CHAPITRE XIX
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Observations préliminaires. — Le Capitole. — Édifices modernes. — Galeries. — Roche Tarpèienne. — Panthéon. — Forum. — Prison Mamertine. — Ruines du temple de Jupiter tonnant. — Arc de Sévère. — Colonne de Phocas. — Arc de Titus. — Arc de Constantin.
— Colisée. — Bains de Titus. — Église et palais de Saint-Jean-de-Latran. — Obélisque. Baptistère de Constantin. — Scala santa. — Vatican. — Église de Saint-Pierre. — Rues environnantes. — Tombeau de la comtesse Matilde. — De Jacques ni. — Chapelles Pauline et Sixtine . — Sacristie. — Les loges de Raphaël.
— Galerie. — Bibliothèque. — Quirinal. — Palais particuliers. — Palazzo Corsini. — Borghèse. — Villas Borghèse. — Albano. — Studu. — Academies . — Théâtres.
Rome, dit le signor Yasi dans son excellent Itinéraire ( écrit en partie pour l’honneur de sa Civitas septicollis , en partie pour recommander sa propre chalcographie et la boutique de son père de très-sainte mémoire); Rome
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est une ville célèbre , fondée par Romulus 3^5 1 ans avant Jésus-Christ! ! Cet événement surlequel Salluste(i) etTite-Live 11e sont point d’accord, et que quelques savans attribuent aux Celtes et d’autres aux Juifs (2) , est ainsi affirmé en un seul mot par le signor Vasi,àla
(1) Salluste donne Énée pour fondateur à Rome ; Tile- Live est pour Romulus; mais il avoue que f histoire de cette ville est peu accréditée avant sa prise par les Gaulois , qui brûlèrent les annales des pontifes et tous les autres documens publics. 11 a l’air de supposer que la perte n’a pas été grande , attendu qu’un très-petit nombre , parmi les héros romains, savaient lire et écrire.
« Combien de fables ont dû se répandre dans cet intervalle , lorsque l’ignorance aveuglait tous les esprits, lorsque l’écriture était rare, et que les monumcns des pontifes étaient les archives du merveilleux ! encore ces monumens , au rapport de Tite-Live , périrent-ils tous dans un incendie qu’allumèrent les Gaulois. » Millot.
Suivant l’opinion la plus généralement reçue, les Romains furent obligés d’envoyer chercher à Athènes un réchauffé des lois de Solon ; quoiqu’il soit plus probable que c’était une manière d’en imposer au peuple , et de lui faire adopter un code détestable et tyrannique.
(2) Cette dernière opinion a été avancée par un des écrivains les plus éclairés de notre siècle, Melchiore Delfico de Naples; et il a été induit à tirer cette conséquence par la cruauté , la superstition , le mépris pour les étrangers , et l’attachement obstiné à leurs anciennes habitudes 7 qui sont des attributs communs aux deux nations.
grande consolation des modernes et très-nombreux Anacharsis et Corinnes qui trouvent en voyageant dans son livre des ravissemens qu’ils n’ont jamais éprouvés, et affectent ensuite de faire revivre des souvenirs qu’ils n’ont jamais entretenus. Heureux celui qui n’a jamais été troublé par aucun doute historique, que de nouvelles vues n’ont point séduit, qui reste fixé sur l’orthodoxie de l’histoire comme sur celle de la religion, et qui, conduit par les Vasi des divers siècles, suit la route battue avec un orgueil satisfait, bien éloigné de ce scepticisme sans lequel
The dust of antique lime would be unswept,
Andmountainsbe toohighly heap’d fortruth
To overseer,
Shakespeare, (i)
Cependant, le voyageur le plus gothique, dont l’esprit est le plus fortement imbu de romantisme , dont le jugement est le moins imprégné des préjugés vulgaires des savans , ressent encore , en arrivant à Rome, l’influence des notions qui, dans l’enfance et la jeunesse, lui ont donné les premières idées qui s’étendissent au-delà de la sphère de sa propre exi-
(i) « La poussière des anciens temps n’aurait pas été balayée , et les montagnes auraient paru trop élevées , pour que la vérité pût explorer leur sommet, »
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stence. Le souvenir de vertus imaginaires , de fables héroïques, avec toutes les fausses impressions qu’elles ont faites, se présente à l’imagination la moins classique, et des noms appris par cœur dans les plus belles années de la vie, qu’on a lus dans des pages qui ne peuvent jamais être oubliées, s’offrent à la mémoire, en dépit des préjugés contre les préjugés , qui rendent cette ville un objet de doute et de suspicion pour tous ceux qui craignent l’infection de la pédanterie et l’épidémie de la prétention. Mutius Scévola (i) et sa main brûlée*, Curtius et son terrible saut (2), Clélie et son aventure aquatique (3), Virginius et sa
(j) Cette histoire est tout-à-fait apocryphe. Plutarque dit que Porsenna battit les Romains une seconde fois, ce qui contredit sa retraite supposée dans cette occasion. Cependant, quand le fait serait vrai, la conduite de Mutius n’offrirait rien de plus extraordinaire que celle de l’évêque Crammer et d’autres enthousiastes ; mais ses efforts pour tuer Porsenna étaient ceux d’un assassin. Le brave André a été condamné à mort dans les temps modernes pour un crime bien moins atroce.
