‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 15 sur 34 · IV · texte numérisé non relu

IV

g8 ROUTE DE ROME

s'étend à leur pied, couvrant de ses édifices dilapidés , les sites autrefois occupés par les somptueuses villas de Pompée et de Domitien. A gauche , les hauteurs de Castel- Gandolfo , seuls lieux où l'on retrouve la beauté et la salubrité de ce paradis des anciens, se soulèvent au-dessus de la plaine infectée. La puissance et lEglise se sont emparées de cette situation, et la villa du pape (vaste palais) et un rassemblement d'édifices religieux, couronnent les sommets des montagnes et commandent le lac : sur ses belles rives les franciscains ont un couvent précisément sur le sol où l'antique village d'Alba- Longa était placé, avant sa destruction parles Romains, sous Tullius Hostilius.

Les paysans d'Albano avec leur singulier costume animent un peu cette ville, où l'on a déjà rouvert cinq couvens : notre hôte nous dit qu'ils n'étaient remplis que par des étrangers. Toutes les horreurs du moderne Latium se déploient vers la droite, les marais , le pont et la prison d'Ostia , les galériens , la mal-aria ; et l'on y voyait de plus, il y a peu d'années, les asiles pour les meurtriers sous la protection du cardinal Albano.

Après Albano on monte la triste montagne de laRiccia, couronnée par sa tour ruinée, mo-

A NAPLES. CtC)

miment plus triste encore des grandes causes qui ont produit ces terribles effets. La Riccia (Aricia) est noire, dégradée et horrible, comme ses habilans dont les traits sont féroces et les visages hâves : les seuls étlifi4ces qui offrent un aspect moins sombre, sont le palais desCliigi et la vaste église élevée en face; cependant l'un et l'autre sont dilapidés. D'anciens noms ont consacré les sites qui se présentent en quittant la ville; Lavinium, Ardea, Laurentum! mais la villa de Pline et le voyage d'Horace sont rappelés en vain. D'autres objets s'emparent des sens et obscurcissent les visions de l'imagination : le présent est plus puissant que le passé : la route à travers une campagne désolée, les huttes de paille humide et de ronces, qui paraissent de distance en distance avec des armes empilées devant elles, et les farouches visages des soldats qui se montrent à travers leurs ouvertures, et accroissent les craintes qu'ils sont destinés à calmer; toutes ces images bannissent de l'esprit les idées des antiques légions romaines , en y reportant les images des bandits modernes, et substituent aux souvenirs glorieux des tem^s héroïques le sentiment pénible des dangers et de la dégradation actuelle.

La ville de Velletri convient bien à celte

lOO ROUTE DE HOME

région de désolation et de pillage ; et les voyageurs se rassemblent devant la porte de sa misérable auberge pour continuer plus sûrement la route, en se protégeant mutuellement dans le périlleux passage qu'ils ont à traverser en allant de Rome à Naples. En arrivant aux marais Pontins, la voie Appiennesuit les bords d'un canal profond, dont les eaux pestilentielles ajoutent au poison de l'atmosphère. Ce canal , creusé par les anciens, et rouvert dans les temps modernes, est la source principale des desséchemens partiels des pays environnans. L'aspect des huttes des patroles devient toujours plus misérable , et la condition de leurs habitans paraît de plus en plus triste. Plusieurs de ces soldats de Saint-Pierre étaient sans souliers , et ne se firent point scrupule de nous demander un paolo. Ceux à qui nous avons parlé à la maison de poste , nous firent un récit terrible de leurs souffrances, attestées par leurs visages jaunes et gonflés. Ils disaient qu'on les envoyait là pour y mourir de la mort la plus affreuse, d'un poison lent-, qu'ils étaient obligés de rester deux ans dans la même station (temps plus que su^ffisant pour devenir les victimes de la mal-aria ) ; que leur paie pouvait à peine leur procurer du pain sec , et qu'ils étaient k une grande distance de l'eau

A NAPirS. 10 f

fraîche, exposes également aux chaleurs de Tété et à rhumidité de l'hiver, (i)

^(i) Les marais Pontins , même en employant le système de dessèchement le plus perfectionné, n'auraient, jamais pu être toul-à-fait assainis. Pline établit , il est vrai, sur l'autorité d'un ancien auteur, que vingt-trois villes avaient occupé aiitrefois leur site; mais conmie il fait aussi mention d'une grande île près de cette côte , il n'est pas improbable que la rétrocession de la mer qui a rejoint cette île au continent , en accroissant les difficultés de faire écouler les eaux de la contrée, ait augmenté la quantité de marais et porté le mauvais air plus près des montagnes. D'après la présente condition géographique du pays, il est évident qu'un système de canaux artificiels , combinés avec beaucoup de soins , et exécutés avec beaucoup de dépenses, pouvait seul le rendre tolérablement sain; et les tribus grossières éparses sur ces côtes avant l'époque de la grandeur romaine , n'étaient guère capables de semblables efforts. Ce qu'il est plus important d'examiner, ce sont les moyens qu'on pourrait employer pour obvier aux inconvéniens actuels. Quand la voie Appienne a été tracée on a creusé un canal, et l'on en a fait un autre sous Auguste , qui existe le long d'un des côtés de la route. La contrée a dû être grandement améliorée par ces ouvrages et d'autres semblables , puisque c'était alors la coutume d'aller par ce canal en bateau à Baies, etc. et de s'y embarquer le soir comme le moment le plus favorable pour voyager; tandis qu'à présent dormir pendant l'été sur ces eaux, serait une cause de mort certaine pour un étranger. A la deslruc-

