‹ L'ItalieChapitre 12 sur 19 · J JO LOMBARDIE · texte numérisé non relu

J JO LOMBARDIE

marcher contre les républicains, un courrier arrive avec la nouvelle de la capitulation de Padoue, et des succès universels des Français, et que le pape, sur l’avis du dominicain, changeant tout à coup de résolution, quitta la tiare, prit le bonnet de la liberté, et dansa quelques pas vifs pour montrer ces belles jambes (dont il était connu que Pie vi était extrêmement vain), un rire convulsif saisit l’assemblée , la salle retentit d’applaudissemens tumultueux. La pièce redemandée fut jouée plusieurs jours de suite; et dans le cours de la première représentation, un seul sifflet se fit entendre au moment où le pape sortait pour donner la bénédiction à son armée.

Il est curieux de suivre le sort de cette pièce et de son auteur. Quand les vues de Napoléon vinrent à se concentrer graduellement sur son élévation au trône, ses premiers efforts tendirent à rétablir l’influence de l’Église, et à se réconcilier avec celui dont les prédécesseurs avaient consacré les Charlemagne, les Othon et les Frédéric. Le mélodrame du général Colli fut alors soigneusement recherché et détruit (i); on permit au clergé de Milan de persécuter son auteur, célèbre compositeur

(>) L’auteur possède un exemplaire de ce mélodrame.

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de ballets : il s’enfuit à Paris; mais le mot était donné , et Bonaparte , ainsi que le gouvernement provisoire, sous les auspices desquels sa pièce avait été représentée, l’abandonnèrent à son sort. Bientôt après, Napoléon dit en plein conseil : Lasciate dire la messa ai vostri preti ; il popolo è sovrano : s’egli vuoli la sua religione, respetate la sua volontci. r< Laissez dire la messe à vos prêtres; le peuple est souverain : s’il veut sa religion, respectez sa volonté. »

Le nombre des églises encore ouvertes à Milan est très-considérable; mais celui qui y existait avant que l’empereur Joseph eût commencé sa grande réforme, est presque incroyable. L’influence long-temps exercée de fin¬

ie seul peut-être qui ait été sauvé ; la page du titre est ainsi :

II GENERAL CoLLI IN ROMA,

Pantomimo

ESECU1TO

DAL C1TTADINO T,EFEVRE.

in Milano

« Ahi Constantin di quanto mal fu maire,

Non la tua conversion maquella dote Che da te preso il primo ricco pâtre. »

( Dante. Jnf. c. 19 )

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quisition, les exemples et les préceptes qui sortaient de l’Escurial, enracinèrent profondément la bigoterie et la superstition. Tandis que le roi d’Espagne prenait plaisir à voir brûler ses sujets, et que les autodafé étaient réservés pour les fêtes de sa cour, son vice-roi ne restait pas dans l’inaction. Les couvens se multiplièrent ainsi que les églises, au point qu’un tiers de la capitale du Milanais était composé d’édifices religieux et monastiques. Joseph 11 en ferma plus de la moitié, et commença vigoureusement, malgré la résistance qui y fut apportée, une réforme qui fut ensuite achevée sous le gouvernement républicain. Il en reste encore maintenant assez pour servir amplement aux usages de dévotion. Dans le petit nombre de ces édifices que nous avons visités,’ aucun ne nous a frappés après le Duorno. L’église de Santa-Maria délia Passione nous a paru une des plus belles; et San-Pietro in Gessate est la plus intéressante à cause de ses fresques, peintes par Bernard Zenale, l’ami de Léonard de Vinci. Des temples dédiés à des saints maintenant passés de mode; à saint Euphemius, saint Celse , et saint Satyre (un échappé de l’album payen) , s’élèvent de tous côtés , et sont traversés sans beaucoup d’édification ou de respect. Mais parmi tous ces monumens sacrés,

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actuellement abandonnés au ravage du temps, l’église de Santa-Maria delle Grazie, et le couvent qui en dépend, seront visités par les vrais dévots au génie, aussi long- temps qu’une seule pierre des murs du cloître restera debout. Le pouvoir de ses fondateurs (i) est à présent renversé ; leur ordre a perdu son influence, et les châsses, les autels qu’ils ont décorés, sont dévastés etjruinés. Mais la muraille grossièrement bâtie de leur réfectoire , sur laquelle Léonard de Yinci a imprimé la divinité de son esprit, sera contemplée avec enthousiasme, tant qu’une touche de ce pinceau admirable en consacrera la surface. « Dans le réfectoire du couvent des dominicains , dit Eustace, était, comme on sait, la célèbre Cène du même peintre, considérée comme son chef-d’œuvre. Le couvent fut supprimé, la salle convertie en dépôt cl’artillerie; et cette peinture servait début aux soldats français pour s’exercer au tir. Ils visaient principalement aux têtes, et à celle de notre Sauveur, de préférence à toutes les autres. » Dans tout ce qui a été dit contre les Français , soit vérité, soit calomnie , rien n’est comparable à cet acte de barbarie sacrilège, de basse et puérile insulte.

( 1) Les Jacobins , en i/jfD.

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L’original de cette fameuse Cène que le burin deMorghen adonnée à l’admiration du monde, la plus belle des peintures de ce genre , le chefd’œuvre de ce Léonard, qui fut le Newton et le Raphaël de son temps, servant de but aux balles des soldats Français, pour la patrie desquels , abandonnant son Italie, il était venu mourir dans les bras de leur roi le plus populaire, François 1er ! Rien ne pourrait excuser les Français d’avoir commis ce trait de légèreté cruelle ; — si V histoire était, vraie ; — mais heureusement elle est fausse , depuis le commencement jusqu’à la fin. Quand l’armée française arriva à Milan , ce couvent fut assigné pour quartier à une partie de la cavalerie, et les chevaux furent placés dans le réfectoire, d’après les ordres des autorités subalternes milanaises qui eurent la direction des logeirtens militaires. Un jeune officier français, qui avait ouï parler de cette fresque, fut le premier à s’apercevoir du danger auquel elle était exposée, et se hâta d’en informer le général en chef, qui vint à temps pour empêcher ce précieux monument d’ëtre sacrifié à l’ignorance brutale , non des Français, mais des personnes qui avaient présidé à la distribution des quartiers. La circonstance des pistolets ÿrés sur le tableau est

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généralement niée. Nous cherchâmes à découvrir s’il existait des marques d’une violence semblable; mais si un seul coup a pu être tiré par quelque individu malavisé et indiscipliné, il est impossible d’en voir maintenant la moindre trace.

