‹ L'ItalieChapitre 10 sur 19 · LOMBARDIE. I JJ · texte numérisé non relu

LOMBARDIE. I JJ

fondée sur des bases républicaines, et administrée par tous les hommes distingués dont elle se glorifiait. Milan fut déclarée capitale de Jarépublique Cisalpine. Reconquise etoccupée quelques mois par les Impériaux, elle fut encore délivrée et rendue à sa forme libre de gouvernement en 1800; et le titre aimable de république Italienne lui fut alors conféré. Quand Bonaparte monta sur le troue impérial, la Lombardie se trouva trahie, et le nom splendide de royaume d’Italie fut une bien faible compensation de la perte de cette liberté, déj.à si chérie, quoiqu'on en jouît depuis trop peu de temps.

Nonobstant l’indépendance nominale du royaume, il fut toujours en réalité un département de l’empire français; et le vice-roi, qui tenait une cour d’une magnificence royale, n’était qu’un agent de celui qui, en décorant ses parens de titres pompeux, 11e pouvait les douer de talens semblables aux siens, et ne partageait point avec eux sa puissance.

Mais à chaque changement successif la Loiîibardie , et particulièrement la ville de Milan, continuèrent à recevoir des améliorations importantes. Les fonctionnaires publics, presque tous du pays , étaient animés du zèle enthousiastique d’un patriotisme sincère. Milan

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était pour l’empereur un obj et cle considération spéciale, comme le siège de son second empire, comme un autre Paris. D’après cette double influence, les rues furent déblayées, des avenues s’ouvrirent, on conserva les antiquités, on éleva des palais, et la propreté, la commodité générale furent si universellement établies, qu’on pouvait presque dire dans le sens métaphorique , une cité de brique a été changée en une de marbre .

Lord Oxford disait plaisamment , au sujet de ses voyages sur le continent, qu’après Calais il n’avait plus été surpris de rien : il est de fait que les impressions sont profondes en proportion de la nouveauté des perceptions, et que l’importance réelle des objets ne décide pas toujours de leur influence sur l’imagination. Cette remarque ne peut cependant pas être appliquée au Duomo de Milan, qui, même quand on a l’esprit rempli du souvenir des cathédrales gothiques d’Angleterre, frappe également par sa grandeur et sa magnificence; et qui reste encore empreint dans la mémoire , après avoir visité cette merveilleuse église de Saint- Pierre de Rome , le plus vaste et le plus coûteux des monumens modernes. C’est une circonstance remarquable et singulière, qu’il ait été réservé au gouvernement italien du dix-

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neuvième siècle d’achever la superbe cathédrale commencée dans le quatorzième. Les Milanais qui , sous les Yisconti , criaient encore popo/o, popolo, dans les rues de leur capitale , reçurent de l’usurpateur, à la place de la liberté qu'ils redemandaient, une église; car, même dans ces temps grossiers, le despotisme a su se renforcer en se liant à la religion , et décorer sa puissance avec les trophées des arts. Mais malgré l’opulence et la munificence de Galéas Yisconti, ce monument superbe n’avançait que lentement, et des siècles s’écoulèrent et le laissèrent incomplet. Les sommes immenses léguées par de riches pêcheurs, pour sa continuation, semblent avoir retardé la fin de l’ouvrage en donnant plus d étendue à son plan. Saint Charles Borromée (le saint national de Lombardie) a fait beaucoup pour finir cet édifice; mais après sa mort , deux cents ans se passèrent sans hâter les progrès de l’érection, et la fondation de Galéas n’était pas encore achevée , quand un usurpateur comme lui , influencé par les mêmes motifs, et doué d’une énergie semblable, la termina entièrement. On dit que Bonaparte éprouva une satisfaction inexprimable en faisant achever ce temple à sa première entrée à Milan. On lui doit les deux tiers de sa brillante façade, un grand

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nombre parmi les quatre cents statues qui le décorent, et l’état de perfection sous lequel s’offre maintenant aux regards un des monumens les plus frappans et les plus extraordinaires qui existent.