Les soldats sont très-peu utiles quand les brigands descendent des montagnes en grande

tion du Bas-Empire , les ouvrages des marais Pontins tombèrent en ruine; et quoiqu'on ait tâché de les rétablir en difFérens temps , le dessèchement n'a jamais été suivi d'une manière efficace. De là est venue l'opinion des difficultés insurmontables qui s'y opposent. Il est probable que quelques-uns de ces cantons se trouvent plus bas que le niveau de la mer, ce qui s'opposera toujours aux effijifs de l'art ; mais la plus grande partie de ce terl'itoire pourrait sans aucun doute être assainie , au moins suffisamment pour la rendre à la culture , ce qui diminuerait matériellement le danger du mauvais air et engagerait à rebâtir des villes dans les districts élevés. Un des grands obstacles qui s'opposent à ces améliorations , c'est le profit qu'on tire de la vente des anguilles dont ces marais abondent, profits qui engagent les grands propriétaires à résister à tous projets d'assèchement. Pie VI a donné une grande partie des marais à la famille Braschi , au lieu de profiter de celte possession pour établir un système de dessèchement , et des petites propriétés indépendantes qui auriiient été tenues à condition de cultiver la terre et de contribuer au dessèchement des marais. Deux états de la société pourraient offrir les moyens d'achever ces grandes opérations : la liberté civile et la domination d'un despole sage et actif. Les papes ont eu entre les mains assez de pouvoir et de richesses pour effectuer les plus grandes entreprises ; mais ces richesses ont été employées à satisfaire les vices ou l'égoïsmc, et la puissance a été dirigée plutôt à l'extension de la do-

A NAPLES, lOJ

force; et Ton suppose qu'ils sont le plus souvent de connivence dans leurs opérations, (i) Les seules habitations humaines que je me rappelle d'avoir vues le long du chemin étroit et interminable qui traverse les marais jusqu'à Terracina (dernière ville pontificale) étaient les ruines dans lesquelles les chevaux

mination à l'extérieur, qu'à la consolidation par des perfectionnemens bien entendus dans l'inlérieur. D'ailleurs, le règne de chaque pape est trop court, et sou pouvoir et les intrigues des princes et des cardinaux s'opposent trop à son autorité pour qu'un pontife , patriote, s'il s'en trouvait un , eût les moyens d'accomplir une opération telle que celle d'assainir les marais Pontins ; et il existe certaines fausses applications des deniers publics qui ôteront toujours les possibilités de l'entreprendre.

(i) Deux gentilshommes anglais avaient été volés entre Terracina et Velletri , deux jours avant notre passage sur celte route. Les soldats nous rendaient un compte très-confus et très-vague de cette affaire, quoiqu'elle se fût passée à une portée de fusil de leur poste. La crainte seule sans la corruption est un motif suffisant pour faire rester les troupes à une distance respectueuse des brigands; mais si l'on considère l'exiguité de leur paye , et le désespoir oii doit les jeter leur position , il est impossible de douter qu'ils ne consentent à recevoir de l'argent pour faciliter le pillage des bandits. On les accuse en effet de voler quelquefois joour leur propre compte.

de poste sont tenus, dont chacune porte un nom digne d'un pèlerinage, et qui toutes offrent un aspect propre à faire Tépisode d'un roman du genre terrible. Cisterna , qu'on croit le Très Tabernœ de saint Paul ; Torre dei Treponti , le Forum Appii d'Horace, sont maintenant des masses de ruines plus tristes encore que les marais qu'elles bordent, que les montagnes stériles qui les dominent, et fétides comme les eaux stagnantes qui s'étendent devant elles. Quand les voitures passent devant ces maisons , quelques faces blêmes paraissent à travers des fenêtres sans châssis , et quelques chevaux sauvages étaient enfermés dans les ruines d'un couvent, fondé par Pie vi. Cette entreprise paraît mal calculée. Les gardiens de ces animaux sont des hommes plus sauvages qu'eux , et qui ont l'air d'avoir été bandits dans leur bon temps. Dans ces stations les postillons eux-mêmes ont quelque chose de féroce et d'indiscipliné dans le regard; leur existence se borne à parcourir une distance de quelques milles dans ce désert; ils sont hors des limites de la civilisation humaine, et ils semblent reconnaître qu'ils n'y appartiennent pas.

L'approche de Terracina, dernière ville des états du pape ( l'Anxur ôc l'antiquité), es!

A NAPLES. lo5

aussi magnifique de paysage qu'intéressante par les souvenirs historiques et classiques. A droite on voit la mer; les montagnes de Terracina semblent sortir de la baie; la vieille cité élève ses noires habitations sur le sommet d'un rocher isolé, très-écarpé et très-rude; cependant, les orangers et les citronniers croissent dans toutes ses crevasses, et montrent leurs fruits dorés à travers les figuiers indiens et les palmiers. La façade d'un beau palais qui n'fest pas terminé borne une des pentes les plus basses; à gauche de la ville, sur des collines plus hautes , est le couvent de Saint-Franrois, dont les jardins de myrtes et de palmiers s'étendent sur un des côtés de la route. Les ruines sombres du palais de Théodoric se montrent au-dessus de tout; leurs arcades brisées laissent paraître les rayons pourprés du soleil couchant, et la vue est bornée par un rocher blanc et perpendiculaire, qui se sépare de la masse, et paraît la tour de sentinelle de la contrée. De ce point , les roches blanches d'Anxur (i) se joignent presque à la mer , et forment un défilé étroit qui conduit jusqu'à la frontière napolitaine , et que lo moindre effort de courage pourrait défendre