Les véritables causes de l’état de décadence de cette célèbre peinture , sont la mauvaise qualité des matériaux avec lesquels la muraille elle-même est construite, et son exposition au nord. Dès l’an i55o, d’après le témoignage d’Armanini, elle était à demi détériorée {inezzo guasto ) , et Yasari décrit cet ouvrage comme , una macchia abbagliata , une tache, un mélange confus. En 1726, il fut restauré par Ballotti, et quelques années après presque entièrement repeint par un vil raccommodeur de tableaux, nommé Mazza. Quand les Français arrivèrent à Milan , aucune partie de la peinture n’était restée saine, excepté le ciel (qui, avant été exécuté avec de X outremer, avait résis té.aux outrages du temps ), les trois figures des apôtres à la gauche du tableau, que Ballotti avait restaurées, et les profanations de Mazza. Les barbares qui ont détruit ce chef-d’œuvre, sont donc le salpêtre qui exsude de la muraille, la fumée des lampes et de la bonne chère des moines, et le signor Mazza.

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On s'occupa beaucoup , sous la direction du vice-roi Eugène Beauharnais , des moyens d’arrêter la destruction dont la main du temps menaçait la Cène : une inscription latine, placée sur la porte du réfectoire , rappelle ces soins conservateurs. Par les ordres de Napoléon , une copie exacte de cette fresque a été faite par Giuseppe Bossi de Milan, un peintre de qui on déplorait encore universellement la perte quand nous arrivâmes en cette ville. Le signor Rafaelli en a de plus exécuté, sous les auspices de l’empereur, une autre copie en mosaïque , qui est un des exemples les plus précieux de cet art singulier. Quoique ordonnée pour Milan, faite par un Milanais, et payée sur le trésor du royaume d’Italie , cette mosaïque a été emportée à Vienne par l’empereur d’Autriche , chef de la sainte alliance contre la spoliation française; et sa perte est' vivement ressentie par les Italiens. Messieurs les voyageurs anglais, quand votre indignation naît à la vue des déprédations sans pitié des guerriers triomphans, et du mépris insolent qu’ils ont toujours montré dans l’occupation des pays étrangers, pour les propriétés municipales, ne. réservez pas aux seuls Français toutes les expressions de votre colère!

Tout le monde connaît le temps considé-

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rable que Léonard de Vinci a employé à sa Cène, et comme quoi il laissa le Judas sans tête, jusqu’à ce que le prieur s’en plaignît au duc de Milan , à qui le peintre donna pour excuse qu’il n’avait encore pu trouver aucune tète qui exprimât à son gré la bassesse et la perfidie de Judas, hors celle du prieur luimême Ces anecdotes donnent un intérêt historique de plus à une peinture qui a tant d’autres droits à l’attention, et que François ier aurait voulu, pour tout au monde, avoir en sa possession, dût-il être obligé d’emporter la muraille avec elle. (2)

Dans notre visite à Sta. Maria delle Grazie , nous étions accompagnés par un artiste distingué (3), à qui nous devons extrêmement pour des attentions qui nous ont été aussi utiles

(1) Léonard répondit aux plaintes du prieur, sur ce qu’il ne finissait point la figure de Judas, en établissant l’impossibilité de trouver un visage d’une expression assez atroce pour représenter ce traître. Il concluait cependant ses promesses pour l’avenir par ces paroles : « 0 se forse « nol troverô , io vi porrô quello di questo padre prior « che ora me se molesta , clie maravigliosamente gli se « confara. » Vasari. Vita di Leonardo da Vinci.

(2) Il proposa en effet à ses architectes de' l’essayer ; mais ils 11’osèrent entreprendre une chose aussi difficile».

(3) Il signore Serangeli.

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qu’agréables; et par quelques autres Italiens bien instruits de l’histoire et des fortunes diverses du souper de Notre-Seigneur. Les cloîtres antiques et imposans du monastère entourent une vaste cour. Leurs pilastres gothiques , leurs arceaux , leurs plafonds cintrés sont enrichis des belles fresques de Bernardo Zenale , qui , dit-on , aida Léonard dans la composition du Cenacolo ; mais, quoiqu’on y distingue encore des teintes d’outremer aussi brillantes que le ciel qui les éclaire, des morceaux s’en détachaient, et tombaient à nos pieds à mesure que nous passions. Dans ce lieu où plus d’un enthousiaste avait erré des heures entières admirant en silence , à la clarté de la lune, les chefs-d’œuvre de Bernardo, en se livrant au charme d’une méditation mélancolique, nous ne trouvâmes que le bruit et le tracas d’une existence militaire. D’un côté, un chariot d’artillerie était placé près d’une châsse brisée ; d’un autre , un groupe de soldats riaient, chantaient et fumaient leurs pipes assis sur un crucifix renversé, une chemise déchirée séchait sur le dos écorché de saint Barlhélemi, et un fusil appuyé sur l’épaule de la Vierge lui donnait l’apparence d’une sentinelle en faction. En un mot, c’était le quartier de la gendarmerie de S. M. I. d’Autriche.

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Une porte à gauche du cloître s’ouvre sur le réfectoire , cpie nous trouvâmes rempli des ouvrages de tous les élèves couronnés de l’école moderne de Lombardie ; mais nous portâmes tous ensemble nos regards sur la Cène qui s’efface et tombe toujours de plus en plus, de cette muraille où l’immortel pinceau de Léonard l’a tracée. Un échafaud est dressé pour donner la facilité de considérer la peinture de plus près, et il est posé juste au même endroit où doit avoir été celui sur lequel ce grand peintre oubliait en travaillant de prendre le repos et les rafraîchissemens les plus nécessaires (i), et où il reçut le cardinal Gurcence, dont l’ignorance et les prétentions furent les objets de ses sarcasmes spirituels. Le premier objet qui frappe les yeux quand on approche de cette fresque, c’est une porte prise sur les jambes de la figure principale , qui est celle de Notre-Sauveur ! L’histoire de cette porte est bien connue à Milan. Les plats servis sur la table des moines se refroidissaient en passant à travers les cloîtres ; et il fut décrété , en plein chapitre , qu’on ouvrirait une communication directe du réfectoire à la cuisine qui se trou-

(i) Voyez Bandello.

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vait derrière la peinture de Léonard. Ainsi, le souper du Seigneur fut endommagé pour que le dîner de l’abbé pût être servi chaud. Cette anecdote, qui pouvait si bien servir de pendant à celle du tir des soldats français, n’a pas été mentionnée par M. Eustace, quoique la porte n’ait pu lui échapper, s’il a visité ces restes d’un chef-d’œuvre.

