CHAPITRE XXIV
Essais historiques. — antiquité grecque. — Normands. — Maisons d'Anjou et d Aragon. — Vice-rois. — Insurrection de Masaniello. — Charles m. — Ferdinand ir. — Caroline d'Autriche. — Acton. — Leur mau» vaise administration et leurs proscriptions. — Révolution française. — Réaction de la populace. — Retour du .roi. — Saliceti. — Murât, roi. — Restauration. — État de Napies pendant le printemps de 1 820 , avant la révolution constitutionnelle. — Société. — Observations générales. — Le peuple. — Son influence sur la dernière révolution. — Xecteurs. — Lazzaroni. — Classes supérieures. — Carbonari. — Academia nobile. — Sociétés particulières. — Caractères distingués. — Anecdotes. — Musique. — San- Carlo. — Pulchinello. — Commedia sagra.
Naples , avec son origine fabuleuse et sa fondation argonautique , la terre des sciences, la Parthénope de l'antiquité , a conservé la religion , les habitudes et le langage de la Grèce
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dont elle était une colonie, long- temps après qu'elle était devenue une partie de l'empire romain. Dans le cinquième siècle, le territoire napolitain partagea le sort commun à toute l'Italie; et, après de longs efforts pour conserver son indépendance contre les Grecs , les Sarrazins et les princes parvenus deBénévent, Capoue, Naples et Gaè'te, tombèrent sous la domination d'une bande d'aventuriers normands : les fils dfe Trancrède de Hauteville devinrent seigneurs d'un sol long-temps convoité avec avidité et disputé avec férocité par les papes et les empereurs. La race des barons normands dégénéra auvssi vite qu'elle s'était élevée; et les crimes de Guillaume-lc- Chauve, fils et successeur du prince Roger, ne permirent pas à ses flatteurs de placer une inscription sur sa tombe (i). Les intrigues des papes et l'ambition des empereurs continuèrent toujours à prendre Naples pour objet. L'habitude perfide, adoptée par les papes, de recourir au secours de l'étranger , et d'attirer ses armées dans les plaines d'Italie, devint plus funeste à ce pays qu'à tous les autres états. La maison d'Anjou, invitée à s'opposer aux droits que réclamait celle d'Aragon , par
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la jalousie de plusieurs pontifes successifs* perpétua la guerre et l'anarchie , le despotisme et la licence qui ont désolé ce royaume sous divers souverains pendant plus d'un siècle t que l'Espagne et la France gouvernèrent et spolièrent tour à tour la plus belle partie de la péninsule. (1)
A la fin du quinzième siècle, H mort d'Alfonse d'Aragon, qui mourut sans héritiers, remit en contestation les droits de son neveu Ferdinand - le - Catholique et de Louis xii, successeur des roi$ de Naples de la la maison d'Anjou. Moins romanesque que Charles d'Anjou et Pierre d'Aragon (2), ces candidats royaux, sans égard aux droits du prince légitime Frédéric, se partagèrent les dépouilles ; et le pape Alexandre vi ( le fidèle allié du grand turc ) consacra cet acte de violence par son approbation. Cependant il s'é-» leva des disputes sur le partage : Louis xn fut défait, et céda en j5o5 une couronne à la-
(1) «La nation napolitaine a toujours été )a victime de leurs défaites comme de leurs victoires. » Revue encyclopédique, vol. 111. p. 294.
(a) Voyez le récit des duels que ces prétendans à la couronne de Naples eurent entre eux , dans les Mémoires historiques , politiques et littéraires sur le royaume de Naples , par M. le comte Grégoire Orloff.
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quelle il n'avait aucun droit Naples devint alors un apanage de la maison d'Autriche; et Charles-Quint, son fils, l'atroce Philippe h, et leurs descendans superstitieux et cruels , régirent cette belle et malheureuse contrée par ce raffinement des plus mauvais gouvernemens , le pouvoir délégué d'un despotisme étranger.
