IV
pour la course des chevaux. Tous bruits cessent. Les voitures s'écouleut par les avenues les plus voisines ; leurs propriétaires vont se placer sur leurs balcons, leurs fenêtres, leurs chaises ou leurs échafauds; et les piétons, qui n'ont aucune de ces ressources, chassés par les soldats , du milieu de la rue, sont foulés à étouffer sur les côtés. Mais , ni la peur, ni la discipline la plus sévère, ne peuvent retenir leur ardeur pourvoir le départ des chevaux; et l'on risque constamment , et l'on perd souvent la vie par cette puérile passion, pour un puéril amusement.
Une barrière élevée momentanément près de la porte du Peuple est le point de départ de la course, qui se termine à une autre barrière sur la place de Venise. Les chevaux sont petits et de peu de valeur; ils n'ont point de cavaliers; et ils sont placés chacun dans une stalle derrière une corde qu'on baisse quand le signal est donné, et il est rarement nécessaire d'employer la force pour faire partir ces animaux. Un certain nombre d'aiguillettes d'étain et de papier tombent autour de leurs lianes, et des pointes sont placées de manière à les piquer comme des éperons , à mesure qu'ils courent ; le bruit de ces décorations et la douleur qu'elles causent , font prendre le
CÉRÉMONIES DE l'ÉGLISE. 35
galop au cheval, que les cris de la populace continuent à exciter. Au son de la trompette ( signal du départ ) , même à l'approche de l'officier qui donne l'ordre, l'animal montre son impatience d'entrer dans la carrière, et il continue sa course, ou plutôt sa fuite, parmi les exclamations , les cris et les applaudissemens des spectateurs de tous les rangs.
Celte scène est le dernier acte des plaisirs du jour, et chacun est obligé alors de quitter son habit de masque ; car le bal masqué au théâtre d'Alibert n'a lieu qu'une fois ou deux pendant le carnaval, qui se termine le mardi gras, par la plus singulière illumination, immédiatement après la course de chevaux. Nonseulement toutes les maisons sont illuminées, mais chaque personne à pied ou en voiture, porte un flambeau allumé, et se tient assise ou debout dans le froid ou l'humidité , avec les doigts dégouttans de cire ou de chandelle, suivant ses moyens. Au bout d'une heure de marche progressive le long du Cours , les lumières s'éteignent successivement parmi des éclats de rire et des lamentations; enfin le bruit du pas des chevaux s'éloigne; bientôt il cesse de se faire entendre ; la foule se disperse, et la solitude et l'obscurité la plus complète succèdent au vacarme et à la clarté. Tous les pas
36 R(KME,
sont (Hrigés vers le logis, ou le traiteur chez lequel un souper termine cette période de péchés et de jouissances. Les rhumes et les affections bilieuses suivent comme préparations aux pénitences qu'on a méritées, et à ce temps de privation dans lequel le pécheur expie par le jeûne et les flagellations (ï) les plaisirs pris et les fautes commises pendant l'intervalle de gaîté insouciante du carnaval. (2)
(i) Voyez Hobhouse' s Illustrations , p. 220. A l'occasion d'une de ces pénitences, les chandelles étant éteintes suivant l'usage , un mauvais plaisant profita de l'obscurité pour prendre le nom d'une autre personne ; et comme par esprit de contrition, il s'accusa des actions les plus viles et les plus ridicules , exécutant en même temps une rude flagellation sur un pilier près duquel il se tenait. Le propriétaire du nom qu'il avait pris était présent, et demeura confondu d'une telle malice et d'une telle irapiété , au point que la colère l'empêcha quelques instans de parler ; enfin, quand il eut recouvré la voix, il s'écria : Carifralelli, cari signori, cristiani miei, non è vero, ce un birbante (messieurs, mes chers frères, cela n'est pas vrai, c'est un coquin). Ces mots causèrent une frayeur et un trouble inconcevables dans l'assemblée j la flagellation cessa; on courut chercher de la lumière; mais avant qu'elle arrivât, le faux frère s'était déjà évadé. Cette aventure a l'air d'un conte fait à plaisir; cependant elle s'est passée récemment, comme plusieurs li.'ibilansde Rome nous l'ont assuré.