La Brera , ou palais des arts et des sciences , est construit sur l’ancien emplacement du couvent et de l’église des Umiliati. La conspiration de ces moines contre la vie de saint Charles Borromée occasionna la suppression de leur ordre; et leur couvent avec plusieurs riches dotations passa aux jésuites. Sous leur direction, la Brera devint un des plus surperbes palais monastiques d’Italie , et il est caractérisé par le grandiose qui distingue généralement les ouvrages de cet ordre. Là, ils ouvrirent ces écoles qui donnèrent un caractère monotone à toutes les nations de l’Europe, et disséminèrent dans toutes les classes le dogme de l’obéissance passive à l’église et au souverain ; tandis qu’ils choisissaient parmi leurs dupes ceux dont les talens les rendaient propres à recevoir leurs secrets, et leur confiaient les desseins ambitieux de cette corporation extraor-

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îSl

dinaire, dont la puissance envahissante a pénétré dans toutes les parties de la société, (i)

Quand les jésuites furent supprimés, la Brera devint une autre institution monastique, sous le nom d '‘Université pour les jeunes nobles, lesquels maintenant, en leur qualité de vieux nobles j démontrent ce qu’était l’éducation qu’on y recevait. Sous le dernier gouvernement, l’université prit le nom d’institut, ses revenus furent augmentés , et le monument ( qui n’était pas encore fini à l’époque de la révolution) se termina, et fut solennellement consacré à l’instruction publique , aux arts et aux sciences. Les écoles qui en dépendaient étaient nombreuses : celles des arts de dessin, peinture, architecture, anatomie appliquée aux arts, perspective, etc. étaient dirigées par des artistes Milanais de réputation et de mérite. L’école de gravure , sous le célèbre Longhi , est encore une des premières d’Italie. L’observatoire , élevé par les jésuites en 1 7 66 , d’après

(1) Rien n’échappait à la pénétration de ce courtisan servile, mais en. même temps, l’un des personnages les plus fins et les plus spirituels de son temps, le prince de Ligne : dans sa ragé, en voyant l’Europe marcher vers son affranchissement, il s’écriait : « J'ai dit, il y a longtemps , que si Von ri avait pas chassé les jésuites r on ne verrait pas ce maudit esprit d’ indépendance. »■

le plan de Boscovich, contenait quantité d’instrumens astronomiques d’un prix excessif achetés en France, en Allemagne, en Angleterre; on y voyait entr’autres un beau télescope d'Herschel. Les corridors étaient remplis de modèles de mécaniques, de vaisseaux et d’autres objets concernant la marine, etc. etc. On a formé un jardin botanique à la place de celui où les moines cueillaient des légumes et ramassaient des colimaçons pour leurs jours maigres.

Le portique supérieur de ce bel édifice renferme maintenant la magnifique galerie où tout ce que l’on a pu se procurer de l’ancienne école de Lombardie est élégamment arrangé; et la bibliothèque publique, dans laquelle on a joint aux livres laissés par les jésuites, la bibliothèque des Pertusati, une partie de celle de Haller, et une petite collection laissée par le cardinal Durini , avec quelques-uns des livres recueillis dans les couvents supprimés. Le gouvernement avait, de plus, assigné une somme pour l’achat d’ouvrages nouveaux et estimables; somme qu’il n’était pas permis de laisser accumuler.

Quelques médailles qui avaient été conservées, ou plutôt oubliées à la Monnaie , ont été données à cette institution, et ont formé la

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base d’un cabinet qui , sous la direction du signor Cataneo, l’un des plus savans numisr matistes de l’Europe, est devenu d’une étendue qui en fait le premier de l’Italie. De simples catalogues de tels objets sont, en général, peu intéressans pour les lecteurs; et mes connaissances dans cette matière ne sont point suffisantes pour désigner les pièces remarquables , dans le grand nombre que la politesse du directeur a présenté à notre admiration. Je citerai seulement une pièce, une médaille anglaise, à cause de la singularité de l’avoir trouvée là, et des difficultés qu’elle avait offertes à ce savant. C’était une médaille pour célébrer le triomphe des O. P. theatrical revolutionists ; et l’exergue était : Oh! my head aches ! (i) Si M. Cataneo ne fait point passer à la postérité l’explication que nous avons pu lui donner, cette pièce pourra, avant la fin du siècle, élever quelques dissertations édifiantes et plaisantes entre les antiquaires , qui seront probablement aussi loin de la vérité sur cet objet, que nous le sommes à l’égard de plusieurs points d’histoire et de mœurs anciennes , également importans au bonheur social et au savoir réel.

(j) <> Oh! j’ai mal à la tète. »

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Plusieurs monumens anciens ont été réunis dans le portique de la Brera qui, comme cela est ordinaire aux palais milanais, consiste en deux étages, et entoure la cour. D’autres ont été récemment érigés à la mémoire de talens nationaux dont le souvenir est encore présent, et que leurs compatriotes se plaisent à citer avec orgueil, à Parini , Piermarimi , Albertoli , Bossi, Appiani.

La galerie de peinture, que les Milanais appellent la Pinacotheca , est la première qui, à l’entrée de l’Italie, calme le vif appétit du voyageur, qui commence là (comme le dit finement Evelyn) à devenir difficile, à sentir les premiers symptômes de la manie du connaisseur.

Les corridors qui conduisent à la première pièce sont remplis des premiers ouvrages des peintres des quinzième et seizième siècles. La plupart sont des fresques très-ingénieusement enlevées des murailles et des cellules des couvens où elles périssaient dans l’humidité et l’obscurité, avec un art qui ne fut point connu des architectes consultés par François icr au sujet de la Cène. Parmi les plus précieux ouvrages si singulièrement conservés, se trouvent ceux de Luini ., de Ferrari et de Bramante. Les peintures de Luini, qui pendant long-temps n’é-

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taient connues que par tradition, ont été ainsi rendues à la lumière et à l’art, dans l’histoire duquel elles font époque. Deux tableaux, entre tous ceux qui composent cette immense collection , ont particulièrement frappé mon instinct raisonnant ; car n’ayant pas étudié (i) pour étaler avec ostentation un triste savoir, je ne pouvais adopter le jargon et les distinctions des virtuoses. Ces ouvrages fixèrent profondément et longuement mon attention. L’un était le mariage de la Vierge, par Raphaël; l’un de ses premiers ouvrages où la nature et le Perrugin se disputaient encore la conduite de son pinceau divin. La Vierge, d’une beauté exquise et d'une modestie angélique , est accompagnée de plusieurs jeunes filles très-belles, mais moins charmantes qu’elle. Joseph, le marié, tient une baguette de laquelle sort un lis. Un grand nombre de jeunes hommes, beaux, bien faits, et paraissant mécontens, portent également des baguettes, mais dépourvues de fleurs. L’un d’eux , vrai petit-maître, richement paré, s’est approché de la céleste épousée, et avec un regard plein d’audace et de dépit, brise sa baguette sur son genou. Ce tableau représente une de ces traditions de l’église qui ont fourni