(2) Fausseté manifeste , d’après le seul récit de la chose.
(3) Manque de foi qu’il est absurde de proposer à de jeunes gens comme un exemple. Valérius fit ce qu’il devait en la renvoyant au camp de Porsenna.
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féroce indépendance, Brutus (i) et son poignard patriotique, se présentent avec les Scipion , les Caton, Pompée, Antoine, César et Cicéron , et dominent sur les rêveries produites par l’anticipation des antiquités qu’on croit retrouver en ce lieu. Cependant il ne reste aucunes traces de ces personnages,
soit en statue, soit en monument; aucuns
vestiges n’attestent leur existence, excepté quelques masses informes, quelques sites contestés. Rien ne rappelle dans Rome les jours de sa liberté barbare, ou de sa brillante indépendance; ses antiquités sont comparativement de très-fraîche date; et le peu de ruines imparfaites qu elle présente s’élèvent du milieu des débris amoncelés'des monumens de ses crimes et de sa corruption , de sa dégradation et de son esclavage, construits dans scs siècles les plus pervers, et sous l’empire de ses tyrans : le sol lui-même a changé d’aspect.
(i) Le scepticisme moderne élève aussi des doutes sur le caractère de Brutus. Le meurtre de ses fils était un acte de pure et simple barbarie qu’aucune circonstance, dans aucune situation de la société, ne pouvait exiger, bn h storien moderne et philosophe a bien décrit Brutus : Unfurbo ombilmenie ambizioso , e non un evoe (un fourbe horriblement ambitieux, et non pas un héros).
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Le paradis du Latium , le Latium de Virgile et de Pline, est un désert infect. Lavinium est le tombeau de ses habitans qui meurent de faim quand la contagion les a épargnés (i); et
(i) «Après une promenade de plus d’une heure, 1 aperçus quelques ouvriers occupés à sarcler un champ de ble. Ils étaient tous etrangers. Comme j’étais à causer avec le maître du champ, une jeune fille s’évanouit; c était de faim , comme je l’appris dans la suite. Les ouvriers continuèrent leurs travaux comme si de rien n était • seulement la mère de la malade détacha son tablier pour en couvrir sa fille , et retourna à l’ouvrage. Je lui dis qu il fallait porter la malade à la ville , et ne pas la laisser sur la terre humide, à l’ardeur du soleil j mais elle ne me répondit rien. Je courus au maître du champ, implorer sa pitié pour la pauvre malade. Il me fit entendre que c’était beaucoup de lui payer sa journée, qu elle était hors d’etat, de gagner : Nous sommes tous pauvres , me dit-il, et nous n’avons aucun lit de reste.
La paille suffirait. Us n’en avaient point. Que la pauvre cabane suisse me parut riche en ce moment ! Je jetai les yeux autour de moi, et n’apercevant aucun abri , aucun secours , je fus pour la première fois effrayé de 1 abandon et de la solitude de ce pays si plein de souvenirs et si vide de réalité ; je me sentais descendu vivant dans la demeure des morts. J allai porter quelque argent à la mère de la malade , qui , sans daigner me parler , me îegarda d un air a me dire : La mort seule peut nous secourir. »
Telles sont les peintures que le baron Boustetten donne
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le port d’Ostie est une réunion de cavernes pestilentielles , le réceptacle des galériens ou l’asile des meurtriers.