(i) Saxis late candcntihus Anxiir. Ror\t

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contre une armée. Toute cette ligne est gardée ou censée gardée par des sentinelles qui sont à poptée de la voix les unes des autres, et qui doivent protéger les voyageurs contre les handitti , les véritables seigneurs de cette terre, que les sbires romains ni les carbonari napolitains ne seraient pas capables d'épouvanter. De Terracina à Fondi, de Fondi à Itri, en un mot, des ixiarais Pontins aux rochers de Scylla, on est sur la terre classique du brigandage; terre qui a vu naître le plus distingué des voleurs de grands chemins des temps modernes (]). Là, les jeunes mains de ce fameux chef de brigands Giusëppe Mastrillo , ont appris à se seiyir d'un fusil.

Nella Lella città di Terracina ,

Nacque Mastrillo pieno di sottile ingegno ,

Ricco di bene et pieno di dollrina :

Fil slnpore a Roma e pregiudizio al regno. (2)

Mais Mastrillo, ainsi que d'autres héros (comme nous l'apprend le poëme dont il est

([) Plusieurs inscriptions ont été trouvées sur la Via Appia , entre Rome et Brundisi , les unes à Mercure protecteur , les autres à Jupiter sauveur; ainsi il est probable que ce pays a toujours été infesté de voleurs.

(2) « Dans la belle cité deTerracine naquit le spirituel Mastrillo, riche de biens et plein de savoirj il devint la terreur de Rome et le fléau de Naples. »

A JN'APLliS. 107

rÉnée) , a été la victime d'un crudel clestino e s/brtunalo fato , et pour le léger crime d'avoir coupé une tète (et la tête d'un rival), il fut obligé de se cacher, ou, comme le dit son Virgile ,

Fatto quest' omicidio s' è partito ,

E in campagna di Roma s' è retirato, (i)

N'ayant aucun espoir de pardon , il devint le famoso banditto Peppo Mastrillo ; et quoique sa tète décore maintenant les portes de Terracina, sa mémoire est révérée, et ses faits sont chantés, depuis la porte San Giovanni à Rome, jusqu'au Borgo Santé-Antonio de Naples; car en Italie les légendes des saints et celles des voleurs obtiennent également la permission des censeurs, et sont également livrées à l'étude du peuple. La bonne fortune de Peppo Mastrillo ■ avant que son crudel destino l'eût conduit à l'échafaud, lui a procuré beaucoup de successeurs, et la route entre Naples et Rome est infestée, depuis un siècle, des plus atroces bandi ts qui campaientdans les montagnes, sans crainte des gouvernemens paternels de ces pays, qui ne les punissaient point, et qui sem-

(1) « Après cet homicide , il partit et se retira dans la Campagne de Roinc. »

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blaient se contenter de partager avec eux les dépouilles des peuples.

Des chefs successifs prirent le commandement de ces bandes ; et à Tépoque de la révolution française, l'un d'eux, dont la renommée surpassait même celle de Peppo Mastrillo , entra dans la carrière du pillage. Toute l'Italie tremblait au seul nom de Fia Diavolo^ le brigand d'Itri. Un fait singulier, c'est que les bandits de ce défilé périlleux ont été, ainsi que les Inzzaroni de Naples, les gondoliers de Venise et la populace de Florence, les plus fermes opposans aux changemens effectués par les Français en Italie, et que les souverains sur leur trône n'avaient pas un éloignement plus invétéré pour les innovations révolutionnaires que le voleur italien dans sa caverne (i). En 1806, Fra Diavolo s'était rendu redoutable même à ceux auxquels les gardes pontificales et les troupes napolitaines n'osaient pas résister. Les meurtriers étaient presque aussi nombreux que les voyageurs sur

(1) Les riches de toutes les classes étaient accusés de jacobinisme par les bandits , et leurs propriétés et leur vie leur étaient enlevées sous ce prétexte de la plus audacieuse manière; car les voleurs ne bornaient plus leuis déprédations aux grands chemins, mais ils pillaient des jriaisons de campagne et saccageaient des villages.

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le grand chemin de Rome à Naples. Les hommes les phis braves de l'armée française périrent assassinés, et Ton croit que le vaillant colonel Brugnières et plusieurs de ses officiers sont tombés sous les coups de FraDiavolo luimême. Les français, quand ils furent maîtres de Rome et de Naples, commencèrent immédiatement une réforme dans cette ancienne branche de la législation du siège et du royaume ( il regno). Le jeune général Lamarque marcha contre les brigands, prit plusieurs villages où ils maintenaient des forces considérables : tous ayant fait les plus horribles sermens d'exterminer les jacobins. Dans la seule ville de Marathea on trouva vingt- deux chefs qui s'y étaient enfermés avec une bande de mille hommes, et ils furent tous pris et les principaux exécutés. Tous les défilés furent battus et écl aircis, la police française distribuée dans tout ie pays, des corps-de-garde étabhs dans les postes les plus dangereux; et en i8io, on voyageait aussi sûrement de Rome à Naples, et de Naples partout ailleurs , que dans toutes les autres parties de l'Italie (i). Les lois ( ma-

(1) Une chose étrange, c'est que rien ne pourrait persuader aux Napolitains que les brigands des Abruzzes et *îe la Calabre n'étaient pas à la solde de l'Angleterre.

