‹ L'Italie (volume 5)Chapitre 3 sur 15 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

ROUTE DE FLORENCE A ROME

Départ de Florence. — - Aspect de la campagne toscane . — Incisa. — Vallombrosa. — Levane. — Arezzo. — La loggia di V asari. — Duomo. — Abbaye. — Le convito di V asari. — Anecdotes. — Lieu de la naissance de Pétrarque. Miracle de la Madonna. — Insurrection. — Cammuccia. — Cortona. — Académie étrusque. — Lac de Pérouse. — Paysans. — Pérouse. — Mont et forteresses. — Couvent de Saint - Julien. — Expédition de Fortebraccio. — Aspect de la ville. — Eglise de Saint-Pierre. — Couvent des Olivetan i , etc. — Ouvrages du Perugin. — Collège del Cambio. — Anecdotes du Perugin et de Raphaël. — Restauration des biens de V Église à Pérouse. — V allée de Pérouse. — Le Tibre. — Église de Notre-Dame-des- Anges. — Assise. — Saint François. — Foligno. — Vierge de Raphaël. — Spolette. — Paysages et antiquités. — Terni . — P allée de Terni — Narni .

ROUTE DE FLORENCE

— Otricoli. — Auberge. — Désert. — Paysage. — Civita Castellana. — Campagne de

Rome. — Baccano. — Mal- Aria. — Rome.

L’espèce de sentiment qui domine quand on approche de chaque grande ville d’Italie dépend du goût, des habitudes et des vues du voyageur qui la visite. Pour celui dont les associations historiques appartiennent au moyen âge , Florence a tout l’attrait que Rome présente à J’amatëur d’antiquités , etLorette au dévot pèlerin. L’auteur de ces pages avait abordé la première de ces villes avec les émotions d’un intérêt profond et long-temps conservé; elle l’a quittée avec les plus vifs regrets, et toutes les impressions que son séjour en Toscane a laissées dans son esprit se rattachent à des souvenirs qui resteront gravés dans son cœur» Le site , l’air, l’aspect de Florence, la liberté dont elle avait su jouir, le mérite qu’on y retrouve encore , les grands génies et les vertus patriotiques qu’elle a produits , l’amitié de quelques-uns de ses citoyens, et la politesse, la cordialité de la société étrangère qui, de tous les coins du monde, était venue se réunir dans ses murs (i), nous avaient inspiré des

(0 Nous avions près de cinquante noms irlandais sur

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sentimens bien doux, mais bien mélancoliques à l’instant de notre départ. Il ne fallait pas moins que la beauté variée des scènes que nous avions à traverser en allant à Rome, pour adoucir la peine que nous éprouvions en quittant la Toscane, où l’on dit, avec vérité, que la civilisation italienne s’arrête (i). La grande route à Rome par Pérouse ( que nous préférâmes pour plusieurs raisons à celle de Sienne ) suit, pendant un trajet assez considérable, le Yal d’Arno, supérieur : la fertilité du sol , la beauté de la vue, les villas , les ruines romantiques, et les habitations rustiques éparses sur ces collines ondoyantes, méritent la peinture brillante que l’Arioste en a faite avec des couleurs que le temps n’effacera jamais.

notre liste de visites , avec autant de noms anglais mêles parmi ceux des russes , prussiens , polonais , suédois , allemands, français, italiens, grecs et américains. En parcourant l’Italie , on peut avoir des aperçus de toutes les sociétés de l’Europe.

(i) Quoique le mois de décembre fût très-avancé, et que nous eussions laissé les rues de Florence couvertes d’une neige épaisse , nous avons voyagé avec notre voiture ouverte jusqu’aux portes de Rome. Les nuits étaient cependant très-froides, et le peu de cheminées que nous trouvions dans les auberges semblaient construites exprès pour renvoyer la fumée et retenir la chaleur.

ROUTE DE FLORENCE

A veder pien di tante ville i colli

Pai' che il terren ve le germogli , corne.

Vermene germogliar suole e rampolli.

Le paysage entre Florence et Incisa est un véritable jardin anglais : quelques - unes des nombreuses villas qu’on aperçoit à une certaine distance, rappellent nos vieux manoirs du temps de la reine Anne; mais la ressemblance disparaît quand on les voit de plus près. Plusieurs des poderi ou petites fermes sont fort jolies. Nous avons visité celle de Monte-Alfa , et nous avons passé près d’une heure sur ses coteaux. Nous retrouvions là toute l’opulence , mais non toute la propreté et l’ordre des métairies anglaises. Les fermes et les chaumières bolonaises sont les seules en Italie qui aient quelque ressemblance avec celles d’Angleterre. Cette ferme, avec tous les bâti— mens rustiques qui en dépendaient, était un enclos contenant plusieurs édifices séparés et mal ordonnés , entourés par des champs d’oliviers çt des vignes. Une petite église , sur les murs de laquelle on avait peint l’enfer et le purgatoire, s’élevait au milieu des objets et des travaux de l’agriculture : sa cloche sonnait en ce moment, et une paysanne, qui conduisait des bœufs , s’arrêta tout à coup , se mit à.genoux , et y demeura tant que le son continua de vibrer.

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La vallée au-dessous de cette hauteur est un vrai paradis. Les Apennins, qui s’élèvent au loin, étaient couverts de la neige qui était tombée en grande quantité la nuit précédente ; cependant les arbres conservaient une partie de leur feuillage, comme si l’automne, en s’éloignant à regret, avait encore laissé quelques-unes de ses riches teintes (i), et le soleil de midi dardait ses rayons dorés sur les sombres et lointaines forêts de sapins de Vallombrosa . Depuis le pauvre village d 'Incisa , résidence patrimoniale de la famille de Pétrarque, jusqu’à Levane , autre misérable village de poste, la beauté de la route continue, et présente au voyageur classique le site où Annibal fit arrêter son armée avant la bataille de Trasymène. On dit qu’on y a trouvé des os fossiles d’éléphans qui ont été considérés comme des restes de ces animaux qui avaient été tués dans ce combat; mais il est plus probable qu’ils sont les produits de quelque conflit des élémens. /

Les hameaux ou petits districts, nommés par les Toscans terra ou paese , et qui couronnent les hauteurs, ou se cachent dans les vallées, sont riches et d’un aspect aimable. Ceux de ^ »

(i) « Ils lingering bloom delay’d. »

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San-Giovanni et de Montevarchi sont remarquables pour leur fertilité et l’opulence de leurs propriétaires , qui est très-apparente les jours de marché. Le Yal di Chiana vient ensuite baigné par la rivière dont il prend le nom , qui fertilise une terre dont la puissance productive lui a mérité le titre de grenier de la Toscane. Les bois de V cillombrosa commandent cette superbe vallée, et déploient cette magnificence de paysages qui laissa dans l’esprit de Milton des images qui ne s’effacèrent jamais, et qui ranimaient son génie, rafraîchissaient son imagination, et enrichissaient ses pages (i), quand la cécité le privait de la vue de la nature , et que la persécution du despotisme l’avait confiné dans sa solitude, privé d’honneurs et d’appuis. (2)

(1) L’impression que les scènes naturelles de l’Italie avaient faite sur l’imagina lion de Mil ton, peut être retracée dans tout son poème ; c’était aussi la muse italienne qui avait éveillé son génie poétique : ce génie divin , réellement divin, aurait probablement pris une autre direction , si son esprit n’avait pas été imbu de très-bonne heure des effusions poétiques du Dante , et du Tasse son poète chéri.

(2) La Défense du peuple anglais , de Milton, qui lui attira la persécution de Charles 11, a été brûlée à Paris par l’ordre du gouvernement- Cet ouvrage lui avait

A ROME. 1 5y

Le site de Valiombrosa, même vu à travers la vapeur de l’éloignement, offre toujours le caractère qui, dans le temps de Milton, distinguait ses Etrurians sliades , et qui , dans des

attiré l’hommage de tout ce qu’il y avait d’hommes illustres etméritans en Angleterre , et il avait reçu à son occasion les éloges de tous les savans libéraux de l’Europe. Même Catherine de Suède le loua au point que Saumaise , protégé de cette reine et antagoniste de Milton , en mourut de jalousie. Mais quoique profondément révéré dans sa patrie , ce grand homme était venu dans des temps pervers et parmi des hommes pervers , et sa réception et son séjour en Italie ont été peut-être les momens les plus brillans de sa vie. Il s’était presque naturalisé à Florence et à Naples , et même à Rome. Il était tellement considéré en dépit de la persécution des jésuites anglais ( qui menaçaient sa liberté et sa.vie , à cause de ses principes religieux) , qu’à son arrivée au palais du cardinal Barberini , où il venait assister à un concert, son éminence alla audevant de lui jusqu’à la porte, honneur que les princes de l’Église ne rendent qu’aux souverains. Cependant ce cardinal l’assura qu’il lui aurait donné des preuves plus éclatantes de sa haute estime, mais qu’il ne l’avait pas osé , à cause de la grande liberté de ses discours sur la religion (*). Il est étonnant que Milton, à peine échappé aux poursuites de l’Église romaine dans 1 étranger , se soit trouvé alternativement persécuté à son retour dans sa patrie , et par l’Église anglicane et par celle de Calvin.

Nie de Newton , par Milton.

Il OU TE UE FLORENCE

siècles plus reculés, attira les pas de l’ermite dans ses profondes solitudes , et donna à ces retraites son nom mélodieux (i). Trois des plus puissantes institutions monastiques d’Italie se sont élevées sur les rives de l’Arno, dans des situations qui commandent ces riches vallées, qui faisaient de l’ancienne Étrurie le grenier de l’Italie et la sauvegarde de Rome. Ces trois monastères sont : Yallombrosa, les Camaldules et Alvernia. Le premier a été fondé par des moines bénédictins , dans le onzième siècle ; le second , par le fameux saint Romuald , et le troisième était primitivement l’humble retraite de saint François, avant que le temps lui eût acquis cette réputation glorieuse qui lui a fait élever des temples si pompeux.