(2) Un spectacle de carnaval liès-curicux a été in-
CÉRÉMOKIF.S DE LÉGIISE. 3']
Le carnaval est un reste d'une de ces vieilles institutions qui ne peuvent exister que dans les temps de barbarie et de profonde igno-
venlé et exécuté p.ar Pietro Cosimo , peintre florentin qui florissait peu de temps après Léonard de Vinci. C'étaient des processions de trois ou quatre cents personnes habillées de manière à représenter différens sujets. Une fois il prépara en grand secret le triomphe de la Mort, qui fut exécuté aux flambeaux. Un char noir était tiré par des bu/TIes noirs, et peints avec des têtes de morts et des os croisés; la Mort y était assise sur un trône entouré de sépulcres ouverts, d'oii les morts sortaient à chaque station en chantant des airs plaintifs et douloureux. <( Con trombe sorde e con suon roco i morti usci- « vano mezzo di quei sepolcri, e sedendovi sopra cantaa vano in musica piena di malinconia , quella oggi nobi- « lissiraa canzone, dolce pianto e penitenza. » Plusieurs hommes à cheval peints en squelettes représentaient l'escorte , avec des stajjieri vêtus comme les suivans des funérailles , portant des flambeaux noirs; l'étendard noir de la Mort, avec des têtes et des os croisés, était porté par des hommes en deuil , qui chantaient de toutes leurs forces le Miserere. Le peuple épouvanté recula d'horreur; mais frappé, de la nouveauté du spectacle , on revint bientôt j et Pietro, comme le dit Vasari, fut grandemeiit loué. André del Sarto , son élève, avait aidé à l'exécution de ce triomphe , qui faisait , dit-on , allusion au retour des Médicis à Florence. Le mauvais goût de ce temps induisait toujours à mêler le sacré et le profane ; et ils chantaient des psaumes au milieu des fêtes du carnaval.
rance. A mesure que les connaissances deviennent plus étendues , ces excitations périodiques au plaisir et au relâchement perdent de leurinfluence, et leurs derniers efforts ne se montrent encore en Italie que sous la protection de rÉgiise et du Gouvernement. Sous le régime français le carnaval était presque tombé en désuétude; et quoiqu'il se trouve toujours dans chaque société assez de personnes dissipées et frivoles pour répondre à l'appel du plaisir, cependant la différence marquée qui existe entre le carnaval que nous avons vu à Rome en 1820, et les récits qui ont été faits sur les mêmes réjouissances jusqu'à la fin du dix -huitième siècle, prouve combien le peuple romain a devancé son gouvernement , et le peu d'intérêt comparatif qu'excitent maintenantces institutions. Jusqu'à une époque très-rapprochée de la révolution française, le carnaval de Rome était caractérisé par une grande magnificence; des machines compliquées étaient mises en action , et l'on jouait des drames dans les rues. Tous les dieux et toutes les déesses du paganisme étaient représentés par les personnes les plus distinguées. La mode permettait aux gens les plus considérables de se joindre à la fête, et des princes et des princesses jouaient les
ciîré:mo]vies de l'lglise. Sg
îx>les qui sont maintenant remplis par les bouchers et leurs femmes, et d'autres individus au-dessous de la seconde classe. 11 serait à présent du suprême inauvais ton de prendre un déguisement à caractère. Les nobles se promènent tous les jours au Cours une heure ou den^ dans leurs voitures bien fermées ; les mezze dame avec leurs maris ou leurs cavaliers prennent quelquefois un domino, et se mêlent dans la foule pour intriguer un ami ou un parent; mais le principal soutien du carnaval est la multitude d'étrangers qui viennent à Rome pour jouir d'un spectacle auquel ils contribuent pour une très -grande part. La nouveauté de la scène a un attrait pour eux qu'elle n'a point pour les Italiens; et le carnaval, ainsi que les autres fêtes de l'Église, leur doit sa plus grande splendeur.