I JO R01;TE de ROME

cilines inconnues dans le Midi) étaient devenues si formidables , que ceux qui n'avaient pas craint la roue, tremblaient à l'idée du chef de police Spinelli ; son nom seul faisait tomber le poignard de l'assassin , et se non fosse Spiiielli (si ce n'était la crainte de Spinelli), est une expression qu'on a entendue échapper aux lèvres d'un meurtrier, en rengainant son stylet, convaincu que la mort qu'il méditait de donner (i) serait expiée par la sienne. « La révolution finie (dit le baron Bonstctten dans son admirable Z«^/«/;2), les assassinats recommencèrent, et les lois les plus barbares reprirent leur ancienne vigueur )). Le renversement de la domination française en Italie a été dans le fait la restauration des brigands ; les lois furent relâchées ou annulées; la justice détournée en faveur des privilèges, la police salutaire remplacée par les anciens shirri (pires que les bandits avec lesquels ils sont généralement d'intelligence), et cette partie

(i) Pendant diK-huit mois de gouvernement révolutionnaire il n'y eut après les premiers châtimens pas un seul assassinat à Rouie , et celte colt>re si terrible des Romains devint incino dans le vin et dans la licence révolutionnaire , si douce et si prudente , que les bras armés du couteau restaient suspendus au souvenir de Spinelli, maître de police. Latium , p. 66.

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t^ela péninsule se trouva encore ravagée par des h.auît'S armées, dont les chefs font leur trafic meurtrier jusqu'aux portes de Home et de Naples. Si quelque traîneur est saisi et emprisonné , ce n'est que poiœ encourager les autres; car la meilleure chambre de la prison lui est assignée; des mains inconnues hii font passer de l'argent; et des étrangers le mettant au nombre des curiosités à voir , le visitent dans sa cellule, en allant au Colisée ou à la grotte du Chien , et le payent comme le gardien d'un palais ou d'une collection, (i)

(i) Les bandits vinrent en grande force atla<juer la maison de Lucien Bonaparte à Frascati, dans le dessein de l'enlever et de lui faire payer une rançon j mais ils prirent son secrétaire par méprise. Je n'ai pas entendu dire qu'ils aient emmené aucun voyageur anglais dans leurs montagnes , mais ils sont sans miséricorde pour les Français et les Italiens. Notre manière de voyager de Terracina à Mola di Gaeta en 1820 , était telle : les postes militaires placés à chaque mille envoyaient un détachement quand ils entendaient approcher la voiture , et le chef nous avertissait que nous devions avoir deux gardes et que nous avions le choix, soit de les prendre dans notre voiture , soit d'aller assez doucement pour qu'ils pussent nous suivre. Nous choisissions toujours le premier parti, et l'un d'eux montait sur le siège à côté do notre domestique , et l'autre se plaçait derrière la ciiaise sur un cofïre ; mais avant de partir ils étaient leurs baïonnettes qu'ils remeltaient à leurs officiers, et nous

l 12 ROUTE DV. ROME

L'auberge de Terracine est au bas de la côte; c'est un bâtiment neuf et spacieux; et l'on voit de chaque côté de la route quelques petites maisons blanches. La montée de l'ancienne ville est passablement rude pour des voyageurs fatigués; mais nous ne pouvions pas négliger un lieu où Mécène se rencontra avec Horace après le fatigant voyage de celuici à Brundusium. Si telle était l'Anxur d'Horace, si l'ancienne ville ressemblait à celle qu'on voit maintenant ( et à en juger d'après Pompei, on peut le croire ), quels misérables taudis doivent avoir été ces antiques cités! le rues obscures et roides étaient d'étroits passages , dans le centre desquels la population semble vivre en commun. Les uns soupaient, les autres travaillaient; mais la plupart musaient assis sur le pavé, qui , quoique sale, était parsemé de branches de myrte en l'honneur de quelque fête (r). Pendant que nous

nous sommes aj^erçus que leurs fusils étaient chargés de papier. Tout cela est , je crois , pure formalité , car si les Landils savent qu'une voiture vaut la peine d'être attaquée (et ils ont des intelligences qui les en informent), les gardes ne serviraient à rien. Depuis Terracine la roule est gardée par les troujjes napolitaines qui paraissent presque aussi misérables que celles du pape.

(i) M. Eustace dit : » Cette ville de Terracina paraît

\ NAPLFS. I f >

montions avec difficulté, et Suffoqués par lu mauvaise odeur , pour arriver au couvent de Saint-François ( maintenant un collège ) , une aimable créature qui paraissait prête à atteindre le commencement de la jeunesse, et en même temps le terme de sa vie , sortit d'un groupe de pauvres petits rachitiques; ses yeux de feu, ses dents blanches, et sa peau brune, profondément teintée des nuances de la malaria, formaient un contraste frappant : elle toucha mon bras avec une branche de myrte , et demanda , avec le sourire d'une jeune sibylle, à nous accompagner, en disant qu'elle était un bon cicérone j)er gli antiquità; mais

avoir pris rapidement de la consistance par l'accroissement de son commerce qui a été arrêté à l'invasion des Français, ce qui l'a rejetée dans l'insignifiance !II » A l'égard de la vérité de cette assertion , il suffira de citer celle qu'il fait ensuite. » Peu de places semblent plus propres que Terracina pour y établir des bains publics et un lieu de rassemblement. » Terracina , infectée par la malaria, et infestée par les bandits, qu'on n'approche et qu'on ne quitte en tout temps qu'avec une escorte militaire, qui ne suffit pas toujours pour la sûreté!.'! Une nécessité très-urgente peut seule induire les natifs à traverser la route en été ; il serait mortel de s'y endormir, et la difficulté de surmonter l'espèce d'assoupissement qu'on éprouve est bien décrite dans Corinne , qui tremble pour la vie d'Oswald sans songer à la sienne. IV. 8

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mal heureusement nous avions déjà notre cicérone ^ pauvre créature, boiteuse et contrefaite, marchant à grand'peine , et qui nous disait que la mal-aria ( ce sont ses propres termes ) avait déjà fait son devoir.