La cruauté, les exactions, la fausse politi- . que des vice-rois espagnols jetèrent les Napolitains opprimés hors des limites de la civilisation.. Les impôts sur les produits abondans de ce sol fertile , où la nature prodigue tous ses trésors, réduisirent le peuple à la famine, perpétuèrent sa misère, et le portèrent en 1647 à cette insurrection formidable qui a fait passer à la postérité le nom et les actions d'un ' jeune pêcheur , et légué au peuple de Naples la menace si souvent et si vainement mise en usage sous leurs oppresseurs successifs (1). ^— — — — — » — — — — ^— — — . —————— mmmmmm^mmmt^m^^ |
(1) / Masanielli non sono morti (les Masaniels ne sont pas morts). L'impôt sur toutes espèces de fruits nommé gabella de9 frutti, par le tyran nique duc d'Arcos , vice-roi de Naples sous Philippe m , en 1647 causa l'insurrection du peuple , dont Thomas Ânello , que le peuple appelait Mas Anello , fut le chef. Son histoire et son sort sont trop bien connus pour qu'il soit nécessaire de les répéter.
Pendant que nous étions à Naples , le vénérable arche-
Les souffrances excessives des Napolitains les induisirent alors à chercher .et à accepter tous les secours qui leur étaient offerts , même ceux d'un aventurier grossier et féroce. Le romanesque duc de Guise devint leur champion ; et une république , semblable à celle de Hollande , fut rêvée à Naples , et par le chef et par le peuple. Il est curieux de remarquer que l'on avait presque atteint cet objet, et que le parti de Guise était assez fort parmi les nobles et le peuple, quand, par une ruse de guerre, les
vêque de Tarente ( qui a tant de droits à l'estime et £ la célébrité) nous montra un portrait original de Masanie Ho et de sa bonne femme , fait le jour où il força le vice-roi à souper avec lui à Posilipo , où sa femme et ses sœurs firent une visite de cérémonie à la vice-reine au Palais-Royal. Il y a quelque chose de barbare dans l'expression de ces figures qui fait contraste avec leur grotesque parure.
Le cardinal Fesch nous a montré un autre portrait dé ce pécheur démagogue , dans l'habit simple et pittoresque de son état. Je crois me souvenir que son éminence nous a dit que ce portrait était de Salvator Rosa. Gela est du moins très-possible , car cet esprit vraiment napolitain avait pris une part active à la révolte de Masaniello , et s'amusait dans la caverne des conspirateurs à esquisser leurs visages fiers et sauvages à la lueur des torches. (Voyez Vie de Salvator Rosa, publiée avec ses satires. )
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Espagnols s'emparèrent de sa personne et l'emmenèrent prisonnier à Madrid.
Les rois d'Espagne régnèrent paisiblement sur la plus belle portion de l'Italie, jusqu'au? moment où le faible petit-fils de Louis xiv occupa le trône de Charles-Quint , où l'Autriche réclama des droits qui ne râlaient pas la peine d'être discutés : ces deux puissances désolèrent l'Europe pendant des années par la guerre qu'elles se livraient pour régner sur une terre éloignée, dont les mœurs et le langage leur étaient étrangers, et sur lesquelles leurs souverains n'avaient aucuns droits légitimes. Il suffit de dire qu'après des traités conclus et rompus , par lesquels un petit nombre d'individus disposaient du sort dés nations, et livraient d'un trait de plume les libertés et les droits de millions d'hommes, D. Carlos, fils du roi alors régnant en Espagne , déjà duc de Parme , prit possession du royaume de Naples en 1734; et cette monarchie lui fut garantie en 1 736 par le même pacte qui, sorti du Troppau de ce temps, assurait (ou était censé assurer) la Lorraine à la France ; Parme et Milan * à l'Autriche; la Toscane au duc de Lorraine, et les villes de Tortone et de Navarre au nouveau roi de Sardaigne ; tandis que la Pologne, la malheureuse Pologne, restait pour la spo-
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liation futicre cTautrejs souverains envahisseurs. Quand Charles ni monta sur le trône de Naples, le peuple de ce pays infortuné vit pour la première fois , depuis plusieurs siècles , un roi résidant au milieu deux. Ce souverain montra une disposition à la réforme dont les impulsions étaient dirigées avec beaucoup de sagesse; et pendant un règne très-court, il avait fait assez pour donner de grandes espérances dans l'avenir. Il diminua les privilèges féodaux, plus oppressifs àNaples que dans aucune autre partie de l'Italie, et il borna le pouvoir des barons , qui avaient laissé le peuple privé de propriétés réelles ou personnelles, f énergie nationale commençait à se développer; il était plus facile de se procurer des^ moyens d'existence; le peuple moins opprimé devint plus soumis aux lois. Cependant, plusieurs abus enracinés depuis des siècles , demeuraient encore ; l'administration restait dans les mains des légistes (un corps qui, squs le nom de Paglietti , montait à trente mille), et les délais judiciaires continuèrent à embarrasser les procédures. Chaque ministre agissait dans son département indépendamment des autres branches du gouvernement, et sans déférer à aucun conseil. Tous les rangs de la société ne voulaient être responsables
que devant leur propre tribunal , et d'interminables disputes sur la compétence des différentes cours, occupaient constamment les trente mille hommes de loi.