Cependant, après les deux premiers jours, l'ardeur des étrangers se ralentit ; et quand les premières sensations deviennent moins vives, le caractère de barbarie de l'institution paraît dans ses symptômes de puérilité, de joie forcée et d'insipidité réelle. L'homme n'est pas fait pour avoir des temps de gaîté établis; il ne peut pas quitter ou reprendre les soucis par un acte du parlement. A en juger d'après des sensations individuelles,
4o ROME.
rien n'est plus fatigant , plus solennellement ennuyeux que les derniers jours du carnaval, quand l'épuisement des esprits animaux refroidit le peu de saillies enjouées que Toccasion avait excitées, quand tout l'amusement se réduit à jeter de la chaux le matin, et à entendre le soir des plaintes sur les yeux enflammés, les habits gâtés, la lassitude, le désappointement , et des félicitations sur l'approche de la fin de la semaine et des plaisirs.
Le beau, le très-beau côté du carnaval, c'est la douceur, l'urbanité, la bonne humeur du peuple : ni la sécurité du déguisement, ni les facilités que donne le masque, ne [>euvent engager ces bienveillans llalienc à bl; sser même un ennemi dans ses seatimens, ou k railler un ami sur ses faiblesses. L'absence de toute animosité personnelle , de toute inconvenance, dans ces occasions qui semblent faites pour les favoriser, prouve la supériorité d'une race que plusieurs siècles de mauvais gouvernemens n'ont pu dégrader complètement.
La semaine sainte. Quand l'Église d'Angleterre a été obligée, par les lumières de la nation et la force de l'opinion publi(|ue, à labandon de plusieurs formes de l'Église romaine, elle parait avoir quitté chaque rite avec regret. En parcourant attentivement le livre des.
CÉRÉlvrONIES «E LlÎGLISE. /jï
prières ordinaires, on voit combien peu a été; changé : là , le saint a son jour, et le martyr sa fête; la confession est enjointe, l'absolution donnée, les nnathèmcs fulminés ; et si des pénitences ne sont point commandées, si Ton n'inflige aucune punition temporelle, si les indulgences ne sont pas vendues, c'est le peuple que Ton doit remercier de cette modération.
T>es sentimens du clergé paraissent à la surface. Dans le chapitre de commination ^ ils disent à leur troupeau que dans la primitive Eglise, il existait ^//ze discipline divine au coui' mencement du carême , et que les personnes qui étaient convaincues de péchés notoires étaient soumises à une pénitence publique , et punies dans ce monde , afin que leur âme pût être sauvée au jour du Seigneur, etc. Au lieu de cela, jusques au temps oii ladite discipline sera restaurée, ce qui est très-désirable, il sera bon de lire à cette époque en présence de tous , les sentences générales de la malédiction de Dieu ^ etc. Les ministres de l'Eglise réformée, après avoir ainsi exprimé franchement leurs regrets d'avoir perdu le pouvoir de convaincre, d'exposer, de punir dans ce monde, sous cette discipline divine qui conservait le despotisme de la hiérarchie juive, et après avoir
émis leurs vœux pour son rétablissement, donnent les sentences générales des malédictions de Dieu, et à chaque malédiction, ils ordonnent à leur troupeau de répondre amen, (i)
Ainsi commence le carême de l'Eglise anglicane. Le carême de Rome et de toute l'Italie commence et continue non dans la colère, mais dans la tristesse. Les théâtres «sont fermés, tout amusement cesse, un jeûne public est ordonné , mais personne n'y est astreint d'une manière très-rigourcuse, et les seuls qui l'observent exactement sont ceux que la nécessité oblige à se priver de viande presque toute l'année, les gens du peuple; et tant qu'ils ont ]eur polenta et leur macaroni., leur vin léger et leurs fruits abondans, ils ne connaissent aucune privation. Parmi les classes élevées et