En arrivant au couvent qui couronne une colline fertile au-dessus de Tancienne ville, et en entrant dans une cour entourée d'un cloître, et parfumée par un oranger couvert de fleurs et de fruits, le premier objet sur lequel mes yeux se fixèrent fut une inscription qui portait : Le donne non entrano qui ( les femmes n'entrent point ici ); et je me reculais à la vue de cette prohibition, quand une troupe d'écoliers (i), dans leurs habits de clercs, passa sous les cloîtres deux à deux, saluant tous fort civilement, et le moine qui les conduisait dit, après quelques mots de conversation: Quand

(i) Nous avons lu avec chagrin dans les papiers publics , que ce séminaire a été attaqué par les bandits , et plusieurs des jeunes gens emmenés dans les montagnes. L'on nous a dit dejîuis que ceux qui n'avaient pas été rançonnés avaient été tués. Ces pauvres jeunes garçons étaient de toutes les parties des états romains et napolitains, et plusieurs n'avaient pas plus de dix ou douze ans. La situation élevée du collège les mettait à l'abri de la mal-uria , et on paraissait prendre grand soin de leur santé , de leurs mœurs et de leurs manières.

A. NAPLtS. IlS

les dames viennent de si loin pour voir notre couvent , la défense perd sa force. Nous trouvâmes l'intérieur du monastère simple et propre. On préparait dans la cuisine un souper de végétaux pour les jeunes gens. Sur chaque petit dortoir était écrit x'iViz Gesu, viva Maria.

Les antiquités de Terracine sont plutôt des sites que des ruines; et l'atmosphère renfermée nous en fit sortir avant d'avoir pu examiner quelques colonnes brisées qu'on dit être les restes du temple d'Apollon, qui était bâti sur l'emplacement de la cathédrale.

La Torre dei confini, masse en forme de château, gardant le passage de la frontière entre la mer et les montagnes, et séparant les états romains du royaume de Naples , est une des stations où la patience et la modération du voyageur sont mises à la plus rude épreuve par toutes les fraudes, les extorsions qui obstruent la marche des visiteurs étrangers en Italie. C'est la première douane napolitaine, et nous y fûmes retenus très - long- temps, parce que le chef de police ne pouvait pas venir à bout d'achever de lire le passeport d'un gentilhomme dont la voiture précédait la nôtre , et il ne voulut jamais nous permettre de passer avant lui. A notre arrivée à Fondi, nous fûmes encore arrêtés une heure à la do-

I l6 IlOUTE DE ROME

gana^ et l'on nous exlorqua encore de l'argent. Là, le délai venait encore du passeport difficile du voyageur qui nous précédait ; l'officier municipal ayant déclaré qu'il pensait que c'était un faux , parce qu'un lieu y était mentionné dont il n'avait jamais entendu parler , et qu'il ne croyait pas qui existât. Ce lieu était Utrecht. Cet officier ne parlait que napolitain ; il pouvait à peine lire l'italien, et bien moins encore le français ou Tallemand.

Pendant que nous étions ainsi retenus, nous eûmes le temps d'observer la population demisauvage et entièrement dégradée. C'est un des chefs-lieux des bandits, etnous vîmes plug d'une figure hagarde, enveloppée jusqu'aux yeux dans son long manteau , faire des signes d'intelligence aux gardes napolitains à mesure qu'ils passaient près de lui : ils retournaient probablement dans leurs stations des montagnes. C'est là que nous vîmes aussi les mendians napolitains, classe très-curieuse pour l'extrême malpropreté et la multiplicité de leurs gestes. Même les petits enfans imitent déjà toutes les grimaces et les contorsions de leurs aînés, pour obtenir la charité que personne n'a honte de llemander en ce lieu, pas même un individu qui nous parut un officier subalterne de la garde, et qui demandait un carUiio.

A NAPLJS. I 17

En laissant la saleté, la misère et la démoralisation de Fondi (i) , qu'Horace quitta aussi sans regrets, nous continuâmes notre route jusqu'à Itri, à travers des paysages dignes d'un paradis. Le chemin longe la côte dans des bois d'orangers. A côté d'un de ces beaux arbres riches de fruits et de fleurs, on voit un gibet avec les membres d'un criminel récemment exécuté , qui contaminent un air chargé de tous les parfums de l'Arabie.

Devant les huttes des patroles brillaient leurs armes rangées en faisceaux. Des mendians , ou des créatures qui paraissent telles, se levaient de terre à la vue de la voiture, et proféraient leur cri retentissant de carilà cristiani, en courant tant qu'ils avaient d'haleine à côté des roues. Quand on passe les hauteurs escarpées et romantiques de Monte Santo-Andrea, on voit les stations militaires doublées ; mais les soldats dorment étendus sous leurs abris de paille. On rencontre de loin en loin

(1) L'air de Fondi est particulièrement insahibre à cause du grand lac qui sépare la ville de la mer , et qui abonde en belles anguilles. La voie Appienne traverse la ville , et le pavé de la rue est tel que les Romains l'ont construit; on peut supposer facilement que le temps et l'usure ne l'ont pas rendu meilleur, et il est de quelques degrés pis que s'il n'y en avait point du tout.

