’esprit le plus obtus , les traits de son architecture, la mode qui, pen-
(i) Ce fait curieux est particulièrement évident dans l’église de Saint-Marc, ou le pavé en mosaïque est devenu inégal par la pression de l’eau pendant la marée.
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dant des siècles, y conduisait des visiteurs étrangers de tous pays, et particulièrement des Anglais, qui ont écrit des volumes sur ses détails (1) ; tout a contribué à épuiser le sujet sous les rapports historiques ou pittoresques. Deux hommes d’un talent distingué se sont occupés avec un grand succès de son existence matérielle et politique, même jusqu’au temps actuel ; et le magnifique ouvrage national sur Venise et ses édifices , par le comte Cicognara, qui s’achevait pendant que nous étions en Italie, et Y Histoire de Venise , par M. Daru, actuellement dans les mains de tous les lecteurs libéraux (2), ne permettent point de
(1) La peinture la plus animée et la plus fidèle de la topographie de Venise donnée par les voyageurs modernes, est celle qu’on trouve dans les Essais sur l’Italie de feu M. Scott. Il ne laisse rien à dire sur l’aspect général de la ville , excepté ce qui ne peut que servir de relief à ses admirables descriptions. La mort de ce gentilhomme est une perte , et fait époque dans la littérature actuelle.
(2) Voyez aussi un ouvrage récent par un Historien national , le signor Sebastiano Crotta : Memorie storico civili sopra le successive forme del governo de Veneziani. Venise, 1818. Quand Amelot de La Houssaie, secrétaire de l’ambassade française à Venise , publia son Histoire de la république , les Vénitiens se plaignirent au gouvernement français, et le malheureux historien fut mis à la Bastille.
parler sur l’un ou l’autre sujet sans tomber dans l imitation, ou sans être taxé de présomption. Les essais légers et rapides copiés littéralement dans ces pages, d’après le journal dans lequel ils ont été tracés en courant, sont peut-être plus que suflisans, et le lecteur et l’auteur pourront se féliciter mutuellement si, à la lin d’un volume aussi étendu que celui-ci, la routine habituelle de tout voir est abrégée, et que parmi tant d’églises, tant de palais si souvent et si bien décrits, on se contente d’en citer deux ou trois. Même ce petit nombre ne sera pas toujours choisi d’après le mérite supérieur , mais d’après les impressions que le hasard leur a fait faire sur une imagination trop souvent influencée par les circonstances accidentelles, et qui variait avec l’état du soleil et de l’atmosphère , ou quand le cicerone de la tournée du matin se trouvait, soit Giovanni , le valet de place, soit une personne plus propre que toute autre à jeter de l’intérêt sur l’architecture et les arts de Venise (i), à l’illus-
(i) Nous avons eu l’occasion de renouveler connaissance à Venise avec le comte et la comtesse Cicognara; et nous avons profité des renseignemens du premier sur les objets les plus dignes d’être vus , renseignemens bien utiles quand le temps est exactement mesuré , et que la curiosité est presque épuisée.
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tration et à rencouragement desquels elle a si grandement contribué.
Nous arrivâmes à Venise par l’un des moins fréquentés et des moins intéressans de ses quatre cents canaux ; et à une heure de la journée où la chaleur du soleil et le dîner avaient laissé l’extérieur de cette cité étonnante et à demi déserte, dans un morne silence.
Quelques gondoles des nobles (et l’on dit qu’il en reste fort peu maintenant) étaient amarrées à des perches placées devant leurs palais pour garantir la façade , et surmontées d’armoiries. Les gondoles pour le service du public sont rangées dans leurs stations ordinaires, toutes drapées de noir comme pour se joindre à une procession funéraire, qui porterait un mort dans la tombe de l’Océan. Les gondoliers étaient dans leurs maisons, ou dormaient dans le fond de leurs barques. Les affaires, les plaisirs, étaient également suspendus, et la scène avait l’expression de solitude et de silence , qui rendait son effet plus complet. En quittant le sombre et étroit Rio , pour entrer dans le large et tournoyant ccinale grande , nous fumes avertis du passage par le cri perçant et plaintif des gondoliers, qui ont l’usage d’en user ainsi en tournant un angle, pour prévenir la rencontre d’une autre barque ; et nous
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vîmes se déployer la scène la plus originale , la plus superbe qui puisse être contemplée ; naviguant dans un profond silence, au milieu de palais magnifiques, mais dégradés, qui, avec leurs beaux et légers balcons, et leurs fenêtres arabesques, leurs portiques de marbre, leurs bizarres cheminées, paraissaient avoir été transportés de quelque cité de l’Orient , ancienne demeure des chefs musulmans. Une de ces noires façades était parsemée de fenêtres irrégulières ; les perches devant son portique, étaient surmontées d’une couronne et d’un écusson anglais ; il était maintenant désert et silencieux comme tout le reste. Palazzo dilord Byron (1), dit le maître gondolier en passant devant cet édifice. L’objet qu’on nous annonça ensuite, fut le Rialto , et nous débarquâmes dans un petit campo qui n’était éloigné que de quelques pas de cette arche unique et majestueuse , devant un noble et antique palaisportant des marques d’une ancienne splendeur, autrefois le palais de l’un des dix , maintenant l’hôtel de la Grande-Bretagne.
L’imagination s’est si souvent portée sur les habitudes aquatiques des Vénitiens, et les
(1) Lord Byron , pendant notre séjour à Venise , était à Rayenne.
livres ont rendu les détails des canaux et des gondoles si familiers, que la curiosité se dirige plutôt sur les rues de Venise que sur ses lagunes; et avant de nous livrer tout-à-fait à la vie délicieuse de la gondole (et peu de modes d’existence sont plus agréables), nous résolûmes d’aller tant que le terrain artificiel de Venise pourrait nous porter. Le soir de notre arrivée nous ne nous sentîmes aucun besoin de faire la siesta après dîner, et nous commençâmes notre tournée pédestre par le Rialto, vers lequel mes yeux s’étaient déjà portés si souvent. La forme de ce pont et son architecture sont des sujets d’admiration générale ; mais l'effet pittoresque ne répond pas à l’idée qu’on s’en fait d’après les livres et les gravures. Il est encombré de deux rangs de pauvres boutiques, et les parties les moins soignées de ces édifices mesquins, étant tournées du côté de l’eau, donnent un air misérable à l’ensemble.
La largeur du pont est divisée en trois chemins pour les passagers, l’un au milieu, et les autres le long des boutiques , sur un parapet. A l’une des extrémités, à main gauche , réside à présent un signore Antonio, un marchand de Venise , qui, s’il ne possède pas les argosies de 'ses ancêtres dramatiques, apporte à l’imagination des richesses qui valent toutes les leurs.