(i) « Studied in sad ostentation. »

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tant de sujets aux grands peintres d’Italie. Celui des Nozze délia Madonna , de Raphaël, est expliqué ainsi qu’il suit : la vierge Marie avait plusieurs amans qui tous prétendaient à sa main : une révélation divine l’avait avertie quelle devait choisir celui de ses adorateurs dont la baguette fleurirait; et Joseph lui fut désigné comme époux, par l’accomplissement de ce miracle en sa faveur. Peu de jours après avoir vu cette singulière peinture, nous trouvâmes M. Longhi dans son cabinet, occupé à la graver avec un talent que Morghen de Florence est, dit on, seul capable de rivaliser.

Le second tableau a un caractère différent. Il est de Guerchin. La scène est dans la cour d’un bâtiment simple et rustique. Les figures principales sont, un vieillard vêtu en Arabe, une jeune femme et un petit garçon; le visage d’une vieille reine est aperçu s’avançant derrière une porte entr’ouverte. La tête de la jeune femme n’a point cette beauté calme et douce de laVierge divine de Raphaël; c’est la tête d’une femme extrêmement belle, mais d’une femme fragile, d’une femme dévouée et trahie, qui exprime dans tous les muscles d’un visage plein d’âme et de vie, qu’elle a été victime d’une séduction froidement calculée, d’une basse jalousie et d’une vengeance mal fondée.

Ce visage, chef-d’œuvre de naturel et d’expression, est tourné sur une épaule supérieurement modelée, dans l’attitude d’une personne qui, quoique forcée de marcher, s’arrête cependant pour faire des reproches; une vive et profonde indignation, maîtrisant toute autre passion, contracte ses lèvres tremblantes; mais de ses humides paupières, rougies par les larmes, s’échappe un regard où brille une faible et tendre espérance, qui, peut-être, se porte sur l’enfant dont elle presse, plutôt qu’elle ne tient la main. Sa joue arrondie par la jeunesse est couverte de larmes, les pleurs semblent couler de chaque pore, mais ils coulent en vain; le vieil Arabe qui presse son départ avec autorité, montre une détermination évidemment produite par la faiblesse; et l’œil perçant et querelleur de la mégère cachée derrière la porte le raffermit dans son dessein. L’innocence tranquille peinte sur le visage du jeune garçon étonné, qui s’attache aux genoux de sa charmante mère, contraste d’une manière touchante avec l’émotion de celle-ci, et complète un ouvrage où l’art de rendre l’expression morale est porté au plus haut degré de perfection. Ce tableau était désigné sur le catalogue sous le nom d 'Abraham et s4gciî\ Après l’avoir vu , les ouvrages du Guerchiri

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devinrent pour moi l’objet d’une curiosité particulière. Je retrouvai au Capitole les yeux en pleurs de la belle Agar dans sa Sibylle. Sans doute le modèle avait été gravé par la douce main de V Amour dans le cœur du peintre; et quelque beauté plus belle encore , dans les larmes, fut, pour sa jeune imagination , un type qu’aucune autre aimable image ne put jamais effacer.

Depuis le retour des Autrichiens en Lombardie , la Brera a repris son caractère monastique, autant que l’esprit du temps et des Milanais peut l’admettre. Son administration, si convenablement et si magnifiquement conduite sous le dernier gouvernement, est maintenant tombée en une espèce d’oligarchie, dont les membres ont pour objet principal de garder leurs places. Un très-petit nombre de celles qui sont devenues vacantes par cause de mort ou de maladies, ou par suite du nouvel ordre de choses, ont été remplies. Pour satisfaire une jalousie municipale, ou plutôt pour la fomenter, on a fait beaucoup de sacrifices à l’université de Pavie , et l’on a montré des préférences propres à réveiller les vieilles animosités entre ces villes si long-temps rivales, (i)

(i) La galerie du marquis Sampieri, de Bologne, a e'té

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Milan doit presque autant à la munificence de quelques-uns de ses citoyens obscurs, qu’à celle de ses tyrans domestiques, les Sforce et les Visconti; et infiniment plus aux uns et aux autres, qu’à ses despotes étrangers d’Espagne ou d’Autriche. La famille Borromée, qui a tant fait pour la capitale de Lombardie, était d’origine Toscane, et manufacturière, comme toutes les familles principales de cet état : un de ses membres obtint la canonisation par la sainteté de sa vie; mais sa conduite, comme citoyen , mérite bien plus la reconnaissance des Milanais que ses miracles comme saint (1). Le neveu de saint Charles Borromée, le cardinal Frédéric, a hérité des talens, sinon du

achetée par le dernier gouvernement. Elle contenait trois tableaux du Carrache , un du Guerchin , un de l’Albane ( ses Amours dansans ) , et le Saint-Pierre et Saint-Paul du Guide : la Brera ayant choisi ceux-ci , les autres furent achetés en bloc par le vice-roi Eugène.

(1) Saint Charles Borromée, considéré à Milan comme un saint et un patriote, est regardé comme un pécheur et un spoliateur à Bologne, qu’il est accusé d’avoir dépouillée et opprimée pendant qu’il y résidait en qualité de légat du pape. Sa mémoire (ainsi que celle de notre roi Gxiillaume , libérateur en Angleterre et tyran en Irlande) excite différens sentimens à la distance de quelques milles ; et sans doute, lors de sa canonisation, l’avoca du diable ne fut point choisi parmi les docteurs bolo-

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manteau sacré de son oncle, auquel il a succédé dans le siège de Milan en 1595. Le goût de ce prélat pour les sciences et les lettres l’induisit à fonder de meilleures choses que des monastères et des messes , et Milan lui doit sa grande et justement célèbre bibliothèque publique, nommée, d’après le saint patron de la cité, bibliothèque Ambrosienne.