1 l8 ROUTE DE ROME

un berger, vêtu d'une peau de mouton, gardant son troupeau dans les vallées ; et l'on découvre enfin Itri, la patrie de Fra Diavalo, le palladium du brigandage, reposant sous un ciel pur et brillant, au milieu de collines couvertes de vignes, d'oliviers et d'orangers, mêlés au riche feuillage des figuiers , à des myrtes et à des lauriers.

Itri, qu'on traverse avec peine et danger à cause de sa montée étroite et escarpée, laisse dans l'âme une impression ineffaçable. Que ceux qui se réjouissent du mauvais succès de l'entreprise des Napolitains , aillent visiter Itri ; ils verront là les effets du gouvernement dans la restauration duquel ils triomphent; ils verront les sources du bonheur humaui ei^poisonnées par le despotisme qui a rendu inutiles les dons les plus précieux de la nature. Qu'ils voient seulement une fois ce nid de crimes et de maladies, qu'ils y contemplent le bandit bien connu pour tel , se glissant vers la porte de la maison noire et démantelée où il retrouve, quand il descend de la montagne, la nichée gémissante de petits misérables affamés que sa part des dépouilles suffit à peine pour nourrir, et pour lesquels il conserve le dernier sentiment humain qui existe encore dans sr,n cœur endurci ! Qu'ils voient cette race mi-

sérable destinée à mendier ou à suivre la profession de leur père , défigurée par les haillons et la malpropreté, sortant au bruit des roues d'une voiture, et se jetant sous les pieds des chevaux pour exciter la compassion, en faisant des hurlemens qui inspirent plutôt la terreur que la pitié. Qu'ils voient cette mère indifférente sur sa dégradation, avec son regard fin que le besoin rend encore plus pénétrant, belle, malgré sa malpropreté, et d'autant plus effrayante qu'elle est plus belle, couchée à sa porte dans une complète inaction, ou peut-être nettoyant le couteau dont son mari s'est servi avec trop de succès , à côté du gibet des bois d'orangers de Fondi , ou près de l'image de la madone. C'est là que se voient en somme les résultats de la tyrannie napolitaine qui existe depuis tant de siècles, et dont les lumières et l'indépendance avaient voulu délivrer ce pays. Telle est la ville d'Itri, la terreur de l'étranger, la honte des natifs, l'asile des bandits. Le roi a passé dernièrement par cette cité dans son voyage somptueux à Rome. Son passage a dii être très-difficile, et tous ses sens étaient sans doute révoltés à chaque pas. Cependant on n'a rien fait pour cette misérable place, quoique les sujets de la bonne ville d'Itri aient lavé leurs mains teintes de

sang pour jeter des fleurs sur les pas de leur souverain. Ils ont bien senti que le mauvais gouvernement était la cause du refus qu'on avait fait à leurs demandes; mais ils ne savent pas que c'est le même mauvais gouvernement qui les a faits ce qu'ils sont : des esclaves. Itri a cependant été anciennement une des plus belles cités de la voie Appienne ; c'était le Urhs Mamurrarum (i) d'Horace, dont le pavé a été foulé par Varus et Virgile ,

Aime piu candide

La terra unqua non die. (2)

dans le voisinage de laquelle se trouvait la tnlla de Cicéron , et - dans le voisinage de laquelle existe encore son tombeau.

D'Itri à Mola di Gaeta, un paradis s' ouvreclans le désert. Les montagnes à gauche se retirent graduellement, élevant leurs somm^ets escarpés et grisâtres jusqu'aux cieux , tandis que leurs collines , couvertes d'orangers et de citronniers, et bordées par des haies de myrtes naturelles , viennent se terminer sur le rivage

(i) Dans l'itinéraire d'Italie, on appelle Ilri Mamurra. Près de cette ville on voit un ancien temple ou mausolée; les antiquaires n'ont pas encore décidé lequel des deux.

(9.) Horace, satire 5. Traduction italienne, édition Devon&hire.

de la mer, et que la voie Appienne suit leurs détours romantiques. La beauté de la scène aufifmente à mesure qu'on approche de Mola di Gaeta. Une villa (maintenant une auberge) à demi cachée par des bosquets d'orangers, marque ( du moins on le dit) le site de la maison de campagne de Cicéron (i). Près d'elle , on voit cette tour pittoresque et ruinée que son affranchi éleva pour marquer la place où le dernier des Romains fut assassiné : même le petit chemin mentionné par Plutarque, qui conduisait de la voie Appienne à la côte , où il fut rencontré dans sa litière par les centurions , comme il se hâtait d'aller s'embarquer , est indiqué par les gens du peuple ; et les excavations et les fragmens de marbre qu'on trouve sous les bosquets de la villa-auberge sont appelés bains de Cicéron ou villa inferiore^ et cela peut avoir été ainsi. A une petite distance de la baie, on aperçoit les tours, les dômes, les clochers de l'ancienne ville de Gaëte, se dessinant visiblement sur l'horizon et parais-

(i) ^on formiainiîn. Je cite les traditions locales , et je laisse les antiquaires décider du fait. Sur la porte de cette auberge classique, dont la situation est la plus belle du monde , Cicéron figure en enseigne , avec un manteau pourpre et une paire de pantalons jaune citron , entouré d'inscriptions convenables au sujet.