Quand la mort du roi d'Espagne appela son frère le roi de Naples sur son trône, en 1759 , Naples ayant eu à peine le temps de respirer un instant 9 après tant de maux , entra dans une ère nouvelle de souffrances et d'humiliations. Charles ni avait trois fils; Faîne était destiné à succéder, et il a , en effet, succédé au trône d'Espagne ; le second fut mis de côté pour son incapacité reconnue , et le troisième enfant de sept ans, d'assez faible espérance (1), fut proclamé roi dqp Deux-Siciles au moment où son père s'embai^uait pour son nouveau royaume.
(1) Une anecdote de Fenfance de ce roi prouve que tout négligé qu'il était, il avait une vocation précoce pour son métier de monarque. Le roi son père hésita quelques momens sur celui de ses fils auquel il donnerait le royaume de Naples. Quand sa décision fut connue, le prince des Asturies qui jouait avec son frère , lui dit : Alors je .suis destiné à gouverner le plus grand état du monde; le petit souverain de Naples répliqua : Oui , vous serez roi, mais je le suis. Le prince des Asturies était le feu roi d'Espagne qui mourut presque moine à Rome.
La sagesse de don Carlos sembla décliner par l'accroissement de sa puissance , % et son çunbition parut augmenter en se nourrissant d'alimensplus substantiels. Souverain d'un vaste empire qui embrassait les territoires les plus fertiles des deux hémisphères , il ne pouvait se résoudre à céder tout-à-fait l'Éden de son petit royaume de Naples. Son fils était destiné à n'être que l'ombre d'un monarque, et les Deux-Siciles à se trouver encore gouvernées par les conseils lointains de TEscurial.
On ne peut savoir quelles auraient été les dispositions naturelles de Ferdinand iv, si elles avaient été développées et cultivées; on ne peut savoir s'il serait devenu un Henri iv ou un Louis xv. Traité dès le berceau comme une marionnette destinée à figurer dans les représentations royales, privé et de l'éducation qu'on puise dans les livres, et de celle qui s'obtient par l'observation des faits, condamné à la négligence (1) par un système arrêté, tenu dans l'ignorance de tout ce qui concernait les intérêts de l'état, deux seules occupations lui
(1) Son gouverneur , le prince de Saint-Nicaûdre , alla probablement au-delà des restrictions imposées par son .père , et le laissa dans la plus grossière ignorance sur les événement les plus communs.
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furent laissées, l'Église et la chasse; l'une absorbait toutes ses facultés physiques , et l!âutre s'empara de toute sa puissance intellectuelle. Son zèle religieux le rendit souvent la dupe des intrigans (i), et ses habitudes de Nemrod le mirent en relation avec les êtres les moins civilisés. Il prit bientôt les manières des gens du peuple, qui l'aimaient par la ressemblance qu'il avait avec eux; il parlait et parle en-» core le patois des lazzaroni; et ce rapport et quelques autres lui attachèrent cette corporation féroce par des liens qui subsistent encore. Malgré tous ces désavantages , fruits delà politique de son père , aussi fausse que cruelle , désavantages que le temps a confirmés, des lueurs de dispositions dignes d'un meilleur sort, se montraient quelquefois en lui, et son intelligence naturelle, supérieure à toutes restrictions, aurait peut-être triomphé des erreurs de son éducation ; quand, pour son malheur et celui de son pays , il devint l'époux et l'esclave d'une fille de Marie-Thérèse d'Au-
(i) Les chevaliers de Tordre de Constantin , sur un prétexte absurde de parenté entre»le roi et saint Antoine l'abbé , l'assurèrent que toutes les propriétés qui dépen- — daient des couvens sous l'invocation de ce saint, lui appartenaient. Le roi les crut , et chassant ceux qui occupaient ces biens, il les donna aux chevaliers.