Les bibliothèques monastiques des Bénédictins formèrent le noyau de cette collection, qui a pris graduellement l’étendue et l’importance qu’elle offre maintenant. Parmi tout le fatras de ces anciens livres , où l’on ne trouve guère à apprendre que ce qui mérite d’ètre oublié , il se rencontre un petit nombre d'ouvrages réellement bons , et quelques-uns sont fort curieux. Mais les trésors de la collection sont les manuscrits de Léonard de Yinci, nommés Codice Atlantico d’après la dimension du volume : ils consistent en un certain nombre de feuilles détachées, que Léonard couvrait d’esquisses , de notes , de figures géométriques et de problèmes mathématiques; en un mot du superflu de cet esprit extraordinaire qui devança de si

nais. — A la canonisation d’un saint , avant que V arrêt soit définitivement rendu , le diable est entendu par l’organe de son avocat nommé d'office , contre la proposition.

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loin tous ses contemporains. Rien de plus intéressant que ces éclairs irréguliers d’un esprit supérieur, qui percent à travers les voiles de l’ignorance, que cet instinct prophétique par lequel les vérités d’une nature inconnue et plus élevée semblent se révéler. Léonard de Vinci, dont le puissant génie réunissait les talens intellectuels de Bacon, de Newton, de Michel-Ange, de Raphaël, fut le précurseur dans les divers chemins qui les conduisirent à la gloire, et fut certainement un des hommes les plus extraordinaires de tous les âges et de tous les pays. Poète élégant (j), peintre divin, grand sculpteur , mécanicien remarquable, mathématicien , musicien , et avec tout cela l’esprit le plus brillant et le cavalier le plus beau et le plus adroit de son temps ; Léonard appartenait entièrement à la postérité ; car son siècle, qu’il laissait si loin derrière lui, ne put point et ne pouvait point apprécier tous ses

(1) Un de ses sonnets commence par ces vers :

Cosa mortal eternità non serbaj Le fabbriche del tempo il tempo atterra,

Ed adeguasi al suol mole superba.

«Les oeuvres des mortels 11e sont point éternelles : le temps détruit les ouvrages du temps, et le monument le plus superbe doit un jour s’abaisser au niveau de la terre sur laquelle il s’est élevé. »

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genres de mérites. Son luth et son lion (î) l’introduisirent à la cour, où l’on ne réussit qu’en amusant ou en obéissant; mais ses problèmes et ses poésies 11e lui valurent pas la protection royale ; cependant l’admiration de François ier pour ses tableaux , et l’amitié intime avec laquelle il distingua leur auteur , honorent également le peintre et le monarque. Un autre manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne, extrêmement intéressant, est un Virgile qu’on dit copié de la main de Pétrarque, et sur lequel il a écrit des notes marginales, et quelques lignes sur la mort de Laure, qui rappellent la note touchante de Swift sur la mort de Stella , écrite à l’instant même où la lueur des torches de son convoi se réfléchissait à travers les vitraux de la cathédrale de Saint-Patrick, sur les fenêtres du doyenné. Dans ce temps de scepticisme littéraire, où l’on doute que Pope soit un poète et Pétrarque un amant, les savans épilogueurs refusent d’admettre que ce Virgile ait été écrit par ce dernier, malgré la miniature de son ami Simon Memmi, qui

(i) Ce lion était une mécanique très-curieuse faite pour amuser Louis xn quand il visita Milan. Des fleurs de lis sortaient de son sein à mesure qu’d marchait devant le roi.

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y est renfermée; ils ôtent ainsi à la crédulité sentimentale une des jouissances pour lesquelles elle entreprend des voyages si pénibles et si dispendieux.

Les questions sur les mariages de Louis xiv et de madame de Maintenon, de Swift et de Stella, sont maintenant épuisées et abandonnées; mais des volumes de critique ont été écrits par des Italiens, des Français, des Ecossais, sans donner une solution précise sur les amours de Laure et de Pétrarque. On dispute toujours pour savoir si cette passion était réelle ou imaginaire , si c’était une affection humaine ou un rêve poétique; et, suivant l’usage, on néglige d’en référer aux poésies sur lesquelles le débat s’est élevé. Si l’opinion d’une femme peut être de quelque poids dans un cas semblable, j’affirme que les poèmes amoureux de Pétrarque m’ont toujours paru les effusions d’un cœur plein d’un sentiment dont il cherche à se soulager, en l’exprimant dans le langage le plus familier à un Toscan, à un poète, dont les lèvres proféraient naturellement des rimes , dont les pensées se formaient en vers. Sans doute il aurait pu écrire éternellement sur l’azur d’un bel œil, les roses d’une belle joue, et connaître aussi peu la tendresse que Boileau ou Shenstone; mais quand il en vient à la

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topographie de l’amour, qu’il décrit le sien (i) en disant quand et comment il advint , quand il sort des abstractions pour entrer dans les faits familiers en citant le temps , le lieu où telle circonstance arriva , en donnant ainsi à toutes les fêtes , à tous les fastes du calendrier de V amour , un nom et une habitation locale , il prouve incontestablement la réalité de sa passion. Des preuves semblables ne pourraient peutêtre pas être admises s’il s’agissait d’amans et de poètes vulgaires ; mais Pétrarque etShakes-

(i) Voyez spécialement les sonnets commençant ainsi :

Quella fmestra ove 1’ un sol si vede.

et

Oh cameretta che gia fosti un porto?

Mais surtout ces vers où se peint si bien le ravissement :

Chiare fresche e dolce acque, etc.

Il donne lui-même l’histoire de ces épanchemens de son cœur dans ce beau sonnet qui commence ainsi :

In dubbio di mio stato or piango or canto E temo e spero; ed in sospiri et in rime,

Sfogo il mio iucareo.

Cette observation paraît encore plus vraie dans ce sonnet écrit quand il venait de quitter une maîtresse coquette et séduisante :

Dolci ire dolci sdegni e dolci paci.

C’est là le propre langage de l’amour , langage que son incohérence et son désordre rendent d’autant jdus touchant.

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peare doivent être jugés d’après eux-mêmes: c’est un droit que la nature leur a accordé, en les distinguant par ces deux nobles dons qui égalent les hommes aux dieux, la passion et le génie.

Les ouvrages de Pétrarque abondent en exemples qui justifient cette opinion, et la vivacité du début de ses sonnets annonce l’impétuosité du sentiment et la force des souvenirs.

On ne peut guère élever des doutes sur l'amour de ce poète ; mais il y a plus sujet d’hésiter sur sa constance. Les sonnets écrits pour Laure sous son nom , sont graves et respectueux; ils conviennent à cette beauté platonique, qu’il appelle une glace vivante; mais ceux qui sont adressés aux Cinthias de cette minute , sous le titre commun de Madonna , ont un caractère plus vif et plus léger (i). Quelques-uns de ces derniers ont sans doute été faits pour la jeune Milanaise dont la fragilité le rendit père

( i ) « ,Era fresco e grazioso, favorito per tutto, di natura « araorevole ; e perô gran fatta non fii che trabocasse in « simile rete. » Vita di Petrarca , scritta da Lud. Beccalelli.

