‹ L'ItalieChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

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Route de Milan. — Paysans. — Douaniers des frontières. — Bufalora. — Milan. — Rues , population , églises. — Duomo. — Anecdotes. — Le ballet du pape. — Réforme des églises. — Couvent et église de Sta- Maria delle Grazie. — La Cène de Léonard de Vinci. — Anecdotes. — Brera. — Anecdotes historiques. — Institut des gouvernemens révolutionnaires. — i Ses galeries de peinture, médailles , etc. — Bibliothèque A mbro sienne. — Manuscrit de Léonard de Vinci. — V abbé Mai. — Manuscrits Palempsestiques. — Palais du vice-roi. — Théâtres — de la Scala, la V estale. — Théâtre patriotique , théâtre de Girolamo. — Théâtre Italien. — Critique du Quarterly review. — Sylvio Pellico. — Association proposée pour V amélioration de Part dramatique.

Lfs sinuosités du Pô, dont les fréquentes inondations ( bien différentes de celles du Nil) portent dans des plaines fertiles les rochers et la stérilité, donnent un caractère particulier aux campagnes qui séparent les capitales

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du Piémont et de la Lombardie. Les filets étroits des ruisseaux tributaires coulent dans des lits pierreux et larges, qu’ils se sont formés quand la fonte des neiges les change en torrens impétueux; les gués qui se rencontrent fréquemment, lesponts volans de bateaux, rendent ce trajet inquiétant et difficile en tous temps, et quelquefois très - dangereux (i). Le pays est généralement riche et bien cultivé. Les champs de blé et les vignobles, entremêlés de rizières couvertes d’eau et entourées d’arbres de haute-futaie, présentent un aspect d’abondance qui rendrait l’état du paysan piémontais difficile à expliquer, si l’on n’avait pas une

(i) Quelquefois un violent orage dans les montagnes, qui n’est pas meme aperçu dans la plaine , dégorge ses eaux dans les canaux vides des ruisseaux : elles les remplissent, et s’élancent de là dans les grandes rivières en colonnes de plusieurs pieds de haut, avec un bruit épouvantable. Malheur au voyageur qui se trouve en ce moment traverser le gué! les eaux avancent si rapidement , qu’il est impossible d’écliapper , et le postillon , la chaise , les chevaux et les passagers sont renversés avec les arbres et les masses de rochers , et entraînés à une destruction certaine. De tels accidens sont cependant rares , et n’arrivent guère que lorsque les voyageurs ont voulu tenter le passage malgré l’avis de ceux qui sont accoutumés à juger de l’état de l’atmosphère-

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connaissance intime de la situation politique de la contrée.

Les hommes et les femmes ont des traits durs, des teints blêmes; et quoique les dernières se parent d’ornemens éclatans et étalent les jours de fête le grand éventail noir doré à l'allemande, les uns et les autres vont pour la plupart les jambes nues, souvent même les pieds nus : presque tous sont malpropres et négligés. Le goût des bijoux d’or et d’argent est extrêmement commun dans les pays, où par l’impossibilité de placer l’argent sûrement et avantageusement, la puissance productive du capital est peu connue. Les paysans de ces contrées mettent ainsi leurs épargnes sur leurs personnes, d’après le même principe qui induit le pacha, en Turquie, à faire des amas de diamans, parce qu’ils ne peuvent employer leurs fonds à aucune spéculation profitable , et parce que l’or et l’argent sont aisés à transporter, et représentent toujours leur valeur, en cas de détresse. Le luxe barbare , les dorures des villages de quelques parties du midi de l’Europe prouvent donc moins l’aisance de leurs habitans, que la pauvreté de leurs ressources et l’imperfection de leur économie.

