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Le carnaval. Aux cérémonies et aux fêtes de Noël , succède le carnaval (i), cette saison des plaisirs, sur laquelle la conscience n'a aucune juridiction. L'Eglise pourvoit alors aux faiblesses de ses enfans, et donne une licence pour des erreurs destinées à confirmer son pouvoir, et à remplir ses trésors des offrandes de la contrition. Ce ne sont point les saints qui ont fait la puissance des hiérarchies ecclésiastiques, et provoqué leurs intérêts mondains, ce sont les pécheurs; et des myriades d'êtres ont erré et souffert pour que les prêtres puissent continuer à absoudre et régner.
Privés de tout frein moral ou religieux, dégagés de la crainte de l'opinion, et tentés par les séductions les plus puissantes, si tous les Italiens passent leur carnaval plutôt dans la folie que dans la licence; s'ils sont plutôt fragiles que criminels, c'est une preuve entre mille autres de la tendance inhérente vers le bien, de Theureuse organisation naturelle de ce peuple aimable et trahi. L'amour n'est
(i) Le carnaval comnieiice après les Rois; mais ses grandes fêtes publiques sont réservées pour les dix derniers jours. Autrefois elles commençaient par une exécution , un criminel étant réservé exprès. Mais cette coutume a été abolie par le cardinal Gonsalvi à son trèsgrand honneur.
pas un péché en Italie; ni la loi, ni la religion, ni les usages ne retiennent ses impulsions, ne leur imposent des bornes; et si l'amour n'est pas la seule affoire du carnaval, il en est du moins une des plus considérables; le reste consiste en amusemens frivoles, en jîlaisirs puérils.
Le carnaval offre cependant quelques traits favorables qui sont dus à la condition actuelle des Italiens. Si les jeunes gens et les hommes de mœurs relâchées dévouent ces jours d'indulgence à une galanterie illicite, une grande partie de la moyenne et des dernières classes se montre en j'jublic sous l'aspect respec' table et touchant de l'union domestique et des jouissances de famille, que ces classes ont toujours conservées le mieux sous toutes les lois , toutes les religions et tous les gouvernemens. On voit souvent un groupe composé de trois générations entassées dans une voitiire ouverte, rangées sur des chaises louées au Cours, ou regardant sur les épaules les uns des autres dans une galerie élevée près de la fin du Cours, ne prenant d'autre part à ce brillant tumulte que celle de spectateurs ravis de la scène la plus singulière et la plus divertissante.
Plusieurs jours avant ces fêtes, la ville des
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morts offre l'agitation et l'activité des vivans. Les boutiques sont converties en magasins de costumes; des rues entières sont tapissées de masques et de dominos, de robes de sultans, tle vestes de Pantalons; les balcons et les fenêtres sont ornés de draperies; des écliafauds sont élevés sur toute la ligne du Cours, pour ceux qui n'ont pas le moyen -d'obtenir leur admission dans les maisons ou les palais; et un double rang de chaises est placé le long du chemin, et loué pour les moins opulens des candidats de la fête.
Cette époque est le temps de récolte pour les amateurs et les marchands de curiosités, qui savent prendre avantage de la nécessité où l'on se trouve parfois de se procurer une voiture pour la semaine. Un beau déguisement, un billet pour le bal masqué au théâtre d'Alibert, diminuent souvent les trésors d'une galerie, et de ce petit magasin d'antiquités que tout Romain s'enorgueillit de posséder. Le buste d'un sage de la Grèce sert à orner le sein d'une jolie femme, et la tète d'une impératrice romaine est troquée contre la coiffure d'une marchande de modes françaises; des vases , des aiguières sont emportés pour les vendre de nuit et en cachette, afin d'échapper à la curiosité des voisins, dont la jalousie ou
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l'admiration doit être excitée le lendemain par l'arrivée de l'équipage cV obligation^ avec ses livrées neuves, et l'attirail complet du bal masqué.