sant sortir de la mer : la petite langue de terre qui unit à la rive le rocher sur lequel la cité est bâtie, est imperceptible, et son apparence d'isolementajouteàlabeautédesa position. Les maisons blanches de Molacli Gaeta, à un demimille de la villa de Cicéron, bordent la côte. Une flotte de barques de pécheurs est à l'ancre sur la rive. Les paysages les plus aimables se succèdent: c'est le pays de Circé; c'est véritablement une terre enchantée : Homère y a placé l'entrevue de l'indifférent Ulysse avec la fille du roi des Lestrigons. Sur ces délicieux rivages, Horace buvait et chantait le falerne si bien célébré. La satire elle-même perdait son aiguillon au milieu des scènes riantes de Gaëte; et Martial , si avare d'éloges, les prodiguait en ces lieux. Les femmes réalisent la fable de Circé ; et leur beauté et leur costume ont été pendant long- temps cités avec admiration. La nature est toujours la même, mais le monde moral est entièrement changé. La partie la plus jeune de la population de Mola di Gaela était, au moment où nous y avons passé, étendue sous les rayons d'un soleil d'hiver , ou se vautrant dans les sables. Ils étaient pâles, malpropres et importuns ; ils se. levèrent tous pour se joindre aux clameurs des mendians, et ils retournaient ensuite vers la

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baie, soit qu'ils eussent réussi ou non dans leurs demandes. Les femmes, malgré leurs traits réguliers, leurs longues tresses mêlées de bandes de soie, et tournées autour de leurs belles tètes, malgré les vases de forme étrusque qu'elles remplissaient à la fontaine , et qu'elles portaient avec une grâce antique , inspiraient plus de pitié que d'admiration, par les haillons malpropres dont elles étaient vêtues et l'immodestie de leur physionomie. Les rudimens d'une nature supérieure se retrouvent cependant encore là.

A Garigliano , on traverse l'ancien Liris , mais non sans un délai considérable, qui donne le temps de jeter un coup-d'œil sur les ruiiies qui bordent ses rives , et sur les inscriptions des portes du passage de cette rivière. On quitte en ce lieu la voie Appienne, l'on prend la voie Domitienne , et Ton aperçoit le mont de Falerne (la Mecque des buveu^), rougi par les rayons du soleil couchant quand on arrive à Santa-Agata. Sainte-Agathe est une auberge solitaire, véritable locanda du moyen âge ; peu de ses fenêtres sont pourvues de châssis, et ses corridors ouverts tournent autour d'une cour, et contiennent un petit nombre de chambres aussi nues et aussi petites que des cellules d'ermites. C'est cependant une

Station où l'on sarrète fréquemment pour coucher; elle est située au milieu d'un paysage enchjaté, non loin des ruines de Minturne.

Capoue succède à Sainte-Agathe; mais Annibal n'aurait rien à y redouter maintenant, que la constante et dégoûtante occupation des ha- Litans, dont les efforts pour s'approprier sont extrêmement choquans, et ne sont pas toujours sans danger pour les spectateurs. La moderne Capoue n'est pas très-éloignée des ruines de l'ancienne (i). Dans la cathédrale, qui est la seule église digne d'être visitée, nous trou? vâmes les chanoines non point chantant, mais hurlant l'ofhce, La raine d'un jeune prêtre assis dans son confessionnal nous parut trèsdivertissante; une moitié de son visage, qui exprimait une curiosité frivole , était exposée à nos regards; l'autre était cachée par la grille du confessionnal, en dehors duquel une vieille femme de la campagne était agenouillée, les y^x fixés sur ceux de son confesseur, et la bouche collée à son oreille. Quelles combinaisons d'idées doivent remplir Fcsprit de ces hommes qui passent la plus grande partie de leur vie à écouter le comméraj^e trivial de ces

(i) A environ un mille, quelques restes d'un ani])hithéàlre et d'un arc de Iriomphc sont visibles.

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bonnes femmes, qui se présentent fr^uemment à leur tribunî^l , faute d'avoir rien de mieux à faire ! Que de détails sans fin ils doivent avoir recueillis sur des œufs dérobés, des poules détournées, et l'envie excitée par la prospérité non méritée de quelque voisine!

La petite ville normande d'A versa, bâtie dans le douzième siècle, par ces aventuriers qui subjugèrent Naples et Capoue, est à l'entrée de la noble avenue qui conduit à la ville du Vésuve. Les vagues de la noire fumée qui marque le site de ce trait principal de la scène, sont vues de très-loin , ternissant l'azur brillant du ciel. En approchant de Naples, tout devient lumière, vie, éclat, abondance. En descendant la hauteur qui domine cette ville, elle parut à nos regards dans toute la splendeur du soleil couchant, comme une cité orientale, le rêve d'un poète arabe. Les tours et les tourelles qui ressemblent à des minarets, les coupoles couvertes de tuiles de plusieurs couleurs, les églises qu'on pourrait prendre pour des mosquées, et les clochers brillans, sur lesquels le croissant pourrait être placé aussi bien que la croix; une immense population, sortant des portes, offrant des visages tels qu'on en peut rencontrer dans l'Arabie Heureuse, et port.fnt des

habits qui ont l'air du pillage de la garderoLe d'un sultan , tout conspirait à compléter l'illusion.