L’architecture du Duomo , étant un gothique mixte, est un grand sujet de critiques pour les Virtuosi. Mais comme nous le vîmes avec ses masses de marbre blanc et poli, travaillées en reliefs aussi délicats que les doigts des Indous en forment dans l’ivoire, ses pinacles élancés, surmontés de statues si légères, si élevées, qu’elles semblaient (i) danser sur la pointe d’une aiguille ou courir sur les rayons du soleil brillant qui les éclairait, il nous parut, malgré ses proportions gigantesques, un palais d’argent construit par les fées. L’œil restait ébloui, et l’imagination fascinée. Son luxe extérieur contrastait avec la gravité solennelle de l’intérieur. Quand nous soulevâmes les plis de la lourde draperie qui ferme son entrée, comme celle de toutes les églises d’Italie, nous fumes frappés à l’aspect de cette longue et imposante nef dont les perspectives profondes s’adoucissent graduellement et se perdent enfin

(i) As « ever danced on the point of a ueedle or run « on tlie beams of the sun. »

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dans une obscurité totale. Devant le maître-au„ tel , on voit la châsse de saint Charles Borromée , entourée decercles de lampes allumées, derrière s’élève le chœur spacieux. Les ailes avec leurs colonnes massives de granit rouge et leurs chapelles votives, les fonts hap tismaux en porphyre, le pavé de marbre, se peignaient de teintes brillantes réfléchies par de hautes fenêtres cintrées, dont les vitraux offraient les plus riches couleurs. Une procession du chapitre, ayant l’archevêque à sa tête , sortait du chœur et disparaissait par une porte latérale qui conduisait à la sacristie. Un autre cortège, moins splendide, mais plus solennel, marchait hors d’une chapelle, annoncé par le tintement d’une clochette, l’éclat des torches allumées, et accompagné de soldats , la baïonnette au bout du fusil. C’était le Saint-Sacrement porté sur un coussin de velours , et sous un dais superbe , à quelque pécheur mourant. Quand il traversa la place du Duomo , les gardes du palais impérial se rangèrent en file et portèrent les armes; et tous les passans se découvrirent ou s’agenouillèrent. La courageuse hardiesse des premiers réformateurs ne peut être bien appréciée que dans les pays catholiques , au milieu de ces cérémonies imposantes auxquelles le sentiment se rattache si aisément, et qui exercent

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sur l'imagination un empire dont elle a peine à se défendre.

Nous avions suivi la procession jusqu’à la porte de l’église, et quand nous y rentrâmes tout y était silencieux, mais non solitaire. Ici une dévote enveloppée d’un long voile noir, assise les mains posées sur ses genoux , adressait sa prière à quelque peinture ou châsse. Là le valet de place attendait l’occasion d’offrir ses services à des étrangers; dans une autre place dormait, étendu sur un banc, un homme fatigué ou paresseux, qui trouvait en ce lieu un abri commode contre la chaleur du jour: près de lui, et presque aussi endormi, on voyait un suppliant plongé dans une contemplation apathique, partagé entre la dévotion et l’engourdissement, et chez qui le sommeil semblait lutter puissamment contre saint Borromée ; plus loin des vendeurs de reliques et de livres pieux , tels que les tentations de saint Antoine, et les amours de sainte Thérèse ; et le petit marchand, son paquet sous le bras, qui s’introduisait sous la pesante portière de la grande entrée, plongeait son doigt dans le bénitier, dépêchait un signe de croix, et traversait le temple à pas précipités pour sortir par la porte opposée qui abrégeait sans doute §on chemin; remplissant ainsi ses devoirs spi-

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rituels tout en vaquant à ses intérêts temporels , il avançait également ses affaires dans ce monde et dans l’autre.

Comme nous étions appuyés sur le dos d’une chaise , occupés à considérer l’ensemble de l’édifice, une femme assise près de nous, dans une attitude contemplative, et dont l’extérieur annonçait la misère actuelle et une ancienne aisance, tourna de notre coté les plus beaux yeux qui aient jamais éclairé un visage aussi flétri , et d’un ton languissamment indifférent, nous dit : avete qualche cosa a darmi? (avez-vous quelque chose à me donner?) Le gentilhomme italien qui nous accompagnait lui répondit sèchement niente (rien); elle reprit tranquillement sa position, et nous nous éloignâmes. Notre ami nous fit remarquer que cette femme était d’un ordre (non incorporé, mais avoué) composé de personnes qui joignent le commerce de la dévotion à celui de la mendicité, et qui se tiennent dans les églises pour spéculer sur la crédulité des dévots. « J’ai rencontré ses yeux en d’autres « temps, ajouta-t-il, et il eût été difficile « alors de répondre à leur supplique par un « niente . »