Le revenu des moines deV al lombreuse, avan t la révolution, était estimé à cent cinquante mille francs par an, somme très-considérable pour la Toscane; et l’influence de leur ordre sur le peuple était proportionnée à son opulence. Quand toutes les autres institutions mo-

(1) Vallombi'osa , de Fallis et Timbra. Les moines de Vallombreuse , quoiqu’ils eussent embrassé la règle des bénédictins , prirent le nom du superbe site qui a été le berceau de leur ordre.

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«astiques de ce pays furent supprimées, on débattit dans un conseil où Bonaparte était présent , si les moines de Vallombreuse ne pourraient pas être conservés. La cause de cette hésitation en leur faveur était que les forêts profondes qui couvrent cette chaîne des Apennins n’étaient connues que d’eux seuls (la vente des bois formant une partie de leur revenu ) , et que le mouvement de ce couvent et la constante résidence des moines, tendait à détruire les loups qui, sans cela, pouvaient se multiplier et infester les vallées. Si Vallombrosa était vendue comme propriété nationale, à des cultivateurs , ces nouveaux propriétaires n’y auraient travaillé qu’en certaines saisons; au lieu que les moines, qui avaient intérêt à demeurer dans des déserts aussi imposans , aussi propres à donner une idée plus frappante de leur abandon du monde , habitaient toute l’année au milieu de ces bois. La discussion fut longue, et si aigre, si peu raisonnable , qu’un des membres du conseil finit par se lever en colère , s’écriant vivement : Signori , o moncici , o lupi (Messieurs, ou des moines ou des loups). Lupi , répondit-on presque en masse, et les loups l’emportèrent. Cependant, avant que le temps et les propriétaires laïques de cette abbaye aient permis à

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l’ordre des loups de triompher de celui des bénédictins , ce corps qui respecte tous les ordres , hors celui de 1 humanité , la Sainte-Alliance , avait ressuscité la monachologie d’Italie, et le grand-duc de Toscane s’était plus particulièrement intéressé aux moines de V allombreuse, qui sont maintenant rétablis dans leur abbaye , où ils sonnent encore les vêpres et chantent le Qui habitat , à la grande satisfaction des voyageurs pieux ou romanesques, et à la consolation et au triomphe de cette fameuse publication ecclésiastique:

Mj " grand mother review the British. (i)

« Ma grand’mamau la Revue Britannique. »

(1) La Revue britannique (comme tous les ouvrages périodiques ultra-royalistes et ultrà-protestans en Angleterre), quoique obstinée dans son aversion pour les moines irlandais , est d’une tendresse extraordinaire poui les moines italiens; et tandis qu’elle s’oppose à tous les efforts libéraux en faveur des catholiques d Irlande, si long-temps opprimés, elle considère le catholicisme du continent comme une partie essentielle de 1 édifice social , et triomphe en voyant le rétablissement de ses formes et de sa puissance. La Revue britannique ( n° 10 , p. 33o ) , à l’occasion de l’ouvrage de M. Euslace sur l’Italie , exhale sa colère etson indignation contre le souffle infernal (pour nous servir de ses propres expressions si éminemment ecclésiastiques ) qui détruisit l’abbaye de K allombrosa : elle regrette amèrement que les cloches de son église

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Plus on avance sur la route de Florence à Rome , plus les paysages prennent un caractère' italien. Le soleil et V église font sentir leurs impressions avec plus de force à mesure qu’on approche du sud et de Saint-Pierre. Les misérables auberges sont à peu près ce qu elles étaient quand Horace tremblait de froid devant le foyer de l’humide chambre de son hôte de Terracine, ou quand Evelyn rencontra un cardinal voyageant comme un chef arabe, avec son lit, sa cuisine et ses meubles chargés sur des mules.

soient maintenant silencieuses. Ce sera donc une consolation pour ma grand’ mère d’apprendre qu’une partie de ses regrets étaient mal fondée, et que le cèdre majestueux , les noirs sapins , les tristes cyprès , qui n’agitent plus leurs vieilles branches dans V air embaumé du paradisino , et ce beau paysage boisé qui a disparu; tout cela a été inventé par quelque voyageur, qui en a imposé à sa crédulité. Le fait est que ces belles forêts sont aussi fortement enracinées qu’elles l’ont jamais été dans leur terre natale , et que le beau paysage boisé existe toujours , et commande la vue la plus magnifique des côtes de la Méditerranée. Une des raisons qu’on peut donner de ce fait , c’est que les sites naturels , les paysages boisés , ne sont pas aussi facilement renversés que les despotismes politiques, et que l’aimable scène du paradisino pourra se conserver encore , même quand le système pour lequel combattent la Revue et ses dignes collègues aura cessé d’exister.

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La Locanda de Levane nous parut en-dehors et en-dedans l’image la plus pittoresque de l’abandon et du dénuement. Les discours véhémens des jeunes et belles servantes contrastaient fortement avec la lenteur de leur action ; car elles avaient beau répondre à toutes les demandes, subito , subito , rien n’était moins subito que leurs services, malgré les remontrances de notre domestique Florentin, qui paraissait connaître la manière dont il fallait agir avec elles.

Arezzo est la première ville considérable après Florence; on prétend que son air subtil a été favorable au génie : en effet, malgré plusieurs désavantages moraux, elle a produit des hommes distingués , depuis Mécène jusqu’à Pétrarque. Arezzo est plus remarquable par ce qu’elle a été que par ce qu elle est actuellement; et la beauté de sa situation sur la cime d’une colline fertile , fait paraître ses monumens encore plus ruinés et plus tristes. Nous trouvâmes ses rues étroites et malpropres, remplies de mendians, encombrées de petits marchands de fruits et de macaronis; et rien ne pouvait engager à y demeurer au-delà du temps nécessaire pour examiner un petit nombre d’édifices historiques et dégradés.

La place publique est remarquable par un

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antique bâtiment nommé la Loggia. Tl a été érigé d’après un dessin de Vasari, qui était né dans cette ville. On y a fait un théâtre et un hôtel pour l’éternelle Dogana. On suppose que l’église de la Piève est bâtie avec les ruines d’un ancien temple. La cathédrale n’a d’autre mérite que sa grandeur et son architecture gothique. Une belle chapelle moderne est jointe à ce temple; elle a été élevée par ce parti qui opéra une contre-révolution sous l’influence de M. Windham (i), et de la Madone. Cette chapelle a été décorée par quelques disciples de l’école moderne de Lombardie, et les D.avids tentés , les Abigails tentatrices , qui y sont représentés, donnent une idée trop fidèle de leur fragilité pour paraître convenables sur des

(0 Je regrette qu’un nom aussi respectable se trouve joint dans ces pages à des actes d’un caractère aussi atroce ; mais ces faits étaient des sujets de conversation très-communs , même dans les cercles les plus distingués de Florence. Ils sont connus à tous les Anglais qui ont été introduits dans la société italienne; et ils appartiennent si entièrement à l’histoire, que les passer sous silence serait une délicatesse déplacée et inutile. En pareil cas , tout ce que peuvent faire l’historien ou le voyageur, c’est de laisser de côté les anecdotes d’une nature purement privée ou personnelle , et c’est ce qui a été soigneusement observé dans cette occasion.

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murailles sacrées. Nous trouvâmes dans le Duomo les chanoines célébrant la messe, enveloppés dans leurs riches vêtemens bordés d’hermine , et rem parés dans leurs stalles bien chaudes, tandis que les dévots qui foulaient le pavé humide de la nef tremblaient de froid; car le temps était rigoureux, et la pluie et la neise tombaient en abondance.

La Badia , ou abbaye des Çassinensi d’Arezzo, était, dans le moyen âge, un des couvens les plus riches et les plus magnifiques de ceux qui appartenaient à cet ordre. Il avait été supprimé à la révolution, au grand regret de la populace et des nobles, aussi-bien que des moines ; mais l’on fait maintenant les efforts les plus vigoureux pour remplir ses cellules et rallumer les feux de sa vaste cuisine , une des plus complètes du monde chrétien, en exceptant celle du roi très-chrétien dans les Tuileries. Quand nous avons parcouru cette belle et ancienne abbaye, cinq seulement de ses moines, très-âgés, étaient revenus dans leur cloître; le reste était mort ou avait perdu sa vocation, et aucun nouveau candidat ne s’était présenté pour repeupler les ailes abandonnées du temple. Les gouvernemens ont beau restaurer les ordres , rouvrir les monastères, peu de personnes reprennent

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tin habit qui n’a plus aucune influence temporelle, et auquel des biens mondains ne sont plus attachés. C’est ce cjui est arrivé à l’égard de la Badia d’Àrezzo ; l’abbaye a été rendue à l’ordre, mais ses terres confisquées font maintenant la fortune de plusieurs propriétaires industrieux.

L’édifice, dans ses plus beaux jours, doit avoir été superbe, quoiqu’il soit maintenant déterrioré. Les cloîtres sont hauts et spacieux ; le réfectoire servait de bibliothèque , et plusieurs tablettes vides et vermoulues y sont encore. Cette salle est le principal motif qui attire les étrangers et les artistes dans ce lieu. Sur ses murs peints à fresque on voit encore, en dépit du temps et de l’humidité, les chefsd’œuvre de Yasari. Le sujet est le festin d’Assuérus, désigné dans la liste des ouvrages de ce peintre sous le titre de il Convito cC Assuero. Yasari , suivant la mode du siècle, s’était placé lui-même dans le groupe des courtisans du roi de Perse. Sa belle tête se reconnaît à une longue barbe d’un brun foncé et brillant. Il a aussi conservé le portrait d’un des religieux du couvent, qui, suivant la tradition, l’avait souvent fatigué de questions oiseuses pendant qu’il travaillait. La manière dont il a peint la figure courte et apoplectique de ce moine est

in.

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très-ingénieuse. Il venait de peindre un vase de cristal plein d’eau, quand ce Padre seccatore entra dans le réfectoire. Pendant qu’il tournait autour de' Yasari , en lui débitant toutes les nouvelles impertinences qu’il avait ramassées, le malicieux peintre esquissa sur le vase la réflexion de son large visage, et il y est resté; car les moines, qui aiment aussi la plaisanterie, 11e voulurent jamais qu’on l’effaçât , malgré les plaintes de leur confrère caricaturé.