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Il 11e manquait pas non plus de figures qui pouvaient passer couramment pour des Shylocks , et la gentille Jessica se retrouve dans toutes les faces féminines bâlées qui passent dans les rues, et jettent , en passant , un regard de leur œil noir sous le zendaletto élégant. Jusque-là notre valet de place , qui avait déjà arreté une gondole pour la semaine, ne fit aucune objection; mais quand nous lui ordonnâmes de continuer à nous conduire , son indolence vénitienne et sa routine de cicerone montrèrent à quel point un tel ordre le choquait, par des exclamations à demi proférées sur notre goût singulier , qui nous faisait préférer une promenade fatigante entre les murailles étroites et brûlantes des rues, à la fraîcheur des canaux et au repos voluptueux de la gondole.
Les rues de Venise, quelquefois sur pilotis, d’autres fois fondées sur les rochers ou les îlots, et réunies à chaque pas par de petits ponts quand elles sont traversées par des canaux , ressemblent, par leurs dimensions, au passage parisien ou à Xcilley de Londres ; elles sont peut-être un peu plus étroites et beaucoup plus propres que l’un et l’autre. L’homme étant le seul animal qui les parcourt, aucune voiture ne sillonnant le pavé, leur netteté et leur
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silence sont extrêmement caractéristiques, et le dernier n’est interrompu que par un petit nombre de cris qui ne sont jamais durs dans le dialecte vénitien, ou par le murmure des conversations dans les boutiques et les cafés, où les gens parlent toujours comme s’ils balbutiaient des niaiseries avec des petits enfans. Chaque nom est prononcé dans un diminutif de familiarité ou de tendresse (r). Les boutiques ont l’air de chambres de poupées, et sont consacrées aux friandises ou aux bijoux et ornemens de verre. La perle vénitienne , appelée conteria ou marglierite , est maintenant tout ce qui reste de cette manufacture de glaces et de verreries autrefois si renommée, qui, la première, a rendu l’Europe indépendante des sables de Tyr, en établissant à Venise, en dépit de la nature, les fabriques qui fournissaientle monde d’un desarticles deluxe les plus splendides. Les magasins vénitiens n’offrent plus ces girandoles éclatantes de diamans i mités, et ces fleuri plus brillantes et plus fragiles que celles du printemps ; ni ces miroirs qui ont les premiers remplacé les lames de métal par le lustre du cristal ; cependant les jolies baga-
(i) Comme Ne ne pour Elena, Tonino pouY Anlonio , Calle pour Callinetta.
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telles en verre qui sont encore travaillées à Venise (i), pour le goût puéril des Orientaux, égayent les rues, et, quand on les voit le soir, leur donnent l’air de la capitale d’un prince Titi , dans le temps amusant des fées.
Le soleil n’était pas encore couché , ses derniers rayons rougissaient encore les dômes et les clochers, et se brisaient en points des plus riches couleurs sur les façades et le pavé, quand , en sortant du demi-jour de ces étroits passages, nous nous trouvâmes dans la place la plus frappante et la plus magnifique d’Italie, la place Saint-Marc. Après avoir passé le grand portail du milieu , l'église de Saint-Marc paraît directement en face, et l’on voit un édifice tel qu on n’en a jamais vu, une mosquée, un temple, une cathédrale; elle pourrait être dédiée à Mahomet, à Isis, au Christ! C’est une sorte d’abstraction de l'architecture religieuse, vénérable, mystérieuse, magnifique; ses ordres, grec, arabesque, ou gothique, mêlés d’une manière si barbare , produisent cependant un si bel effet, que toute idée d'harmonie et de proportion est mise en défaut. Les porches,
(i) Les Vénitiens étaient si jaloux de ce travail, que les lois veillaient avec soin à le conserver à l’état , et qu’un ouvrier qui aurait trahi le secret de cette manufacture aurait encouru une peine très-sévère.
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les dômes, les minarets, les dessins moresques , les arceaux gothiques , les colonnes grecques, étaient colorés par des incrustations d’or et d’outremer, ornés de mosaïques, de pierres précieuses de toutes les couleurs et de toutes les régions. Les arcades arrondies qui s’élèvent sur la principale entrée, sont couvertes d’ornemens sculptés, aussi minutieux, aussi grotesques que les statues de saints et les autres figures qui décorent les pinacles au-dessus d’elles. On voit sur les premières de ces arcades les quatre chevaux de Lysippe , dépouille de chaque conquérant , qui ont orné successivement les arcs de triomphe de Rome, de Constantinople , le portail de Saint-Marc , et la place des Tuileries! jusqu’alors toujours considérés comme un trophée , et maintenant replacés comme un item ajouté à un marché.
Au-dessus de la seconde arcade (qui est remplie par une grande fenêtre de glace dépolie), saint Marc, patron de la cité, paraît sur un fond bleu et or, non dans son caractère de douceur apostolique, mais fier et terrible comme dans la vision mystique d’Ézéchiel , et sous la forme d’un lion rampant, la crinière flottante, et les ailes déployées , tenant un peu de l’enseigne d’une ménagerie, un peu du dragon de Wantley à la foire de Saint-Barthélemi. L’inté-
rieur de cet ancien temple est enrichi des dépouilles des nations conquises, des trésors de l’Orient; mais sa sombre magnificence est à peine visible, même le jour. Les mosaïques d’onyxetd’émeraudes, lepavéd’albâtreetde turquoise (i) se distinguaient à peine à l’heure où nous les avons visités, excepté dans les places où la faible clarté d’une lampe votive se concentrait sur une chasse, ou lorsque des flambeaux brillaient autour des autels devant lesquels le service ambrosien est duement célébré , quoique les chats sacrés d’Isis aient pu autrefois être nourris par leurs prêtres sur ces marbres égyptiens. En dedans comme en dehors, Saint-Marc offre un mélange hétérogène des images de toutes les croyances, et rien ne rappelle purement la foi chrétienne et l’Église catholique, que le petit espace de porphyre sous le portique où l’empereur Barberousse se prosterna pour baiser les pieds du pontife , qui représentait ainsi l’humilité de celui qui ne foula jamais le porphyre, et qui ne marcha point sur la tête des empereurs. (2)
(1) Nous avons remarqué uu morceau de turquoise dans le pavé mosaïque de la nef. Le cicerone nous dit que plusieurs pièces de cette matière précieuse étaient disséminées dans l’église.
(2) Le pape Alexandre m, en 1177. Le pape mit sou
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De l’autre côté de la place est une rangée de bâtimens qui s'élèvent au-dessus des portiques ou arcades qui sont le rendez -vous des affaires et des plaisirs. Les cafés qu'ils garantissent du soleil sont nombreux et bien fournis , soit pour la récréation , soit pour le repos, et ils conviendraient également au Palais- Boval ou à la ville de Bagdad. Ils étaient, d après ce qu’on nous a dit pendant notre séjour , tristes et abandonnés aussi-bien que la place, en comparaison de ce qu’ils avaient été même dans des temps que se rappellent encore des milliers de personnes existantes (rj. Cependant quand ils étaient tous éclairés , et que leurs tentes étaient aussi garnies de laiiipes et de monde, la scène nous parut très-brillante et très-nouvelle. Ces cafés, ainsi que tout ce
pied sur le cou de l’empereur, qui, plein de honte et d’indignation , tâcha de diminuer son humiliation en disant : Non iibi sed Pelrç>. — Et mihi et Pelro , répliqua le pontife hautain. Celte scène est le sujet d’un beau tableau dans le palais ducal.