Tite-Live montre les Romains avant la seconde guerre Punique, comme un peuple brutal , ignorant et sans culture , privé des arts et des lettres qu’ils achetèrent ou empruntèrent ensuite ; et ce fait est confirmé par les monumens qui ont été conservés du langage de cette époque, langage rude et informe (i). Même dans leurs faits héroïques les plus brih lans , l’apparence de la vertu est trop souvent
de la misère de ce pays dévot, dans son ouvrage sur le Latium , ouvrage singulièrement intéressant, et par ses vues philosophiques et bienveillantes, et par la naïveté de ses narrations. Il est impossible de concevoir quelque chose de plus déchirant que les détails de la misère des habitans de ce district : contés dans le simple langage de la nature et de la vérité, on ne peut les parcourir sans leur payer un ample tribut de larmes. Il est difficile de résister à la tentation de citer beaucoup plus de cet excel-, lent ouvrage^ mais il doit trouver place dans toutes les bibliothèques , comme un de ceux qui offrent les éclaircissemens graphiques les plus authentiques sur cette partie de l’Italie, plus particulièrement empreinte de souvenirs intéressans.
(i) Vico observe que les anciens Romains n’avaient que deux arts : Quella di zappare , e scannare i suoi simili ( bêcher la terre et détruire leurs semblables).
ROMli.
un crime éclatant, et leur patriotisme se montre plutôt par le sacrifice des affections naturelles, qim par un abandon généreux et désintéressé de toute ambition personnelle. Pour l’amour de leur pays, ils étaient toujours prêts à poignarder un fils ou un ami (i); mais peu se sont trouvés disposés à abandonner leurs
(i) Dans nos systèmes d’éducation moderne , on donne aux écoliers l’histoire de Brulus comme un thème pour développer leur faconde ; et l’on pendrait l’homme qui , dans la vie réelle , voudrait imiter cet exemple , comme si les actions des grands hommes n’étaient, ainsi que les satiriques les représentent, que de simples sujets de déclamation. Quand les pédansont voulu considérer la mort de César sous un point de vue moral , ils en ont tiré en général des conséquences favorables aux principes des purs lorys. Tout assassinat politique, pris abstractivement , est une horreur; les circonstances atténuantes sont dans l’histoire du temps et dans les motifs de l’action. La postérité ne jugera jamais avec rigueur l’homme qui a employé la ruse pour débarrasser son pays d’un tyran, quand on ne pouvait le faire par d’autres moyens. Il n’y a donc aucune règle générale d’après laquelle on puisse juger de tels actes, et toute discussion sur leur nature est vague et inutile. Les déductions pilosophiques qui peuvent être tirées de semblables histoires sont, que là où domine la force seule , là où il n’existe d’autre loi que la volonté d’un despote, la force s’opposera à la force, et la ruse à la ruse y et le manque de sûreté personnelle pour les tyrans est une conséquence né-
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préjugés aristocratiques (1) , l’espoir de la dictature ou le désir cupide d'affamer leurs concitoyens : et le petit nombre que leur sensibilité naturelle conduisait à sympathiser avec le peuple, étaient persécutés comme des traîtres, et condamnés comme des criminels.
Le principe inhérent du gouvernement romain, depuis le grand imposteur Numa(si tant est qu’il ait jamais existé) jusqu’à César, a été le pouvoir, les privilèges et les connaissances réservés pour un petit nombre, et 1 esclavage le plus abject pour la masse du peuple. Parler des droits des plébéiens était encourir la perle de caste pour un patricien ; et plaider pour le peuple, attirait sur celui qui osait le faire, le soupçon de chercher à
cessaire d’une loi nécessaire de la nature morale de l’homme.
(1) La vie de Coriolan est un tissu de vertus dangereuses, de patriotisme affecté et d’égoïsme réel. L’histoire de Rome sous les dictateurs et les triumvirs successifs , développe le mépris le plus ouvert de toutes les vertus publiques. Hautains et tyranniques comme maîtres , bas , méprisables et vicieux jusqu’au point le plus exagéré de l’extravagance humaine comme esclaves des césars, les patriciens romains tant vantés ont été, à toutes les époques de leur histoire , le fléau de leur pays et les ennemis de l’humanité.
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régner. Dans l’horrible famine qui poussâtes dernières classes de la nation au désespoir, et qui induisit tant de citoyens à se précipiter dans le Tibre, quand Spurius Melius dévoua sa fortune pour soulager ses compatriotes, il devint suspect aux barbares patriciens, et périt victime de son humanité.