Le réfectoire est séparé de la cuisine parle lavatoio , ou cabinet où les moines faisaient leur toilette, c’est-à-dire lavaient leurs mains avantdîner; et l'on peut deviner l’espèce de cuisine qu’on servait sur la table du couvent, par les tourne-broches , les fourneaux, les fours, les chaudières, etc. etc. , et par la proximité d’une laiterie et d'une basse-cour, portant des symptômes évidens de leur destination. Quand nous traversâmes cette cuisine , conduits par un guide couvert de haillons, nous aperçûmes un pauvre vieux moine avec sa robe de bure grossière et fanée , qui mangeait une pomme, assis sur une pierre, près du foyer vide et glacé! Le contraste du passé et du présent était frappant; et la folie de rétablir ces institutions usées était évidente, même dans cette ville qui vingt ans avant était citée

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pour Tignoranpe et la superstition de ses habitans. Cependant le parti ultra, soutenu par l’autorité supérieure, a trouvé le moyen d’y rétablir trois couvens de filles et six couvens d’hommes.

Nous quittâmes l’abbaye pour une châsse d’un intérêt au moins égal, la maison où naquit Pétrarque, la maison à laquelle on le conduisit en triomphe au milieu des acclamations de ses compatriotes, quand il visita Arezzo. Mais en arrivant sur le sol où l’on nous avait assuré qu’elle existait encore , nous trouvâmes au lieu de ses vénérables et antiques murailles , un bâtiment tout neuf, qui ressemblait beaucoup à une auberge de Brighton. Nous restâmes à peine le temps nécessaire pour lire 1 inscription placée sur la porte, qui annonce que la casa Petrarca avait été en ce lieu , etc.

Nous avons déjà parlé du rôle que le peuple de cette ville a joué pendant la révolution , et tie la cruel ie réaction à laquelle il a été poussé, non par le noble sentiment de l’amour de la patrie, mais par les artifices d'une faction perfide. Les détails locaux de cette affaire, qui nous ont été contés pendant notre courte résidence, appartiennent en quelque sorte à la topographie de la cité. Arezzo, fameuse par ses couvens et sa bigoterie, promettait d’être

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un instrument favorable à ceux, qui ne cherchaient qu’à égarer l’ignorance, ou à enflammer le zèle fanatique. Un accident propre à développer le dernier, fournit bientôt aux fauteurs de la contre-révolution un prétexte d’animer le peuple dans la cause qu’on prétendait avoir le salut de l’Église pour objet. Quelques individus de la plus basse classe s’étaient enivrés dans un cabaret, en face d’une châsse de Vierge colée contre le mur d’une maison : ils se disputèrent avec leur hôtesse , au sujet du mémoire, et ils lui adressèrent quelques épithètes qu’elle ne jugea pas à propos de s’attribuer; mais supposant qu’elles s’adressaient à sa voisine la madone, elle traversa la rue , jurant que ses hôtes avaient commis un sacrilège, e^t répétant chaque épithète outrageante, comme ayant été appliquée à celle qui long-temps avait été mise au-dessus delaDivinité elle-même, parle peuple dévot de cette ville. Les âmes pieuses ajoutèrent foi à son récit, et pâlirent! et la madone outragée, qui jusqu’alors avait passé pour le visage de Vierge le plus noir de toute la Toscane , parut le lendemain matin avec une face blanche comme une amande lissée. Le peuple cria, miracle! Les prêtres entourèrent la châsse, et l’archevêque lui-même, feignant de croire à la trans-

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formation, fit descendre la madone, et la fit porter processionnellement à la cathédrale, où elle fut installée et ou l’on institua une chapelle en son honneur. L’Église déclara que les miracles avaient toujours un but , que les vierges ne changeaient point de couleur pour rien, et que quelque grand événement devait avoir lieu à Arezzo, sous la protection spéciale de la madone. On oublia la première cause du prodige; on déclara que l’événement attendu était la résistance aux Français, les ennemis jurés de 1 Église; des images de plomb représentant la madone furent distribuées pour les attacher sur les chapeaux, comme les cocardes auxquelles ceux qui voulaient combattre pour elle devaient se distinguer. Le mot d ordre fu t , Point de quartier aux Français * il fut rempli à la lettre, et le sac d’ Arezzo en 1800 en a été le résultat.

La route continue, depuis Arezzo, à traverser des scènes d’une beauté admirable. Les montagnes qui les bornent sont couvertes de chênes et de châtaigniers, dont le feuillage était alors varié par les riches teintes de l’automne; sur les collines moins élevées, l’olivier grisâtre déployait ses nuances modestes, et les plaines fertiles étaient comme enveloppées de vignes dont les sarmens effeuillés, entre-

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lacés par leurs tendrils, faisaient l’effet d’un filet délicat. En approchant d’un lieu que notre domestique appela il paesaccio de Carnmuccia ( maison de poste et misérable hameau sur les frontières de Toscane), nous aperçûmes un phénomène singulier, qui appartenait à l’heure et au site. Le soleil se cachait derrière une brume qui tombait comme une pluie de diamans colorés. Les vapeurs épaisses de l’atmosphère obscurcissaient les perspectives éloignées , et nous vîmes s’élever tout à coup au milieu des nuages, des formes de tours, de coupoles, la vision d’une cité qui paraissait suspendue dans la moyenne région de l’air. A mesure que les brouillards roulèrent dans les vallées, des figures plus définies et plus saillantes s’offrirent à notre vue; les dômes, les tourelles, les forts, les puissantes murailles, semblaient reposer sur les nuées qui, se fondant graduellement en vapeurs légères, révélèrent la base de rochers escarpés sur lesquels ces édifices fantastiques étaient placés; et leur masse obscure , enfin éclairée par la lumière pourprée du soir, découvrit pleinement à nos regards Cortona , la plus ancienne des villes d’Étrurie.

Parmi les villes des douze états d’Étrurie qui subsistent encore (Yol terra, Cortona, Arezzo,

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Perugia, et Valsinio (i) ), Cortone, le Corytum des anciens, parait avoir été la plus considérable : on y voit des marques très-curieuses de son ancienne supériorité. Toute la contrée est éminemment intéressante, car elle a été étudiée pour ses antiquités par ceux qui sont maintenant eux-mëmes les anciens : Tite-Live, Varron et Pline, ont erré parmi ses ruines, examiné ses fragmens, comme les antiquaires de nos jours se délectent dans les sites auxquels leur nom classique donne de la valeur et de la dignité.

L’Étrurie, placée entre l’Arno et le Tibre, a renfermé exclusivement pendant une longue période les rudimens de toutes les connaissances qui se sont répandues ensuite jusque sur les points les plus éloignés du globe : elle a été long-temps le centre de toute la civilisation connue en Europe, quand Athènes était encore inculte et que Rome n’existait pas. Dans ces étroites limites florissaient le commerce et les arts, tout ce qui élève l’homme au-dessus de ses instincts brutaux et de l’existence purement animale. Le secret de cette civilisation

(i) Maintenant Bolsena. Quand celte ville a été prise par M. F. Flaccus, deux mille statues furent envoyées de là à Rome.

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précoce était une tendance à l’indépendance , et sa base était l’unité du peuple. Quand il s’établit de petites principautés, et que les liens de l’alliance fédérative se relâchèrent; quand les rivalités des provinces séparèrent leurs intérêts , la nation tomba et fut enchaînée. Cependant ces peuples combattirent jusqu’à la fin pour leur liberté, et ils ne furent point conquis parce qu’ils manquaient de courage, mais parce qu’ils étaient divisés (1). Leur exemple et leur sort devraient dans tous les temps être le mot d’ordre des Italiens.

Peu de voyageurs montent sur les hauteurs de Cortone : elles sont tellement escarpées et rudes , que l’on est tenté de s’arrêter à la maison de poste qu’011 trouve au pied de ses rochers, et de contempler la plus vénérable cité d’Italie, de l’aimable vallée de Chiana, au-dessus de laquelle cette ville antique forme un point de vue des plus pittoresques. Cependant ses murailles empreintes des souvenirs de plusieurs milliers d’années, avec leurs masses de

(1) « Gli Sforzi prodigiosi di valore e gli spedienti im- « niensi, messi in opéra dai Toscani per salvare una li- « bertà vaccillante , potranno meglio di qualunque elo- « gio far conoscere le ferme basi del loro edifizio sociale. Mica.li. L’Iialia civanti il domini dci Romani.

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pierres liées ensemble sans ciment, méritent bien d’être vues. Quoique ce soient peut-être les plus anciennes de l’Europe, elles sont conservées en quelques endroits d’une manière admirable. L’intérieur sombre et dégradé de Cortone contraste comme toutes les vieilles cités italiennes, avec le luxe riant des paysages qui les environnent. On y voit un petit nombre d’églises dont les peintures sont dignes d’attention; car elle a produit Pietro di Cortona et quelques autres artistes remarquables. Parmi les reliques sacrées et profanes que renferment ces temples, le tombeau de Flaminius et le corps de la belle sainte Marguerite sont les plus célèbres. Ce qui paraît le plus extraordinaire, c’est que cette ville que des souvenirs si reculés font paraître presque idéale, puisse être encore réellement habitée; qu’elle puisse avoir une académie , où probablement les classiques et les romantiques, les trecentistes et les novateurs soutiennent leurs guerres de mots avec autant de virulence qu’ils en déploient dans les cités vivantes de la Toscane et de la Lombardie, (i)

(i) L’académie étrusque de Cortone a été fondée en 1726. Elle a une bibliothèque et des cabinets d’antiquités, de médailles , de gravures , d'histoire naturelle et de pierres précieuses.

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La route depuis Cammuccia, sous les hauteurs bien cultivées de la Spelonca , et sur les bords du lac de Pérouse (le Trasymène d’Annibal), est belle et pittoresque au-delà de toute description. Le voyageur classique trouve à chaque pas des objets d’intérêt, et il doute ou dispute sur les prétentions de Sanguinella et d’Ossaia, à être le site de la défaite de Flaminius. Le sépulcre de dix mille braves peut occuper l’esprit d’un savant ou d’un écolier ; mais ceux que le sort de l’Italie vivante touche profondément, s’occupent bien plus à comparer cette campagne , ou plutôt ce paradis , avec les groupes de malheureux couverts de haillons, qui montrant leurs figures amaigries hors des repaires obscurs de Passignano, sont les premiers exemples de la condition des sujets de l’état de l’Eglise (i). Nous vîmes là un moine qui demandait à des mendians.