(i) Les lampes des boutiques et des cafés (qui sont bien éclairés) sont à présent la seule illumination de la place Saint-Marc, qui, pendant l’occupation française, offrait un brillant spectacle, étant illuminée tous les soirs aux frais du gouvernement; mais les grands éleignoirs de l’Europe ont passé par là.
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qu’on voit à Venise, sont plus orientaux qu’italiens, et ils sont toujours très-agréables pour les étrangers , à cause de la douceur et de la politesse naturelle des natifs; car les Vénitiens sont moins sujets que les autres Italiens à la maladie nommée il cluro di schiena ( la roideur de col ). Les traits les plus frappans de la place Saint-Marc sont les Levantins qui y abondent; et même à présent que leurs rangs sont très - éclaircis, ils ne laissent pas à cette place un caractère plus européen que le faubourg de Péra ne doit l’avoir, malgré ses hôtes diplomatiques des cabinets du nord et de l’ouest.
Là, nous vîmes des Turcs étendus sous des tentes qui ressemblaient à leurs kiosques ; des Barbaresques qui nous rappelaient l’amant de Portia , portant la livrée obscure du soleil brunissant ; des Grecs et des Arméniens qui rêvaient peut-être à leur émancipation en humant le moka de leurs maîtres barbares; et des Esclavons dont le costume et la figure fixaient l’oeil de la curiosité au-delà du terme prescrit parla civilité. Quelques-uns causaient à voix basse près d’une table couverte de papiers , d’autres étaient plongés dans l’ivresse de l’opium ou dans les spéculations mercantiles , d’autres encore discutaient dans des dia-
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iectes variés ; mais le plus grand nombre prenait des glaces ou du sorbet en silence, puis s’en allait en agitant une longue pipe , au lieu d un cimeterre qui aurait été mieux assorti à des formes si nobles, à des mouvemens si majestueux. Ces enfans de l’Orient, quel que soit leur rang dans la vie , ont toujours l’apparence de l’aristocratie de la nature ; mais de tels visiteurs sont maintenant assez rares à Venise; et si 1 on voit de temps à autre un gallion ou une argosie à l’ancre dans son port , elles ne font que rappeler faiblement les flottes de bâtimens marchands qui y venaient en foule échanger les épices de l’Arabie , ou lesdiamans et 1 or de 1 Asie et de l’Afrique, pour les étoffes, les soies, les armes et les miroirs des manufactures vénitiennes, quand des perles étaient données pour des grains de verre, et les riches produits (h*, mines pour ceux de l’industrie et du génie humain.
Les appartemens élégans et nombreux qui surmontent les boutiques et les cafés des portiques dans les bâtimens nommés Procuraties , étaient autrefois consacrés à la noblesse : c’était là que le plus grave sénateur, et le cavalier servant le plus gai , avaient leur casino, le rendez-vous de leurs amis intimes, le véritable empire de la clama ciel cuore. Là , le plaisir ne iv. 25
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connaissait aucune restriction , et la licence des esclaves ( car tels étaient les Vénitiens dans les derniers siècles) , la licence d’être vicieux était facilement' accordée par un gouvernement dont le pouvoir était fondé sur la corruption du peuple.
Le centre de la place Saint-Marc, ce noble espace entouré d’objets si imposans et si brillans, a toujours été le théâtre des fêtes publiques , de ces simples et primitives époques de réjouissances nationales, le feste veneziane , fondées pour célébrer quelque événement lié à la gloire ou à la prospérité de la république. Parmi ces fêtes, la plus splendide et la plus ancienne était la fiera tîell jdscensione ou la Sensa, instituée en 1 180 quand la liberté et la prospérité de Venise étaient à leur plus haut degré, et que son commerce et ses manufactures amenaient toutes les nations à ses marchés. Cette foire ou fête, qui servait en même temps au trafic , à l’orgueil national et au plaisir , commençait à l’Ascension , et durait huit jours (i). Des boutiques temporaires, de l’architecture la plus fantastique, étaient élevées autour de la place ; les étoffes de soie , de
(i) Voyez Origine delle feste veneziane , par Gius— tina Renier, Michèle.
laine, les velours de Venise, les chaînes d’or, les glaces, les bijoux, les armes à feu, les instrumens de musique, étaient mêlés avec tout ce que les arts produisaient de meilleur d’âge en âge ; enfin l’exposition de la Sensa offrit des ouvrages tels que ceux d’un Titien ou d’un Tintoret, et les beautés vénitiennes contemplaient , à demi voilées par leur zendale , la réflexion de leurs charmes dans les productions des artistes qu’elles avaient inspirés.
Mais le Titien et le Tintoret avaient passé depuis long-temps, et les ouvrages semblables aux leurs n’enrichissaient plus depuis bien des années la fête de la Sensa, quand on vit paraître récemment au milieu des objets d’art, un groupe de marbre qui rappelait le ciseau de Praxitèle : il représentait Icare et Dédale. La foule se portait autour de cette belle production, et l’on demandait à grands cris le nom du sculpteur. C’était un jeune Vénitien qui travaillait encore, inconnu à la renommée , dans l’atelier de son maître Storetti (i) : son nom était Antonio Canova.
(i) Ce vénérable sculpteur vivait encore pendant que nous étions à Venise. Nous avons été voir l’atelier où il apprit à Canova à manier le ciseau destiné à faire renaître le plus sublime des arts.