Les jeunes femmes montrent cependant, à

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travers leur négligence générale , une sorte de goût classique dans l’arrangement de leurs longues et belles tresses, quelquefois retenues par un peigne brillant, d’autres fois attachées par une poinçon d’argent. Les matrones portent un voile de lin carré disposé avec assez de grâce; mais leurs toquets sont places de manière à laisser voir plus qu’il ne leur serait avantageux, leur cou halé et prématurément ridé. Ce mélange de grâce et de misère, de jupes déchirées et de coiffures élégantes, offre un contraste qui donne en un seul trait l’histoire naturelle et politique du pays. L’instinct d’une nation heureusement organisée se fait apercevoir là ( comme dans toute l’Italie), à travers les haillons de la pénurie et de la détresse. On trouve le long de la route quelques petits villages, mais pas une maison de campagne, pas une ferme, pas une chaumière propres, et Verceil est la première ville un peu considérable, que le voyageur rencontre après avoir quitté Turin. Nous y entrâmes l’aprèsmidi , et nous la trouvâmes triste et inhabitée : son silence n’était interrompu que par le bruit continuel des cloches, fléau qui afflige sans cesse les oreilles dans les villes d’Italie*, où les jeûnes, les fêtes , les offices sont annoncés tous les jours et à toutes les heures pour encoujra-

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ger à la paresse , ou à l’emploi le plus futile du temps. Vers le soir les rues devinrent moins désertes ; et les processions de la milizia an gelica contribuèrent beaucoup à les animer. Cette confrérie, instituée en l’honneur de saint Thomas, le docteur angélique , est très-célèbre et très-révérée ; et le sacro cingolo ou cordon du saint ( qui ne paraît pas avoir ressemblé à la ceinture de Vénus) (i), est une des plus précieuses reliques renfermées dans le trésor de la cathédrale de Verceil ; mais ni le saint cordon du docteur angélique , ni le manuscrit de saint Marc, ni les reliques de saint Eusèhe, ni le tombeau du bienheureux Amédée de Savoie, ni une loge à l’Opéra , que nous louâmes pour vingt sous, ne purent nous retenir plus d’un jour dans cette ville fameuse , si importante dans le moyen âge, et si souvent visitée par les papes, les empereurs, les comtesses toscanes (2). Nous n’en fûmes point chassés comme le fut autrefois un évêque hérétique,

(1) Quand le saint fut attaqué par le diable, sous la forme d’une belle femme , il fut sauvé par ce ceinturon qui tomba du ciel pour le secourir, et qui conférait à celui qui le portait l’heureux don d’insensibilité à toutes séductions féminines.

(2) Pignotti , vol. 2 , p. 96.

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à coup de livres et de cloches; mais le tintement de ces dernières, et quelques autres inconvéniens non moins fâcheux, nous la firent quitter sans regret.

De Verceil à Milan la route est constamment belle (1). Partout des plaines fertiles, des vignes abondantes, des bouquets d’arbres. La • campagne est toujours riante, mais peu variée. A mesure qu’en s’éloignant des Alpes majestueuses on approche de ce royaume d’Italie , 1 objet de toutes les améliorations que le gouvernement français et l’industrie milanaise ont pu introduire , on en aperçoit les effets sur un peuple que la nature a doué des meilleures qualités.

Dans la sombre et très-antique ville de Novarre, l’on nous arrêta sans nécessité plus d’une heure ( et pour des voyageurs fatigués et impatiens une heure est un siècle ), parce que l’officier qui devait examiner nos passeports était absent d’abord , et qu’ensuite, une fois arrivé, il était affligé d’un défaut assez

(1) Cette plaine a été célébrée non-seulement par le Dante dans ses Stanze , commençant ainsi : « Il dolce « piano clie daVercelli, etc. « mais elle fut le théâtre de celte aventure de l’infortuné Tasse, rappelée daus soix l3adre di famiglia.

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commun en Italie, celui de ne savoir point du tout lire le français et très-peu l’italien , ce qui le rendait peu propre à prendre connaissance de nos papiers : il nous expliqua le mieux qu’il put cette circonstance en piémontais , que nous entendions aussi difficilement qu’il comprenait les deux autres langues.

C’est à Novarre que commence l’ennui des fréquentes barrières et de la police sévère établie sur les confins des gouvernemens qui changent à chaque pas. Les enquêtes , les recherches minutieuses, les difficultés des officiers municipaux et fiscaux que vous retrouvez presque à toutes les postes, font sentir l’effet d’une politique tendante à isoler les habitans de ces petits états, à empêcher cette communication de pensées , cette concentration d’intérêt qui produirait bientôt la délivrance de l’Italie, et lui rendrait sa dignité nationale.