Quand on a dépassé cette rue malsaine et triste, le beau lacréj ouit encore la vue; et les collines environnantes, couronnées par les dômes du couvent de saint Zabione , la forteresse de

(0 Ce misérable village est consacré par une page de Polybe, comme ayant été le site d’une bataille terrible entre les Carthaginois et les Rftmains. Les hauteurs qui le dominent étaient occupées par l’armée d’Annibal.

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Mazione, et la Rocca tlei monaldi, présentent un contraste frappant avec la population qui semble diminuer, et dont l’aspect paraît plus misérable à mesure que la nature augmente de beauté et de richesse. Un pauvre bâtiment élevé a côté du chemin , avec l’enseigne de la mitre et des clefs , et l’inscription de Dogana pontifie a , la police et l’uniforme du saint siège, des troupes

de moines et de mendians annonçaient l’en-

trée de cet état, qu’on a supposé pendant des siècles sous la domination immédiate de la Divinité, et gouverné par le vicaire du Christ sur la terre. La nature était toujours la même, toujours bonne et belle ! mais un changement visible paraissait sur la physionomie du peuple. La fraîcheur et la convenance toscanes avaient également disparu; quelques femmes d’une maigreur effrayante se livraient aux travaux champêtres ordinairement réservés aux hommes; les hommes (dont on n’apercevait qu’un très -petit nombre) se promenaient nonchalamment, enveloppés jusqu’au menton dans des manteaux noirs et déchirés; et les uns et les autres ressemblent si exactement aux paysans irlandais, par les formes, l’expression , les marques extérieures de pauvreté , que des yeux irlandais peuvent verser des larmes en les considérant, et des cœurs irlan-

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dais gémir en songeant que la misère humaine, clans quelque pays qu’elle soit, a un modèle constant dans cette terre natale, objet de toutes leurs affections (1). A mesure que nous passions, tous ces malheureux avançaient leur tête pour demander la charité par une supplication silencieuse : cette habitude de mendicité, qui règne universellement dans les états romains, même dans les lieux où le besoin ne se fait pas sentir, paraît un instinct de nature.

En approchant de Pérouse la condition du peuple paraît meilleure : les exemples partiels de prospérité rurale se présentent quelquefois dans les états romains, quoique l’aspect général de la population annonce une grande indigence et le manque de civilisation. Perugia, comme toutes les capitales étrusques, est située au sommet d’un roc, en appa-

(1) Il est remarquable que quelques femmes de ce canton portent un mouchoir de tête précisément semblable à celui que portent les paysannes des parties les plus reculées de l’Irlande, et que d’autres ont un vrai manteau irlandais , une pièce d’étoffe taillée en biais qui recouvre la tête, presque toujours de couleur rouge. Un autre point de ressemblance, c’est que presque toutes les femmes avaient les jambes nues ; la plupart avaient même les pieds nus.

A ROME. 177

rence inaccessible, et commande une vue enchantée dont le lac de Trasymène est le trait le plus frappant. En montant à ces anciennes cités d’Étrurie, on est surpris de la manière nouvelle dont on y est conduit, par des bœufs superbes qui arrivent lentement, quand une voiture s’arrête au pied de la montée, et qui sont lentement attelés avec les chevaux et les mules qu’ils doivent assister (1). La montée de Pérouse est si rude et si perpendiculaire , que les craintes qu’elle fait éprouver ne peuvent être dissipées que par la vue des paysages qui entourent la montagne , de chaque côté de cette route tournoyante et périlleuse. Partout s’élèvent des clochers d’église, des dômes de couvent, au milieu de jardins magnifiques, de riches plantations d’oliviers, de vignes abondantes; car, comme le dit le proverbe toscan :

Dove abilano i frati è grassa la terra.

« Ou les moines habitent, la terre est fertile. »

(1) Le costume rustique rie ceux qui conduisent ces animaux nous a frappés; leurs manières ne sont cependant point rustiques. Le jeune homme dont les bœufs nous conduisaient à Pérouse avait un paquet de belles fleurs d’automne sur son chapeau de paille, et un bouquét à son coté : je lui demandai de me vendre un de ses bouquets, et il me répondit: Quand je les ai achetés , ce 11 était pas pour les vendre au premier étranger qui désirerait les avoir.

l’ÿS ROUTE DE FLORENCE

Quand nous demandions à qui appartenaient ces vignes, ces oliviers, la réponse était toujours aux moines de San-Giuliano ! à l’église de San-Pietro ! etc. etc.; mais aux délicieux domaines de saint Julien et de saint Pierre, succède cette sombre et terrible forteresse, qui s’élève avec la montagne, garde chaque rocher, fortifie tous les escarpemens. Cette citadelle a été commencée par un des papes les plus despotiques, Paul ni, sous le prétexte de bâtir un hôpital ; et l’édifice était très-avancé quand ses turbulens sujets découvrirent que ce qu ils croyaient l'ouvrage de la charité était celui du pouvoir, qui le destinait à fortifier ces hauteurs qu’Annibal avait trouvées inexpugnables, et à contenir ces esprits parmi lesquels le pontife craignait de retrouver encore un Fortelîraccio (i)! Mais les montagnes escarpées et les citadelles n’ont pas été des barrières insurmontables pour la tactique moderne, et depuis

(i) Leshabitansde Pérouse ayant fait la guerre au saint 4ége en 1892, avaient été subjugués; mais en 1 4 1 é> , las de la domination du pape, ils reprirent les armes, et, conduits par le fameux capitaine Forte-Braccio , ils maicliferent à Rome , et furent pendant quelque temps maîtres de celte ville. Pérouse fut reconquise par le pape en 1442 ; mais la mémoire de Forte-Braccio y est encore

reveree.

A ROME

l’occupation de Pérouse par les Français, cette forteresse romantique a été abandonnée : elle tombe en ruine, et une partie seulement est habitée par les prisonniers dont les clameurs à travers ses barreaux de fer, viennent frapper l’oreille à mesure qu’on avance sur la hauteur, et produisent une i mpression déchirante quand le vent reporte distinctement les sons lamentables de carità foî'estieri (charité étrangers). C était une triste entrée dans la première ville du patrimoine de saint Pierre, (i)

La vue générale de Pérouse ressemble à celle de toutes les villes très-anciennes, depuis Florence jusqu’à Naples : une ou deux places, un certain nombre de rues étroites, malpropres et obscures, de hauts palais démantelés, des églises innombrables, des couvens tombant en ruine, ou nouvellement restaurés avec une couche de blanc sur leurs vieilles murailles, et quelques jalousies neuves devant leurs petites fenêtres.

Avant la révolution, Pérouse contenait qua-

(i) On donne aussi aux prisonniers de Bologne la permission de demander ainsi : leur cri ressemble au hurlement des chiens. C’est une permission vraiment onereuse à la société ; l’on ferait mieux d’avoir des soins plus humains pour leur logement et leur nourriture; car le sort des prisonniers italiens est affreux.

JtOUTE DE FLORENCE

rante-huit établissemens monastiques des deux sexes , et un nombre d’églises proportionné. Plusieurs des premiers ont été rétablis, et nous n’avons visité parmi les dernières que celles qui nous avaient été désignées comme renfermant les principaux ouvrages du Perugin , et les premiers efforts de son élève Raphaël. Ces églises sont celle de Saint-Pierre des Bénédictins noirs ; celle des O lis’ étains , où l’université est maintenant établie; Santa-Mana ISuova , San- J gostino , San- Francesco et San- Giuliano. Mais presque toutes les églises de la ville ont plus ou moins de tableaux du Perugin et de son école; car la pauvreté le rendait aussi laborieux que la nature l’avait fait ingénieux; et l’on conserve à Pérouse une note de lui, par laquelle il demande une légère avance aux moines de Saint-Augustin, dont le chœur et la sacristie sont ornés de ses ouvrages immortels. Il existe en outre dans cette ville un petit édifice, où il ne reste pas un pouce carré qui n’ait été couvert par le pinceau du Perugin, et qui semble avoir été légué par lui à sa patrie, comme un monument de la perfection de son génie et de son dévouement patriotique. On l’appelle la Loggia ou Collegio ciel Ccunbio ; c’est une espèce de change ou rendez-vous mercantile, où les négocians se ras-

A ROME

semblent pour traiter d’affaires commerciales. Cette petite fabrique gothique est un vrai joujou, une relique des mœurs d’uij temps dont il est toujours amusant et curieux de retrouver les traces. Le Perugino mettait tant de zèle à terminer cette Loggia , que même la dorure des corniches a été faite par lui : elle a conservé aussi-bien que les fresques toute sa fraîcheur primitive. Le centre du plafond représente le Tout-Puissant sous la forme d’un homme âgé et faible (car cette divine essence, qui ne peut jamais changer, est toujours peinte par les artistes italiens dans un état de décrépitude); une gloire de séraphins entoure sa tête belle et vénérable. Dans les compartimens on voit saint Matthieu dictant à saint Marc : le regard ardent du secrétaire apostolique, au moment où il se pénètre des inspirations qu’il doit retracer, est la vie elle-même. Saint Jean et saint Luc, parfaitement représentés, sont des compagnons assez singuliers pour deux sibylles de trèsbonne mine, drapées d’une manière qui paraîtrait plus convenable dans un sérail qu’au milieu d’une société aussi respectable. Le portrait du peintre lui-même n’est pas un des objets les moins curieux de ce précieux monument des arts et des usages du quinzième siecle.

ni.

ROUTE DE ELOKENCE

Je 11e connais rien de pins touchant dans l’histoire biographique que le récit que fait Vasari, de Raphaël se rendant avec son vieux père à Pérouse , pour aller se placer dans l’école de Pietro Vannucci ou le Perugino. J^e vieux Jean Sanzio était peintre lui-même; c’était un de ces humbles artistes qui travaillaient pour les autres et marchandaient sur la quantité d’or qu’ils devaient mettre dans la robe d’une madone, ou la largeur de la draperie dont ils devaient envelopper un saint (1). Ce fut dans sa boutique à Urbin qu’il essaya d’abord les talens de son fils immortel, en lui donnant à peindre quelques porcelaines grossières qui se fabriquaient alors dans cette ville. Mais Raphaël Sanzio, tout enfant qu’il était, laissa bien loin en arrière son maître paternel, et Jean résolut de le confier au Per-u gin , son ami (2).