« Tl était aimable, de bonne mine, accueilli partout, et naturellement porté à la tendresse ; il n’est donc pas trèsétrange qu’il soit tombé dans de semblables pièges. »

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de sa bien-aimée Francesca. D’après tous les biographes de cet homme célèbre, il paraît qu’il n’était point amant platonique et fidèle, mais un homme qui aimait trop bien pour aimer sapement. (1)

Nous eûmes l’avantage de visiter la bibliothèque Arnbrosienne avec une personne dont la société était toujours un avantage, M. l’abbé de Brême: il nous présenta au savant bibliothécaire Mai, que nous rencontrâmes depuis à Rome, sous le titre de monsignor Mai, bibliothécaire du Vatican. L’abbé Mai est connu dans toute l’Europe par les ouvrages qu’il a tirés de la poussière des anciennes bibliothèques où ils étaient ensevelis. En examinant quelques vieux manuscrits , il fut assez heureux pour découvrir sous le texte un autre caractère plus ancien et de forme différente, qui se trouva enfin être la traduction mœsogothique des treize épîtres protocanoniques de saint Paul, par Ulphilas. On sait que dans le moyen âge les moines ignorans et présomptueux étaient dans l’usage d’effacer les caractères tracés sur les parchemins, pour y substituer leurs propres homélies et dissertations. Les parchemins qui ont subi cette double pré-

(1) « One who loyect not wisely but too well. »

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paration , et qu’on appelle manuscrits palimpsestiques , sont devenus, par la découverte de l’abbé Mai, un sujet de recherches intéressantes et un moyen probable de recouvrer des auteurs classiques. Il a déjà fait à Rome quelques trouvailles importantes , entre autres la moitié d’un manuscrit, dont une partie seulement avait été trouvée sous un autre ouvrage de la bibliothèque Ambrosienne. Parmi les livres précieux ainsi rendus au jour, on cite une partie du Traité de Cicéron de Republica , et quelques Commentaires de Frontin.

Nous trouvâmes ce laborieux et docte ecclésiastique, enfoncé dans la retraite de sa bibliothèque, encore tout triomphant des succès récens de sa découverte. Les manuscrits étaient étalés devant lui sur un pupitre élevé et antique, et le rayon de lumière qui, à travers l’étroite fenêtre gothique, tombait sur sa belle tête, se réfléchissait sur la croix d’or qui brillait sur son habit noir. En le voyant ainsi établi, son doigt et son grand œil noir dirigés sur ses bien-aimés manuscrits, sa figure, d’une pâleur transparente, avec des traits fortement accusés, présentait un de ces beaux modèles que la seule Italie peut fournir au génie de la peinture.

Ce fut en vain que monsignor Mai eut la

igS LOMBARDIE.

bonté de causer avec moi (sans s’apercevoir de l’ignorance de celle à qui il s’adressait), sur la traduction mœsogothique des ép i très protocanoniques de saint Paul, par Ulphilas (le Moïse de son temps) , du Codex Argenteus , cTUp>sala, et d’autres ouvrages qui se rapportaient à ses récentes et très-importantes découvertes : j’étais toujours plus occupée du tableau dont il était la figure principale, que des beaux livres dont il a enrichi le monde. La vie de ce savant homme a consisté principalement en une transplantation passive d’une ancienne bibliothèque dans une autre ancienne bibliothèque. 11 vit avec les siècles passés, il est éclairé par des lumières qui ne brillent que pour ceux qui lui ressemblent. Une telle existence donne peu de sympathie avec l’âge présent. Les machines à vapeur ont, été inventées, et la vaccine découverte, les lampes de sûreté brûlent, les fusées à la Congrève volent , les empires sont renversés, et la société avance dans sa carrière de connaissances et de perfectionnement, sans troubler le repos ni déranger les occupations de ces hommes plongés dans l’antiquité, qui consacrent leur vie à déterrer les erreurs et les sottises de leurs ancêtres les plus reculés. Ce sont cependant de tels caractères, qui parmi beaucoup d’autres objets rares et curieux ,

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donnent à cette partie de notre vieille Europe, plus particulièrement marquée de vétusté , un intérêt puissant et singulier; et quoi que l’Italie puisse gagner par les lumières progressives de la civilisation moderne, le poète, le peintre et le romancier regretteront le temps où les bibliothèques Ambrosiennes étaient dirigées par les abbés Mai.

Sur la place où s’élevait l’ancien palais Sforza, où je crois même qu’il existe encore en partie, on a érigé, sous le dernier gouvernement, un nouveau palais d’ordre ionique, pour la résidence du vice-roi Eugène. Il est maintenant habité par l’archiduc Regnier, vice-roi impérial , et frère de l’empereur d’Autriche. La façade qui donne sur la place du Duomo , et qui ajoute beaucoup à sa beauté , est élégante ; mais l’édifice est moins remarquable par son apparence extérieure que par son magnifique escalier, et la suite imposante de ses salles d’état. Cependant ce palais 11e renferme rien qui soit plus précieux aux Milanais (je n’en excepte pas même l’archiduc et sa cour autrichienne), que les fresques dont ses plafonds et ses murs ont été enrichis, de la main d’un de leurs compatriotes, André Appiani.PIusieurs des sujets sont tirés des fastes du dernier gouvernement , et la tète d’un Jupiter tonnant

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dans quelques-unes des allégories, a été faite d’après celle de Bonaparte : de même que Louis xiv ne manquait jamais d’être l’ Apollon de toutes les peintures deY ersailles. Quand l’empereur d’Autriche, après la restauration, visita sa bonne ville de Milan , ces fresques choquèrent son goût légitime : il déclara qu’il était impossible de les laisser, et suggéra lui-même l’idée gracieuse de substituer sa propre face impériale à celle du Jupiter usurpateur : aucun artiste du pays n’osa , dit-on , entreprendre la métamorphose, et l’on pense que S. M. fera venir un des élèves de son académie germanique à Rome , pour mettre ce dessein à exécution.

Notre visite à ce palais impérial avait pour objet de rendre celle que nous avions reçue du grand-maître, le comte de Saint-Julien, et de nous prévaloir de l’invitation qu’il avait bien voulu nous faire, pour voir les appartemens intérieurs. Comme S. E. était occupée avec le vice-roi quand nous arrivâmes, nous eûmes le temps de faire beaucoup d’observations que nous n’aurions probablement pas eu l'occasion de faire en sa compagnie , quoique ce soit un gentilhomme extrêmement obligeant et civil, ayant les manières les plus affables et les plus nobles.