(i) Ce rite , comme plusieurs autres conservés dans les deux Églises, est purement juif. En dépit des avertisseniens du fondateur du christianisnie et de ses apôtres, ceux qui ont établi les formes se sont attachés fortement au code de cette race , dont le législateur arrosa de sang, et le peuple , et le livre de la loi , en déclarant que rien ne serait remis sans répandre le sang. « Saint Paul , s'apercevanl de celte tendance au judaïsme à laquelle les premiers chrétiens revenaient toujours, recommande à Tite de les improuver vivement, afin qu'ils demeurassent sains dans la foi, sans donner crédit aux fables des Juifs, n
CÉltL::'.IONIES DK LKGLISK. 4^
éclairées en Italie le jeune est observé seulement comme une forme imposée pnr la Sainte- Alliance, par les papes de Rome, d'Angleterre et d'Autriche. Ceux qui mangent gras le vendredi sont regardés maintenant comme jacobins et en Italie et en France. Et ceux qui fotit maigre ce jour -là en Irlande sont regardés comme des sujets non-affectionnés. Un roast beef servi sur la table d'un Irlandais le mercredi des Cendres qualifie son propriétaire pour une place dans le gouvernement; tandis qu'à Paris ce serait un turbot qui prouverait à pareil jour un attachement à l'Eglise et à l'Etat qu'aucun principe révolutionnaire' n'aurait contaminé. A Rome, la censure de la table est moins sévère, et celui qui s'y conforme avec le plus d'exactitude est celui don^ le cuisinier peut apprêter le mieux l'omelette à la chartreuse , ou dresser une soupe maigre qui rivalise celles de Piohert dont le nom appartient à rhistoire, ou de Véry dont la vie a été consacrée aux arts utiles (i). Depuis trente ans, les catholiques du continent se sont beaucoup relâchés dans l'observance de ces jeûnes , et ceux qui les pratiquent le font en général
(i) \oyez son monument au cimetière du père La Chaise.
/j4 JiOMi:.
par le désir aimable de ne point choquer les
principes et les préjugés de parens âgés.
La fin du carême est cependant impatiemment attendue à Rome où le peuple est dévoué aux amusemens, et où la semaine de la Passion remplit leur bourse en satisfaisant leur goût pour les plaisirs. Il n'y a rien de moins saint que la manière dont la semaine sainte est célébrée dans la plus sainte ville de la chrétienté. Les cérémonies de ce temps ont toujours attiré beaucoup d'étrangers et prodigieusement augmenté la puissance et les richesses de l'Eglise dans les anciens temps, par les pèlerins de tous rangs qu'elles amenaient à Rome, et récemment par le grand nombre d'hérétiques dont elles piquent la curiosité,
La restauration du pontife sur le trône de saint Pierre a ramené toutes les magnificences de la semaine sainte 5 et si le zèle du troupeau n'est pas proportionné aux efforts qu'on fait pour donner de l'éclat aux formes extérieures , .s'il a refusé d'écouter la voix de l'enchanteur, les hérétiques anglais se sont du moins rendus à l'appel du berger, et ils ne contribuaient pas peu à donner du mouvement et de la spleniieiir aux cérémonies de ce temps, en 1820.
Rome . pendant le carême , est littéralement une ville morte, et il est impossible de voir
CÉRÉMONIES DE l'ÉGLISE. /{S
un contraste plus frappjjnt que Rome le vendredi , et Rome le samedi qui précèdent le dimanche des Rameaux. Naples et Florence cèdent leurs résidens d'hiver pour ses réjouissances sacrées. Ceux qui ont émigré les derniers jours du carnaval reviennent avec les premiers jours de la semaine sainte. La porte du Peuple et la région déserte de Saint-Jeande-Latran sont alors également remplies d'une population animée. Le roulement des chaises de poste,, le claquement des fouets des courriers , la lecture des passeports , les hôtels comblés d'étrangers , donnent un nouvel aspect à des rues peu d'instans avant solitaires et silencieuses. Les Whigs et les Torys vont ensemble postuler des places au Vatican; et l'on voit, pour la première fois, les chefs de l'opposition et les ministériels assis du n^ême côté de la salle.
En même temps, la véritable bande de pèlerins, tous ceux que la foi ou l'amour du gain a pu rassembler dans les montagnes des Abruzzi ou les villages environnans, arrivent d'un pas pesant, soutenus par leur bâton de pèlerin, enveloppés dans leur habit de peau huilée, la coquille sur le chapeau, et une Vierge d'étain pendue à leur cou. Ce sont les visiteurs les moins lucratifs que Rome reçoive : comme