^1) On croit cependant qu’une des figures du Sposalizio di Noslra Signora de Raphaël , dans la galerie de la Brera à Milan , a été copiée d’après un tableau de son père, un Saint-Sébastien , que l’on conserve à Urbin avec quelques autres ouvrages assez grossiers , par respect pour le père d’un des plus beaux génies que l’Italie ait produits.

(2) « Onde Giovanni andatosene tutto lieto daUrbino « e preso il putto non senza moite lagrime délia madré , « clie teneramente l’amava , lo mené a Perugia , la dove

A ROME

Le départ du vieillard avec ce jeune homme plein d’ardeur, dont le beau visage, brûlé du soleil , attire encore les regards au milieu des meilleurs portraits de la galerie Borghèse à Rome (i), les larmes versées par madonna Sanzia , qui aimait si tendrement ce digne fils, leur arrivée à Pérouse, et la présentation de Raphaël au maître qu’il devait bientôt surpasser, tout rappelle la simplicité des mœurs de ce temps. Yasari ajoute avec beaucoup de délicatesse, en parlant des grâces, de la douceur, du caractère noble de Raphaël, que ces dons étaient dus en partie au bonheur qu’il avait eu d’être nourri par le sein maternel. Puisse un préjugé si aimable (si c’en est un ) se renouveler en Italie, et puissent des Raphaëis futurs récompenser par leurs talens et leurs vertus, les soins des mères sur le sein desquelles ils auront commencé la vie!

De toutes les cités qui se trouvent sous Finfluence spéciale de saint Pierre , Pérouse , très-

« Pietro , veduto la maniera del disegnare di Raffaello , « e di costui ne fè quel giudizio clxe poi il tempo dimostru « verissimo con gli effetti. » Vasari.

(i) On voit dans la galerie Borghèse un portrait de Raphaël à l’âge de quatorze ans; je crois qu’il est du Perugin.

BOUTE DE FLORENCE

voisine de Rome, est celle qui a le plus largement participé à ses bienfaits et à son intervention, depuis la restauration de tous les saints par la Sainte-Alliance.

Les biens de l’Église, à Pérouse , étant tombés à l’état pendant la révolution , le pape à son retour se fit scrupule de faire son profit de cette disposition révolutionnaire, et son désir de rendre à l’Église ce qui lui appartenait, jusqu’à la dernière obole, n’a été retardé dans son exécution que par les remontrances de ses ministres, plus sages et moins consciencieux. U11 événement vint cependant déjouer la politique diplomatique , et Pierre fut littéralement dépouillé pour couvrir Paul Quand sa sainteté actuelle, le pape Pie vii, était simple bénédictin du petit couvent de la Madonna del fuoco , il s’était lié d’amitié avec un religieux du même ordre, remarquable par son zèle et sa piété. La destinée des deux amis de cloître, fut on ne peut pas plus différente. Chiaramonti fut appelé au trône , qui , en représentant la majesté divine, s’élève au-dessus de toutes les puissances temporelles. Sou ami, fra Perilla, resta fidèle à sa première vocation, et quand il fut obligé de quitter le monastère , il se retira dans un ermitage. Là il vécut longtemps dans la retraite , et il ne la quitta que par

A ROME

une inspiration du ciel qui lui commandait de prendre*'la croix et d’aller prêcher la restauration de l’Eglise, jusque sous les dômes somptueux du Quirinal, où le pêcheur apostolique était réinstallé sur son trône. Perilla obéit à l’appel, et se présentant à son ancien ami dans son cabinet pontifical, il l’adjura avec une voix prophétique et toute l’énergie d’un martyr, de relever l’Église abattue,; d’abandonner le tentateur qui, sous la forme d’un ministre d’état, fixait toute son attention sur les intérêts temporels. Le pape, ainsi travaillé par le zèle d’un ami et 1 éloquence d’un missionnaire inspiré, remit à fra Perilla un bref ( una facoltà ) qui lui donnait le pouvoir de commander la restitution à l’Église de tous les biens don t on l’avait spoliée dans le patrimoine de saint Pierre; lui cédant librement la part qu’il avait eue dans les dépouilles , et le requérant de rassembler sous la bannière consacrée de leur commune mère, tous ces fidèles adhérens, dispersés par les forces révolutionnaires. Perilla partit tel qu’un autre Pierre l’Ermite. Il prêchait , il menaçait, il sollicitait, il dénonçait; il fit plus, il saisit des plantations d’oliviers, des vignes, des champs de blé, des bois de châtaigniers; il ouvrit et remplit des couvens, et chassa des tenanciers laïques des monas-

iSfi ROUTE DE FLORENCE

tères. Pérouse, ainsi que Spoleto, Foligno et les principale^ villes où sa mission s’étendait, reprirent leur ancien caractère d’influence monacale. Les effets de son zèle furent cependant moins miraculeux qu’on ne s’y attendait; quoique les paresseux, les vauriens et les indigens, promptement touchés par cette grâce qui leur offrait une vie aisée et des propriétés, se fussent hâtés de remplir les cloîtres qui commandaient les riches terres de San-Giuliano et San-Pietro, dans des vues qui tendaient au paradis de ce monde. Après avoir terminé le grand ouvrage que portait son diplôme, Perilla se présenta encore aux portes du Quirinal , appuyé sur ce bâton pastoral qui avait ramené au bercail un si nombreux troupeau. Mais il fut bien long-temps avant de pouvoir pénétrer plus avant; et celui qui avait ouvert les portes du ciel à tant de gens, ne pouvait triompher de la vigilance diplomatique qui lui fermait celle du palais de son maître. Cependant les cardinaux, plus favorables aux desseins de Perilla qu’à ceux des ministres, lui procurèrent, dit-on, une seconde entrevue avec sa sainteté; et le cardinal Braschi, neveu du dernier pape, le conduisit jusqu’au cabinet pontifical , où il fut reçu avec ces consolantes paroles : Tout ce que tu as fait est bien , bon et fidèle serviteur.

A ROME. I 87

Récompensé seulement par le succès de sa mission , sincère dans son zèle erroné et désintéressé, comme le sont toujours les hommes sincères, Perilla quitta le splendide palais de Pie vu, pour retourner à son humble cellule; laissant les abbés et les prieurs qu’il avait rétablis dans le pouvoir et la richesse, jouir de leurs vignobles et de leurs tranquilles loisirs monastiques. (1)

Sous le dernier régime français, la ville de Pérouse était gouvernée par un préfet militaire, qui introduisit beaucoup de l’esprit et de la discipline de sa profession dans la société. Il donnait des divertissemens, tenait des assemblées, et obligeait les vieux nobles maussades et rechignés de quitter leurs grands ha-

(1) Nous devons ce détail à un moine qui remplit une place dans le gouvernement papal , et qui a connu le saint père et Perilla dans leur jeunesse. Il était tellement enthousiaste du zèle et des talens du dernier, qu’il le nommait toujours quel grande e sauf uomo ( ce grand et saint homme). Il est cependant évident que Perilla ne taisait que hâter l’exécution des intentions du pape , qui étaient de rendre les biens de l’Église; intentions qu’on disait opposées aux conseils prudens et libéraux du cardinal Gonsalvi. A Pérouse , on nous a dit que tous les moines restaurés étaient étrangers, et qu’on ne savait d’où ils étaient venus.

1 88 ROUTE DE FLORENCE

bits couverts de poussière , et de vivre et de se vêtir comme des gentilshommes.

Pérouse est maintenant sous la juridiction d’un prêtre, le prélat Spinola, qui porte le titre de gouverneur. En conséquence , il n’y a plus ni bals, ni assemblées, et les nobles peuvent reprendre leurs grands habits, dans lesquels nous en avons vu plusieurs remplir le pénible pèlerinage du cours , dans des carrosses qui ont tout l’air d’avoir existé du temps de Porte - Braccio , dont les os conservés dans l’église de Saint-François, ne sont pas plus charn cis. Quand nous sortîmes de cette ville, l’aurore commençait à peine à dorer les tours de son horrible forteresse ; mais le malheur y était déjà éveillé, et les mêmes cris qui nous avaient effrayés à notre arrivée dans ses tristes murs, nous suivirent long-temps après les avoir dépassés. La descente était d’une rapidité si effrayante, et la matinée était si bel}e, quoique nous fussions en décembre, que nous descendîmes à pied , et nous eûmes ainsi l’occasion d’échanger quelques mots avec les paysans, qui montaient en foule des fertiles vallées, portant des fruits , des fleurs , de la volaille , de l’huile et des végétaux dans des paniers à leurs bras , ou chargés sur des ânes et des mules. Pendant que nous nous étions arrêtés

A ROM li.

iSr,

pour acheter des raisins à un vieillard, plusieurs de ces campagnards se rassemblèrent autour de nous, et paraissaient aussi disposés a nous répondre que nous à les questionner. Nous apprîmes que chacun d’eux servait quelque couvent particulier; et tous exprimaient leur satisfaction du rétablissement des moines; car ils avaient fait hausser le prix des denrées : c’était de braves gens , qui employaient un grand nombre de domestiques et les nourrissaient bien (i). Ils faisaient cependant quelques objections à l’égard des ordres mendians: Non vagliano niente i mendicanti (2) , disait une vieille femme, qui portait une grande cage d’osier pleine de tourterelles vivantes, commandée par un certain fra un tel , j’ai oublié son nom. Dans des états plus éclairés que celui de Pérouse, le jugement de la société sur les événemens et les institutions est souvent aussi faux, quand il peut être influencé par l’intérêt particulier.

(1) Ces serviteurs sont nommés ccinterini (littéralement garçons chanteurs). Un particulier de Pérouse nous a assures qu’un couvent de cette ville avait les deux meilleurs cuisiniers de l’Italie, dont le principal (Je chef) était Français.

