‹ L'Italie (volume 5)Chapitre 11 sur 15 · F O ME · texte numérisé non relu

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mêlées de tombeaux et de sarcophages, chacun d eux présentant un objet d’étude pour les artistes, et de réflexions pour les moralistes. Le musée Chiaramonti vient ensuite, riche en monumens antiques, statues, bustes et basreliefs , ouvrages des Phidias des siècles passés, arrangés par le Phidias du siècle présent. Lcà, les vivans font la connaissance personnelle des morts; et les traits de Commode , de Tibère et de Lucius Yerus, deviennent aussi familiers à l’esprit que leurs faits et leur règne. Dans le musée Pio Clementino , collection de trésors accumulés parle dernier pape, la scène change, et l’on voit les ornemens appropriés aux édifices qui ont été occupés par les déités, les prêtresses et les empereurs de la précédente galerie. Tous ces objets sont aussi beau de dessin que d’exécution , et convenaient parfaitement aux temples, aux théâtres, aux forums , aux bains, aux palais d’où ils ont été tirés. Le vestibule des tombeaux suit naturellement cette collection : on y voit le sarcophage d’un Scipion, et les effigies sépulcrales de belles clames romaines sur les tombes desquelles l’amour semble encore planer. Au milieu de ces images consacrées par le temps et Part , l’esprit du spectateur se pénètre de leur calme

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et de leur dignité. La sculpture des anciens a une tranquillité, une grâce noble et posée qu’on ne trouve point dans les productions modernes, et qui tenaient peut-être à leurs modèles. Cette expression de simple majesté, ces formes reposées, si.familières aux Égyptiens, perdent déjà quelque chose de leur sagesse monumentale sous les Grecs. On les retrouve souvent chez les sauvages , mais elles se distinguent rarement dans les exagérations artificielles de la civilisation corrompue. La nation française , qui avant la révolution était une nation de maître à danser, était cependant la moins gracieuse de l’Europe, et l’Apollon du belvédère n’aurait jamais été créé dans la cour de Louis xv.

Cette galerie, maintenant si riche et si belle par la munificence du dernier pape et du pontife régnant, n’était que des murailles nues, quand Évelyn la visita en i643, et il raconte qu’cn la traversant pour se rendre à la bibliothèque du Vatican, il la trouva encombrée de quinze cents à deux mille pauvres, à chacun desquels le pape, en allant à Saint-Pierre, donnait un mezzo grosso (un liard ). C’est un épisode curieux dans l’histoire du palais du Vatican, de ce palais dont les usages et la splendeur fournirent à Milton les frappantes

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images et du ciel et de l’enfer (1); son Pandémonium , et le lieu

Were sceptred angels held their résidence. (2)

Si l’on voulait décrire la bibliothèque du Vatican comme elle mériterait de l’être, 011 remplirait plus d’un gros volume. Le local en lui-même est un vrai palais, et l’on pourrait visiter ses salles et ses galeries comme muséum , quand elles n’auraient aucun autre objet d’attraction. Une des circonstances les plus frappantes dans la plus grande bibliothèque de 1 Europe , c’est qu’on n ’y voit pas un seul livre , tandis qu elle contient, dit-on, trente mille volumes seulement en manuscrits. Les cases dans lesquelles la collection est conservée ne donnent aucune indication de leur contenu; et l'édifice presque entièrement couvert d’or et “ - — ■ ■ ■ ■■ ■ '— . - - - -

(1) On croit généralement que l’armée française a commis de grands désordres à Rome. La preuve du contraire est dans les richesses des palais et des églises qui sont restées intactes , et dans le témoignage des Romains eux-mêmes , qui rendent justice à la modération des soldats , et qui racontent souvent qu’ils allaient acheter des gants blancs pour visiter les galeriesdu Vatican. / l’égard des objets d’arts qui prirent le chemin de Paris , tout le monde sait que Pie vi les avait cédés par le traité de Tolentino.

(2) « Oit résident des anges couronnés. »

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d’outremer, ressemble à une salle gothique destinée à des fêtes burlesques, plutôt qu’à une docte retraite. La principale galerie, longue de trois cent soixante-dix palmes, est divisée en nefs séparées par des piliers; et les plus célèbres bibliothèques anciennes , les conciles généraux, et les inventeurs des caractères des diverses langues, sont représentés sur les murs. Des armoires basses, richement et fantastiquement peintes , entourent ce superbe salon, et contiennent les manuscrits les plus précieux; des tables de granit égyptien, des marbres, des sarcophages et d’autres fragmens antiques sont épars au milieu de la pièce. Deux vastes corridors à droite et à gauche, formant plusieurs salles , servent de dégagement a cette galerie principale. On trouve là des cases modernes , remplies d’ouvrages choisis, et une profusion d’objets d’arts d’une grande valeur et d’une grande antiquité. Dans 1 une des salles on voit le dessin de la façade de Saint-Pierre, par Michel-Ange (1) , bien supérieur à celui qu’on a adopté.

(0 On y v°it aussi une vue très-curieuse de Saint- Pierre, tel qu’il existait il y a trois cents ans; c’est un petit édifice. Dans l’intérieur , on voit le pape et les cardinaux célébrant dans le chœur l'office divin , entourés ' HJ.

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La salle du Papyrus, peinte par Mengs(i), conduit à une autre galerie spacieuse, ornée de dorures et de glaces, contenant les livres les plus précieux de la collection (2); et les cabinets des médailles (3), des gravures, des inscriptions, se succèdent et terminent cette aile. De l’autre côté, une suite de belles salles avec des colonnes de porphyre renferment des cases ornées de vases étrusques; les murs sont décorés d’une série de tableaux qui représentent les épreuves supportées par le pape actuel et son prédécesseur pendant la révolution : le couronnement et la restauration de

de gardes armés. La nef est remplie par le peuple, parmi lequel on remarque de fort belles têtes : les costumes sont très-singuliers.

(1) L’Histoire écrivant sur les épaules du Temps, et l’ange qui se tient auprès d’elle, forment un beau groupe. La figure de l’Histoire a été faite d’après la femme de Mengs , et l’ange est le portrait de sa charmante fille.

(2) Il y a aussi deux beaux candélabres de porcelaine de Sèvres, présentésau pape par Napoléon, à l’occasion de son mariage.

(3) La plupart des médailles ont été emportées à la première époque de la révolution. Le gouvernement français fit enlever aussi cinq cents volumes de la bibliothèque , mais sans égard pour leur valeur , et pris , comme nous le dit un des bibliothécaires , à capriccio!

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Pie vu termine ces fastes de la souffrance et de la patience papale, (i)

Il semble qu’une sorte d’ambition héréditaire a toujours accompagné les clefs de saint Pierre, puisque les pontifes les plus âgés et les plus faibles ont toujours essayé de perpétuer la mémoire de leur règne passager par quelque monument qui leur fût personnel. La vie de Jules n a été consacrée à son fameux tombeau dans San-Pietro in Fincoli , et il fit plus d’avances à Michel-Ange pour l’engager à y travailler, qu’il n’aurait voulu en faire au plus grand souverain de la terre pour en obtenir les avantages politiques les plus éminens.

(x) Autant que je puis m’en souvenir , les plus frappans de ces faits et gestes sont : Berthier prenant le pape Pie vi prisonnier. Le saint père arrivant à laCertosa de Florence , et les moines l’adorant prosternés à ses pieds , tandis qu’un soldat français l’examine avec une froide curiosité ; son arrivée à Valence , puis son lit de mort. L’élection de Chiaramonti , à Venise , sous le nom de Pie vu ; les cardinaux lui rendant leurs hommages à genoux ; sa réception à Rome; ses travaux dans le Colisée; sa visite à Ostie , accompagné du fameux antiquaire , l’abbé Fea ; son enlèvement par les Français ; sa résidence à Fontainebleau ; son passage sur le montCénis; sa restauration en 1814 ; la construction de l’arc de triomphe sous lequel il devait passer ; sa fuite à Gênes pendant l’occupai ion de Murat, etc. etc.

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On aurait pu imaginer que l’habitation des palais de Latran et du Vatican pouvait suffire à des hommes qui affectaient de représenter celui qui n’avait pas une place pour reposer sa tête : cependant, long- temps avant que le mauvais air eût rendu la résidence du Vatican dangereuse pendant certain temps de l’année, les papes, par l’effet de la satiété qui accompagne le pouvoir absolu, s’étaient lassés de leur pompeux domicile. Grégoire xm, pour rendre son pontificat célèbre, commença dans le seizième siècle le palais et l’église du Quirinal , résidence du pape régnant et de ses prédécesseurs immédiats.

Cette fabrique superbe, et seulement un peu moins vaste que le Vatican, couronne le mont Quirinal, et commande une vue magnifique sur la ville, qui paraît prosternée à ses pieds. C’est sous les dômes somptueux de ce palais que les pontifes apposent le sceau du pécheur , à des brefs qui autrefois ont fait trembler le monde.

Le dernier pape, Pie vi, a fait beaucoup pour l’ornement de ce palais, et de la place de monte Cavallo[ 1), sur laquelle il est bâti;

(1) Ainsi nommée d’après les fameux chevaux qui y étaient placés , et que les ciceroni de la vieille école attri-

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et ( selon les règles) il prit le peu qui restait des monumens antiques ; il transporta l’obélisque du mausolée d’Auguste, près duquel il était, sur la place devant son palais, et ne pouvant déplacer le Colisée , il enleva du moins tout ce qu’il était possible d’enlever dans le forum, et fit porter au monte Cavallo ce vase gigantesque de granit oriental qui reçoit maintenant les eaux de la belle fontaine.

Les appartemens d’honneur du Quirinal sont assez nobles fi); ils ont été dernièrement habités par l’empereur d’Autriche et sa famille ; et les draperies brillantes qui les couvraient encore, prouvaient les honneurs rendus à ces

huaient à Praxitèle et à Phidias , dont les noms se lisent encore sur les piédestaux. Suivant les nouvelles leçons , ces grossiers animaux ne datent que du temps de Constantin , dont on prétend qu’ils ornaient les bains.

(i) Ils contiennent quelques bons tableaux ÿ mais hors cela peu d’objets d’arts dignes d’être cités. Dans cet immense édifice qui ressemble à une ville couverte d’un toit, le pape occupe un très-petit appartement dont il ne sort que pour faire sa promenade journalière en voiture , ou les jours de fêtes , pour officier quand sa santé le lui permet. Presque toute cette grande fabrique est occupée par des officiers et des pensionnaires de la cour, dont les noms vénérables sont inscrits sur les diverses portes. Les corridors et passages sont publics et ressemblent à Lincoln’inn , ou au Temple à Londres.

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hôtes impériaux : honneurs qui n ont pas encore été payés !