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triche. Ah! si quelque espritprophétique avait annoncé au roi et à la nation les maux qui suivraient ces noces fatales, jamais les rites n'en auraient été célébrés; que de vies auraient été sauvées, que de tortures épargnées, que de vertus et de talens conservés pour le bonheur de l'humanité! Ombres du brave Caraccioli, de l'héroïque Carafa, du savant Cerillo, de tant d'autres êtres méritans , indignement assassinés! on ne vous invoquera pas comme des martyrs ; cependant vos vertus vous ont rendus dignes d'être révérés comme des saints. Caroline d'Autriche, reine de Naples, si fatale aux intérêts de l'Italie par ses relations de famille , si dangereuse pour le pays sur lequel elle devait régner, par ses dispositions vicieuses, unissait aux passions violentes de plus d'une princesse de sa famille, l'amour de l'intrigue et le caractère impérieux de sa despotique mère. Fragile sans être sensible , accessible à l'engouement, et incapable de sympathie , opiniâtre et ignorante , quelquefois menée et jamais convaincue, cette femme ( car elle était femme au moins par la beauté et les grâces) devint l'instrument principal de trQis coalitions : son influence , ses intrigues et son intelligence avec l'Autriche, contribuèrent puissamment à modifier les affaires
d'Italie et de toute l'Europe. Sa dorriinationsur son faible époux commença au sitôt après leur union, et elle devint l'unique souveraine des Deux-Siciles au moment où elle devint épouse de leur roi (1). Le premier acte ouvert de sa puissance a été la violation des lois fondamentales du royaume, un outrage aux préjugés saliques des Bourbons. Elle entra dans la salle du conseil , et voulut y occuper une place qu'elle n'a jamais quittée qu'avec le trône. Tennuci, ami fidèle et ministre de Charles m, chef de la régence pendant la longue minorité
(1) Un gentilhomme (de qui je tiens cette anecdote) résidant à la cour de Naples comme envoyé , avait gagné 4a confiance du roi parles attentions qu'il avait pour lui quand personne ne lui rendait aucun soin; et se trouvant une fois par hasard seul avec ce prince, il lui dit que le soir précédent il avait entendu parler au souper de la reine d'un certo messer Voltaire , qui avait écrit des histoires très-comiques, et qu'il serait bien aise de les lire sans que la reine le sût , parce qu'elle lui avait dit que Voltaire était un méchant philosophe dont il ne devait pas avoir les ouvrages. Le gentilhomme lui promit de lui procurer Candide; il le fit , et le roi le reçut avec une joie d'enfant; mais peu de jours après il prit à part son ami , et lui dit qu'il trouverait le livre sous le coussin d'un canapé où il l'avait caché ; et que la reine le #urveillait si exactement , qu'il n'avait plus aucun moyen d'échapper à sa vigilance.