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Le vestibule, l’escalier, les corridors, antichambres et salons, jusqu’à la porte de l’appartement du grand-duc, étaient tapissés de soldats autrichiens sous les armes. Dans la grande antichambre, une sentinelle se promenait d’un pas pesant et mesuré, et plusieurs vieux courtisans en grande tenue sautillaient ou se traînaient, suivant ce que leur permettaient l’habitude de l'affectation bu leurs infirmités. Un groupe contrastait fortement avec cet appareil de splendeur et de puissance, et il fixa bientôt toute notre attention.

Une jeune femme pâle et mélancolique était assise dans un coin de la salle ; près d’elle ., un homme vénérable avec de beaux cheveux blancs considérait tristement sa jeune compagne : tous deux tenaient un mémoire, et chaque fois qu’une porte s’ouvrait, et qu’un étranger était introduit , ils étaient évidemment agités. Sans doute ils étaient là pour implorer la faveur de laisser pénétrer un peu de lumière et d’air dans le cachot d’un mari, d’un frère , d’un père , d’un fils soupçonné de correspondance avec lescarbonari de Naples. L’aspect de ce couple avait quelque chose de si désolé, de si craintif, qu’il excita en nous un sentiment de malaise. Nous laissâmes nos cartes pour le grand-maître, et, sans attendre

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qu’il fût dégagé de son service, nous nous hâtâmes de sortir. En quittant ce palais, plai~ gnant également le prince gardé avec tant de défiance, et ceux qui le gardaient, nous nous arrêtâmes sur la place pour voir les préparatifs qu’on faisait pour le Corpus Domini. Tous les charpentiers, peintres et décorateurs de l’Opéra étaient occupés à défigurer la belle façade du Duomo , en formant des tentes et des drape ries avec des étoffes de clinquant, et en posant des fleurs et du papier doré partout où ils pouvaient en entasser. Le palais que nous venions de quitter, et le temple que nous avions sous les yeux, offraient une triste combinaison. Le pouvoir soutenu par la violence, inspirant et éprouvant la crainte, et la religion, défigurée par la superstition, se dégradant elle-même en provoquant la dégradation de la société. (1)

( i) Quelle que puisse être noire aversion abstraite pour le gouvernement autrichien , en principe général , nous eûmes toutes les raisons possibles d’être satisfaits de plusieurs des principaux officiers que nous avons connus à Milan • et nous devons en particulier reconnaître la politesse du commandant militaire et de son épouse, le comtr et la comtesse Bubna. L’esprit et l’amabilité du comte ont réussi à rendre sa personne , sinon son emploi, très-agréable dans les principaux cercles de la ville qu’il est appelé à gouverner.

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L’église et le théâtre sont deux des principaux instrumens par lesquels les petits gouvernemens d’Italie ont soutenu leur pouvoir. Après le Duomo , il n’y a aucune châsse dans Milan à laquelle on ait plus de dévotion, aucun édifice qui soit plus estimé que le théâtre de la Scala. Les idées de plaisir et de dévotion peuvent , à son égard , se confondre par une association permanente ; car c’est sur les ruines de l’ancienne église de Santa-Maria délia Scala que l’on a bâti, en i 778, ce vaste et magnifique théâtre.

L’extérieur de la Scala est très-beau. Devant le corps de bâtiment sont des arcades sous lesquelles on trouve, en descendant de voiture, un abri contre les inclémences du temps; audessus une grande terrasse entourée d’une balustrade conduit au Ridotto , ou salles de jeu , qui sont sous la protection du gouvernement: au-dessous un vestibule assez insignifiant mène au premier rang de loges et au parterre, d’où l’on monte par plusieurs escaliers aux loges plus élevées. Ce théâtre, qu’on dit plus grand que la salle d’Opéra à Londres, a six rangs de loges et un parterre spacieux et commode; chaque rang contient quarante-six loges. La loge impériale, placée au centre, est un superbe appartement ouvert qui couvre l’espace

de trois loges, et dont la hauteur va jusqu’aux deux tiers de la salle : elle est resplendissante de dorure, et surmontée de la couronne et de la croix de l’empire. L’avant-scène est décorée par des colonnes corinthiennes , et le plafond voûté est richement peint en compartimens par Pirego. A l’endroit de l’avant-scène où l’on place, en Angleterre, l’écusson du roi, on voit, comme dans tous les théâtres d’Italie , une pendule dont le cadran , avec des figures en transparent, tourne devant une forte lumière, et indique l’heure dans toutes les parties de la salle. Les draperies extérieures des loges sont uniformes et riches; mais l’intérieur est magnifiquement décoré par des tapisseries de soie, des coussins de velours, des chandeliers (qu’on allume à volonté); et la plupart ont une chambre adjacente pour jouer et souper.

Ce théâtre, qui réunit tout ce qui peut être agréable ou commode à une grande magnificence, est le chef-d’œuvre de Piermarini. Il a combiné de la manière la plus ingénieuse tous les avantages possibles , non-seulement pour les spectateurs, mais pour les acteurs, musiciens, danseurs et machinistes; et les magasins, les ateliers de peinture ne sont pas moins dignes d’être vus que les parties plus apparentes de l’édifice. Tout ce qui appartient à cet

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établissement, le corps dramatique excepté, prouve combien il est important, et pour le gouvernement, et pour la nation. Les décorations qui ont paru dans une pièce ne resservent jamais pour une autre; elles sont très brillantes, les machines sont nombreuses, les vêtemens riches, et l’on apporte une attention scrupuleuse à l’exactitude des costumes : sous ces divers rapports, la Scala ne peut être égalée, même par les grands théâtres de Paris et de Londres, (i)

L’impression que nous a faite la première vue de la Scala, n’a point été effacée par l’aspect plus éblouissant du théâtre San-Carlo dans tout l’éclat de son illumination enchantée (2). Nous arrivâmes fort tard. Le premier acte de l’opéra était joué, et la scène ne put détourner notre attention de l’effet général de la salle ;

(1) Mille quatre-vingt-cinq habits ont été faits pour un seul ballet. Stendhal’ s tour.

(2) Pendant notre séjour à Milan, nous eûmes l’usage de la loge et l’avantage d’être admis dans le cercle d’une des dames les plus distinguées de cette ville. Nous éprouvâmes cette politesse hospitalière dans presque toutes les villes d’Italie ; et je fais mention de ce fait pour démontrer combien le reproche (si souvent adressé aux Italiens) de négliger les voyageurs étrangers* est injuste et mal fondé.