Les jardins du Quirinal sont beaux et spacieux, mais encombrés de pierres et de marbre qui, suivant l’éternel usage du pays, disputent la place à la nature et à la végétation. Mais tout ce que le palais offre de brillant et de magique, est effacé par la splendeur de cette chapelle, dans laquelle le pape officie les dimanches et les fêtes. Elle est si resplendissante et d’un éclat si pur, que lorsqu’elle est frappée par les rayons de midi, elle a l’air du temple du Soleil, dont elle occupe la place (1). Là, rien ne peut offenser le goût le plus raffiné , ou blesser la dévotion la plus scrupuleuse ; point d’c.r voto révoltans pour les sens et pour la raison, point d’image terrible qui épouvante les yeux et glace le cœur. Les saints représentés dans les tableaux, paraissent des demidieux, et sur le grand autel on voit une croix aussi belle, aussi éclatante que celles qui pa-

(1) On croit que le temple du Soleil , bâti par l’empereur Aurélien , était sur le mont Quirinal. Quelques personnes pensent (dit Montfaucon ) que des ruines qui sont encore en cette place appartenaient à ce temple; mais Rome actuelle 11e ressemble pas plus a Rome du temps de Montfaucon , qu’à celle des Césars.

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rent le sein des dames (i). Des sons délicieux, des odeurs enivrantes remplissent l’air, et les mystères sont consommés avec des rites si pompeux, au milieu d’objets si séduisans, que le spectateur ignorant ou rigide pourrait douter s’il assiste à des cérémonies chrétiennes ou païennes, s’il est dans le temple d’Apollon ou dans la chapelle du pape.

Rien de plus bizarre et de plus plaisant que les groupes qui montent le Quirinal les dimanches matin, les uns à pieds, les autres en voitures, se dirigeant vers la châsse du pèlerinage hebdomadaire de tous les étrangers, la chapelle du pape. Des membres de toutes les Eglises, des hommes de toutes les sectes, des cardinaux et leur suite dans leurs brillans carrosses de glaces, des moines à pied, des carabiniers à cheval, se pressent sous les portes

(i) Le crucifix est en général un objet effrayant dans les églises italiennes : c’est une grande croix teinte de sang , où l’image trop fidèle de l’agonie et de la mort est representee. Mais de tels objets semblent exclus des églises particulières du pape. Le Quirinal est sans reproche sous le rapport du goût comme sous celui de la magnificence : il est aussi élégant que le boudoir d’une dame ; son architecture est noble et simple , et les couleurs les moins brillantes admises dans sa décoration, sont le blanc et l’or.

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massives qui sont encore gardées par les Suisses gigantesques , habillés de la même veste courte , avec les guêtres de buffle, les manchettes de dentelles , et le bonnet de peau , qu’ils portaient quand ils perdirent la bataille de la Bicoque dans les plaines de Lombardie. Cependant tous cheminent à travers les colonnades et les salles , et, arrivés au temple, les sexes se séparent. Le clergé subalterne de la chapelle (dans une variété de costume tellement grotesque et curieuse, qu’elle pourrait fournir les mascarades du carnaval de Paris ) se présente pour faire les honneurs, chacun dans le département qui lui est confié. La place la plus distinguée est invariablement destinée aux hérétiques anglais, tandis que si quelque dévot catholique italien se trouve là, ce qui arrive rarement , il est coudoyé et repoussé; car on peut dire littéralement qu’on se réjouit plus en ce lieu pour la venue d’un pécheur que pour celle d’un juste : notre mère l’Église met de côté les droits de ses enfans légitimes en faveur des rejetons de Luther, de Calvin, ou de Jeanne Southcote.

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La chapelle du Quirinal se remplit enfin jusqu’à la suffocation : les tribunes latérales sont occupées par les élégantes de Londres, de Paris, de Pétersbourg, devienne , de Cracovie,

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et de New-York. La foule ramassée dans la nef se compose d’abbés, de prieurs, de dignitaires ecclésiastiques en grande tenue (les mamelucks de l’Eglise), de généraux romains armés pour le service militaire de l’autel, le seul qu’ils aient jamais connu , de moines, de gardes, de soldats suisses, et des officiers civils. Les étrangers sont pla’cés au dehors d’un cordon tiré autour du chœur; et ce chœur, qui doit être la scène de l’action, tout éclatant de beauté et de lumière, est encore vide. Quand le signal est donné, la foule se divise, et la procession commence. Des personnages muets et autres forment l’avant-garde de la cérémonie, et précèdent l’infaillibilité personnifiée, qui apparaît dans toute la faiblesse de l’enfance, blanchie par le temps, et courbée sous le poids des infirmités, et portée, ainsi qu’une idole païenne, sur les épaules des hommes, au-dessus de tout contact humain. Le conclave suit, et chacun de ses princes est vêtu comme un sultan de l’Orient; à des habits de soie brillans d’or et d’argent, succèdent des robes de velours , des vêtemens de dentelles qui peuvent être enviés par des impératricés régnantes (i). La toilette de ces su-

(i) Les détails de la toilette des cardinaux, qui m’ont été montrés d’après le désir féminin que j’ai témoigné de

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perbes ecclésiastiques est d’une perfection achevée : il n’y a pas un cheveu déplacé , pas

les examiner , sont magnifiques et nombreux au-delà de toute description. Chaque cérémonie a son costume particulier , et certains jours ils s’habillent et se déshabillent aussi souvent que les trois MM. Singleton dans la farce. L’étole ou écharpe est maintenant une ceinture d’un riche tissu ; c’est un symbole de l’innocence perdue de l’homme , mais non pas du cardinal. Le piviale est un manteau comme l’ancien cloak irlandais; c’est un tissu d’or massif d’une pesanteur insupportable : il représente la robe pastorale des patriarches ( car les Églises catholiques et protestantes ont tout imité des Juifs, le Christ n’ayant laissé des modèles que pour la vertu , et 1 abnégation de soi-même ). Ce piviale était originairement un fluviale , et , comme son nom l’indique , il était destine à garantir des inclémences de l’atmosphère avant que les étoffes d’or et d’argent aient été inventées. La soutane est un véritable habit oriental ; elle est de velours violet ou d’une autre étoffe de soie , et sa longue queue flottante est portée par les caudatori.

Ce n’était sûrement pas un vêtement semblable que saint Paul avait laissé à Troas (*). Viennent ensuite le

(*) La simplicité apostolique île toute l’épître à laquelle ce passage fait, allusion , est un beau contraste avec les habitudes de saint Pierre et. de saint Paul.

« Quand tu viendras , apporte avec toi le manteau que j ai laissé à Troas, chez Carpus , et les livres , et principalement les parchemins. » Deuxième épîlre a Timothée , chap. iv.

Tels étaient les premiers apôtres, occupés de tous les devoirs, éprouvant tous les sentimens delà vie sociale; ils n habitaient point des palais somptueux comme des califes arabes, mais ils vivaient arec la famille d’ Qnésiphore !

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un pli mal en ordre, depuis le toupet poudré jusqu’à la boucle de diamant qui attache le soulier.

Le pape est déposé sur son trône doré , ses suivans ecclésiastiques étalent autour de lui son ample cafetan , blanc et frais comme la robe nuptiale d’une reine ; ils arrangent sa mitre brillante, ils mouchent son nez, ils essuient sa bouche; enfin, ils montrent le réprésentant de la Divinité dans toute la débilité et l’inertie de l’enfance ou de la caducité (i). •

pianelli doré et le manipolo de satin brodé, suspendu au bras comme le ridicule d’une belle dame , qui représente la panetière des patriarches, dans laquelle ils mettaient leur pain et leur fromage. La cammicia. ou surplis est un vêtement de dentelle extrêmement riche. J’ai vu trois de ces robes qui appartenaient à un cardinal , l’on nous dit qu’elles valaient quarante mille francs; et un fait dont je suis certaine , c’est qu’une jolie souveraine régnante a employé toutes ses grâces auprès de son éminence pour en obtenir une de ces robes qu’elle lui avait vu porteries jours de cérémonie. Les mitres sont d’or et d’argent , sur un fond blanc ou rouge, suivant le rang du cardinal. Dans la société privée, ils portent un habillement noir bordé d’écarlate , des bas écarlate , une petite calotte de même couleur placée sur la pointe de la tête , et leur chapeau de cardinal sous le bras.

(i) Cette inertie fait partie de l’office sacré du pape. Il ne doit point souiller ses mains par le contact d’aucune

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Sa sainteté ainsi arrangée comme dans un berceau, sur un trône devant lequel des empereurs se sont prosternés, les conservateurs de Rome , vraies cariatides de l’Église, se placent doucement à ses pieds; et le mannequin qui représente le sénat romain, ressemblant exactement par l’habit et la mine à Bridoison, prend son humble place près de ce siège impérial, plus pompeux que tous ceux sur lesquels les Césars ont monté. Cependant les demidieux du conclave reposent leurs éminences dans leurs stalles , sur des coussins de velours , et leurs caudatori , ou porte-queues , se placent à leurs pieds. Dans le centre et sur les marches du maître-autel , les évêques sont debout ou assis, avec leurs riches habits et leurs belles mitres; alors le chœur élève au

matière. Un de ses ecclésiastiques porte son mouchoir dans son sein , et officie pour lui quand il en a besoin. Pendant le service , il reste assis comme un automate , et à diverses époques de la célébration , les pretres déplient ou replient sa robe, changent sa mitre, etc. Les vêtemens moins splendides , mais aussi imposans, des évêques anglicans et des autres dignitaires des communions protestantes, sont tous dérivés de l’Église primitive. Leurs robes de soie, de drap ou de fin lin, leurs mitres, etc., sont moins brillantes, mais tout aussi juives que celles de Rome.