de son fils , dpnt il était encore ministre, s'opposa à cette innovation. Il fut persécuté et renvoyé ; car les cours de Vienne , de Madrid et de Versailles soutenaient la reine. Depuis ce moment le gouvernement de Naples, toujours purement et franchement despotique, prit un caractère de tyrannie orientale; et quoiqu'il y eût une forme de conseil ( composé de six conseillers et de six secrétaires d'état ) , lavis de ces jouets de cour était rarement suivi, et les affaires de la nation et ses relations avec l'Europe étaient discutées et décidées dans le cabjynet de toilette de la reine. Zambuca, l'un des secrétaires d'état, assistait quelquefois aux délibérations; le roi y était aussi occasionnellement présent; mais l'âme de ce divan diplomatique était Acton , ministre de la guerre et de la marine, favori du roi, et qui était pour la reine tout ce que pouvait être un homme qui servait d'agent à son ambition politique , à celle qui mettait son pouvoir comme souveraine, même au-dessus de ses triomphes comme femme. John Acton, fils d'un médecin anglais, établi dans le midi de la France, et petit-fils d'un baronnet anglais, était un aventurier politique dans toute l'étendue du mot. N'appartenant à aucun pays , n'étant attaché à aucun
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système , n'ayant ni principes de conduite, ni expériences , ni lumières , sans caractère et sans passions, il devint ministre par hasard (1), et il ne soutint point la cause de la tyrannie par l'effet de notions précédemment empreintes dans son esprit, mais parce qu'elle le conduisait par un chemin rapide à un pouvoir permanent et personnel. Recommandé au roi de Naples par le duc de Toscane , à qui il avait rendu quelques services maritirties , il fut employé par le premier à créer une marine capable de résister aux pirates barbaresques ( les ennemis naturels de ces côtes). Il excéda sa mission au point de ruiner les finances de l'état, en créant une marine inutile et extravagante, et une puissante armée de terre dans un temps de profoiïde paix. Au moment où les dépenses de la cour et la mauvaise administration des affaires publiques avaient presque amené une
(1) On dit qu'il était complètement dénué de talens , et incapable d'avoir des vues qui s'étendissent au-delà des occurrences journalières. «Non aveva altro ta lento h ( dit Cocco ) che la scelleragine ; sarebbe mille vol te « caduto se avesse avuto in fronte un altro scellera to. » « II n'avait d'autre talent que la scélératesse , et il serait tombé mille fois s'il s'était rencontré un autre scélérat pour lui faire tête. » '
banqueroute, les efforts maladroits cTActon pour couvrir ses folles prodigalités (1), avec
(1) Les dons annuels ne suffisant plus pour les besoins de l'état , furent suivis d'opérations de banque. Il y avait sept banques privées à Naples , qui possédaient un capital de 1 3,ooo,ooo de dollars auquel la nation en avait confié encore 24,000,000. Jusqu'en 1793 le dépôt avait été sacré , mais alors la reine réussit à convertir ces banques privées «n banques du gouvernement , pour se donner le moyen de pensionner ses favoris sur ces établissémens, de prêter de Pargent à ses protégés , et de fournir des sommes considérables à Âcton dans ses projets extravagans. Ainsi commencèrent une suite de transactions iniques, qui ne pouvaient être effectuées que sous un gouvernement despotique ; elles furent accompagnées de la soustraction du capital, et quand il fut épuisé, de la fabrication de trente-cinq millions de papier-monnaie qui n'était garanti par aucune propriété. Le papier tomba graduellement jusqu'à deux tiers de sa valeur nominale , et l'agio s'accrut par les opérations de la cour, qui continua à vendre de nouveaux papiers pour toutes les sommes qu'elle pouvait recueillir. Pour remédier au mal la cour appliqua trop tard les propriétés allodiales de la couronne ; mais elles ne pouvaient être vendues avec assez de facilité , et n'étaient pas en assez grande quantité pour couvrir la dette. Une partie des biens ecclésiastiques fut aussi vendue , et douze millions cinq cent mille ducats de papier ainsi rachetés , étant remis immédiatement en circulation , la dette se trouva doublée. Un acte de fraude personnelle de la reine mérite d'être rapporté. Ayant levé une taxe de trois