ABufalora, au passage du Ticino, l’entrée du royaume Lombardo-Yeneto ( ou cette belle partie de l’Italie que l’Autriche s’est adjugée modestement, et que les pieux et sages souverains alliés ont livrée au despotisme le plus usé, mais le plus oppressif de la chrétienté) est marquée d’une manière formidable par des légions de gendarmes et de douaniers, par l’uniforme blanc et l’aigle noire de l’ancien

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saint empire romain , et par les délais, les extorsions , et les demandes éternellement répétées de passa porta (i) et nienle per la clogana ? »

Le refacciamento des anciens états d’Italie, véritable mosaïque de royaumes et de principautés , dont les parcelles frappent le voyageur à chaque cinquante milles, confond tous les souvenirs géographiques , et dispense la mémoire de toutes les combinaisons précédemment formées ; mais dans les derniers efforts qui ont été faits pour dépouiller et diviser, quand chaque main royale s’est étendue au mépris des droits de l’humanité pour saisir sa part dans le pillage général, aucune n’a retiré une aussi riche portion que celle de l’empereur d’Autriche : il faut avoir observé actuellement l’étendue et la qualité de ses possessions audelà des Alpes pour juger combien il lui reste peu à prendre. (2)

(1) «Vos passe-ports. — IN’avez-vous rien de sujet à la douane? »

(2) Les états du pape exceptés , il existe à peine une acre de terre en Italie qui ne se trouve directement ou indirectement sous la domination de l’Autriche ; même la ville frontière de Ferrare, en entrant dans l’état de l’Église, a une garnison autrichienne. Parme, Modène,

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Leïicino , qui porte la fertilité dans les campagnes par ses inondations souvent si perfides, et le Ticinetto , canal qui forme la principale issue du commerce de Milan, sont les deux traits les plus marquans de ces belles plaines de la Lombardie , au milieu desquelles on s’approche de sa noble capitale ; et la route , iarge, unie, ombragée , qui conduit à la porta V ercellina ( porte de Yerceil ), correspond à la richesse de la contrée qu’elle traverse , et à la magnificence de la cité où elle se termine. Nous entrâmes à Milan prévenus des idées les plus aimables, et, contre l’ordinaire, notre attente fut surpassée. Le nom seul de cette

la Toscane sont gouvernées par des princes autrichiens 5 et les alliances de la famille de Naples avec la maison impériale mettraient ce royaume sous l’influence de l’Autriche , même quand l’occupation militaire qu’on se propose manquerait. Ces amples et brillantes additions à la couronne de l’empire ne pourraient cependant servir à soutenir l’Autriche contre la France ou la Russie; elles tendraient plutôt à entraver ses opérations, par l’effet de la haine bien connue des Italiens pour leurs tyrans. Comme balance de pouvoir, l’acte de cruauté politique , par lequel l’Italie a été rendue esclave, est donc (ainsi que la plupart des injustices) aussi inutile qu’il est inique.

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ville, quand je le trace, réveille en moi des sentimens que l’impartialité d’une narration simplement véridique pourrait affaiblir. Peutêtre l’entraînement des affections, l’influence de la sensibilité devraient être exclus d’un ouvrage tel que celui-ci : mais un auteur féminin doit conserver les privilèges de son sexe; et si son cœur conduit quelquefois sa plume, et cherche à faire partager les impressions qu’il a reçues, on lui pardonnera sans doute tant que les faits détaillés seront appuyés sur l’autorité incontestable de témoignages contemporains.