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On célébrait. cette ancienne fête nationale, en 1796, quand ses honneurs et ceux du Bucen taure tombèrent sous le poids destructeur deschangemens révolutionnaires. La couronne ducale, le livre d’or , le masque , les divertissemens, tout disparut. On doit regretter que la faiblesse et la tyrannie qui accompagnaient alors ces restes d’un meilleur temps 11’aient pas disparu avec eux : mais l’Autriche règne, et Venise rampe! La première fête publique de quelque importance, célébrée après une longue période, et qui sera probablement la dernière jusqu’à des temps assez éloignés, a été ordonnée par le gouvernement impérial pour honorer le retour des fameux chevaux. Rien ne fut oublié pour donner de l’éclat à un événement qui démontrait les bienfaits produits par la restauration et la chute de l’usurpateur. On érigea un magnifique amphithéâtre sur la place, dans le lieu où la machine de la Sensa , superbe construction de l’architecte Macaruzzi, s’était élevée. Cet emplacement était destiné à la noblesse, aux descendans des Contarini, des Morosini , des Rezzonico , des Quirini , aux ombres des Pregadi, des Avogadori, et du conseil de dix. On avait laissé un espace pour le peuple, qui remplissait ordinairement la place dans les fêtes populaires. Près de l’horloge de Saint-
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Marc, on construisit une superbe loggia qui surpassait celle où le doge contemplait les combats de chiens et de taureaux dans les réjouissances républicaines. La couronne impériale, qui la surmontait, marquait qu’elle était réservée à l’empereur d’Autriche et à sa famille, qui voulurent être présens à la réinstallation de ces trophées de la conquête de Constantinople, et recevoir l’hommage de la gratitude vénitienne. Les canons des ports et des arsenaux annoncèrent l’arrivée de l’empereur. Les chevaux deLysippe étaient prêts à être replacés dans la station qu’ils avaient occupée pendant six cents ans, et rien ne manquait pouj1 compléter l’imposante splendeur de la fête.... que des' spectateurs ! ! Quelques curieux étaient parsemés de loin à loin sur XArena ; mais l’amphithéâtre resta vide. La musique joua j les cloches sonnèrent, le signal fut donné. Les chevaux furent montés dans leurs niches, et pas un seul vivat ne vint réjouir les oreilles impériales; l’empereur et sa famille jouirent à eux seuls de tout le spectacle sans être troublés par la participation plébéienne, (i)
(r) Quand nous allâmes à l’Opéra, le public, supposant que l’ex-impératrice de France était avec son père , commença à applaudir à l’entrée de l’empereur; mais
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La place Saint -Marc tourne à angle droit du côté de la mer, et forme ainsi une seconde place aussi belle que la première, et qui porte le nom de Piazzetta , étant comparativement plus petite. Elle est bordée d’un côté par l’excellente façade gothique ou moresque du palais ducal , et de l’autre par une rangée de nobles édifices, ouvrages de Sansovino. La Piazzetta donne sur la mer , et se termine par deux superbes colonnes de granit, trophées de la république apportés de Grèce en 1174. Elles sont surmontées du lion de saint Marc et de la statue de saint Théodore; et quand on oublie les terribles exécutions qui ont eu lieu au milieu d’elles , on ne les voit point sans éprouver un profond intérêt; elles achèvent noblement la vue de la plus riche scène d’architecture qu’il soit possible d’imaginer.
C’est en vain que les critiques rigoureux trouvent des fautes innombrables dans le palais
on cessa subitement quand on vit qu’elle n’était pas arrivée; et sitôt qu’elle parut, les applaudissemens furent vifs et prolongés. A Padoue , ils ont été ensemble visiter l’Université : en sortant ils se séparèrent , l’un pour aller à Santo-Anlonio, l’autre à l’École de chimie. La foule qui les avait accompagnés jusque là suivit les pas de Marie- Louise , et l’empereur resta seul avec le petit nombre de ceux qui n’osèrent pas le quitter.
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ducal. Pour le peintre, et le poète dont l’imagination aime à parcourir les périodes romantiques du moyen âge, à s’égarer dans les champs de la Palestine et de Roncevaux, à errer au milieu des fêtes des Dandoli et des Falieri , c’est l’édifice par excellence. L’arène du Colisée n’inspire pas une vénération plus religieuse à l’artiste classique, que la Corte del palazzo Ducale , à ceux dont les associations sont fondées sur les temps de vigueur, de courage , de passions romanesques qui ont inspiré les chants du Tasse et de l’Arioste, et produit les marchands guerriers de Venise.
On entre dans l’immense fabrique du palais ducal (dont l’église de Saint-Marc était primitivement la chapelle) par huit portes; ce palais couvre une partie de la piazza, de la piazzetta et du grand canal. La porte principale, érigée dans le quinzième siecle, ouvre sur la cour qui paraît une scène détachée de l’Allambra. Le riche#mél ange des architectures arabesques et gothiques, les portiquesçlaustraux élevés les uns sur les autres qui pourraient également servir de retraite à des moines musulmans ou chrétiens, offrant en même temps la magnificence et l’ornemen1 d’une résidenceroyale, tout paraît imposant et splendide. Quand on monte V escalier gigantesque , les terribles gueules de
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lion où les fatales dénonciations sécrétés étaient jetées, se présentent d’abord à la vue. Ce corridor extérieur conduit aux salles d’état.
Les murs de la Sala di cjuatro porte sont couverts des ouvrages des Tintoret, Vicenlino et Titien; mais ils représentent principalement de froides allégories qui font allusion à la gloire de la république, aux succès de ses armes et de son commerce, sous les hiéroglyphes de blondes et grasses déesses et de nymphes à la chevelure dorée, les véritables Vénus vénitiennes, les Jùnon du Titien et de Paul Veronèse, qui n’étudiaient point le beau idéal . Plusieurs pièces succèdent, spacieuses, riches en tableaux , et anciennement consacrées aux affaires d’état, aux séances des divers conseils.
La salle des Pregadi (où s’assemblait autrefois le sénat, composé de deux cent trente membres qui décidaient de la guerre et de la paix) est une pièce superbe, principalement décorée par les peintures de Palma. Le plafond est du Titien : noble distinction !
La salle la plus frappante par son ancienne destination , est la Sala del consiglio di Dieci , ce divan de mort! qui sous prétexte de veiller à la sûreté publique, et de juger les criminels d’état, ne laissait aucune sécurité, ni pour la
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vie, ni pour les propriétés, et commettait les plus grandes atrocités contre l’une et les autres. Le conseil de dix était une bande de Nérons; et comme lui, ils ont été victimes d’un pouvoir enivrant, de la sombre défiance, d’une position illégale, hors des limites de la sympathie humaine. O11 ne peut entrer dans cette salle sans frémir! On y voit encore le tribunal où siégeaient les juges, et la porte par où la victime (jugée dans un profond secret) disparaissait pour n’étre plus vue ni entendue ! Les ciceroni la désignent sous le nojn de porte fatale. Combien de cœurs se sont brisés dans cet affreux repaire du pouvoir! Un bien petit nombre le quittaient pour être rendus à la liberté, ou livrés à l’exécution publique; mais la plupart étaient réservés pour les horreurs prolongées des brùlans Piornbi au-dessus, ou des P o z zi noirs et humides au-dessous! Il est impossible de s’arrêter en ce lieu; mais passant à la hâte sans intérêt et sans curiosité (meme à travers la salle magnifique du grand conseil, fantastiquement décorée des portraits des doges et des peintures des prouesses vénitiennes), l’œil et l’esprit échappent avec joie à ces monumens qui rappellent les véritables causes de la dégradation de Venise, le pouvoir illimité, et l’ambition insatiable! Il est doux
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en sortant cîe cette puissante fabrique , cVun côté palais et de Vautre prison , de se lancer sur l’Adriatique, d’où l’on voit diminuer par degrés cette masse noire et imposante , son pont des soupirs , son immense escalier; et perdant peu à peu les émotions qui attristaient et troublaient le cœur, de se laisser aller à l’influence de sensations plus aimables, et enfonçant dans les coussins d’édredon d’une gondole qui glisse sur les eaux tranquilles avec un mouvement balancé, découvrir à demi la lumière du jour, à travers des draperies de soie. On éprouve alors fine suspension momentanée des pensées et des soucis, et le seul sentiment de l’existence devient un plaisir.