Quand on a passé la douane et le Bourg populeux de Santo-Antonio, on entre dans la rue de Tolède en haut du cours; mais ce n'est plus le cours de Kome, la procession funéraire de voitures de cette ville engourdie. Là, les voitures volent à travers des phalanges de piétons dont les groupes serrés et impénétrables bravent le danger. Les fenêtres et les balcons ombragés , des maisons hautes et bien bâties, étaient pleins de gens qui riaient et causaient , et faisaient l'effet d'une suite de pavillons préparée pour une fête. Sous les tentes, de nombreux cafés, une multitude d'hommes vêtus à l'anglaise, mais avec des visages vraiment méridionaux, causaient vivement en faisant beaucoup de gestes, lisaient les gazettes, ou parlaient bas en prenant leurs glaces. Le cours était abondonné aux dames; et dans ce moment la fermentation politique et l'énergie étaient à l'ordre du jour.

Le guide qui nous était envoyé par des amis anglais pour nous conduire à un logement arrêté d'avance (précaution faute de laquelle quelques voyageurs distingués se sont trouvés

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presque réduits à coucher clans la rue ), dirigea notre postillon vers le largo di Castello (i) , et une nouvelle scène s'offrit à nos yeux. Cette grande place, théâtre des divertissemens populaires qui a été aussi celui de plusieurs atrocités populaires, donne sur la baie; elle a la vue du Vésuve, et se termine par le môle avec son phare pittoresque. Sur l'un des côté s'élèvent les massivcj murailles flanquées de tours du Castello uuovo. Le donjon est du treizième siècle, et les tours et bastions ont été ajoutés par Frédéric d'Aragon et Gonsalve de Cordoue, dans le seizième siècle. Les fortifications descendent jusque sur les rives qu'elles étaient destinées à garder, et l'arc triomphal de Frédéric termine le tout. De l'autre côté sont des petits théâtres, des petites églises et des cabarets, avec une châsse d'un côté et une échoppe de marionnettes de l'autre. Ici, un moine prêchait, le crucifix à la main; là, un paillasse

(i) Les places qui sont nommées Pf'azzeàRoroe, s'appellent à Naples Larghi } ces termes ne doivent ni l'un ni l'aulre suggérer l'idée d'une place régulière, puisqu'on les applique à tous les espaces ouverts, quels que soient leurs diiueuMons et leurs circonstances, he Largo di Castello est un espace vaste et irrégulier , combinant les images d'une vill*» maritime avec d'autres qui rappellent les boulevards de Paris.

mangeait de la filasse enflammée. De toutes parts on voyait les boutiques fantastiques de la fruitière et de l'aquajolo, remplies de fleurs et de feuillage, soutenues par des cupidons et des anges , surmontées par une madone dans le ciel, ou par des pécheurs en purgatoire, et entourées de drapeaux de papier doré ou d'étoffe rouge. Des mendians demi-nus s'arrêtent là pour beî' fresco (boire frais), ou manger une glace qui leur est confiée avec une cuiller d'argent, par le marchand dont ils sont les habitués. Près de là se lient le libraire, amplement fourni de la Santa-Bihbia (i), et de la nuova Istoria délia vitdet morte di unofamoso banditto. Les groupes les plus grotesques et les plus caractéristiques entourent les théâtres des bateleurs ; le pavé est couvert d'écorces d'oranges, et l'air retentit de ce bruit aigre et confus qui appartient exclusivement àNaples, où les esprits du peuple sont tous en dehors, où les voix humaines sont excitées et non surmontées par l'éclat des trompettes, le son des cors, et le tintement des guitares qui appelai) Quoique d'après le titre on puisse prendre ce livre pour la Bible , ce n'est qu'une paraphrase abrégée , et quelques passages choisis , qui ne forment pas la quatrième partie de l'original. C'est là cependant tout ce qui en est confié aux gens du peuple.

ient les dévots au plaisir dans ces différens temples.

En tournant le coin du Largo di Castello et en arrivant à notre liabitalion (ancien et formidable palais près du Môle), nous laissâmes notre domestique et notre conducteur entre les mains des farouches lazzaroni, qui, s'emparant de notre voiture, ne voulurent pas souffrir que la moindre partie de nos effets fût touchée par d'autres que par eux, et se hâtèrent de les porter sur le balcon ouvert de notre grand et triste appartement. On découvrait de là, la baie , le port, les vaisseaux à l'ancre , la colline circulaire de Portici, avec ses villas et ses palais, et le mont Vésuve couronné de la lumière pourprée du soleil du soir. Mais ces riches teintes se fondirent graduellement en nuances aériennes: un léoer créouscnle suivit: ce qui paraissait fumée l'instant d'avant audessus du Vésuve, devint une flamme brillante; des feux d'un rouge obscur perçaient de temps à autre l'atmosphère noire, et un ruisseau de lave ardente coulait comme un torrent sur la pente de la montagne, et paraissait de loin venir éteindre ses vagues vivantes dans la mer. Une pâle lueur brilla sur le phare; de distance en distance la tente transparente d'un vaisseau paraissait éclairée en dedans, et les IV. y

l3o ROUTE DE ROME A NAPLES.

lumières de la ville, ou les lanternes des barques, glissant le long de la côte, dansaient sur les eaux. La lune se leva comme un soleil septentrional ! les noires ombres et la lumière rouge s'adoucirent et prirent un ton grisâtre sous l'influence de son disque argenté ; de hauts mâts, des tours, des forts se peignirent de ses rayons ; et quand elle parvint toute resplendissante « ^o« midi, rien ne contrastait avec ses rayons purs et brillans, hors les feux de ce Vésuve, comme elle , un splendide mystère de la création ! une partie de quelque loi éternelle , de quelque nécessité incompréhensible, que l'homme, cet atome, croit dans ses rêveries avoir été faite pour lui !

NAPI.ES.

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