(?) r Les moines mendians ne valent rien. »

Igo ROUTE DE FLORENCE

L’aspect de la campagne était délicieux. Je crois encore en respirer la fraîcheur dans cet instant où j’en retrace faiblement les traits. Le costume et le coloris des groupes, la coiffure isiaque des femmes, le manteau pastoral des hommes, leurs cages de tourterelles, leurs paniers de fruits brillans, s’offrent à ma mémoire comme les images vives que les marchés des peintres flamands laissent dans l’esprit. S’il a jamais existé une contrée crééeparla nature , pour donner à ceux qui l’habitent les plus douces jouissances qu’elle puisse accorder, cette contrée est l’Italie; mais laissons à ses forteresses, à ses cellules, à ses despotes et à ses moines la tâche de conter sa triste histoire , et d’expliquer comment le soleil peut briller , et la terre se fertiliser en vain, (i)

La route jusqu’à Rome continue à travers la belle vallée de Pérouse , dont la fertilité augmente à mesure qu’on approche de Foligno. A. une petite distance de Pérouse, on passe le Tibre ( qu’on pourrait aisément prendre pour

(x) Toute cette partie des états du pape est tenue en petites fermes, et contraste fortement avec les régions désolées de la campagne de Rome , oii les grands proprietaires oui banni la culture , et abandonné le sol à la Mal-aria et ain sangliers.

A ROME

,(Jl

le ruisseau fangeux d’un village ) sur le pont de San-Giovanni ; et deux postes plus loin, l’église de la M adonna degli A ngeli , près de la pieuse ville d 'Assise, engage le voyageur le plus pressé à s’arrêter pour offrir sa curiosité, si ce n’est son hommage , à Notre-Dame-des - Anges et à l’oratoire de Saint-François.

L’église et le couvent de Notre-Dame-des- Ànges forment une masse de bâtimens élégans et pompeux, ouvrage de Fignola. Nous fumes conduits à l’un et à l’autre par un frère lai, jeune garçon brusque et rougeaud, dont la bouche grimaçait jusqu’à ses oreilles , et qui paraissait bien plus fait pour la charrue que pour le cloître. Comme il soulevait un rideau mystérieux qui cachait un tableau représentant l’Annonciation, il observa que les figures faisaient portraits: Quoi , dis-je, et V ange aussi? Tutti , tutti , répondit-il avec emphase, e molto somigliante ( ils sont très -ressemblant ). En nous montrant la cellule et le jardin de saint Français ( un petit terrain tristement enfermé dans de hautes murailles entre l’église et le couvent ), il nous fit remarquer une couche de rosiers fleuris ; et il nous dit que c’était la couche d’ épines sur laquelle le saint se roulait jusqu’à ce que son corps ne fût qu’une plaie, afin de pleure à Dieu , ou comme disait le frère,

lg2 ROUTE DE fLOREJYCE

à messire Dieu. Il paraît cependant que cela ne plaisait pas à Dieu , puisque le lit d’épines que le saint avait teint de son sang pendant la nuit, se trouva le matin changé en un lit de roses aussi fraîches , aussi vermeilles qu’on en ait jamais préparé pour l’amour. Le moine ne put nous affirmer que saint François eût joui de ce luxe voluptueux ; mais il nous assura que les roses étaient toujours restées fleuries depuis, pour prouver la réalité de ce miracle. J’objectai que saint François florissait dans le douzième siècle, et que ces arbustes étaient des rosiers de la Chine ; mais il haussa les épaules , en disant : Non fa niente, c’è un miracolo ( cela ne fait rien , c’est un miracle. )

Au milieu de l’église, on voit une chaumière gothique, avec un beau petit clocher: c’est l’oratoire de saint François; et ce temple magnifique a été élevé autour de cette cabane pour la conserver. C’est une imitation de l’église et de la maison de Lorette. (i)

(i) Il est bon de remarquer qu’en prenant congé du lrère lai et de ses miracles , notre domestique italien lui lança un regard de mépris, plia les épaules, et s’écria : Che bestial (quelle bête!) Comme cette exclamation était adressée en partie à notre conducteur (nous avions pris alors un vetturino avec des mules), celui-ci répondit avec un rire moqueur : « Pourquoi travaillerais-je

à nor.rE.

Dans la délicieuse vallée de la Spoletana , abondante en pâturages, et baignée par le Clitumnus (nom si mélodieux aux oreilles classiques), repose l’ancienne ville de Foîigno, qui paraît plus vieille qu’ancienne, et qui offre tous les traits génériques d’une cité provinciale des états romains, la négligence, la tristesse, la ruine. Foligno a aussi des églises , des palais à montrer; elle a ses couvens, ses chanoines, sa cathédrale, ses religieuses et sa noblesse. Mais ce qui lui donnait sa plus grande valeur aux yeux de l’amateur des arts, la Vierge de Raphaël , dite de Foligno , si long-temps le trésor le plus précieux du couvent delle Con-

nuit et jour? pourquoi serais-je grondé j>ar mon maître au logis , et dehors par les voyageurs , pour quelques misérables écus? Je veux maintenant me faire moine. Pourquoi pas? Je ne serai plus le pauvre André, conducteur de vetturinoj mais fra Andrea ou padre Andrea. Je n’aurai plus rien à faire qu’à compter les grains de mon chapelet , dire mes ave , et vivre comme un évêque. Eccomi dunque frate (me voilà donc moine ). >> Et il partit d’un grand éclat de rire. Le fait est que les tentatives pour raviver les anciennes tromperies dans l’Italie catholique, excitent la dérision du peuple, comme un semblable effort provoquerait celle de l’Angleterre protestante. La populace et les nobles sont les seuls qui y adhèrent , les premiers par ignorance , les derniers par intérêt.

IC )4 ROUTE DE FLORENCE

fesse , n’est plus dans ses murs. Ayant été porté à Paris, il revint en Italie avec les autres tableaux qui en avaient été enlevés; mais au lieu de s’arrêtera son ancienne résidence, la madone, pour ne point se séparer de quelques-uns de ses nobles compagnons d’exil, a été jusqu’à Rome, où elle est maintenant un des plus beaux ornemens du Vatican. A entendre les plaintes des pauvres nonnes du couvent, qui n’est plus composé exclusivement de comtesses, puisque nous y trouvâmes une fille de notre hôte, rien dans le monde ne pourrait compenser la perte de ce tableau, et elles imaginent que toute l’Europe doit prendre part à leur infortune. Cependant, quoique leur respect pour Raphaël soit grand, et leur vénération pour la Vierge plus grande encore , leurs regrets se fondent principalement sur les étrangers que ce chef-d’œuvre attirait dans leur église, et sur les dons qu’ils y laissaient.

Les vallons, ou plutôt les jardins de Foligno (i), et les rives du Clitumnus , où les blan-

(i) Entre Foligno et Spoleto , sur le bord de la rivière, on voit les ruines d’un temple antique : les paysans l’appellent le?npio di Clitunno ; ils disent qu’il est maintenant ad uso dei cristiani ( employé aux rites chrétiens), tous les voyageurs classiques anciens et modernes en font mention ; mais la meilleure description de sa dila-

A ROME. IC)5

ches et grasses victimes des autels païens (grandes victimœ) étaient nourries, condui-

pidation se trouve dans les notes historiques de CliQ.de Harold. Malgré la richesse du sol , la mendicité se présente là dans ses formes les plus dégradantes. Quand notre voiture parut, les femmes et les enfans se jetèrent contre terre, et la baisèrent; puis se relevant, ils se mirent à courir le long du chemin dans une attitude frénétique , en criant: Qualche cosa per i morii vostri! Carità! carità! (Donnez quelque chose pour vos amis défunts : la charité ! la charité ! ) Étourdis de leurs cris et touchés dt leui misère , nous limes arrêter , et nous ordonnâmes au domestique qui était sur le siège du cocher de leur donner quelques bagatelles : il tira une pièce d’argent, et demanda à une misérable vieille femme qui était à genoux, si elle avait de quoi la changer. Elle répondit froidement : Si signore , prit une bourse, et lui donna de la monnaie. Il lui rendit quelques baiocchi. Pendant qu il comptait des pièces de cuivre à une petite fille , il demanda indifféremment à la jeune mendiante combien lui avait coûte le collier de corail qu’il voyait à son cou. Elle répondit aussi indifféremment : Dix écus. Il nous regarda d un air significatif, et nous fumes radicalement guéris de souffrir « que la pitié donne avant que la charité 1 exige >< ( pitjr lo give , ere cliaritj' began ). Comme la mendicité est une vertu dans le code moral romain , et que la religion elle-même a pris la besace comme une distinction , elle est devenue un état que personne ne rougit d’exercer dans les domaines du pape. Ce moyen est un de ceux que l’Église et l’État du bon vieux temps avaient pris pour dégrader le peuple , et il avait réussi.

1 (jG FOUTE DE FLORENCE

sent aux terribles murailles de Spolette. Nous y entrâmes à la nuit, et en tournant lentement entre ses hauts et doubles remparts, nous découvrions quelquefois les maisons élevées et démantelées à la lueur des châsses de la Vierge. Cette ville nous parut une réunion de prisons; l’air y était renfermé, et tout y paraissait affreux. Nous accédâmes avec plaisir à la proposition que nous fit notre domestique de ne point nous arrêter dans cette triste cité, mais d’aller à ce qu’il appelait la jolie auberge de San-Giovcinini , au pied de la montagne, de l’autre côté de la ville. Nous eûmes tout lieu de nous féliciter d’avoir accepté cette proposition. San-Giovanini nous offrit de la propreté, et des convenances qui commençaient à devenir très-rares; et la vue que la lumière du jour nous fit découvrir de nos fenêtres , aurait presque compensé le manque de l’une ou des au très. Là, au milieu descènes d’une beauté naturelle et agreste, paraissaient quelques traces de ces anciens monumens pour lesquels les voyageurs classiques vont si loin pour voir si peu.