les deniers de sa nation, ne servirent qu'à ajouter aux embarras des finances royales. Le premier moyen de séduction qu'il employa auprès de la reine, fut une indifférence apparente pour des charmes auxquels personne ii'avait paru insensible , excepté lui, dans la cour sybarite de son époux (i). Le second était sa qualité d'étranger, et sa coïncidence réelle ou affectée dans sa haine profonde, son mépris invétéré pour le peuple sur lequel elle régnait. Par leur
cent mille ducats , pour ouvrir des routes dans l'intérêt du commerce , on paya cet impôt avec joie ; mais elle prit l'argent, et les routes ne furent jamais construites : telle était la fille de Marie-Thérèse*
(i) La princesse***, ancienne amie de la reine, et l'une des premières dames de sa cour, m'a assuré qu'elle avait Vu naître la passion de la reine pour Âcton , et qu'elle croyait pouvoir l'attribuer à son insensibilité naturelle pour les charmes féminins : sa figure sans expression était aussi froide que son cœur ; et quand la reine s'adressait à lui dans son cercle, il était le seul dont l'œil n'étincelait pas de joie à cette distinction. Piquée au jeu, elle commença à mettre en œuvre tout l'art de la coquet-* terie , art dans lequel elle était adepte; et Acton , flatté sans être subjugué, allait céder à la séduction, quand un ami lui suggéra que s'il se soumettait à son empire, au lieu d'être souverain il ne serait qu'un des mille et un de la reine : il profita de l'avertissement , et la reine, peu accoutumée à une semblable cruauté, devint toujours plus dévouée à mesure qu'il lui restait moins d'es-
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influence , la cour et tous les emplois de l'État furent inondés d'étrangers, et le mérite national était trop heureux d'échapper à la persecution en se vouant à l'oubli. Les produits des manufactures anglaises, allemandes et françaises, étaient substitués à ceux de l'industrie nationale. Les Anglais étaient invités à la cour, dont les Napolitains étaient bannis. Le français devint la langue des cercles distingués; les modes françaises remplacèrent le costume napolitain, et les auteurs français étaient tellementpréférés aux écrivains italiens , que lire le Tasse ou l'Arioste, était considéré comme une marque d'éducation et de goût vulgaires. Mais en introduisant la littérature française, les habitudes et les modes françaises , la reine et Acton ne voyaient pas qu'ils ouvraient le chemin à ces principes français qui devaient bientôt troubler leur repos ; et quand il s'aperçurent que l'épidémie révolutionnaire avait déjà gagné la banlieue de la cour, ils regardèrent cela comme un événement inattendu et surprenant, et ne virent point qu'eux-mêmes avaient donné les
pérance; enfin elle se compromit lout-à-fait en écrivant à cet Adonis ministériel. Depuis ce moment elle devint son esclave , et le roi , par elle , n'était plus que l'agent de ses plans, qui aboutirent presque à la ruine de tous, mais surtout à celle du peuple malheureux et opprimé.
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moyens par lesquels le miracle s'était opéré. Cependant , quand Acton trouva un rival dans Fun de ceux que l'on soupçonnait de principes libéraux , il étouffa dans son berceau la préférence qui commençait à naître , en cherchant à perdre celui qui en était l'objet. Le jeune Medici (i) , accusé de jacobinisme par le ministre auquel il devait succéder un jour, fut jeté dans les cachots d'une prison d'état par celui qui voulait surtout l'éloigner de la présence royale. La reine , et par son caractère et par son éducation , était livrée à la défiance ; et Àcton, maître de toutes ses passions, sut découvrir celle qui dominait en elle, et en fit l'instrument d'une influence que son cœur léger aurait bientôt cessé de reconnaître. Mille personnes innocentes ont été condamnées à souffrir ou à mourir pour qu'il pût conserver son ascendant ; car c'était le modèle abstrait de ces ministres qu'aucun crime n'arrête quand il s'agit de conserver leur pouvoir.
La révolution française avait déjà commencé , quand quelques jeunes gens à la mode prirent l'habitude de se promener à cheval au
(i) Le comte de Medici , favori et premier ministre de Ferdiuaud îv en 1820; mais qui n'est plus soupçonné de jacobinisme, même par les plus furieux ultras.