Le Duomo est pour les Milanais ce que le Capitole était pour les llomains. Le peuple

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dans tous les siècles a été captivé par les localités; parce que les objets qui frappent les sens sont d’autant plus puissans, que les facultés abstraites sont moins exercées. Le peuple de Rome lui-même, avec tout l’esprit national qui lui est attribué, était plus vivement excité à des sentimens patriotiques, quand ses orateurs lui montraient du forum les temples et les autels qui les entouraient, et réveillaient leurs passions par un appel à ces objets liés à leurs habitudes journalières, à leur existence domestique.

Les premiers moteurs de la révolution et du républicanisme en Lombardie, sentirent que la religion catholique était si intimement mêlée aux anciens systèmes qu'ils devaient tomber ou se soutenir ensemble : ils savaient par expérience qu’une église long-temps révérée par le peuple, était souvent plus influente sur l’opinion que toutes les croyances abstraites. Le dôme de Milan leur paraissait donc un centre de superstition populaire, et il fut pour cela débattu un moment dans le conseil, si i on ne sacrifierait point cette cathédrale à laquelle se rattachaient de si grands intérêts. Plusieurs furent d’avis de la détruire, d’autres voulaient la faire servir à des offices civils ; mais le respect pour les arts prévalut sur la

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politique du moment; l’édifice est resté pour l’admiration des générations futures , et les Milanais continuent à être de bons duomistes, s’ils ne sont plus de zélés papistes.

Nous eûmes l’occasion de nous assurer de ce dernier fait à l’époque de la Fête-Dieu , où une procession fut organisée avec une splendeur excessive, sous la direction du gouvernement impérial. Le vice-roi (S. A. R. l’archiduc Regnier) avec toute sa cour, le commandant militaire et son état-major, le corps de ville et l’archevêque suivi de tout le clergé de Milan, les drapeaux flottant à côté des bannières de saint Ambroise et de saint Charles Borromée, marchaient avec le Saint-Sacrement dans les rues couvertes de tapisseries, et d’autres brillantes tentures, et sous des arcs de triomphe et des guirlandes élevés par ordre exprès de la police. La foule était immense; mais la cérémonie vraiment théâtrale, les cierges qui fondaient plutôt qu’ils ne brûlaient sous les rayons d’un soleil du midi, la monotonie languissante des chants, et le clinquant étalé de tout le magasin ecclésiastique, excitaient plutôt la gaîté que l’admiration, et provoquaient plus de plaisanteries que de génuflexions. Parmi les gens des dernières classes qui étaient venus de la campagne pour cette

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solennité , on voyait de la curiosité, mais peu de dévotion; et le peuple de la ville était en général indifférent, et souvent moqueur. Il n’en était pas ainsi dans le Duomo , rempli jusqu’aux combles de villageois de toutes les parties de la Lombardie , qui , groupés en familles , étaient assis dans une extase prolongée , contemplant avec délices le monument majestueux que la tradition leur a rendu familier, et qu’ils voient peut-être pour la première fois. (1). Mais dans le temps où les révolutionnaires épargnaient le temple, objet de la vénération du peuple, ils attaquèrent la superstition par un autre moyen, presque aussi hardi et tout aussi extraordinaire. On prépara un mélodrame ou ballet-pantomime, sous le titre de il generale Colli in Borna, ou II Ballo ciel

(1) Les jours de fêtes, les églises d’Italie sont ordinairement parées d’ornemeus d’un style assez semblable à celui de la dernière décoration d’une pantomime anglaise. En ces occasions, le grand autel est chargé de vases et d’autres objets d’argent ou de plaqué, de bustes d’évêques et de saints mêlés d’une profusion de cierges et de fleurs artificielles; les colonnes sont chargées de draperies de soie cramoisie , bordées de franges d’or, et dans les intervalles, on suspend des tableaux où sont représentés des miracles plus étonnans que tout ce que — • Grœcia mendcix audet in historia.

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papa (1) , et on le lit jouer sur le grand théâtre national de la Scala. Les personnages annoncés sur l’affiche étaient tels :

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