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ciel le hozannah, le pape officie; et le temple de Jupiter n’a jamais vu s’accomplir des rites plus splendides. Les encensoirs d’or lancent leurs parfums dans l’air, l’harmonie la plus parfaite, les mouvemens les plus gracieux charment l’oreille et les yeux; à l’élévation de l’hostie , un silence plus imposant encore succède ; à cet accord solennel de sons aimables , tout le monde tombe à genoux , et les militaires se prosternant plus bas encore que tous les autres, déposent leurs armes de destruction aux pieds de ce mystère opéré en mémoire du salut des hommes. •

La cérémonie est enfin terminée. La procession retourne comme elle était entrée; la congrégation la suit , et quelques minutes après , l’antichambre de ce temple ressemble au foyer de l’Opéra. Les abbés et les princes se mêlent dans la foule laïque, les cardinaux causent avec les jolies femmes, font valoir leurs bas écarlates , et demandent l’avis de ces dames sur la cérémonie , comme un merveilleux de l’Opéra de Paris demande à sa chère belle, en prenant du tabac, comment trouvezvous ça, comtesse? Ils saluent à droite, à gauche, font des reconnaissances, et les sourires gracieux, les signes de tête, les civilités, remplissent le temps où l’on attend les voitures;

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puis tout le monde part du Quirinal (t) pour se rassembler encore à Saint-Pierre, où l’on va

(i) Ce fut après la procession clans l'antichambre du Quirinal , que nous eûmes l’honneur d’être présentés au cardinal-ministre Gonsalvi. Jamais, depuis les cardinaux de Mazarin et de Retz, les grâces laïques n’ont été mêlées à la dignité ecclésiastique comme elles le sont dans la personne , les manières et la conversation du cardinal Gonsalvi. On trouverait plus de morgue diplomatique dans la moindre action du moindre clerc de la trésorerie anglaise, que le cardinal-secrétaire n’en a peut-être employé pendant tout le cours de son ministère difficile. Tcflndis que le conclave se plaint de la froideur de Gonsalvi dans la cause de notre mère l’Église, et que les Carbonari l’accusent de favoriser l’Autriche, il est du moins certain que sa tolérance religieuse a épargné beaucoup de maux à l’Italie, et que son humanité , qui lui a fait abolir quelques-unes des peines capitales les plus horribles , et adoucir les autres , mérite les éloges des hommes sages et bienveillans de tous les partis. Le cardinal , prévenant pour tous les étrangers, l’est particulièrement pour les Anglais , qu’il reçoit chez lui , et auquel il procure au dehors toutes les facilités possibles avec la politesse la plus gracieuse. Le cardinal Gonsalvi est le plus distingué des princes de l’Église sous le rapport des avantages personnels ; èt nous avons souvent entendu les beautés anglaises , quand elles dirigeaient leurs lorgnettes sur le divan du Quirinal , se dire entre elles : V oilà Caccia Pùitti, le pauvre cher homme ! et le petit Doria ! et les jeux de Gonsalvi !

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entendre les vêpres, donner des rendez-vous, et faire des parties pour l’Opéra , par lesquelles les Anglais , ces grands observateurs du dimanche } terminent les soirées de leur jour de sabbat en Italie; car les modes anglaises sont laissées sur les rives de l’Angleterre , et le plus rigide formaliste dans son pays , étant à Rome fait comme à Rome.

Les palais romains , plus nombreux , plus somptueux et plus vastes que les autres palais d’Italie, sont totalement dépourvus d’intérêt historique. Pas un seul souvenir ne peut arrêter les pas de l’étranger sur leur seuil; et le S. P. Q. R., gravé sur leurs portails massifs, ne sert qu’à rappeler des hommes et des temps qui, par une comparaison inévitable, font paraître plus sensible l’existence dégradée des modernes patriciens romains.

Les palais de Rome appartiennent à l’histoire de son Église. Ce ne sont point les résultats de l’opulence commerciale ou des entreprises; ce sont des monumens (i) de la pro-

(i) Ceci paraît peut-être dur et calomnieux, mais la libéralité elle-même, quoiqu’elle ri avance rien malicieusement, ne peut atténuer des faits historiques. Les papes des quinzième et seizième siècles ne prenaient pas la peine de cacher leurs amours. Les enfans des pon-

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digalité des papes pour leurs enfans illégitimes, ou de l’influence de çe fatal népotisme qui a créé dans Rome une classe de tyrans inconnue au reste de l’Italie (i). Le pillage.

tifes, Farnèse etBorgia, vivaient ouvertement avec eux; et même pendant le règne de Louis xiv, quand le cardinal de Retz vint à Rome , son premier hommage fut offert à la maîtresse du pape, l’infâme D. Olimpia, qui fit empoisonner le cardinal Patilla. Le neveu de cette dame, encore enfant, obtint le chapeau de cardinal. S’il eût été permis aux papes de se marier , de tels désordres n’auraient pas existé ; mais les lois de la nature ne sont jamais violées impunément.

(i) Les neveux du pape Barberini , Urbain vin, portèrent le peuple au désespoir par leurs cruautés et leurs exactions. Le cardinal Francesco, le plus jeune de ses neveux, fit trancher la tête au marquis Bentivoglio , parce qu’il était soupçonné d’avoir écrit un livre contre la cour de Rome. U fit mourir le duc d’Ascoli pour une conspiration supposée contre le pape. Pour s emparer des biens du comte Andrea Gasali , il le fit condamner aux galères, après avoir été battu jusqu’à être laissé pour mort. Le vénérable Frangipani fut mis plusieurs fois à la torture , pour le forcer de céder ses domaines aux neveux du pape , ce qu’il refusa jusqu a la dermere extrennte. Les taxes levées par ce prince au nom de son oncle , sur le peuple, entraînèrent des milliers de personnes à la ruine ou à l’exil. Il usurpa les revenus de quarante-sept bénéfices ; mais à la mort du pape il fut obligé de se réfugier en France pour échapper à la rage populaire. Les

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îes in justices , les crimes des neveux des papes , comme princes ou comme cardinaux , ne peuvent être estimés qu’en parcourant les mémoires qu ils ont laissés de temps à autre sous diverses formes ; surtout en visitant leurs villas et leurs palais, en apprenant par des autorités contemporaines et incontestables les revenus dont jouissent encore leurs descendans, meme après des siècles de mau-

crimes de son frère aîné , encore plus dégoutans et plus atroces, le réduisirent aussi à chercher son salut dans une terre étrangère. La Ceca Buffona, fameuse par sa beauté et ses plaisanteries, était la maîtresse de cet homme, et elle fut publiquement fouettée dans les rues ae Rome , à cause de son impudicité, Tels sont les souvenirs que rappelle le palais Barberini; et quoiqu’il fût nouvellement meublé par le prince actuel , quand nous l’avons visité , quoique le trône de l’antichambre fût tout neuf, et que les domestiques eussent tous des livrées fraîches , on n’en approchait qu’à travers de? vestiges de désordre , de malpropreté , de ruine , qui feraient horreur au plus pauvre laboureur anglais , s’il les trouvait devant sa chaumière. Des ateliers de sculpteurs et des taudis de mendians se voient jusque dans l’intérieur des grandes portes, et encombrent la cour dévastée; tandis que sur le dôme somptueux on voit briller les armes des Barbeîini , élevées devant le trône de la Divinité , par le temps , la vertu et l’éternité! Dans une autre salle on a peint i histoire des vertus d’Urbain vm !!!

lit.

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vaise administration et de négligence , même après tout ce qui a été dit des exactions et des spoliations françaises et révolutionnaires (i). Les brigands féodaux, ainsi que les bandits qui infestent maintenant le territoire romain, gagnèrent leurs possessions par la force ouverte, et soutinrent leurs violences hardies par une intrépidité qui aurait mérité le nom d’héroïsme , si elle eut ete employée dans une meilleure cause; mais les acquisitions faites par les héros du népotisme, n’étaient point le prix du courage, la récompense des travaux endurés et des dangers bravés ; elles étaient dues aux galères , à la potence, à la roue, au stilet autorisé , aux asiles pour les bandes de meurtriers qui désolaient le pays, asiles réclamés par les princes, cardinaux romains, presque jusqu’à nos jours. Enfin 1 autorité papale ne pouvant plus satisfaire leur insatiable cupidité, les trésors de 1 état épuisés, ne pouvant plus se verser dans leurs coffres (2) ,

(1) «C’est à ce caprice du despotisme, dit Addisson, que Rome doit sa splendeur actuelle ; car il eut été impossible d’avoir pu ériger tant de somptueux palais, etc. si les richesses de la nahon n’etaient pas tombées en différens temps dans les mains de quelques familles particulières. »

(2) Les richesses de la famille Cliigi , et les trésors de

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les papes leur permirent tous les moyens de pillage qu’un pays sans lois et un gouvernement absolu peuvent fournir. L’aspect que présentent maintenant les palais des princes descendans directs ou collateraux des neveux des pontifes, est une grande leçon de morale et de politique offerte par le temps pour l’avantage de la postérité ; mais que la postérité ne médite pas toujours assez profondément. Depuis la première impression faite par la saleté et 1 ostentation de l’antichambre d’un palais romain, jusqu’à celle que produit le grenier, résidence ordinaire des héritiers des llarberini, des Colonna, des Doria, etc. (Y),

leurs palais, sont en partie produits par une grande quantité de vaisselle d’or offerte par le roi de Portugal à Alexandre vu. A sa mort , les cardinaux neveux pillèrent le palais du Vatican , et l’on prétend qu’ils vendirent les tapisseries et même les orangers du Quirinal.

(i) Les exceptions à cet aspect général sont les palais occupés par les ambassadeurs, et ceux qui ont été achetés par les membres de la famille Bonaparte, nommément celui de madame Letitia , du cardinal Fesch , de Lucien , et de Louis, ex-roi de Hollande. Leur charmante sœur, la princesse Pauline Borghèse, habite le palais de son mari. Toutes ces résidences se distinguent par la commodité , l’ordre et l’élégance. Nous visitions souvent madame Letitia et le cardinal Fesch , et nous trouvions toujours dans leurs palais une abondance de feux (chose

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toutes les pièces intermédiaires font un effet qui tient à l’expression de deux caractères, l’absence de cette convenance et de cette propreté qui marquent l’état de la société où

tout-à-fait inusitée à Rome), des domestiques vêtus de livrées magnifiques (celle de Madame, verte et or, l’ancienne livrée impériale de France) ; et des tapis partout , excepté sur les escaliers et dans les antichambres. De tels établissemens sont des anomalies au milieu du désordre et de l’abandon qui régnent généralement dans cette capitale. La galerie du cardinal (une des meilleures de Rome) a été arrangée depuis la restauration : elle occupe trois étages de son beau palais. Outre une excellente collection des maîtres italiens , cette galerie est singulièrement riche en tableaux flamands. En parcourant un jour avec son éminence le premier appartement, nous entrâmes par hasard dans une suite de pièces oh des piles de tableaux étaient rangées contre les murs, ou couvraient le parquet. Comme nous demandâmes quelle était la destination de tout cela , nous apprîmes que son éminence avait l’intention d’envoyer ces tableaux à diverses églises des pays catholiques qui avaient été spoliées ou dégradées pendant les*t rente dernières années. Ce cardinal est le seul membre du conclave qui encourage actuellement les arts et qui achète des tableaux : les autres se contentent de faire faire leurs portraits quand ils reçoivent. le chapeau (formalité qui accompagne leur élévation); et ils payent pour ces chels- d’couvre quelques cens à de misérables peintres ; du moins c est ce qui nous a été dit par un des premiers artistes de Rome.

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1 homme est le plus heureux et le plus libre, et la présence de cette accumulation de magnificence inutile qui appartient aux pays où il n existe que deux classes : les esclaves et leurs maîtres.