Le Monte Lucco, formant de douces ondulations , et couronné par le site d’anciens temples, est maintenant couvert d’églises chrétiennes. Celle du Crucifix s’élève à la place du

A ROME

temple de la Concorde, construite en partie de ses matériaux; et les autels de saint Julien et de saint André remplacent ceux de Mars et de Jupiter. Sur un précipice profond et escarpé étaient jetées les arches hautes et étroites d’un aqueduc romain (j) ; et au-dessus de tout, la forteresse gothique de la Rocca, autrefois la défense, maintenant la prison de la province, montrait son aspect formidable. Une prison dans un pays où il n’existe point de lois, où tout dépend de la volonté de ceux qui ont le pouvoir en main, est une image effrayante; celle de la Rocca défigure le paradis qu’elle domine. Il n’y a rien de neuf et de frais dans Spolette, excepté le couvent des bénédictins et sa belle colonnade. L’intérieur de la ville est sombre, désolé, et l’on marche difficilement dans ses rues qui vont toutes en montant. Elle a une petite manufacture de chapeaux; mais son commerce ne s’étend pas beaucoup audelà de son district : l’église seule y est en activité; toutes ses terres aliénées ont été restaurées par le pape, et soixante -dix couvcns

(x) Des sceptiques modernes ont découvei't que cet aqueduc, dit Romain , n’était pas du tout romain; que ses arches avaient une touche de gothique , et qu’elles étaient sesto acuto.

I98 ROUTE DE FLORENCE

d'hommes , et la moitié de ce nombre pour des religieuses, ont été rétablis dans une ville qui a l’air d’avoir été dépeuplée par la peste. Plusieurs palais étaient fermés, et les autres étaient moitié habités, moitié ruinés, les familles prin cipales ayant quitté leur pays natal pour se disperser dans toute l’Italie. La cathédrale est trèsancienne; mais elle n’a rien qui mérite d’être décrit, hors le tombeau du peintre Lippi; une épitaphe par Politien, et un tableau d’Annibal Carrache.

Les paysages entre Spolette et Terni augmentent de beauté à mesure qu’on avance dans cette superbe chaîne des Apennins, appelée le Sommo. En la montant on découvre une colline qui s’élève d’un défilé profond dans lequel se précipite un torrent rapide. Cette colline a été long-temps célèbre pour ses truffes et ses ermites , qui y abondaient également. Les cellules des cénobites ( petites huttes blanchies) sont éparses autour de la chapelle et de l’habitation du prieur de leur ordre. Ces ermites étaient alors au nombre de treize, quoique sous Je régime français il n’en restât qu’un seul, un homme fort âgé, qui n avait jamais changé ni désiré changer de demeure. Ces reclus affectent de se nourrir exclusivement des herbages de leur montagne, corne le bestie , disait

A ROM K

l’intendant d’un noble de Spolette, qui montait en même temps que nous. Ce n’est pas , ajoutait-il, que les bons chrétiens de la ville ne leur fournissent abondamment des alimens plus substantiels; mais ils les réservent pour les pauvres. La pénitence aurait pu trouver aisément un site plus retiré que ce charmant vallon, à côté d’une grande ville; mais l’épicurisme de la réclusion ne pouvait en choisir un plus délicieux et plus fertile.

En traversant les sinuosités boisées du Sommo (i), nous trouvâmes les arbres aussi riches en feuillage que ceux des forêts anglaises ail mois d octobre; les sapins et les genévriers Se mêlaient aux ormes et aux chênes, et la terre était couverte des plantes et des fleurs d’automne, connues dans les climats les plus septentrionaux. La scène, quoique solitaire et agreste, n’était point sauvage; et les ruines de la forteresse féodale de Castel-Strittaro, autrefois gardienne de la montagne, et une maestà ou chapelle élevée à la Vierge, ajoutaient à la beauté du paysage, et marquaient seules que 1 homme et ses passions avaient pénétré dans cette sublime et profonde solitude.

En approchant.de Terni, si célèbre par sa

(i) On dit que son nom vient d’un temple qui y était consacré à Jupiter Summus.

ROUTE UE FLORENCE

cascade, la population semble augmenter avec la prospérité rurale. Les champs d’oliviers des patronati ( c est ainsi qu’on appelle les propriétaires de terres ), succèdent au bois des montagnes. On voit les pollaroli (marchands de volailles) conduisant à Rome leurs mules et leurs chevaux chargés de paniers pleins de marchandises vivantes; et les paysannes coiffées de leur bizarre cuffa (sorte de voile de toile brodée qui s’avance au-dessus des yeux, soutenu par une baleine), avec leurs corsets écarlates et leurs jupes decouleurs tranchantes, animaient la scène, et donnaient aux faubourgs de Terni une gaîté qui se trouve rarement darvs une ville romaine.

La cascade de Terni ( la ccisccita dette Marmore ) est devenue un objet de curiosité européenne , et quoique la ville ne soit recommandable que pour avoir donné naissance à Tacite (r), personne ne la traverse sans passer une journée à visiter la cataracte sans pareille , qui rappelle par sa profondeur, sa hardiesse et son éclat, le génie de celui qui a le mieux célébré ses merveilles, (a)

(1) Quelques restes peu considérables d’un amphithéâtre et de bains antiques existent dans le jardin de 1 archevêque et dans une villa du voisinage.

(2) Voyez la belle description de la Cascata dette

A. ROME

Cependant, un obstacle- nous empêcha de jouir de ce spectacle sublime. Les mules et la \oiture que nous avions retenues pour nous y îendre, étaient employées par des voyageurs qui nous avaient dépassés à Spolette. Nous ordonnâmes donc de préparer les mules qui nous avaient amenés, aussitôt qu elles seraient reposées , pour nous conduire à la chute d’eau ; mais cet ordre excita un sourire général sur le visage des assistans. Notre conducteur nous suivit dans notre chambre , et nous dit que les mules qui conduisaient les étrangers à la cascade appartenaient au gouvernement, et que si quelqu un tentait d-en faire monter d’autres, il serait logé pour quelques mois à la Rocca. Comme il nous eût été fort incommode d attendre un jour de plus , nous fûmes obligés d’abandonner la cascata delle Marmore ; et à la place d’une merveille de la nature si souvent et si admirablement décrite (i), nous avons eu à noter une de ces petites extorsions du despotisme qui pèsent sur les jouissances journa-

Marmore, dans le quatrième chant de Childe Harold , page* 37, stance 71.

(1) Lord Byron dit de cette cascade, qu 'elle vaut toutes les cascades et tous les lorrens de la Suisse mis ensemble.

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lières, et à éprouver que les moindres actes injustes, comme les plus apparens, sont à charge à la société.

Les campagnes qui succèdent à Terni, quand on monte encore les Apennins couverts de bois , ne peuvent être décrites en froide prose. La route suspendue sur des hauteurs qui paraissent inaccessibles, et coupée sur le revers d’un roc dont la cime bordée d’arbres avance au-dessus de vos têtes, ou s’enfonce en formant des cavernes profondes; la vallée qui s’étend en tournoyant à perte de vue, et laisse apercevoir à une immense profondeur un chemin si étroit, que le muletier aventureux peut seul se hasarder à y passer; le torrent écumeux et mugissant débordant sur ses rives qui produisent d’éternelles moissons (i), et dans l’éloignement le cercle formé par les Apennins ( infant Alps ), dont les ondulations sont interrompues par des ombres de toutes

(i) Ce torrent est le Nar de Virgile, et le Nera du dialecte moderne. La vallée dans laquelle il coule , ou plutôt il écume, était regardée comme une des plus riches dTtalie. Pline dit que les cultivateurs en tiraient quatre récoltes par an : cependant la population de ce district nous parut très-misérable. Des restes des aqueducs construits par les Romains pour l’irrigation des terres, embellissent le paysage.

A ROME

les formes, et des points saillans peints de mille couleurs; des dômes, des clochers ruinés, un pont d’osier jeté récemment sur un précipice, donnant quelques marques de l’existence humaine dans ces solitudes sauvages : tous ces objets appartiennent à la poésie de paysage, et demandent à être décrits par la plume d’un Byron ou le pinceau d’un Salvatori.

Nous avons contemplé pour la première fois la vallée de Terni (que nous avons revue depuis avec une admiration non moins vive), colorée par le soleil couchant de toutes les nuances variées de l arc-en-ciel ; elle était couverte de ces teintes pourprées, mêlées à cette lumière d’émeraude particulière au ciel italien, et des nuages dorés se réfléchissaient sur les eaux et sur les rochers, offrant, dans leurs formes fantastiques et leurs couleurs brillantes, l’image du paradis d’un poète.

Les hautes arcades des portes de Narni , ruinées et noircies par le temps, terminent la scène. La Roccacia, forteresse de la ville, paraît au-dessus de ses rochers entourés de bastions , et une rangée obscure de masures , conduit à la place et à la cathédrale de cette petite cité vraiment féodale et papale, où la tristesse et la pauvreté gémissent au milieu des fortifications et des églises; tandis que la nature sourit

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dans les vallées environnantes , et que l’abondance y charge de lourds chariots de blé et de vin pour des terres éloignées.

Narni paraît encore aussi désolée' que les Vénitiens ont du la laisser, quand après avoir détruit les habitations de ses braves citoyens, dans le seizième siècle, ils allèrent se joindre à Charles-Quint qui assiégeait le château Saint- Ange. Venise avait alors perdu sa propre liberté, et vendu ses services au despote impérial, dont l’objet était de subjuguer tout ce qui restait de l’indépendance italienne. Les Vénitiens retrouvèrent des traces de cette indépendance sur les formidables hauteurs de Narni, et ils portèrent le désespoir dans le cœur de ses champions.