C’est dans un moment semblable, qu’en passant le long de la riva dei Schiavoni, nous nous laissâmes conduire, d’après les suggestions de notre gondolier, à l’ile Saint-Lazare, où sont situés l’église et le couvent des moines arméniens de l’ordre Mechitaristica , en nous éloignant des bords où V enise règne sur ses cent îles.
Un des aspects les plus remarquables de cette singulière ville se déploie graduellement à la vue; les tours, les tourelles, les dômes, les clochers, se dessinent sur l’eau; et des jardins artificiels qui fleurissent dans le château
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de Lamotte (i), et qui paraissent comme des îles flottantes de verdure, donnent quelques traits de paysages terrestres aux faubourgs aquatiques de cette capitale de la mer.
A mesure que la barque avançait, les palais arabes du C anale grande prenaient un aspect aérien. On passait une île, puis un îlot; l’église de Saint-George, bâtie sur les dessins de Palladio , élevait son dôme au-dessus des arbres et des buissons baignés par l’écume de la mer, et plantés parles moines dans leur retraite insulaire. Les dômes de l’église du Rédempteur, chef-d’œuvre de Palladio, succèdent, quand on a doublé la pointe de Yisola délia Zueca ; un fort ou un lazaret semblait sortir des eaux par intervalles, et flotter sur leur surface, plütôt que reposer sur les rochers qui leur servent de base. C’était, je pense, en côtoyant une isoletta occupée par un de ces lazaretto , qu'un incident qui aurait pu prendre beaucoup d’intérêt sous la plume qui a tracé l’histoire de Lefèvre, nous a frappés. En nous approchant de l’île pour y chercher un peu d'ombrage (car la chaleur était excessive), nous parvînmes tout près d’une des ailes sombres et tristes du lazaretto , et si près que nous entendîmes distinctement
(i) Élevé et planté par les Français.
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une petite voix argentine répéter plusieurs fois : Venite per me ? Venite per me , cari amici (i)? Conduits par le son, nous aperçûmes un visage pâle qui se collait contre les barreaux de fer d’une fenêtre sans châssis, dans une partie élevée du bâtiment. Une main qui paraissait au soleil d’une blancheur de neige , était parvenue à passer en dehors de la grille, et accompagnait de son mouvement impatient la question souvent et vivement réitérée de Venite per me ? Quand notre barque s’éloigna, le son qui arrivait encore jusqu’à nous avait perdu sa sérénité , les accens paraissaient étouffés par le désappointement^ et le vent qui nous les apportait né s’évanouissait pas sur les eaux avec un murmure plus douloureux que les derniers sons que nous recueillîmes des Venite per me.
P o vérifia , dit le gondolier d’un ton de compassion, Poverina, si nous passions vingt fois dans la journée, elle nous demanderait vingt fois, si nous venons pour elle. Nous demandâmes ce que c’était que la Poverina. Il nous dit qu'il ne le savait point; que c’était une jeune maniaque; qu’il avait entendu dire qu’elle était folle d’amour : on l’avait confinée
(i) « Venez-vous me chercher, mes chers amis? »
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depuis plusieurs mois dans cette chambre de Taile du lazaretto , destinée aux insensés ; mais l'hiver ou l’été, le bruit des rames l’attirait toujours aux barreaux de sa cellule, et provoquait la demande quelle Répétait dans des tons si variés et si touchans, d’espérance et de découragement. Nous arrivâmes à l’isola San-Lazzaro, qui paraissait comme un parterre sur la mer, et nous descendîmes sur un porche du couvent, plus occupés de la jeune aliénée, que des moines de l’Adriatique.
Nous passâmes de la gondole dans les cloîtres, aidés de deux frères lais, qui nous laissèrent dans une chambre propre et jolie , pour aller chercher le moine chargé de faire les honneurs. Ils revinrent au bout de quelques minutes, et. nous présentèrent au bibliothécaire don Pasquale Aucher, qui nous reçut avec l’aisance et la politesse d’un homme du monde, mais avec une tête et une barbe telles qu’on en rencontre rarement dans le monde. L’une, qui n’était point défigurée par un capuchon gras, était singulièrement belle, et l’autre était moins grotesque , plus gracieuse que celles des moines ne le sont ordinairement; une expression spirituelle et tout-à-fait grecque animait un visage d’une couleur olivâtre et transparente, et la barbe d’un noir brillant
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comme les cheveux, aurait pu convenir au grand- prêtre du temple de Salomon.
Frà Pasquale nous conduisit immédiatement à la bibliothèque, qui passe pour riche en manuscrits arméniens ; et pendant que nous causions auprès d’une fenêtre dont la vue ne s’étendait que sur la mer, nous nous sommes crus un instant sur une frégate missionnaire* frétée par la société biblique, de salut et de lois pour les régions lointaines plongées dans les ténèbres.
Cette bibliothèque, au milieu des vagues , renferme un objet encore plus curieux qu’ellemême : c’est une presse à imprimer; et pendant que nous étions là , on tira plusieurs feuilles qui devaient bientôt circuler dans les parties les plus reculées de l’A.sie. Je ne pus m’empêcher de dire à Frà Pasquale, que si une presse pouvait être considérée comme libre dans le monde, ce devait être la presse océanique de Saint-Lazare. Il répondit en souriant, « qu’elle était libre, en effet ». Je lui demandai s’il voudrait imprimer pour moi un livre qui exigeait une presse libre. « Oh ! dit-il, trèsvolontiers ; je suis sûr que je pourrais imprimer avec impunité tous les ouvrages que vous pourriez écrire. — Quoi! dis-je, même quand je parlerais mal de l’empereur d’Au-
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triche? » Le sourire de Frà Aucher s’évanouit à ce mot. « Certainement non, dit-il.» En i8i5, S. M. I. et R. avait honoré leur couvent de sa présence, et voyant le terrain exigu qu'il occupait, il avait donné aux moines une petite île qu’ils allaient planter et cultiver. « Bien , lui dis-je; mais pourrais-je dire quelque chose du jîape? » C’était encore pis; les papes avaient pris leur congrégation, quoique hérétique, sous leur protection spéciale, depuis l’établissement de ce monastère insulaire, par son grand fondateur Mechitar di Pietro , jusqu’à nos jours. Ne voulant pas perdre mon marché, je me rabattis sur le grand-seigneur, ce terrible Turc qui exerçait dans ce moment même les plus atroces barbaries sur les Grecs de Constantinople, parce qu’une famille grecque, employée dans les charges de l’état, était soupçonnée de péculat. Il secoua la tête, et répliqua : « Le grand-seigneur est un puissant voisin. » En un mot, il était évident que la presse de l’île Saint-Lazare était aussi libre que toutes celles de l’Europe, où Von peut tout imprimer librement sous V inspection de deux ou trois censeui's.