La mort de Spurius Cassius, qui avait proposé la loi agraire, est un autre trait qui peut faire juger de la moralité et de la civilisation des républicains romains, chez lesquels on trouve constamment un dur mépris pour leurs semblables dans les patriciens, et des efforts désespérés pour leur existence plutôt que pour leur liberté chez les plébéiens, réduits à la misère par l’usure et l’oppression de leurs maîtres. Dans un tel état social, on chercherait en vain des arts et des monumens. En pensant seulement à la bigoterie avec laquelle Caton le censeur s’opposa à l’admission de la civilisation grecque , on sentira qu’on ne peut espérer trouver des traces des héros du Capitole sur le sol où ils florissaient. Cependant il est impossible de monter les degrés qui terminent le cours, et qui conduisent à trois édifices modernes, de contempler le mont Capitolin , le berceau de la gloire romaine, le centre de l’univers, et de ne pas éprouver une sensation
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profonde de désappointement, en ne retrouvant pas un seul fragment, pas une seule pierre qui rappellent la première et glorieuse époque de l’existence de ce peuple fameux.
Le Capitole, depuis Virgile jusqu’au dernier écolier savant;, jusqu’à la moindre jeune fille voyageuse qui l’ont visité, a été le sujet de descriptions , de souvenirs et d’admiration : on ne manque jamais de se le figurer comme un espace immense couvert de monumens imposans et de précipices inaccessibles, avec des forteresses, des temples, des arcs de triomphe , des statues des dieux. Cependant le site de toutes ces merveilles , du temple de Jupiter avec ses cent degrés et ses cent pilastres , enrichi des dépouilles du monde, ce trône du maître du tonnerre, produit de la richesse, de la puissance et des arts, n’est pas beaucoup plus vaste que le terrain employé par la petite maison et le jardin couvert de poussière d’un bourgeois de Londres.
La dimension et l’apparence de cette place consacrée par tant d’événemens, cadre bien avec le temps où Tarquin chassé de Rome , va implorer le secours des potentats étrangers , à une journée et demie de la ville, et où , désespérant de recouvrer son empire, et voulant sc retirer dans un état assez éloigné pour y être
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à l’abri de la vengeance romaine, il chercha un refuge à Tusculum, qui n’est pas tout- à-fait aussi loin de Rome que Londres l’est de Windsor. Mais ce lieu 11e présente rien qui s’accorde avec les brillantes visions de splendeur que le temps qui aggrandit toutes choses a empreintes dans l’imagination; et la vérité qui ne recherche que les faits , ne voit qu’une colline peu élevée, avec quelques chemins tournant à l’entour, l’asile du petit chef d’une bande de voleurs rustiques , où le préjugé a placé l’inaccessible forteresse des maîtres du monde.
Les édifices modernes qui couvrent le mont Capitolin, sont trois monumens isolés qui forment trois cotés d’un carré : les monumens latéraux ont été construits par Paul m , d’après les dessins de Michel-Ange; mais on y chercherait en vain le génie qui a élevé le Panthéon sur le sommet de Saint-Pierre; ils sont peu élevés, et leurs façades interrompues et masquées par des pilastres , n’offrent aucunes beautés d’architecture qui puissent arrêter le spectateur pressé de contempler les trésors qu’ils contiennent. L’édifice central, le palazzo Senatorio (1), érigé par le pape Boniface ix,
(1) M. Eustace appelle ce monument la résidence du sénateur. Ce n’est la re'sidence de personne ; c’est
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sur les ruines de l’ancien Tabularium , consiste presque en une seule grande salle au rez-dechaussée. Quand nous le visitâmes il était négligé et abandonné, quoique portant encore quelques marques des fêtes adulatrices données à l’empereur d’Autriche pendant son séjour à Ruine, séjour qui a obéré l’état que Napoléon av;iit laissé parfaitement dégagé de dettes. Au-delà de cette salle, un étroit escalier de pierre conduit au Campanile ou grand beffroi, d’où l’on découvre une vue magnifique.
Le bâtiment à droite du palazzo Senatorio contient le Musée Capitolin, superbe et précieuse collection d’antiques, bien digne d’un pèlerinage, quand elle seule existerait à Rome ( i ).
une salle publique consacrée à des offices judiciaires, où le sénateur, assisté de trois assesseurs, administre la justice cwile et criminelle ; mais le palais sénatorial (dit M. Hobhouse; et tout ce qu’il dit sur Rome est parfaitemeut exact) a probablement vu le dernier tribunal de la magistrature expirante.
(i) Les bustes des empereurs et des impératrices forment une partie très-intéressante de cette collection. La plus grande diversité de physionomies règne dans ces tètes : là se voient des empereurs avec des nez écrasés, et des impératrices qu’on pourrait prendre pour des petites maîtresses de Paris; Caligula, quand on place un chapeau sur son front, a l’air du coquin le plus vulgaire
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