Une route de traverse conduit de Narni aux Abruzzes le long de la rivière. Le chemin direct par Otricoli mène à Rome. Les ruines cVOtriculum ( si un amas de pierres et quelques murailles informes peuvent mériter ce nom) sont à une petite distance de la grande route sur les bords du Tibre; mais le rassemblement de chaumières noires et humides, et de maisons démantelées qui composent la moderne Otricoli , ne ressemble en rien à l’élégante capitale de l’Ombrie, qui servait de vestibule à cette magnifique suite de palais et de temples , qui de là

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jusqu’à la cité impériale, formait une avenue digne de la métropole du monde. Mais l’auberge et l’hôtesse d Otricoli étaient au-dessus de toute description; et l’une et l’autre s’étaient tellement emparé de l’imagination de l’auteur de ces pages , qu’il lui fut impossible, à son retour, de ne pas s’arrêter devant cet abri misérable, pour renouveler connaissance avec une personne et une scène dans lesquelles le plus haut degré de burlesque se combinait avec la désolation la plus pittoresque. Heureux ceux qui ont le courage de mettre de côté leurs anciennes habitudes, pour connaître un nouvel aspect de la société, qui passent une soirée dans la salle enfumée de la locanda d’Otricoli, et qui en écoutent la maîtresse, quand elle s’efforce (avec une éloquence digne d’un meilleur thème) de vous prouver que l’épaule d’une vieille brebis est un gigot de mouton bien tendre, et que des macaronis baignant dans une eau grasse sont une soupe merveilleuse !

Una minestra stupenda.

Le passage du Tibre, sur un beau pont de trois arches originairement construit par Auguste, et rebâti (comme l’indiquent plusieurs inscriptions) par Sixte -Quint, marque les limites qui séparent la Sabine de V Ombrie , noms si formidables dans l’histoire, et qui

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s’appliquent à un espace qui n’est pas plus étendu que le territoire d’un village. Cependant l’histoire des Sabins est noble, quelle que soit la dimension des terres qu’ils possédaient. Ils furent les premiers et les derniers à défendre leurs libertés , leurs dieux pénates; et ils n’abandonnèrent cette obscure félicité, que la prudence et l’industrie leur avaient assurée, que pour s’opposer à l’influence croissante des bandits romains. Tout ce qu’on sait de ce petit état prouve l’excellence de ses mœurs et son indépendance politique ; et le sol qui a nourri tant de vertus peut être foulé avec un intérêt mieux fondé que celui qui naît uniquement des associations classiques. Mais cette terre, autrefois l’asile de la sagesse modeste et du patriotisme, qui devint ensuite le théâtre de toute la magnificence que peuvent produire la puissance et la richesse, ce sol où des temples impériaux, des arcs de triomphe bordaient la superbe voie Flaminienne , est maintenant dévasté et dangereusement dépeuplé. La grande route était entourée presque jusqu’à la fin de forêts d’une obscurité cimmérienne, le refuge des Mxisnaclieri modernes, les voleurs de profession des états romains. Les Français avaient éclairci ces forêts, en y mettant le feu dans quelques endroits , comme le seul moyen de se débarrasser

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des bandes qui s’y cachaient. Pendant leur gouvernement, ce fléau qui, avec plusieurs autres , a si long-temps infesté cette région dévote, avait été presque détruit; mais il a reparu spontanément à la chute de ce régime. Malgré la destruction de ces forêts, ouvrage des siècles, un taillis riche et vigoureux borde la route, et les montagnes sont partiellement couvertes d’arbres jusqu’à leurs sommets les plus élevés. Au milieu de ces scènes sauvages paraît le village ruiné de Borghetto; mais les seuls êtres vivans que nous aperçûmes dans sa rue désolée, étaient un mendiant, un pèlerin , et un carabinier romain de la petite garnison de Civita Castellana. La désolation va toujours en augmentant depuis ce lieu, et prépare à celle qu’on doit trouver dans la catnpagna. Une de ces effrayantes ruines appelées par les gens du pays Casaccia clegli assassiné, est indiquée comme le quartier-général d’une fameuse bande de brigands qui a été prise et exécutée en 1 8 1 5. A une petite distance de ses noires murailles , une croix nouvellement érigée marquait le site d’un meurtre récent! crime cependant moins fréquent en cette contrée même qu’en Angleterre. Mais la situation paraît si favorable à l’exécution de semblables actions, qu’on est frappé d’une horreur bien plus pro-

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fonde que quand on lit dans les papiers anglais que des crimes aussi atroces se sont commis dans les cantons les plus peuplés. Parmi les millions de voyageurs qui ont passé et continuent de passer par ce chemin effrayant, aucun n’a été attaqué, quoique le gouvernement romain donne à ses misérables sujets la tentation de se livrer aux crimes, par le manque de lois répressives et une négligence des mesures de police qui paraît presque systématique.

La triste ville de Civita Castellana, à moitié déserte, est gardée par une citadelle qui n'a rien à défendre; car des malheureux et leurs chaumières n’ont rien qui puisse tenter la cupidité. Toutes les mains sont tendues pour demander la charité, à mesure qu’on monte sa rue escarpée. Les églises et les femmes offrent la même apparence; les unes et les autres sont malpropres et couvertes de clinquant, et la dégradation , l’avilissement y sont plus visibles (meme à l’œil du passager) que l’indigence elle-même; quoique plus d’une fenêtre sans châssis et plus d’une muraille tombante donnent les plus fortes marques de la pénurie des habitans.

Nous vîmes , entre Civita Castellana et Neppi , un pauvre jeune garçon bouffi et jaune

A ROME

que ïa mal aria avait atteint de son souffle pestilentiel, et qui revenait de ses travaux mortels dans la campagna , pour aller mourir dans ses foyers , comme il le dit à notre domestique qui s’arrêta pour lui offrir quelque chose : il était vêtu d une simple peau de mouton. Un peu plus loin , nous passâmes à côté d un prisonnier conduit par des sbires romains; il était jeune, et son aspect annonçait la plus extrême détresse : quel que fût son crime, il n’y était pas encore habitué, car il rougit profondémentquandnosyeuxse fixèrent sur lui , et il pencha la tête. Hors ces rencontres, rien ne troubla le silence de ces déserts: pas une cabane , pas un symptômé d’existence humaine; car personne n’habite où personne ne peut vivre. Cependant ces campagnes , qui doivent être le tombeau de ceux qui osent les habiter , paraissent pleines de charmes ; ce qui est fatal à l’homme donne de la vigueur à la végétation. La surface onduleuse de cette région, autrefois volcanique, était couverte de buissons venus spontanément de masses des plus riches arbustes qui é' alaient en vain leurs trésors; le genet toujours fleuri, le genévrier et le prunier sauvage formaient des haies en entrelaçant leurs branches défeuillées ; et au dessus de tout, on voyait se perdre dans l’horizon

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des bois de chênes et de lièges , plantés et cultivés pas la seule main de la nature, qui semble combattre pour sa prérogative , contre les efforts puissans que le fanatisme et le despotisme humains ont faits pour la déposséder de ses domaines favoris.

Neppi, la ville du désert, s’élève sur des hauteurs qui dominent sur une vaste solitude. Nous nous arrêtâmes à sa misérable auberge, moins par le besoin d’obtenir les rafraichissemens que nous demandions , que par la curiosité de voir ce que pouvait offrir cet amas de ruines; mais comme nous rejetions avec dégoût le mauvais pain qui nous fut apporté, la personne qui nous servait nous dit : Ghe voleté? noji c e qui y che roba di marenitna ( Que voulez-vous? on ne peut offrir ici que les produits d'un désert. ) La ville paraissait presque inhabitée ; et l’aubergiste nous dit que tous ceux de ses pâles habitans qui pouvaient travailler f allaient à Civita Castellana, qui est un peu moins misérable, ou se rendaient à la campagna dans la saison des récoltes, pour y gagner, par leur travail , quinze baiocchi ( environ douze sous) par jour. Le petit nombre de ceux que nous aperçûmes étaient d’une couleur cadavéreuse et couverts de haillons. Quand la saison du mauvais air arrive , l’aubergiste et sa fa-

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mille, ainsi que tous ceux qui peuvent sortir de leurs maisons, laissent ce triste asile aux vieillards et aux infirmes qui restent là pour mourir ou survivre encore quelque temps aux victimes de ce fléau annuel. C’est à Neppi que le désert commence dans toute son horreur; les arbres et les buissons s’amaigrissent et finissent par disparaître. La Campagne de Rome , dès l’extrémité de sa frontière, déploie une stérilité , une désolation complète qui s’étend jusqu’à l’horizon le plus reculé. Aucuns palais monastiques ne s’élèvent en ce lieu, aucuns moines mendians ne le parcourent. L Eglise a disparu depuis long-temps aux yeux du voyageur qui 1 a laissée dans les délicieuses vallées de Perugia et Spoleto , au milieu des

Vaghe colli, ameni prati ,

Di riposo alberghi veri. (i)

On la retrouve à Rome sous des dômes dorés et des dais de velours ; mais là on ne reconnaît d autres traces de son existence que la dévastation qu çlle a produite. Ces plaines désertes et arides, ouvrages de ses mains et du despotisme qu elle a soutenu , étaient les riches jardins des épicuriens romains. Là s’élevait le

(i) « Collines charmantes, prairies délicieuses, véritable asile du repos. »

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palais impérial la villa patricienne; cest là que Lucullus jouissait, et qu’Horace chantait son délicieux Soracte qui , maintenant , reste seul de tout ce qui existait alors :

. And from out the plain

Heaves like a long-swept wave about to break ,

And on tlie curl liangs pausing. (i)

Aucune trace de l’humanité ne vient intei rompre cette vaste lande, hors le triste Casale qu’on aperçoit au loin : c’est un abri pour les bestiaux qui s’engraissent dans ces parages ou l’homme périt. Aucune apparition humaine ne se présente pendant plusieurs milles, excepté le maigre et halé massaro (2) , monté sur son

(1) Childe Harold , Chant 4.

(2) Ces massari, qui remplissent l’office de pasteurs, sont des espèces d’intendans ruraux des princes romains, et surveillent les immenses troupeaux qui se nourrissent pendant l’hiver des gras pâturages de la campagna. Ils habitent le Casale, bâtiment de pierre massif; et ils paraissent, d’après leur physionomie, aussi brutaux que les animaux qu’ils conduisent. Il y a cepen^t quelque chose de très-pittoresque et de très-approprié à la scène dans leur aspect; le fen'aiuolo , ou manteau romain qui les enveloppe, est d’un effet singulier; leui giand cha peau est rabattu sur leurs yeux noirs et couverts; et ils portent leurs lances d’un air plutôt militaire que pastoral. Un d’eux nous dit qu’il appartenait au prince Rospigliosi de Florence , qui est un prince romain.

A RÔMlv.

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