Le principal objet de cette imprimerie est la conservation de la langue arménienne, en faisant circuler les livres écrits dans cet
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ancien dialecte , qui sont colportés dans le Levant par les caravanes d’Alep, de Smyrne et de Constantinople. Pendant l’année 1818 , outre un grand nombre de grammaires et de dictionnaires, ils ont imprimé la chronique d ' Eus'ebe de Césarèe , en trois langues, l’arménien, le latin et le grec (le texte grec était perdu depuis long-temps); ils étaient occupés alors à l’impression de quelques-ûns de leurs manuscrits arméniens. En même temps que l’Asie profite des produits de la presse de ce couvent, les moines en tirent un revenu assez considérable.
Quand. nous traversâmes les cloîtres et les corridors du monastère , on disait vêpres dans l’église. Plusieurs jeunes Arméniens, élèves de 1’établissement, passèrent près de nous avec leur missel à la main ; 1 abbé parut ensuite; nous lui fûmes présentés ; il s’arrêta poliment pour nous adresser quelques mots ; mais il ne perdit rien de sa dignité habituelle et de sa gravité en exerçant sa civilité; et il avait plutôt l’air d’un calife en retraite, que d’un moine de l’humble congrégation Mechitaristica. C’est en effet un Arménien de très-haute naissance* et il avait été nommé archevêque à Rome en 1804.
Quand on nous eut montré tout ce qui me-
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ritait d’ètre vu dans le couvent et la bibliothèque (qui contient quelques tableaux), nous nous promenâmes long-temps avec notre aimable bibliothécaire dans le petit vignoble qui entoure les cloîtres, et qui baigne dans la mer; et sa conversation aimable et spirituelle, sa politesse cordiale, jointes à l’ordre, à la propreté, au bien-être que nous voyions régner dans cette retraite, nous laissèrent les impressions les plus favorables que nous ayons jamais reçues des institutions monastiques. Là, on ne voyait aucunes traces de cette bigoterie, de cette paresse, de cette malpropreté (hôtes ordinaires des monastères), et il est évident que mille et un contes ne sont pas nécessaires pour bannir l’ennui d’une société d’hommes qui, rassemblés des villes de l’Arabie et de l’Arménie dans le sein de l’Adriatique, s’occupent de 1 éducation de leurs jeunes compatriotes , de leur imprimerie , de leurs vignes , et de leur bibliothèque vraiment nationale.
Le fondateur du couvent de Saint-Lazare, Mechitar, a fait de 1 éducationdes jeunes Arméniens la règle fondamentale de l’ordre. On n’y admet que des élèves de ce pays, et on les prend dans le premier âge. Les études comprennent la grammaire , l’histoire , la géographie , les ma- IV iG
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thématiques, la rhétorique, la poésie, la philosophie et la théologie. Leur table est amplement servie; on lit la Bible pendant le dîner. On les fait travailler dans le petit jardin, et prendre tous les exercices que ce terrain limité peut admettre, et il leur est permis une fois l’année, pendant leurs longues vacances, de visiter Venise et la terre -ferme. Quand toutes les institutions monastiques ont été abolies par les Français, en 1810, on laissa subsister celle-là par un décret particulier ; et les moines de San - Lazzaro ont échappé à toutes les vicissitudes qui ont dispersé pour un temps leurs confrères moins respectés et moins respectables.
Les fabbriche pubbliche de Venise sont de nobles édifices; mais leur architecture grecque est moins frappante que celle de plusieurs bâtimens privés avec leurs façades moresques, tels que les palais Pressa, Bernbo, Pisani, Donado, et autres, qui n’ont pas senti la touche glacée du goût corinthien de Palladio.
Le vieux palais di Ca Barbarigo , et plusieurs autres résidences ruinées des nobles vénitiens , contiennent quelques beaux tableaux. On dit que le Titien a long-temps habité le Barbarigo, et la galerie porte encore le
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nom de Scuola di Tiziano. Dans ces salons dévastés, nous avons vu quelques-uns de ses premiers ouvrages et ceux de Jean Bellin son maître. Les nombreux portraits des doges que cette illustre famille a donnés à Venise , sont dus au pinceau de ces deux artistes. C’est là aussi que s’efface tous les jours la fameuse Madeleine du Titien , avec ses yeux en pleurs. Le temps et le manque de soin l’ont altérée dune manière irréparable, quoiqu’un vieux rideau vert soit continuellement tiré devant elle, et que le gardien qui fait les honneurs du palais , la montre avec toutes les cérémonies convenables qu’il a apprises de son prédécesseur. On voit aussi là le premier ouvrage du même peintre (un saint Jérôme), et le dernier ( un saint Sébastien ) : celui-ci n’est pas terminé; car le Titien y travaillait quand il fut atteintde lapeste à quatre-vingt-dix ans.
De ce berceau de son genie où il réalisa son premier rêve de beauté féminine dans sa Vénus si souvent répétée, il était triste, mais naturel, d’aller visiter son tombeau dans l’église des Cordeliers. La, après avoir passé devant le monument somptueux du grand doge Foscari (sous le régne duquel la république a fait ses plus brillantes conquêtes en Italie), nous nous hâtâmes d arriv er au pied de 1 autel du crucifix f
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où, sur une pierre du pavé sans aucun trophée funéraire, on lit cette inscription .
Qui giace il gran Tiziano.Q) Cependant, quand cet immortel artiste fut consigné dans cette humble sépulture (2) , il était si considéré de ses concitoyens , que, malgré la fureur de la peste qui régnait alors , on trouva le temps de lui faire une pompe funebre telle qu’on ne l’accordait qu’aux premiers des
nobles.
Tiziano Vecelli, le chef, sinon le fondateur de leco!e vénitienne , le peintre lauréat des rois, mais qui dédaigna la protection royale de
(1) « Ci gît le grand Titien. »
(2) Dans un moment ou, pour quelque motif particulier, on imposa aux Vénitiens une taxe extraordinaire, le Titien et son ami Sansovino en furent exemptés, pour marquer le respect qu’on avait pour leur génie. Charles- Quint disait qu’il avait reçu l’immortalité trois fois des mains du Titien ; car il avait trois fois fait son portrait. Il disait à ses courtisans , qui affectaient de traiter cet artiste comme un plébéien : Je puis créer des centaines de ducs, de barons et de comtes tels que vous ; mais hélas! il n’est pas en ma puissance de créer un seul Titien! « Rien au monde, dit un des biographes de ce génie éminent et indépendant , ne put l’engager a quitter sa chère Venise , ou il vivait magnifiquement et dans une entière liberté. »
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tous les souverains de l’Europe , l’ami de Sansovino, de Michel-Ange, de Bembo, du Tasse, de l’Arioste, de Speroni, et de Cellini(r), dont les cardinaux recherchaient la société, à qui les empereurs accordaient leur confiance, unissait l’indépendance du génie au travail constant de la médiocrité. Comme artiste, sa vie et ses ouvrages sont des modèles; peu de ses confrères l’ont surpassé dans les uns, et bien moins l’ont imité dans l’autre. Après avoir fait les portraits de tous les princes, il refusa les offres par lesquelles ils voulaient l’attirer dans leurs cours, et il mourut maître de lui-même dans sa propre maison (2), en dépit des sollicitations successives de Charles-Quint, François Ier, Henri vin , Philippe 11, Paul iv, et Léon x.