Un palais romain du premier ordre est un édifice vaste et massif, plus imposant par la grandeur de ses dimensions que par la beauté de son architecture; car la plupart ont été bâtis vers la fin du seizième siècle, quand les arts commençaient à décliner. La façade large et élevée, qui donne sur la rue , est construite en pierre de taille; et Je pesant portail ouvre sur la cour, autour de laquelle le palais est quelquefois érigé (comme le palais Borghèse) , et qui est bordée aux deux tiers par des portiques ouverts. Ce cortile est fréquemment un réceptacle d’immondices ; et les escaliers de marbre, spacieux, ouverts, et souvent trèsbeaux, offensent presque toujours et l’odorat et la vue : tout est immonde z zaio ; et depuis 1 antichambre jusqu’à l’attigue, ce terme est également applicable. Quand le visiteur monte ces escaliers d’un pas ralenti par la fatigue, aucun son, aucune figure humaine ne s’offre pour lui indiquer son chemin; et le maître, les hôtes, les étrangers ne sont reçus, ni par un portier grondeur , ni même par un chien

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aboyant; tout est silencieux comme la tombe, ou comme l’habitation d’un sybarite endormi. On est obligé de monter et descendre plus d’une fois ces superbes escaliers revêtus de marbre et de saletés, et l’on désespère de trouver la corde malpropre qui répond à la sonnette de l’antichambre : quand elle est enfin trouvée et qu’on a sonné, un de ces visages rechignés qù’on a coutume d’apercevoir derrière les voitures des cardinaux et des princes , paraît sur le pallier du dernier étage , et appelle le cicerone du palais pour conduire i forestieri. L’antichambre s’ouvre de l’intérieur, et l’on voit quelque vieux capo di famiglia qui a survécu à trois générations de ses maîtres dégénérés, et qui porte encore les restes de la livrée qui lui a été donnée par le premier. Les murs noircis de cette antichambre sont partiellement couverts des plus grands et des plus mauvais tableaux de la collection, et de lambeaux de tapisseries fanées. Le plancher ressemble à celui (^un estaminet de campagne. Le plafond et les boiseries sont enfumées et * salies comme ceux d’un corps-de-garde ; et un banc de bois formant un coffre , une table de planches et une couple de vieilles chaises de cuir, complètent l’ameublement de ce vestibule des appartement les plus somptueux. On

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est étonné de voir au milieu de ce désordre et de cette bassesse un trône s’élever : chaque prince romain, étant souverain dans ses domaines, a non-seulement son trône dans l’antichambre, mais très-souvent, il en a encore un autre dans la pièce d’honneur. Le dais de velours cramoisi bordé d’or et couvert d’écussons, qui s’étend sur ce siège d’état, ombrage en même temps le sale palfrenier qui nettoye les bottes du prince ou les souliers du cardinal. Là sont aussi rangés les chandeliers de cuivre, avec les restes des chandelles qu’on a usées le soir précédent; des habits à baguetter, des potages qui refroidissent, et des perruques qui doivent être accommodées; car cette pièce est l’atelier de tous les ouvrages diü*gis , et le trône sert maintenant à tous les usages, hors à celui pour lequel il a été fait. Depuis la révolution, les princes romains ont perdu leurs privilèges féodaux ; et quoique souverains de nom, ils n’ont point recouvré cette plénitude de pouvoir qui sera peut-être rétablie en leur faveur avec d’autres anciens abus , par l’influence de la Sainte- Alliance.

On peut voir là quelques malheureux valets raccommodant un habit ou nettoyant une lampe, le Jocrisse ou le Sganarelle de la mai-

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son; tandis que le vieux gardien est assis tranquillement dans un coin , et réchauffe ses doigts engourdis sur un petit vaisseau de cuivre qui contient quelques charbons à demi éteints, le seul feu visible dans tout le palais, même pendant les jours humides d’un hiver romain (i). Les pièces qui succèdent à celle-là, sont ordinairement au-dessus de tout éloge, par le nombre, l’étendue, la richesse et les trésors des arts qu’elles contiennent. Il n’y a pas une seule de ces magnifiques demeures , à présent abandonnées, qui ne soit digne de loger le souverain le plus fastueux ; et, en parcouranV le palais Borghèse, Corsini , Doria-Pamfili, Farnèse, Barberini et Colonna , on est convaincu que, malgré la suite nombreuse que les princes et cardinaux romains entreteiiaie®^ ifs n'ont jamais pu occuper leurs palais entiers. Dans le coin de l’un de ces édifices , l’ambassadeur de

(i) Pendant l’hiver que nous avons passé à Eome , il est tombé tant de neige , qu’un membre de l’académie des Arcades nous a assurés « qu’on n’en avait pas vu de semblable depuis celle qui chassa Annibal de la porta Collina. » Les journées étaient délicieuses , mais dans les matinées et les soirées le feu était indispensable \ cependant je n’en ai jamais vu dans aucun palais romain , excepté ceux qui étaient habités par des étrangers et par la famille Bonaparte,

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Naples vit comme un rat au milieu d’un grenier. (i)

Maintenant leurs nobles possesseurs, plus pauvres d’esprit et de moyens que leurs ancêtres, sont nichés dans un petit nombre de chambres du second étage, ou du troisième, quand le second est, ainsi que le premier, dévoué aux tableaux ; ou bien l’héritier célibataire d une famille autrefois puissante occupe une aile séparée, et vit dans l’obscurité et le dénuement , distrait par les cartes ou par la bigoterie , ou livré à l’hypocondrie. Nous vîmes des exemples semblables dans deux ou trois des plus nobles palais de Rome. Malgré la gêne, et souvent même la pauvreté, qui a induit les princes romains à vendre une grande partie de leurs tableaux, les collections offertes aux regards dans leurs galeries sont plus belles et plus nombreuses que celles de toutes les autres villes d’Italie. Les galeries des palais Doria , Sciarra-Colonna , Borghèse etCorsini, sont particulièrement remarquables; mais les peintures y sont tou t-à- fait négligées, et la poussière des siècles, qu’on a laissé accumuler sur les ouvrages de Raphaël, du Titien, du Dominiquin, etc., paraît avoir été con-

(1) Dans le palais Farncse.

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servée avec une religieuse vénération, llien n a été déplacé ni changé depuis la formation des collections ; et telle est l’inertie qui caractérise les modernes patriciens romains, que, dans le temps de la révolution , quand plusieurs jeunes gens des familles les plus distinguées furent forcés à l’activité par les événemens, ils découvrirent dans leurs palais, des garde-meubles (1) remplis de trésors qui n avaient jamais vu le jour, et dont on connaissait à peine l’existence. Quoique les princes actuels Corsini et Borghèse résident habituellement à Florence où ils ont de grandes pro-

(i) La bibliothèque du palais Borghèse n’avait pas été ouverte depuis bien des années , à l’époque de la révolution. Quelque temps après cet événement , quand le jeune prince eut épousé une des sœurs de Bonaparte , on proposa un jour à la princesse douairière , comme une sorte de partie folle , pour passer le temps après dîner, d aller visiter cette bibliothèque. Quand on en eut enfin trouvé les clefs , la société se dirigea vers elle avec des flambeaux ; mais en ouvrant la porte , la première chambre parut tout en feu : ce singulier spectacle provenait des toiles d’araignées qui s’étaient enflammées au moment ou les lumières avaient été approchées, et l’incendie, si rapidement allumé , s’éteignit aussi rapidement. Des profusions d’ouvrages d’or, d’argent et d’ivoire, du travail le plus précieux , ont été trouves dans le garde-meuble du même palais.

j>riétés et de beaux palais, ceux qu’ils possèdent à Rome sont parmi les plus nobles et les mieux conservés. Les galeries et les bibliothèques de l’un et de l’autre nous ont été ouvertes sur la recommandation particulière que leurs maîtres avaient bien voulu donner en notre faveur.

Le palais Corsini doit sa magnificence au pape de ce nom , Clément xii. Il a été habité long-temps par la reine Christine de Suède, qui y mourut en 1 689 ; et sa richesse et sa grandeur le rendaient bien dione d’un locataire royal.

Mais maintenant on ne voit plus une multitude de laquais remplir sa grande salle; on ne voit plus de crectto ou dépendans (1) attendre dans l’antichambre ; l’herbe croît dans les cours abandonnées, et un révérend et authentique monsignor, niché dans sa bibliothèque, dont il fait les honneurs d’une manière parfaitement caractéristique, occupe seul cette noble demeure (2). La bibliothèque consiste en huit

(1) Tous ceux qui dépendaient de la faveur et de la protection d’un prince ou d’un cardinal romain, étaient nommés ses creali , ses créatures.

(2) Le prince Corsini a en la bonté de nous donner une lettre d’introduction pour son bibliothécaire, dont les titres remplissaient tout le dessus de l’enveloppe : c’est un

grandes pièces ; elle possède une précieuse collection des ouvrages connus en Ilalie dans le quinzième siècle. Deux cenls volumes de gravures augmentent encore ses trésors. Parmi ses curiosités littéraires, on remarque le livre de prières de Colomb, qui lui avait été donné par le pape , et qu’il avait légué à la république de Gênes, comme l’indique un codicille écrit de sa main, et placé sur une des pages. Cependant on a écrit des volumes pour prouver que ce codicille était faux.

Mais dans ce vaste répertoire des lettres et des arts, rien ne paraît plus curieux que d’y voir une pièce entièrement consacrée aux disputes des jansénistes et des molinistes. Le précédent bibliothécaire se trouvant un furieux janséniste, fit cette collection dans un temps où les prinçes Corsini ne visitaient pas souvent leuy bibliothèque. Il se trouve là un volume qui renferme un catalogue de tous les pères (je ne me souviens plus de quelle doctrine) qui s’étaient donnés au diable, avec une description très-exacte de la maison du

trait curieux clés mœurs qui existent encore à Rome, un reste de la pompe des siècles aristocratiques. Le bibliothécaire d’un prince romain a en effet plus de dignités qu un duc anglais.

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diable où ils étaient logés. Ce sont de singulières peintures de l’esprit humain (1), qui seraient meme très-amusantes si elles 11e se rat. tachaient pas à des maux que l’erreur tend toujours à multiplier.

Parmi les tableaux, ceux qui nous frappèrent Je plus étaient un Ecce Homo du Guerchin , plus agonisant, mais moins divin que celui de

(0 Quelques anciennes bibliothèques d’Italie, dévouées à la théblogie , présentent les plus singuliers monumens des aberrations de l’esprit dans le sens de la bigoterie et de l’ignorance. On dirait que Monlfaucon ne visitait ce pays , en 1698, que pour y voir ces répertoires de la folie humaine , qui paraissent l’avoir extrêmement édifié. Sa description de la bibliothèque du chevalier Belcredius , de Pavie , mérite d’être citée. Ayant d’abord prévenu le lecteur « que c’était une personne recommandable par sa piété , et qui lui au ait prêté sa voiture , » il ajoute : « Il a une singulière bibliothèque, fort nombreuse, et telle qu’on n’en pourrait trouver nulle part une semblable; elle est entièrement remplie de livres qui ont été écrits pour la défense de l’immaculée conception de la bienheureuse Vierge Marie , la plupart composés par des moines franciscains. Je pris un de ces volumes au hasard iTauteur était u ri fraAlvâ): à la première page, on voyait la Vierge élevée dans les airs au-dessus d’un enclos de murailles lortifiées de tours , dans chacune desquelles paraissait un franciscain combattant contre le . dragon à plusieurs têtes, adversaire de ce mystère ».