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cours ; et Ton ne passait point pour un homme du bon genre à Naples, si l'on n'était point vu à Chiaia far il corso acavallo. Cette innovation , qui s'éloignait de l'ancien usage efféminé des promenades en voitures, fut convertie par Acton en attentat politique ; et il persuada la reine que cette pratique était un renouvel» lerment des jeux olympiques. Aussitôt son imagination prit l'alarme, et l'on ordonna à la police de surveiller les mouvemens des jeunes imitateurs de l'antiquité républicaine. Il était devenu de mode de lire les journaux français et de suivre les progrès des événemens qui y étaient détaillés : leur contenu, discuté dans la loge d'une maîtresse le soir à l'Opéra , ou commenté avec un valet de chambre pendant qu'on était le matin entre les mains de son perruquier, devinre une nouvelle matière de suspicion. De tels faits , recueillis par les espions gagés de la reine et exagérés au roi, furent bientôt considérés comme des sujets d'accusation contre les jeunes étourdis qui, à leur grand étonnement, et à celui de leurs parens et amis, se trouvèrent fcous une accusation de haute trahison. On créa un tribunal terrible, sous le nom de Giunta dislato , pour juger les déliftquans. Le caractère bien connu de quelques-uns de Ces inquisiteurs,
alarma ceux qui avaient plus de probité, et qu'on avait associés avec eux. Plusieurs des magistrats les plus sages , tremblant sur le sort des accusés, tâchèrent de se jeter entre les ministres et le souverain , et de lui prouver que le mot de trahison ne pouvait s'appliquer à des jeunes gens, dont la langue imprudente était une preuve de légèreté et non de conspiration. La reine, cependant, était victime de ses craintes et de ses préjugés. La haine qu'elle avait inspirée était augmentée à ses yeux par ses conseillers ; et se croyant dévouée à la vengeance nationale , elle résolut de punir les ennemis que sa conscience et son imagination troublée avaient évoqués. Quiconque essayait de lui prouver la J&d élite de ses sujets, encourait son animadversion : elle avait soif de sang; et ses ministres, qui régnaient par ses terreurs, se hâtèrent de la satisfaire jusqu'à la satiété. ,
La Giunta siégea enfin pour prononcer les jugemeus , et trois malheureux jeunes gens , choisis pour victimes après une ombre de procès, furent condamnés à mort sur les charges les plus frivoles et les plus mal fondées. Le jour de l'exécution fut un jour de deuil pour les Napolitains, et de frayeur pour leurs souverains. Le rapport d'un soulèvement général pour les sauver, jeta l'a*
larme dans le palais, et des troupes parcourant tous les quartiers , donnèrent à la capitale l'aspect d'une garnison. Deux de ces jeunes gens furent exécutés en présence du troisième, le- jeune et brave Emmanuel di Deo : comme il montait sur l'échafaud, on lui offrit de lui donner la vie, s'il voulait décou* vrir le reste de ses complices; il répondit , courageusement qu'il préférait la mort à l'infamie, et qu'il n'avait rien à révéler. Cette réponse décida son sort , et la mort fut le prix de sa généreuse intrépidité. Les germes de défiance entre 4e souverain et les plus éclairés de ses sujets, furent alors profondément plantés pour n'être jamais déracinés ; et ceux qui avaient si long- temps inspiré la crainte et la haine à leurs gouvernemens, apprirent à leur tour à craindre et à détester. La première Giunta ayant accompli son œuvre de sang, elle fut dissoute ; et l'on créa bientôt une nouvelle conspiration pour donner prétexte à l'organisation d'uue autre inquisition d'un caractère plus terrible. Ce tribunal était composé d'hommes dont les noms font encore frémir les Napolitains : Castel-Cicala , Vanni et Guidobaldi. Vanni , le principal inquisiteur, conduisit les affaires sous la direction d'Acton. Les conspirations se multiplièrent avec les
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craintes de la reine ; tout ce qui s'opposait à la rapacité du ministre était stigmatisé de l'épithète qui entraînait après elle la persécution, celle de révolutionnaire ou jacobin. Le royaume fut couvert d'espions jusqu'à ses frontières les plus reculées , et la reine , du mi lieu -de ses cercles de cour, les assurait ouvertement de sa protection (1), et les reconnaissait pour ses émissaires : leurs dénonciations suffisaient au moins pour faire incarcérer , sinon pour prouver le crime de leur victime. Les forts et les prisons se remplirent de malheureux auxquels il n'était pas mêmç permis de connaître la nature de leur accusation (a). Quelque plusieurs, après quatre ou cinq ans, aient été délivrés de leurs cachots malsains (3), faute de trouver le plus léger
(1) Ses propres paroles étaient (et les cours de l'Europe ont réalisé depuis sa prophétie ) « sarebbe un giorno «( giunto a distruggere quell' antico pregiudizio per cui si « riputava infâme il mestiere di delà tore. » «Un temps viendra ou le vieux préjugé qui faisait regarder comme infâme le métier de délateur sera détruit. »
(2) Voyez Saggio I&torico sulla rivoluzione di Napoli.