Les églises de Venise sont nombreuses et même encore magnifiques. Celle de Saint-Sé-
(r) Cellini, aussi enthousiaste des hommes d’un vrai génie qu’il était impitoyable pour les prétentions , se vante de la réception cordiale que lui fit à Venise quel maraviglioso Tiziano. Le Titien, quoiqu’il ne soit pas né à Venise , se fixa de si bonne heure dans cette ville, comme élève de Jean Bellin , qu’elle devint sa patrie adoptive , et les Vénitiens le réclament avec orgueil.
(2) Cette maison est située près de l’église des Miracoli j mais personne ne peut la désigner bien exactement.
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bastien serait toujours visitée avec intérêt, quand elle ne contiendrait aucun autre objet pour attirer les pas de l’étranger , que le tombeau de Paul Yéronèse, qui a décoré de ses ouvrages brillans le plafond et les murs de ce temple. Là, il peignit dans sa première jeunesse; là, ses obsèques furent célébrées, en a 588, quelques années après la mort du Titien.
L’église de Saint-Jean et Paul, qui appartient aux Dominicains, est une vénérable structure gothique; c’est le grand mausolée de soixante et dix doges, dont lesmonumens lourds et magnifiques sont épars dans ses cloîtres sombres et son sanctuaire. Sur la place, devant cette église, est la statue équestre, en bronze, d’un chef condottiere, un Barthélemi deBergame, général de l’armée de la république. On dit que c’est la seule statue équestre qui existe à Venise.
Dans cette église on voit le fameux tableau de saint Pierre martyr, du Titien, dans lequel leDominiquin a pris l’idée de son beau tableau sur le même sujet , maintenant dans la galerie de Bologne. La pensée originale appartient au Titien, mais le Dominiquin l’emporte par l’effet dramatique ; son moine qui fuit en abandonnant saint Pierre à son sort au milieu des montagnes boisées de Corne, est une des plus belles
choses que la peinture ait jamais produites. Nous nous arrêtâmes long-temps dans ce superbe et ancien édifice ; mais nous y serions restés plus long-temps encore si nous eussions lu alors le Doge de V enise. ( 1 )
La plus ancienne église de Venise est celle de Santa-Maria délia Carità, dont la première construction date du douzième siècle. Elle devait son ancienne célébrité à sa festa et aux indulgences que lui accorda le pape Alexandre, qui y trouva un refuge contre la persécution de Barberousse. La fête de Sainte-Marie de la Charité , honorée de la présence du doge et de sa suite, a continué d’être célébrée avec splendeur jusqu’à l’année fatale à tant d’autres fêtes antiques, 1796.
L’église et le couvent furent supprimés par les Français, mais le souvenir de la confrérie des beaux-arts , qui y était attachée, la sauva d’une ruine et d’un oubli complets, et l’emplacement d’une des plus anciennes académies de peinture de l’Europe , fut choisi pour le rétablissement d’une société qui était tombée dans une décadence totale , et pour rassembler les ouvrages de l’art ancien et moderne. Sous la direction spéciale du comte Cicognara , l’école
(1) Voyez acte 111 , scène ire, de Marino Faliero.
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du Titien fut encore ouverte, et Venise doit à l’intelligence, à l’activité, au génie de cet homme accompli et de son secrétaire Antonio Diedo, non-seulement le renouvellement des arts, mais plusieurs trésors précieux de l’école vénitienne, qui ont été recouvrés par leurs soins.
L’assomption de la Vierge, le chef-d’œuvre du Titien, était depuis long-temps abandonné et couvert de poussière et de saleté dans l’église où il avait été originairement placé; le comteCicognarale découvrit, etlefitporter dans la galerie' de l’académie, où, par un procédé curieux, mais qui demande une grande patience (i) , il fut rendu à sa primitive beauté, à toute cette fraîcheur de coloris qui a rendu le Titien si cé-
(i) Ce procédé est extrêmement simple dans ses moyens, mais fastidieux dans sa pratique. Il consiste à laver la surface avec une solution alkaline. Pour cet effet, on se sert de petits flocons de coton , et la friction est aussi légère que possible. Quoique la crainte d’altérer la peinture ait empêché de la nettoyer au point d’enlever toute la fumée et tout l’encens qui la couvraient,, plusieurs balles de coton ont été employées dans l’opévalion. Les teintes de cet ouvrage remarquable, encore partiellement ternies, sont cependan t encore les plus vives que nous ayons vues en Italie ; et le coloris est poussé , dans ce tableau , au plus haut degré où l’art est peut-être susceptible d’arriver.
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lèbre, et qu'on dit plus évidente dans ce grand tableau que dans aucun autre de ses ouvrages.
La grande église de la Charité est convertie en salles pour les écoles de gravure, de peinture et de dessin. Le couvent est occupé par les appartemens des professeurs, du secrétaire, et des autres employés de l’établissement, et par la bibliothèque, les salles d’exposition , etc.; et l’ancien édifice de la confrérie est consacré à l’exposition des ouvrages des élèves, et à la distribution des prix annuels. A l’exception du rétablissement de son ancien nom , l’institution est entièrement due à la munificence du gouvernement français.
Galilée a dit « qu’un esprit méditatif trouverait de grandes occasions d’exercer ses facultés dans la multitude d’ouvrages de tous genres auxquels on travaillait continuellement dans le fameux arsenal de Venise. » Même à présent au milieu de sa solitude silencieuse et désolée, les fragmens massifs qu’on voit épars dans ce vaste séjour attestent sa grandeur passée, quand on le regardait comme le puissant boulevard de l’Italie , et même de l’Europe, contre les infidèles. Isolé et entouré de hautes murailles, cet arsenal paraît comme une ville de tours et de forteresses. Le lion qui gardait le Pirée d’Athènes est encore à ses portes: en entrant dans ses murs.
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l’immensité des détails, l’industrie intelligente avec laquelle l’homme s’est appliqué a inventer et exécuter des moyens de se détruire, étonnent et effrayent. Mais ce lieu où seize mille ouvriers travaillaient, où trente-six mille matelots étaient quelquefois rassemblés , ces vastes chambres où des centaines de femmes travaillaient aux voiles des vaisseaux, contribuant ainsi aux conquêtes vénitiennes , la fonderie de canons (ces véritables et légitimes souverains du monde), les forges vastes et nombreuses, dignes de la caverne de Vulcain , et les magasins de bombes, de boulets, de toutes sortes d’instrumens destructeurs , tout est maintenant solitaire et abandonné. Rien ne rappelle le grand arsenal de la république , le puissant armement naval lancé de ces spacieux bassins ; on n’y voit qu’un Bucentaure dégradé, qui ne portera plus le doge souverain à son épouse Adriatique , une galère non achevée sur le chantier, et l’ancien dépôt d armes ; cependant il n’existe aucun objet à Venise plus caractéristique, plus digne d’être vu que cet arsenal d’où sortaient ces forteresses flottantes , alors sans rivales, qui faisaient la terreur des Arabes et des Sarrazins , et l’envie des Génois moins puissans ! De là le commerce envoyait ses Vaisseaux chargés aux rives de i a Suède , de
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l’Espagne , et même de la Perse ; et des barques plus petites remontaient le Pô, l’Adige et le Mincio. Même sous les Français, cinq mille, ouvriers étaient constamment employés dans l’arsenal de Venise ; et maintenant sept à huit cents suffisent amplement pour les travaux : dispersés dans cette immensité, ils y laissent l’apparence d’un désert.