(Montfauco.v. )

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Carlo Dolce ; une Vierge avec l’Enfant Jésus, du Caravage (clans ce tableau, l’enfant est un gros garçon de cinq à six ans, vêtu d’un habit jaune; et la Vierge, une jeune paysanne robuste , dans le costume d’une villageoise romaine, avec les manches de son corset attachées par des rubans rouges); et le beau mais terrible portrait de l’atroce Philippe h , par le Titien : cette tète est une satire contre l’humanité.

J.e casino Corsini, sur le mont Janiculum, est annexé à ce vaste palais, et il occupe le site de la villa de Julius Martial, cousin du poète épigrammatique. Les maisons de ces princes romains modernes offraient une extravagance deluxe inconnue aux hommes les plus voluptueux du siècle d’Auguste.

Le palais Borghèse, vulgairement appelé par les badauds de Rome Cembalo (clavecin) di Borghese , à cause de sa forme, est l’ouvrage de Paul v, qui appartenait à cette famille. Sa grande cour, ses beaux portiques soutenus par des colonnes de granit, sont les principaux traits de son architecture. Il couvre un espace immense, et c’est un splendide monument du système qu’il rappelle. Le rez-de-chaussée comprend onze belles salles, toutes consacrées à la galerie, et contenant des ouvrages des grands'

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maîtres de tous les pays. On dit que soixante de ces tableaux sont de la plus grande valeur; et plusieurs des portraits de Raphaël, Titien et Jules Romain, ont un intérêt historique, outre celui qu’ils inspirent comme productions exquises des artistes ies plus célèbres. Les appartemens privés du prince sont dans l’aile gauche, et l’autre côté est habité par la princesse Pauline et sa suite.

La villa Rorghèse, dans les murs de la ville, est presque le double du palais dont elle est très-voisine; elle a été autrefois la plus célèbre des villas romaines (i). Elle a été bâtie par le cardinal Scipion Rorghèse, neveu de Paul v; et ses jardins et son lac occupent une circonférence de près de trois milles. L’intérieur est rempli de sculptures antiques et modernes, de tableaux et de mosaïques, et ses jardins sont couverts de casinos, de temples, de citadelles, de volières, de tout ce qu’un goût faux et un faste exagéré, joint à une fortune im-

(i) La villa Borghèse (dit Montfaucon) est ce qui mérite le mieux d’être vu à Rome. C’est de cette villa que furent tirées les statues que le prince Borghèse vendit à Napoléon , pour des biens nationaux du Piémont, qui appartenait alors à la France. Leur absence est cependant à peine aperçue au milieu de l’abondance d’objets rares et précieux qu’elle renferme.

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mense, pouvaient accumuler. Maintenant ses

marbres deParos, ses bosquets charmans, silencieux, et habités seulement par le vieux concierge, contrastent d’une manière frappante avec les lourdes murailles ruinées qui se voient près de là; ces murailles que l’empereur Âurélien fit élever pour former les nouvelles limites de Rome, et que Bélisaire trouva tombant déjà de vétusté : cette vénérable ruine est nommée le Muro torto , à cause de son inclinaison dont Procope fait mention.

Une autre villa Borghèse, située au milieu de bois, de jardins, de cascades et de torrens, spacieuse, superbe et dévastée, a été élevée sur les charmantes collines deFrascati, par les mêmes richesses qui ont bâti la première. Une promenade délicieuse, coupée dans la forêt , la fait communiquer à la casa Mondragone, appartenant également au prince, et également abandonnée, quoique éminemment favorisée de la nature (i). Mais parmi toutes les villas de la famille Borghèse, une seule est habitable, une seule offre la propreté anglaise,

(1) On a tant écrit anciennement et récemment, sur Frascati, Albano , Tivoli, qu’il est inutile de parler encore sur des sujets épuisés dont les descriptions sont deve-

nues tout-à-fait banales,

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i 'élégance françoise et le goût italien, unis de la manière la plus heureuse; c’est la villa Paolina Bonaparte Borghèse, ornée, meublée et réparée par la princesse. Ceux qui ont passé une matinée de printemps dans cette aimable ietraite, et partagé un des déjeuners que la princesse y donne toutes les semaines , ont vu 1 intérieur d’une villa sous un aspect qui offre un singulier solécisme dans les habitudes romaines. (i)

ba villa Farnesina, qui est plutôt un casino

qu’une villa, appartient à la famille Farnèse(a).

(1) Le jour qui précéda notre départ de Rome, nous avons déjeuné à la villa Paolina avec une société composée de nobles anglais des deux sexes, de princes romains et allemands , et de négocians américains , singulier congres. On servit des confitures , des glaces , des vins légers et du café; et le principal amusement fut de parcourir les élégans appartemens , d’errer dans les jardins , et de visiter quelques antiquités qui se trouvent renfermées dans leurs murs; ce sont des vestiges du camp des prétoriens.

(2) Les palais Farnèse , à Rome, appartiennent maintenant au roi de Naples , qui les a dépouillés des précieuses productions des arts qu’ils renfermaient. Les belles fresques du palais Farnèse, par les Carraclie, et celles de la Farnesina , n’ont été laissées que parce qu’elles ne pouvaient être enlevées.

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Elle est située dans les murs de Rome, non loin du palais Farnèse, et elle a été bâtie par Agostino Chigi, un simple citoyen, un marchand du temps de Léon x , auquel Chigi offrit un superbe banquet, quand sa maison fut achevée. Ces citoyens romains partageaient avec les papes et les princes les travaux des Bramante et des Raphaël , et l’une des pièces de la Farnesina est entièrement peinte par ce dernier et ses principaux élèves. Le sujet de cette précieuse fresque est l’histoire de Galatée ; mais la prima donna du tableau est une nymphe emportée par un triton. On est enlevé à l’admiration de cet ouvrage si achevé, par une tète simplement esquissée , une tête colossale: quoiqu’elle ait été simplement tracée avec un charbon , toute la beauté des Néréides de Raphaël, toute la grâce de la Diane de Yol terra, ne peuvent détourner l’attention qu’elle commande. Daniel de Yolterra, élève favori de Michel-Ange, avait été employé avec les disciples de Raphaël à peindre cette pièce, et il avait prié son maître immortel de venir voir son ouvrage, et de lui donner ses avis. Michel- Ange arriva à la Farnesina avant son élève, et, tourmenté par cette sorte d ennui impatient (la maladie des hommes de génie), il saisit

un charbon, et traça cette tète puissante, qui porte, ainsique sa terrible main (1), la marque de cet esprit créateur qui produisit Moïse et le Jour. Au milieu des corniches et des bas-reliefs qui brillent jle tous côtés, cette tète cliarbonnée paraît sur un espace qu’on a laissé vide pendant des siècles , par respect pour l’empreinte qu’il porte : tout commence à se faner autour d’elle, même les teintes de Raphaël ; mais elle semble indélébile. Cette salle a été le théâtre d’une des plus plaisantes aventures de Cellini, de son entrevue avec Madonna Chigi, qu’il décrit comme une créature gracieuse et riante, gentile al possibile. La Galatée de Raphaël et la tête de Buonarotti étaient sans doute également oubliées quand elle prononça en souriant son Addio Benvenuto , qui resta dans sa mémoire avec le piacevolissimo nso qui 1 accompagnait, et qu’il rappelle après quarante années avec une tendresse si marquée. A ces images de Raphaël , de Michel- Ange, de Cellini , succèdent les souvenirs des liers et puissans ducs Farnèse, et des fêtes royales quils ont données quand ils furent

(x) Mario tembile , dit YTasari en parlant de la main esquissée par Buonarotti, quand on lui demanda un échantillon de son dessin.

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appelés au trône de Naples. Maintenant il ne reste pas une trace de leur existence : la désolation triomphe dans ce lieu, les salles sont nues, le temps et l’humidité altèrent tous les jours les teintes vivaces de la Psyché et de la Galatée. Les délicieux jardins (i) dont jouissait l’honnête Chigi, négligés et couverts de mauvaises herbes , dominent les rivages ruinés du Tibre déchu, et la Campagne de Rome elle-même n’offre pas un aspect plus mélancolique, que le pavillon autrefois si brillant de la villa Farnesina.

La villa Doria-Pamfili , une des plus belles des environs de Rome, a été bâtie dans le dixseptième siècle par le neveu du pape Pamfili , Innocent x , dont la passion extravagante pour sa belle-sœur, D. Olimpia Maldacchmi , est un des traits les plus notables de sa vie. Le site, les bois, les jardins, sont vraiment délicieux; le palais a tous les traits génériques de ces sortes d’édifices; il est rempli de tableaux et de statues , négligé et ruiné. Le custode qui nous le montra , et qui habitait une petite

(i) Il y a dans ce jardin un charmant portique dilapidé , ou Vasari mena le Titien pour lui montrer les fresques de Peruzzi. Jo mi ricordo del menando 10 il cavalière Tiziano , pittore cccclentissimo e onorato , a vedere quella loggia , etc. etc.

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maison adjacente, l’ouvrit comme si c’eût été une loge an spectacle. Les salles étaient pleines de meubles pesans et^massifs. Cette demeure pouvait offrir une magnifique retraite contre les odeurs désagréables et l’air enfermé de Rome; mais, quoiqu’elle en soit assez rapprochée pour^qu’on y arrive en dix minutes en voiture, le gardien nous assura que les princes et princesses Pamfili-Doria ne l’avaient pas visitée depuis près de cinq ans (i). Nous vîmes les plus charmantes fleurs printannières , les

(0 On nous a conté à Rome cent anecdotes curieuses sur l’inertie des princes romains ; l’une d’elles prouve à elle seule tout ce qu’on peut dire à ce sujet. Il est impossible de trouver dans tout l’état romain un site plus fameux ou plus intéressant que Palestrina, la Preneste des anciens, le précurseur de la ville éternelle , la scène des guerres de Sylla , et la retraite de Marius , mémorable dans le moyen âge comme le théâtre des guerres sacrées et des efforts des pontifes , comme le rempart des Colonne et le sujet de la colère de Boniface vin.' Palestrine , avec toutes ses ruines, ses souvenirs et sa désolation, appartient maintenant aux princes Barberini, qui, depuis trois générations, n’ont point vu ce domaine. Le seigneur actuel de cette terre , à qui la personne de qui je tiens cette anecdote demandait pourquoi il ne visitait pas un lieu aussi remarquable, qui n’était qu’à une journée de son palais de Rome , répliqua : « Parce que mon père ne l’a jamais visité; et de plus cette journée est trop longue pour que je puisse la faire

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violettes, les anémones croissant spontanément entre les dalles brisées des parterres; il était impossible de voi^ rien de plus aimable et de plus solitaire.