(3) Lady Hamilton , dans une lettre à lord Nelson , datée de Naples, juin 1798, disait : «Les jacobins ont tous été déclarés innocens après quatre ans d'emprisonnement; et je sais qu'ils auraient tous mérités d'être pendus depuis long-temps , etc. etc. etc. »
prétexte pour les détenir, ou la moindre preuve pour les condamner; cependant, la santé détruite et le courage abattu apprenaient à la jeunesse vertueuse cette leçon terrible : Quand le vice peut triompher, la vertu doit obéir au vice, et l'on restait sans espoir pour l'avenir, et découragé par l'exemple du passé. (1)
Quatre années d'oppression et de cruautés de tous genres, qui attaquaient les propriétés, la liberté , la vie , avaient presque réduit au désespoir, mais non pas dégradé, les classes les plu$ respectables. Les légistes qui avaient courageusement entrepris la défense des inno- , cens emprisonnés étaient incorruptibles , et ^
(1) Le cri que Vanni faisait retentir'aux oreilles de la reine (Juî n'était que trop disposée à l'entendre , était x almeno dovevano arrestarsene venii mille (nous devons au moins en faire arrêter vingt mille ). Le roi interrompait quelquefois les plaisirs qu'il prenait à la chasse pour intercéder en faveur de ses malheureux sujets, même il demanda une fois à Vanni de lui rendre compte de sa conduite ;; mailla reine répondit pour son ministre, et le roi , réduit au silence par cette voix à laquelle il . obéissait implicitement depuis tant d'années , affecta de croire tout ce qu'elle disait, passa une pâte de héron dans sa boutonnière , pour se garantir du mauvais œil , et partit tranquillement pour la chasse , laissant la reine maîtresse au logis jusqu'à la mort.
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les résultats de leur instruction libérale, leur intégrité et leurs talens brillèrent dans chaque procès où la tyrannie n'avait pas pu colorer suffisamment ses accusations pour détruire les objets de sa vengeance. La classe persécutée n'était point celle du peuple ; c'était les plus jeunes nobles, les membres les plus distingués des professions libérales; en un mot, tous ceux que leur éducation éclairait sur les abus du gouvernement, et que l'esprit, le patriotisme et la considération rendaient formidables dans le moment où la révolution française frappait de terreur tous les despotes féodaux de l'Europe.
Le roi , malgré le pouvoir que la reine et Acton exerçaient sur lui, ne pouvait pas fermer ses oreilles aux gémissemens des millions de victimes. Le murmure devint violent et gé~ néral. Le tribunal vit qu'il avait été trop loin, et Castel-Cicala se tourna contre Vanni par haine personnelle et par crainte d'une réaction publique. La reine, pour jetâc^j l'odieux sur . d'autres que sur elle et son favori, sacrifia son agent fidèle; Vanni fut renvoyé et exilé. Porté au désespoir par le triomphe de ses rivaux, il tomba dans une maladie de mélancolie ; et, après avoir écrit une note qu'on supposait des-
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tinéé à la souveraine <Jui l'avait trahi (1) , il se 1
détruisit lui*meme< Sa mort laissait Castel-Cicala à la tête de l'inquisition de la reine, quand les progrès de la révolution donnaient des sujets de crainte mieux fondés, que ceux qui avaient servi jusque-là. à justifier les persécu- l
tions. Le malheureux état du royaume avait j
disposé les Napolitains (du moins les classes supérieures) à recevoir avec joie tous les chan- 1
gemens que pouvaient amener les circonstances politiques. Le peuple était ce que des siècles de despotisme, d'anarchie et de superstition l'avaient fait, la population la moins civilisée et la plus dégradée de toute l'Italie. Les élémensde la société amalgamés d'une manière si discordante , prouvaient le malheureux état
(l) Cette note écrite d'une mam ferme était ainsi conçue :
« L'ingraiitudine di unacorteperfida, ravveleriamento « di un nemico terribile, la mancanza d'asilo, mi h an « determinato a togliermi una vita che ormai mi è dî « peso; non s'incolpa nessuno délia mia morte , ed il mio « esempio serva a rendere saggi gli al tri inquisitori. >» « L'ingratitude d'une cour perfide , les calomnies d'un ennemi terrible elle manque d'asile, m'ont déterminé à m'ôter la vie qui n'est plus qu'un fardeau pour moi ; qu'on n'accuse personne de ma mort, et que mon exem-» pie soit un avertissement pour les autres inquisiteurs. »