L’état de la société, des mœurs, des manières vénitiennes, depuis la décadence de la république, par l’abaissement de son commerce et le despotisme croissant de son gouvernement , n’a été que trop fréquemment et trop fidèlement décrit dans les ouvrages des voyageurs et des historiens, depuis le railleur Amelot jusqu’à l’impartial Daru, et la somme de ses corruptions a été philosophiquement démontrée par le dernier dans une observation qui en dit plus que des volumes (i). Une société où les femmes n’ont aucune influence est en effet dégradée au dernier point, et même désorganisée ; car cette influence est un droit
(i) En parlant des femmes , M. Daru observe que »• la corruption des mœurs les avait privées de tout leur empire ; on vient de parcourir toute l’histoire de Venise , et on ne les a pas vues une seule fois exercer la moindre influence.» ( Hist . de la Rép. de Venise , vol. 5.)
divin dérivé de leur noble vocation d’épouses et de mères; et ce n’est que sous l’empire des plus fausses combinaisons , quand les lois immuables de la nature sont négligées, qu’elles peuvent perdre une immunité inhérente à la fin de leur existence. Cependant, s’il existe une contrée où la beauté, les attraits, la tendresse du cœur, se voient plus souvent réunis, cette contrée est Venise ! Le doux regard, l’œil caressant, la gaîté et l’affabilité féminines qui charment l’étranger dans toutes les Vénitiennes qui s’offrent à sa vue, donnent l’idée d’une race créée pour les affections aimables , pour recevoir et inspirer les sentimens les plus vifs et les plus tendres. Mais les couvens, les casino, la tyrannie politique, la superstition, sont les ennemis des vertus annoncées par ces physionomies enchanteresses; et les charmes qui, mêlés à de plus hautes qualités, auraient fixé le siège de l'empire féminin dans les lagunes de l’Adriatique, ont survécu long-temps à la pureté; mais pour faire de celles qui les possèdent des esclaves ou des sultanes destinées à être asservies ou à dominer par les moyens les plus dégradans. La société privée de Venise, telle qu’elle était autrefois, est tout-à-fait rompue, et les seules maisons ouvertes dans cette ville si gaie et si brillante, sont, je pense,
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celles des comtesses Benzoni, Michèle et Albrizzi. 11 semble que Venise, dans le naufrage de sa splendeur sociale , ait conservé quelques exemples propres à effacer les idées désavantageuses qu’on a pu se former sur elle, en offrant dans les représentans actuels de ses anciens cercles, un échantillon des talens, de l’amabilité, de la beauté, qui devaient etre l’héritage des femmes et des filles des libres citoyens de la république.
Les convcrsazioni de minuit de madame Belzoni ( car elles commencent à peine après l’opéra), ne donnent point du tout l’idée des assemblées dissipées du casino vénitien. Nous les trouvâmes composées d'hommes très-spirituels, et de femmes très-jolies; mais la séparation des sexes, dont chacun formait un cercle distinct , offrait une étiquette au prix de laquelle la liberté des manières anglaises passerait pour de la licence. De temps à autre un gentilhomme se détachait de son groupe et venait causer sur le dos du fauteuil d’une dame ; mais ce procédé avait plutôt l’air d une innovation que d’une habitude, et la décence même aurait pu se plaindre de X ultra-Jorma* litè de la société d’une des beautés les plus célèbres d’Italie. Les charmes de la comtesse Marina Benzoni ont été chantés par tous ceux
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qui ont joué sur une guitare l’air délicieux de la Biondina ; mais l’enchantement de sa manière vénitienne, sa douceur, sa naïveté, sont moins susceptibles d’être décrits. Rappelant par des anecdotes piquantes et contées avec esprit, le souvenir des cercles brillans et agréables sur lesquels elle présidait, et retournant souvent au triste état actuel de son malheureux pays, dont elle fait les honneurs jusqu’à la fin aux visiteurs étrangers; offrant encore les traits et le coloris des portraits du Titien et du Georgion , elle ressemble à la prêtresse d’un temple dévasté , qui reste fixée auprès d’un autel dont les feux sont éteints et les fêtes éclipsées pour toujours.
Dans l’un des plus jolis casino des canaux de Venise, attrayant pour le passager anglais quand il contemple de sa gondole les buissons et les fleurs qui décorent les balcons de la comtesse Giustina Michèle, on trouve une société qui rappelle bien plus les soirées de Paris, que les conversazioni italiennes. Le traducteur de Shakespeare, l’auteur des Feste Feneziane doit naturellement rassembler autour d’elle tout le talent (i), le goût et l’instruction qui
(i) Le poète Pindemonti , traducteur d’Homère ; Mus-
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restent encore dans la patrie de Bembo, de Zeno, de Goldoni, de Chiari et de Gozzi. Mais au milieu de la réunion intéressante qui se forme chez madame Michèle, rien ne peut attirer l’attention auprès d’elle. Le génie et !e patriotisme, ainsi que l’âme, n’ont point de sexe; et les manières et la conversation de cette dame prouvent combien ils peuvent se mêler heureusement à la douceur engageante d’une femme, (i )
loxethi , un Grec savant et plein de mérite (que nous eûmes le bonheur de retrouver à Paris à notre retour) ; Casti , le docte fils du poète célèbre ; Pietro Poli , auteur de plusieurs ouvrages légers , et quelques autres littérateurs vénitiens, étaient absens ; mais on voyait chez la comtesse Michèle, Vitlore Benzoni, auteur de Nella , poème rempli de patriotisme et de souvenirs delle glorie passale délia republica , autant que l’état actuel de la presse le lui a permis; Alviso Quirini, son parent, homme très-distingué; le comte Rangoni , auteur des Orazioni Masoniclie , et le comte Cicognara.
(1) Dans son élégant petit ouvrage sur les fêtes vénitiennes , madame Michèle tâche de cacher la dégradation de Venise, en rappelant sa gloire, sa liberté passée, et toutes les vertus qui les avaient primitivement accompagnées. Nous avons eu à regretter l’absence de madame Albrizzi (la Saggia lsabe.lla de Pindemonti); car on nous avait beaucoup parlé de l’aisance et de l’agrément de sa conversation : notre entrevue à Padoue était bien faite pour justifier tous nos regrets.