Une des chambresles plus anciennes de cette villa est un cabinet portant le nom de D. Olimpia; le gardien tirant d’un tiroir ui^e palatine de plumes rouges, insista pour nous faire accepter une des plumes, corne unareliquia délia signùT'a principessa Olimpia ; relique probablement aussi authentique et aussi efficace que plusieurs autres choses qui portent le même nom à Rome, (i)

avec mes chevaux , et ce voyage ne vaudrait pas les frais de poste. »

Frascati , la patrie de Caton , de Cicéron , partage le sort de Palestrina. Tusculum (ou au moins son emplacement) a été acheté par Lucien Bonaparte : après avoir résidé long-temps sur ce sol classique , oii il jouissait du bonheur domestique dans le sein de sa respectable famille, il en a été chassé par des bandits , qui, sortant des montagnes, viennent presque jusqu’aux portes de Rome.

(î) Le portrait de cette Montespan pontificale est conservé dans la villa Panfili. C’est une virago au front sévère , assez formidable pour tenir le conclave entier en respect, et aussi faisait-elle. Le pape Innocent répondait constamment à toutes les remontrances qu’on lui faisait sur son amour: Rimediaremo, rimediaremo (nous verrons à réformer cela).

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La villa Albani, élevée vers le milieu du siècle précédent, par le dernier cardinal de ce nom, et appartenant au présent cardinal Albani, est la plus parfaite et la plus fraîchement décorée de toutes les villas romaines. Elle a toute la pureté et toute l’élégance d’un temple grec : c’est un petit Panthéon dédié à tous les dieux champêtres, dont les statues (les plus parfaits ouvrages de l’antiquité) remplissent ses portiques de marbre et ses galeries. Cette fabrique paraît même trop idéale pour une habitation humaine : cependant elle offre une assez commode résidence, et c’est la seule qui réalise l’idée que les imaginations vives se font des maisons de campagne italiennes. Les murs sont incrustés de bas-reliefs; les corridors offrent de tous côtés des groupes de nymphes et de faunes. Les plafonds ne sont qu’or et azur ; les salons sont rafraîchis par des zéphyrs chargés du parfum des fleurs des orangers; les jardins, parsemés de temples, commandent une vue qui se termine par des collines ondoyantes, dont le nom même est poétique. Quand nous l’avons visitée, une vapeur bleuâtre et lointaine voilait les déserts intermédiaires de la cajnpaqna , et la rosée et la lumière du matin prêtaient leur fraîcheur et leur éclat à un paysage et à une fabrique tels

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que l’Amour aurait pu les choisir pour y conduire sa Psyché, quand il la déroba à la colère de Vénus. Mais quand le premier enchantement se^ dissipe, on retrouve le vrai caractère d’une villa romaine. Les artichauts et les choux croissent parmi des faunes et des satyres qui paraissent produits par le ciseau d’un Praxitèle. L’éminentissime padrone de cette délicieuse villa n’en visite guère les merveilles que dans Je cours de ses promenades du matin, où il s’y arrête quelquefois par hasard ; et les jardins sont loués à un marchand d’herbages romain , qui y fait cultiver des légumes en hiver et au printemps. Pendant l’été, le gardien lui-même quitte sa chaumière, et la villa Albani est entièrement abandonnée à ce terrible fléau , résultat de la politique et des crimes de Rome , la mal-aria , dont les causes et les effets sont tous moralement liés, et dont la justice poétique est visible de toutes parts.

Rome moderne, très-évidemment distincte des anciennes ruines, et des palais des princes et des pontifes, est tout à-fait éloignée des vestiges de l’antiquité, et dépare la splendeur des édifices des derniers siècles. Lalande a remarqué que la grande et glorieuse Rome ressemble , ail premier coup d’œil, à une ville de province française; et c’est en effet une des cités les plus modernes

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de l ltalie , et tout-à-fait hors des sites de la capitale des Césars. La ville de Rome du moyeu âge , si souvent désolée par les nobles factieux et le peuple turbulent de ces temps agités , s élevait au milieu des nobles monumens des anciens , dont il existait alors des fragmens im posans; car les Barberini et les Farnesi n’avaient pas encore dépouillé les temples de leurs colonnes, et les amphithéâtres de leurs marbres. A la fin du seizième siècle, la masse des ruelles irrégulières qui constituaient la cité disparut , et une nouvelle ville ( i) fut bâtie à la hâte par l’actif et impétueux Sixte-Quint, qui mêla les habitations mal construites du peuple avec les palais gigantesques des princes. Cette ville , bornée de tous côtés par des déserts ou des ruines, renferme peu de ces vénérables monumens antiques dont l’imagination suppose Rome presque entièrement composée.

L’entrée de l’ex-Caput-Mundi par la porta ciel Popolo est bien propre à dissiper ces illusions. La piazza del Popolo n’a rien qui la distingue

(i) Le cardinal Bentivoglio en retournant à Rome , après une courte absence sous le pontificat de Sixte-Quin t, ne la reconnaissait plus. « Non riconobbi quasi più Roma « si nuova trovai la corte d’interessi e di faccie , e si « mutata la città d’ edifizie etdi strade.» Leltere , p. 1 18.

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de celle de la ville de province de Lalande, excepté l’obélisque égyptien, placé au centre. D’un côté est une caserne grossièrement bâtie , devant laquelle on peut voir muser les carabiniers du pape, et les douaniers prêts à fondre sur l’étranger nouvellement arrivé; de l’autre, une église très-simple et son couvent, avec une promenade sablonneuse, plantée sur une hauteur qui domine le bâtiment, et qui ne prend quelque intérêt que lorsqu’on sait qu’elle faisait partie du mont Pincio. En face de la porta del Popolo sont deux jolies églises qui occupent les points où se joignent trois rues étroites et longues; celle du milieu est , le Corso; elle ressemble, à son entrée, à une des vieilles rues de la Cité de Londres : mais à la fin, les fabriques inférieures et les misérables boutiques sont remplacées tout à coup par les plus nobles palais de l’univers , qui continuent jusqu’à la place de Venise.

La route à droite (la strada di Ripetta ), sombre, ruinée et abandonnée, est parallèle au Tibre; et celle à gauche (la via del B abbuino , terminée par la place d’Espagne) est bordée par les hôtels fréquentés par les Anglais : les rues principales des villes de provinces françaises et anglaises peuvent donner l’idée de celle-ci. La haute et large façade d’un hôtel italien rap-

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pelle de loin en loin qu’on est en Italie; mais partout les murs nouvellement blanchis, les portes et les volets des fenêtres peints en vert brillant , quelques tentatives de soins et de propreté , annoncent l’intention de se rapprocher du goût anglais, et l’on remarque des efforts vers l’ordre et la netteté qui ne se voient dans aucune autre partie de la ville, et qui même là sont généralement bornés à l’extérieur des maisons sur lesquelles l’inscription de appai tamenti da affittare (i) attire l’œil des nouveaux arrivans. On peut voir, sur les vieux balcons des quatrièmes étages de cette rue, une connaissance de Saint-James qui regarde arriver le déjeuner de café froid, qui lui est apporté d’une trattoria voisine , et qui, à peine consolée par la vue du Colisée, de la perte de son élégant réduit d’Albano, jure que la ville éternelle est un cloaque éternel. Là, dans le piano superiore y qui serait en Angleterre un attique inférieur, l’infortuné gentilhomme de campagne anglais, entassé avec une demidouzaine d’enfans et autant de bonnes, des précepteurs et des gouvernantes , regrette amèrement les pures jouissances et l’aisance substantielle de son manoir anglais, et soupire

(>) «< Appartemens à louer. »

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pour ses mérinos et ses southdowns; tandis que sa classique moitié lui explique les merveilles du Campo vaccino qu’elle a apprises dans Vasi, et déclare avec Erasme que même les murailles de Rome sont plus savantes que. les hommes de notre siècle. Plus d’un groupe, venu des bords du Liffey ou du Shannon , éveille les échos latins de son logis sur la place d’Espagne, par les louanges du pape et des cardinaux , qui procurent aux voyageurs irlandais des amusemens que le château de Dublin lui-même ne peut offrir à ses élus ; et ils se résolvent plus que jamais à soutenir de tout leur cœur un système qui produit l’ordre de choses actuel. Mais ils ne manquent jamais, malgré leurs ravissemens pour Saint- Pierre et le vénérable pontife , s’ils viennent à se rappeler leur terre natale, en buvant leur falerne pur , de porter les toasts de Y influence de la religion protestante , de la glorieuse mémoire et des gentilshommes résidant en Irlande.

La via del Babbuino , la piazza d’Espagna et une ou deux rues voisines sont littéralement des colonies anglaises; et le bruit ,1e mouvement et la vie que leurs habitans étrangers leur prêtent , est presque inconnu dans toutes les autres parties de cette ville de la mort.

Rome , dit Evelyn, offre bien des motifs de

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tentation aux grands et à ceux qui délient facilement les cordons de leur bourse , et c’est une vérité reconnue, surtout en visitant les ateliers des sculpteurs et des peintres, même par ceux qui ne sont point de grands personnages , et dont la bourse ne s’ouvre pas si aisément. - Rome est, en effet, actuellement le grand atelier du monde, et c’est sous ce rapport qu’il est le plus délicieux de la considérer. Le congrès de talens qui s’y rassemble de tous les pays de l’univers, vaut bien tous les autres congrès ; et le génie , envoyant ses enfans des régions de la Baltique ou des vallées brûlantes du Sud, pour avancer les arts, montre la société sous un aspect plus favorable que ces pompeuses assemblées de souverains dans lesquelles l’intérêt d’un petit nombre est toujours préféré au bien-être de tous , et qui sont aussi fatales aux libertés des nations quelles représentent, qu’à celles des peuples qu’elles veulent opprimer.

Parmi les débris, les ruines, les fragmens qui remplissent la cour et les avenues du palais Barberini, se trouvent les ateliers les plus distingués de Rome, dont plusieurs occupent, je pense, les mêmes qui avaient été faits par les ouvriers qui ont construit ce puissant édifice , quand le Colisée a été spolié pour son érection.