Le premier jour du Cours le corps d'armée n'est pas encore rassemblé; mais Rome entière est déjà occupée à répéter les mascarades. Les vieilles femmes arrangent sur leurs portes des habits d'Arlequin , les jeunes prennent le masque de Gille avec les chausses blanches et la chemise large mise par dessus tout, avec de grandes manches rattachées par des rubans de couleur ; déguisement ordinaire de celles qui ne peuvent pas s'en procurer d'autres. Déjà elles essaient les pointes de leur esprit encore neuf, elles intriguent, et danno guai k tous ceux qui passent à pied ou en voiture, et surtout aux étrangers , qu'on prend toujours pour des Anglais. Les enfans paraissent très-affairés à fabriquer leurs masques de papier, et à ceindre leurs épées de bois. Au son du canon tiré sur la place de Venise, qui annonce chaque jour le commencement des {iivertissemens,on ferme les boutiques , on déserte les palais , et le long et étroit défilé du Cours se remplit de presque toute la population romaine. La scène est vraiment extraordinaire et très-amusante pour un jour ou deux. Toute la longueur de la
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rue, depuis la porte du Peuple jusqu'au Capitole, ce qui fait plus d'un mille, est parcourue par des troupes de cavaliers; les fenêtres et les balcons sont pleins, jusqu'au sixième étage, d'acteurs et de spectateurs qui, de temps en temps, descendent et prennent place dans la procession de voitures, ou parmi les masques à pied. On aperçoit çà et là la tonsure d'un moine ou le crâne écarlate d'un cardinal , s'avançant au milieu de tètes qui n'ont rien de plus fantastiques que la leur. Les chaises et les échafauds, des deux côtés de la rue, sont surchargés de masques et de paysans dans leurs habits de fêtes, bien'plus grotesques que tous les déguisemens. Le milieu du Cours est occupé par les voitures des princes, des potentats, des ambassadeurs de toutes les nations, et de la municipalité de Rome ; et deux lignes de voitures, marchant en sens contraire, sont remplies de pairs d'Angleterre, de gentlemen irlandais, de comtes polonais, de grands d'Espagne, de barons allemands, de lairds écossais, de marquis français; et de tous les badauds ou pizzicaroli de Rome (i), dans les carrosses
(i) Aller au Cours dans une voiture pleine à étouffer de femmes, d'enfans , etc. etc., s'appelle, yàr il pizzi carolo, c'esl-à-dire, faire une partie de badauds.
de louage. Ceux-ci ne sont pas la partie ki moins curieuse de la procession, et ils rcprc- .sentent mieux que tous, le carnaval tel qu'il existait il y a cent ans. Dans une voiture ouverte paraît assise bien droite la signora padrona, maîtresse de la maison, montrant presque tout son beau buste, couvert seulement de rangs de corail , de perles ou de diamans faux; sa robe de satin blanc, et sa coiffure à prétention, exposée à la grêle lancée par les fenêtres de toutes les maisons, et par les mains de tous les gens à pied sur ceux qui occupent les voitures : grêle en forme de dragée, mais qui n- est. en substance que du plâtre ou de la chaux. En face d'elle est son cher époux , le modèle de tous les chers époux, dont Jerry Sneak est le type abstrait. Le bon homme est habillé en sultan ou en czar moscovite ; ses bras croisés bénignement, ses yeux aveuglés par la chaux et son visage démasqué, pour montrer que c'est à lui qu'appartient cette belle femme si bien ajustée, ce turban doré et ce caffetan cramoisi. Le cavalière pagante , s'il y en a un dans la famille, ou sinon, Tabbé favori , occupe la place à côté de madame, soigneusement caché sous le déguisement baimal de Pierrot ou de Paillasse; et tous les petits signorini mâles et femelles sont
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entassés sans miséricorde, habillés en Arlequins, en Colombines, en Rois et en Reines. Le cocher hii-méme est pourvu d'un déguisement, et il paraît sur son siège dans le costume d'une vieille dame ou d'un berger arcadien ; et le laquais ( l'apprenti ou le scrocconej, placé derrière la voiture, prend la forme d'une miss anglaise ou d'une dame de cour française, et figure avec un spencer et une jupe courte, lâchant de temps à autre un god-dam^ ou bien, affublé d'un panier avec un grand éventail à la main, il salue les passans d'un buon gio ur , messieurs.
Les voitures de c[uelques princes, du gouverneur de Rome, et de M. de Blacas, ambassadeur de France, étaient d'une extrême magnificence; et les Anglais, ces penseurs profonds, toujours les premiers dans la carrière des plaisirs, faisaient plus de bruit, se donnaient plus de mouvement, et jetaient plus de plâtre que tonte la population romaine, (i)
A l'angelus, à la chute du jour, le canon donne encore le signal de débarrasser la rue
(i) Les Anglai> sont bien perfectionnés dans leurs manières depuis le temps où il était de mode de les accuser de tiiuidité, depuis le temps où un bel esprit disait iju'un Ai'glais , (!ans une cour étrangère, avait l'air d'un homme qui se prépare à voler un pot à bière.