Milan est située dans une des plus charmantes plaines de la Lombardie. Ses canaux et sa proximité du lac de Corne et du lac Majeur , la rendent plus propre au commerce général , qu’aucune autre ville du nord de l’Italie. Milan a été considérable sous les Romains, plus importante sous les Lombards, et superbe comme République : quoique déchue ensuite sous la domination espagnole et autrichienne, elle avait repris plus que sa première splendeur et toute son importance, en devenant capitale du royaume d’Italie. A l’heure où nous traversâmes ces longues suites de rues depuis la porte de Yerceil , en passant au milieu des palais, au centre de ces quartiers marchands dont les anciens noms rappellent les diverses

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manufactures qui y florissaient (i), quand Milan était l’arsenal de l’Europe, tout était silencieux et morne : aucun bruit, aucune population agissante, aucune marque d’activité. De loin en loin, une sentinelle autrichienne se promenait devant un palais du gouvernement ; un marchand s’étendait en bâillant sur un banc devant sa boutique ; une procession passait avec le viatique; une dévote, avec son long voile noir et son missel sous le bras, sortait d’une église; des groupes d’officiers autrichiens fumaient leurs cigarres sous les tentes des cafés, qui abondent dans chaque rue. Quand le jour fut plus avancé, quelques hommes d’une tournure élégante , conduisant des bogueis anglais , montant des chevaux anglais, nous rappelèrent Londres ou Paris. C’était de jeunes nobles milanais, dont les pères contemplaient du haut de leurs palais , avec plus de surprise que d’approbation , l’activité, la témérité, la dêgènèration de jeunes gens qui, long-temps avant l’heure du cours , galoppaient sur des chevaux fringans , et menaient eux-mêmes leurs voitures.

(1) « Contracta de Spadari , deSpronari, de Capellai. » « Rues des fabricans d’épées , des éperonniers , des chapeliers. »

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L’architecture générale de Milan porte l’empreinte de l’importance de cette ville dans le moyen âge. Les vieux palais, vastes et dépourvus d’ornemens, indiquent le but auquel ils étaient destinés comme forteresses domestiques. Le peu de façades grecques qui se distinguent parmi ces monumens gothiques appartient à des édifices construits sous le dernier gouvernement. 11 ne reste d’antiquités romaines que l’emplacement de thermes, de temples, etc., et un beau portique nommé les Colonne di san Lorenzo . Sous les vice - rois espagnols et autrichiens , la ville ne gagna rien, et perdit beaucoup. Les églises et les couvens se multiplièrent; mais son magnifique dôme ne s’acheva point ; ses superbes canaux, miracles du temps où ils avaient été construits, se fermèrent. Les édifices militaires, érigés pour subjuguer le peuple sous Charles-Quint , tombèrent ou subsistèrent, suivant qu’ils furent épargnés ou démolis par le temps et les sièges. Le palais habité par le souverain délégué de Madrid ou de Vienne resta jusqu’à la révolution à peu près tel que les Sforce l’avaient laissé. Les jardins de monastères, entourés de hautes murailles , obstruaient les faubourgs et interceptaient l’air. Des cimetières, dans le cœur de la ville , y produisaient fréquemment

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des maladies contagieuses (i). Des marchés se tenaient dans les cours des plus nobles palais (2). On laissa périr des restes d’antiquités romaines, faute de soins; et les vieilles rues étroites, dont la construction primitive admettait déjà peu de lumière et d’air, furent encore encombrées d’auvents élevés à plaisir devant les boutiques. La nuit, on était mal éclairé par des lanternes de papier, placées à des distances très-éloignées. Les conquérans et les usurpateurs n’ont ni droits établis , ni antiques préjugés en leur faveur, et ils sont forcés de rechercher les suffrages du peuple, en prenant soin de ses intérêts, en consultant l’avantage du grand nombre dans les institutions et les règlemens. Sous le nouveau régime, détruire et régénérer étaient deux sources de puissance; et la réforme, l’amélioration de la condition physique et morale de la nation devint l’ordre du jour.

En 1796, la Lombardie, avec tout le reste du nord de l’Italie, reçut une constitution

(1) Le cimetière appelé de Nuovi sepolcri , appartenant à un grand hôpital, a été, dit-on, une cause fréquente de maladies dans le bon vieux temps.

(1 2) Le Marché végétal, ou Piazza di erba , est placé dans la cour de l’archevêché.

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