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Parmi ces studii, celui du caiWfcrc Thorwaldson est le plus intéressant, quoique ses ouvrages soient tellement demandés qu’il lui en reste fort peu à montrer. Ses bas-reliefs sont superbes, surtout celui qui représente le triomphe d’Alexandre,commandépour la façade du Quirinal par Napoléon , dont les triomphes finirent avant l’ouvrage. Les tètes, particulièrement celle du conquérant, prise sur son buste au Capitole, sont très- frappantes. Un plâtre de ce bas - relief a été placé au Quirinal, et je crois qu’une copie en marbre a été achetée par M. de Sommariva , qui est sans aucun doute le plus généreux protecteur des arts en Europe, (i)

Dans l’atelier de Radolf Schadow , sculpteur allemand, nous avons été frappés de sa Filatrice qui , outre ses autres mérites , a celui

(i) La collection de M. Sommariva, à Paris, a déjà été citéepar l’auteur dans la France. Nous avons retrouvé cet amateur distingué à Rome , à Naples, aussi empressé à acheter des bustes et des tableaux, que s’il avait à commencer et non à compléter une collection. Nous l’avons quelquefois accompagné à l’atelier de son ami Canova, et nous y avons été témoins des soins aimables qu’il se donnait pour rivaliser les potentats dans les bonnes grâces du génie de la sculpture. Je crois qu’il a réussi a emporter une nymphe favorite de Canova , qui avait plus de compétiteurs pour sa possession, qu aucune beaute européenne vivante.

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d'une extrême originalité, n’ayant rien qui soit emprunté à l’antique. C’est la figure d’une belle jeune fille occupée à filer. Elle est pleine de mouvement et de vie; et l’attitude, avec une main élevée au-dessus de la tète, tandis que l’œil suit le mouvement de celle qui tient le fuseau près de la terre, est tout-àfait pittoresque. Le fil doré semble vibrer sous l’impulsion de ses doigts tremblans.

Nous avons vu dans l’atelier de Fabrice une autre déviation de la dignité tranquille de l’antique : une Vénus essayant, avec l’expression de la douleur et de la curiosité, la pointe d’une flèche dont elle vient d’être blessée, tandis qu’un petit espiègle d’amour tâche de la lui enlever. Ce groupe charmant a été fait pour le prince Esterhazi , pour lequel presque tous les artistes d’Italie ont des ouvrages commandés.

Mais nos fréquentes visites dans l’un de ces ateliers 11’étaient pas dues à la curiosité seule, nous y avons souvent cherché l’homme aussibien que l’artiste ; et l’espoir de contempler les plus nobles productions du plus sublime des arts n’était pas le seul motif qui nous y conduisait : c’est l’atelier de Canova (1).

(1) Le marquis Canova et son excellent frère l’abbé,

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On se trouve toujours heureux, quand on peut opposer aux calomnies que l’envie et la sottise rassemblent sur la tête du génie , des preuves vivantes de l’union des talens supérieurs et des vertus les plus éminentes. La vie de Canova peut être citée sous ce point de vue. Dès ses premiers pas dans sa brillante carrière, sa famille a participé au bien-être que lui procurait ses travaux; et à mesure qu’il avança en âge et en renommée , la sphère de sa bienfaisance s’étendit avec celle de ses moyens : quand le pape, à son retour de sa mission désagréable à Paris (1), lui donna un

ont été parmi nos premiers visiteurs à Rome; et le plaisir que nous donnait leur société , au coin de notre feu , pendant la prima sera , est au nombre des plus grandes jouissances intellectuelles que nous ayons trouvées dans cette ville intellectuelle . Canova a de la vivacité et une grande universalité de connaissances, qui rendent sa con* versation intéressante et animée; ses vues de la société sont philosophiques, et telles que doit les avoir un esprit comme le sien , qui n’est point borné à l’art qu’il pratique. Ses manières et son air ont toute la simplicité du vrai talent et de l’élévation du caractère; et il est aussi universellement estimé dans ses relations sociales , qu’il est admiré pour les productions de son génie.

(x) Il était envoyé pour surveiller l’envoi des statues restaurées. C’est à cette occasion qu’il a été créé marquis d’Ischia , titre qu’il ne prend cependant jamais. Le nom

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revenu annuel de trois mille piastres, il assigna une partie de cet accroissement de fortune à soutenir des familles d’artistes malheureuses.

L atelier de Canova est beaucoup plus étendu que tous ceux de Rome , et l’assiduité de son travail ne peut être bien appréciée que par ceux à qui il a permis de parcourir ses galeries et ses salles detude. Des blocs de marbre immenses, de véritables montagnes, nouvellement tirés de leur carrière, remplissent les pièces inférieures ; d’autres , sur lesquels on aperçoit les premiers rudimens de la création, succèdent à ceux-ci; enfin, on voit des formes qui paraissent prêtes à recevoir la vie, et qui rappellent les métamorphoses de la mythologie des anciens.

Plus loin , on découvre des groupes presque vivans, de beautés, de gens de lettres, de

de Canova porte en lui-même des lettres de noblesse que les rois ne peuvent ni donner ni ôter, et il survivra aux souvenirs de toutes les distinctions féodales dont la royauté cherche inutilement à le charger. C’est une vanité bien puérile dans les potentats , de vouloir ainsi mettre en parallèle et en opposition la noblesse des instit utions sociales et celle de la nature; c’est appliquer la pierre de touche qui peut le mieux découvrir l’infériorité de la monnaie

banale avec laquelle ils paient la servilité de leurs créatures.

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rois, de pontifes, avec les marques de leur dignité , les guirlandes, les sceptres, les couronnes, les tiares. Au milieu s’élève une forme colossale autour de laquelle les images des dynasties environnantes paraissent comme des pygmées. Trois rois ont commande cette œuvre puissante du ciseau de Canova , cherchant par une émulation adulatrice à faire une idole de celui qui les avait fait des zéros. Aucun royal acheteur ne se présente maintenant pour réclamer la statue qui reste dans les mains de l’artiste. Sa seule inscription est Napoléon.

A l’extrémité de cet appartement est le cabinet du maître, loin du bruit et du mou* vement des ouvriers : rien a notre avis lierait plus digne d'être vu dans Rome que Canova travaillant avec sa veste de nankin et ses panloufles jaunes; l’énergie de son esprit donnant à son corps frêle et délicat une force hercu tienne; tantôt abattant des masses de marbre, tantôt terminant des traits si fins que l’œil d’un artiste pouvait seul les distinguer. Quand nous visitâmes son atelier pour la première fois , il travaillait à sa nymphe qu’il ap' pelle lui-même un chef-d’œuvre. Canova avait alors (en 1820) plus de soixante ans; mais quoique sa santé soit faible , son enthousiasme

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Il est point refroidi, et son esprit a toute sa vigueur. Sa figure et sa taille sont parfaitement repi esentées , et sa physionomie très-bien exprimée dans son portrait, par sir Thomas Lawrence, qui venait d’ètre achevé quand nous arrivâmes à Rome. (1)

(1) Les ouvrages commandés par les gouvernemens italiens à Canova pendant les vingt dernières années, ont été considérables. Le gouvernement de Milan avait demandé un Thésée , dont le prix était immense, et dont les trois quarts étaient payés d’avance. A la restauration , l’empereur d’Autriche paya le reste , et emporta la statue à Vienne. Le gouvernement français avait aussi commandé un Persée pour Piome , et il est resté dans l’atelier de Canova , jusqu à ce que M. Sommariva se soit présenté pour l’acheter; alors le gouvernement papal , ramené à la justice par la honte , retint cet ouvrage , qui pouvait ajouter m^nouvel éclat au Vatican , et paya la somme originairement convenue. Depuis cette époque, les gouvernemens d Italie n’ont rien commandé à Canova; et les caidinaux, les princes, les nobles romains n’ont pas acheté une seule statue ni un seul tableau aux artistes vivans. Le joli Cupidon qu’on voit dans le palais Sciarra Colonna , est un présent du peintre au prince qui porte ce nom superbe; c’est le seul tableau moderne qu’on ti ouve dans ces palais. Les salons de la duchesse de Devonshire sont , au contraire , remplis d’ouvrages récens. La noble statue de la Religion , par Canova, qui aurait été si bien adaptée à Saint-Pierre, a été refusée par le gouvernement; et 1 auteur l’a donnée à son village natal,

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Il y a dans Rome quantité de jeunes artistes, pleins d’émulation , de talent et d’esprit , dans lesquels on trouve les rudimens d’un Raphaël, d’un Dominiquin,d’un Buonaroti ou d’un Jean de Bologne. Mais à quoi sertie génie, quand il ne peut être ni apprécié , ni encouragé, quand peu de gens admirent, et quand personne n’achète? Ce siècle n’est point celui des arts. S’il était propre à leur développement, on les verrait fleurir comme du temps de Jules et de Léon. Les supplémens artificiels fournis par les académies maintenant ouvertes à Rome, par les gouverneurs autrichien, français et russe, sont des preuves (ajoutées à plusieurs autres ) de leur ignorance totale de la nature humaine et de la législation philosophique. Les pensions royales accordées au mérite indigent ou à la médiocrité favorisée iffe servent qu’à éloigner l’habileté véritable des exercices auxquels il lui serait plus avantageux de se livrer d’après les divers besoins que chaque siècle produit. Le jeune artiste à qui il est permis de réaliser une fois sur sa toile les traits

Possanio , où il a fait ériger , pour la recevoir, une église sur le plan et la dimension du portique du Panthéon. On dit qu’il avait l’intention de dédier ce temple à Dieu mais l’idée n’a pas été jugée orthodoxe, et l’église est restée uans nom et sans dédicace.

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insignifians d’un prince, n’en sera pas moins occupé une partie de sa vie à dessiner des assiettes pour les manufactures de porcelaine, ou à modeler des candélabres ; jusqu’à ce qu’enfui , après avoir traîné une pénible existence , il meure l’esprit abattu , le cœur brisé, bien convaincu que son génie a été méconnu et négligé, et accusant plutôt le siècle que lui-même. (1)

Des ateliers des jeunes artistes actuellement à Rome, dont plusieurs abondent vainement en oùvrages méritans, on se reporte involontairement vers les sites des ateliers où

(1) Comparez Raphaël, Zuccheri et les plus fameux peintres d’Italie , faisant leur tournée dans les différentes villes, peignant sans autre modèle que la nature ( fatto dalla nalura , piu che da maestro alcuno ) , les murs d un palais, un tableau d’autel ou le portrait d’un prince ÿ comparez leur existence industrieuse et active avec le début brillant d’un jeune peintre français, envoyé par son royal protecteur étudier à Rome , après avoir été couronné de lauriers à l’Institut de Paris, et embrassé sur les deux joues par son maître triomphant , en présence des belles dames ravies et des sages applaudissant : après avoir comparé les moyens , examinez les résultats, et vous verrez s’il est possible de douter qu’un marché ouvert et public ne soit pas seul capable de nourrir le talent , et de donner au génie la véritable direction qu’il doit suivre.

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travaillaient des artistes qui n’étaient point pensionnaires, ni académiciens royaux. Raphaël , avant de devenir possesseur de son palazzeto (1), occupait une maison dans la via Coronaria , qui est encore marquée par une inscription. Même l’emplacement d’une petite osteria est sauvé de l’oubli, parce qu’il avait coutume d’aller s’y récréer à 1 ave Maria avec ses élèves, et d’y préparer l’ouvrage qu’ils devaient faire le lendemain dans sa loggia au Vatican (2). A la Trinité du Mont est la belle maison de Taddeo Zucchero, qui mendiait en se rendant à Rome, et qui ajouta depuis au nombre de ses palais (3). La maison de

(1) Une partie de la colonnade de Saint-Pierre est sur le sol de ce palais, le pape ayant fait démolir l’ouvrage de Raphaël avec des édifices plus vulgaires.

(2) Annibal Carrache est décrit de même allant avec sesélèvesGeGuide, leDominiquin, etc.\ une heure avant Vave Marin , en procession à un cabaret situé au dehors de Bologne : là, ils soupaient , jouaient aux boules, et s’amusaient avec le fameux automate du Carrache , qui , mis en mouvement par des cordes, prenait diverses attitude1 2 3?.

(3) Ce palais a été long-temps la résidence du célèbre comte de Bristol , évêque de Derry. Il est maintenant occupé par le signore Gabrieli (*). Les fresques peintes

(*) L’un des premiers peintres de paysages romains , bien connu, en Irlande par plusieurs tableaux peints pendant son long séjour

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Claude Lorrain est du même côté, n°n; il l’occupait encore en 1667. Dans la via Gregoriana , n° 33 et 4o, vivait Salvator Rosa et Gaspard Poussin; et Angelica Kauffman habitait, en 1800, la maison n° 70, dans la via Sestini. Les salles du Quirinal, où Lawrence a peint les beaux portraits de Pie vii et du cardinal Gonsalvi, seront recherchées par les amateurs futurs de la topographie vraiment intéressante, dans le temps où peut-être des anomalies sociales, telles que les papes et les cardinaux, ne vivront plus que dans les pages de 1 histoire où leurs faits seront retracés. (1)

sur l’escalier par Zuccheri , s’y voient encore. Rome abonde en topographie biographique. Le revers du mont Esquilin, près de la porte Saint-Laurent, où les jardins de Mëcène et la demeures de Virgile et de Properce élaient situés, est toujours intéressant, quoiqu’on prétende que sur son sommet Néron jouait de la lyre pendant que Rome brûlait.

(1) Ces deux portraits ont excité une généreuse et impartiale admiration chez les artistes de toutes les nations qui se trouvent à Rome. Nous y arrivâmes au moment où ils allaient être emballés , et nous pûmes encore les voir et renouveler connaissance avec leur auteur , qui représente si dignement l’art anglais.

dans ce pays, où l’on conserve une grande estime pour ses talens. La vue du Forum au soleil couchant, qu’il a faite pour la duchesse de Revonshire , et celle du lac d’Alhano, donnent l’idée la plus exacte de la lumière et des teintes du ciel romain.

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U existe à Rome une profession liée avec les arts, et qui appartient exclusivement au caractère particulier des amateurs de cette ville ; les petites boutiques où il est pratiqué sont aussi fréquentées pendant les courtes résidences des oiseaux de passage , que les ateliers ou les galeries. Les scarpellini sont des ouvriers en marbre et en pietra dura , qui imitent en petit les formes les plus exquises et les plus notables monumensde l’antiquité, avec une délicatesse et une exactitude qui demanderaient, a ce qui! semble, une vie entière consacrée aux arts (]). Une dilettante anglaise n’a pas plutôt déraciné avec son parasol un morceau d’un pouce carré de rosso antico , ou d’albâ-

(i) C’est cependant ce qui arrive très-rarement. Un de ces hommes, qui travaillait pour nous (qui nous a assuré que son histoire était celle de la plupart de ses confrères), était un pauvre Romain qui, dans sa première jeunesse , travaillait dans les carrières de Massa Carrara; ayant été atteint par la conscription , il avait fait toutes les dernières campagnes avec les Français, et il avait vu brûler Moscou. A la restauration , il se trouva sans état, et il devint scarpelhno. Ce métier suffisait , disait-il , pour le faire exister pendant le- passage des étrangers; mais le reste de l’année, Rome est un lieu misérable, où les prêtres seuls peuvent vivre ; et il ajoutait que lui et plusieurs de ses camarades étaient résolus de passer en Amérique.

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tre oriental, clans les jardins des Césars, qu elle le porte au scarpellino, qui le lui rend sous la forme de quelque objet remarquable du Vatican ou du Capitole. Ainsi le fragment d’un piédestal sur lequel Titus s’est appuyé, peut figurer comme serre-papiers sur un bureau anglais; ou se conserver sous la forme de la tombe de Scipion ou de Cecilia Metella.

Les travaux des scarpellini finissent avec la volée de printemps des étrangers; ils vivent sur le gain qu’ils ont fait alors , tout le reste de 1 année ; et plusieurs d’entre eux m’ont assuré que quand la mal-aria pénétrait dans leurs petites boutiques , la pauvreté ne leur permettait pas toujours de les quitter.

Après les ateliers des arts , viennent naturellement ceux des lettres, ces laboratoires de l'esprit, depuis long-temps consacrés au ridicule sous le nom d’académies, à la tète desquelles paraît, dans une prééminence marquée, celle des Arcades. Des empereurs ont recherché 1 honneur d’y être admis, et de prendre place parmi les pastori arcadi. Des plébéiens s’y introduisent aussi, et changent leur nom vulgaire en celui de Tircis ou de Myrtile, par le moyen d’un sonnet ou d’un sequin. Là , celle dont la main royale s’était baignée dans le sang de son ancien serviteur , brille dans tout l’éclat

de la souveraineté (i), sur ces murs harmonieux; et celui qui, dans cet instant, arme ses esclaves contre la liberté de l’Italie et la vie de ses enfans, sourit complaisamment sous la couronne de laurier; et, laissant le sceptre pour le pipeau champêtre, il s’intitule le berger Admète. (2)

11 était impossible de quitter Rome sans visiter l’académie , dont les membres représentant les heureux bergers du Péloponnèse , voient les beautés éliséennes du Bosco Parrasio, loué par Virgile et chanté par Sannazar, dans une chambre reculée d’une vieille maison située dans une rue malpropre et parfumée de l’odeur du poisson frit à l’huile rance (3).

(]) Christine de Sue le , qui se retira à Rome en i658. Les arcades s’assemblaient souvent dans son palais, où elle distribuait des prix et assignait des pensions aux poètes. Un de ces pensionnaires était le jésuite Carrara, qui écrivit un poème latin en douze chants sur une tourterelle.

(2) C’est le nom arcadien que 1 empereur d’Autriche a pr is dans sa dernière visite à cette académie.

(3) Les gens du peuple, à Rome, qui n’ont point de maison montée , font frire leurs poissons dans les poêles publiques établies au coin des rues. Le soir d’un vendredi saint , par exemple , le rebut des marchés vient se rendre dans ces poêles; et l’odeur qu’elles îépandaient quand nous allâmes au Bosco Parrasio , était vraiment insupportable.

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C’est ainsi que nous trouvâmes les arcadiens le soir du vendredi-saint , où l’on célèbre l’une des plus importantes des fêtes arcadiennes. Un escalier sale et étroit , gardé par les soldats du pape, conduisait au sanhédrin des Muses, petite chambre déjà remplie à étouffer quand nous arrivâmes. Les murs sont couverts de séries de portraits des membres les plus distingués de la société, mâles et femelles; on y voit des Saplios en perruques poudrées, des Corillas en corsets busqués, des bardes armés de pied en cap , et des faiseurs de sonnets en robes de cardinaux. Quatre muses vivantes, meme passablement grasses, sont assises près du rostrum avec leur manuscrit à la main , prêtes à s’avancer, comme Polichinelle, avec un tocca a me; et une douzaine d’Apollons (chacun desquels est le magnus dans sa propre imagination), se levant successivement, lisant un sonnet sur la passion , une canzone sur le cru cifiementy ou une ode sur les beautés de la heata madré; les figures des arcades , leur déclamation nasillarde, la vanité puérile de leurs parades , les efforts avortés de leur esprit pour se surpasser en frivolités et en pédanterie, et le misérable résultat de leurs travaux, qui ne tendent qu’à faire remarquer un passage , ou analyser un vm^présentaientune combinaison

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plus pénible à observer que la plus brutale ignorance; car après tout, la mort est moins dégoûtante que la maladie ou la difformité.

Il y a plusieurs autres académies à Rome; et l’Eglise , qui a donné naissance à ces sociétés (i), continue à les sanctionner. Celle qui porte le nom des Tiherini est une émanation de l’Arcadie , dévouée aux mêmes travaux innocens.

L’académie ecclésiastique est instituée pour défendre V Église et V État des attaques de la philosophie moderne et des nouvelles institutions de la révolution. Là, les disputans avancent tous les argumens qu’il leur plaît d’avancer, et de longues dissertations sont lues pour prouver ce qu’il n’est permis à personne de nier.

Dans V académie légale , de jeunes étudians ont la permission d’exalter le code Justinien, et de dénigrer celui de Napoléon ; et dans celle des Bonpiani , la plus grande latitude est donnée pour prouver que le gladiateur mourant est

(i) Les jésuites ont beaucoup contribué à l’encouragement des arcades , comme occupant l’esprit des jeunes littérateurs à des sujets innocens et sans danger, en les éloignant des thèmes qui n’auraient pas été aussi favorables à leurs vues que des poèmes en douze chants sur les colombes.

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un roi de Perse; ou pour établir un point sur lequel Flaminius Vacca et le père Montfaucon ne sont point d’accord, à l’égard de l’idole que 1 un et l’autre ont laissée incertaine , et qui pouvait être dédiée soit au diable , soit au dieu des Sabins.

Les académies de Saint-Luc ( i ) , des lynx , et d archéologie ou antiquités générales, sont d une classe plus respectable. La première est 1 académie de peinture , qui a décliné quand les Français 1 ont mise sous la protection du gouvernement , avec de nouveaux professeurs payés et des élèves établis. La seconde est pour les sciences physiques, et c’est une des plus anciennes de l’Europe. Elle doit sa fondation à Frédéric Cesi , duc d’Acqua-Sparta. La troisième a été dissoute par l’autorité des Français, qui, reconnaissant ensuite son importance, la rétablirent pour encourager et diriger les fouilles dans un pays où il n’existe pas un pouce de terrain qui ne puisse couvrir

(i) Cette ancienne académie est bien digne d’être visitée , quand ce ne serait que pour voir le crâne de Raphaël, qui y est conservé. On y voit aussi quelques beaux tableaux et un grand nombre de peintures fort curieuses. Parmi celles qui ont été récemment placées sur ces murs, on distingue le dernier ouvrage d’Harlow , jeune artiste tres-spirituel , et qui donnait de grandes espérances.

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