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une sage magnificence y était déployée ; l’absence d’une "vive clarté ne se faisait point regretter, et le jour vaporeux qui régnait, contribuait peut-être à faire ressortir les beautés de l’édifice. L’obscurité qu’offrait le devant des loges n’était partiellement interrompue que par les lumières du théâtre et de la loge impériale. L’architecture noble et sévère, les draperies simples et riches, tout concourait à produire un effet extraordinaire et tellement aérien, qu’on se croyait transporté dans un palais de féerie.

Le vaste parterre était entièrement plein, et les femmes y étaient en aussi grand nombre que les hommes. Quoiqu’il n’y ait ordinairement que des bourgeoises dans cette partie de la salle, elles avaient toutes le costume parisien. L’habit milanais beaucoup plus élégant, avec lequel on les voit le matin aller à la messe, était abandonné pour les grands chapeaux , les garnitures écrasantes de la toilette française ; mais la ressemblance s’arrête là : on ne leur voit ni la pétulance , ni l’air éveillé , ni le maniérisme , qui dominent dans les femmes de la même classe à Paris. Toutes sont posées, gra cieuses, indolentes; la plupart ont de beaux traits , et leurs yeux sont en général superbes. I. es hommes remplissaient les intervalles entre

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les banquettes, causant en groupes avec vivacité, mais à voix basse. Plusieurs, malgré leurs longues redingotes et leurs chapeaux ronds, avaient l’air militaire. De loin en loin le visage flegmatique d'un Allemand à moustaches blondes se détachait au milieu des tètes brunes et expressives des Italiens, et formait un contraste marqué et curieux. Quelques uniformes autrichiens, bleu clair et argent ou blancs, étaient dispersés dans la salle. Chaque porte était doublement gardée par des soldats étrangers , et les gens d'armes étaient mêlés dans le parterre avec les spectateurs. On voyait briller quelques lumières dans les loges supérieures, où le tciroeco se jouait en cadence avec les symphonies brillantes de Rossini. L’on ne voyait que deux personnes sur le devant des loges , qui n’en peut contenir davantage, tandis que le fond est souvent rempli de monde. Les dames quittent leurs grands chapeaux et les pendent dans la loge, exactement comme à Paris; et les demi-toilettes élégantes qui dominaient dans la salle n'auraient pas été desavouées par le génie inventif de mademoiselle Yictorine Becard de la rue de Bourbon. Les grandes dames les plus scrupuleuses arrivent seules dans leur voiture: en entrant dans leur loge elles jettent un coup d’œil sur la salle, reçoivent et rendent

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le salut italien, dont le geste expressif a quelque chose de coquet et d’enfantin; puis elles tournent le dos à la scène; et tout le reste de la soirée, elles ne voient et n’entendent que leur propre société, excepté quand l’orchestre les avertit qu’une scène de ballet, un air, un duo qu’il est de mode d’admirer, va se jouer. Alors on écoute avec attention et ravissement; mais la scène finie, le crocchio ristretto (la causerie privée) est repris sans être interrompu que par l’entrée et la sortie des visiteurs. Chaque loge a ses habitués, ses hôtes privilégiés ; mais une obligation fastidieuse, c’est que l’arrivée du dernier est toujours le signal du départ du premier : sans cela, dit un voyageur toujours original et plaisant , et souvent philosophe (1) , une loge deviendrait serrée comme Tacite. Cette loi est si rigoureusement observée, quelle a laissé souvent une passion à moitié déclarée , des intrigues à demi révélées, des confidences, des explications importantes non achevées, et des argumens coupés avant leur entier développement. Rien de moins agréable, quoique rien de plus décent que cette étiquette. J ai

(1) Stendhal. — Tome , Florence et Tapies. — Ce piquant et agréable ouvrage , dans les bornes qu’il s’est prescrites, offre généralement des traits vrais.

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entendu une de mes jolies compatriotes , accoutumée au bon caquetage substantiel i) d’un théâtre anglais , qui se prolonge audelà de toutes les bornes, et dure souvent autant que la plus longue pièce, se plaindre amèrement de ce respect italien pour les apparences , et regretter la licence libérale de Haymarket , où l’amour sur la scène et dans les loges est également pro bono publico; où les liaisons sentimentales vont leur train de soirée en soirée pendant qu’on répète les airs de Don Juan ou le Libertin puni..

La Scala est le logis du soir de presque toutes les classes : le marchand vient s’y récréer, le négociant j traiter des affaires, le critique en fait son cabinet d'étude, le politique son lieu de rendez-vous. Là seulement, au milieu de la publicité la plus complète, on peut trouver un asile assuré contre l’espionnage. Une loge est sacrée. — Personne ne peut s’v introduire, hors les amis intimes de ceux à qui elle appartient; et les airs nombreux di sorbetta (2), qui attirent peu l’attention des

( 1) « Substancial, plain , brick and mortar. »

(2) Morceaux insignifians qui sollicitent l’absence de» auditeurs, et leur rappellent les glaces et les rafraichisserueus.

plus grands enthousiastes de musique , couvrent, par leurs accompagnemens , le chucliotage, quel que soit son sujet.

Outre ceux que le plaisir ou les affaires, la pièce ou un rendez-vous amènent à la Scala, elle est fréquentée par une autre classe qui, sous le nouvel ordre de choses , augmente tous les jours en Italie. Cet ordre , autrefois si nombreux, était recruté par les cadets des familles nobles qui, retenus par leur naissance dans la nullité sans opulence et sans occupation , traînaient une vie indolente et dénuée d’intérêts. On voit le soir au Corso , ces gros garçons entassés dans les calèches de leurs grand’mères ; et quand la nuit arrive , ils vont prendre place dans les loges des dames qui sont assez bonnes pour les recevoir. Ils sont dans l’usage d’arriver les premiers, et s’asseient solitairement dans le silence et l’obscurité. Au premier coup d’archet , ils tombent dans une stupeur préparatoire , dont ils ne sont tirés que par l’arrivée de la maîtresse de la loge. Alors, après avoir répondu par une révérence profonde à son cordial ciavo (i), et baisé respec-

(i) Ciavo ( prononcé tcliaou avec le v en voyelle, ou à peine articulé) est la salutation la plus familière et la plus amicale des Milanais. « Pare corotta da schiavo : noi

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tueusement ses mains gracieusement tendues, iis retombent clans un assoupissement qui ressemble au sommeil du baron de Trenk , car il est troublé toutes les dix minutes par les visiteurs successifs auxquels ils sont obligés de céder tour à tour leur place, jusqu’à ce qu’enfin, arrivés par degrés près de la porte, ils font un salut profond, et se retirent pour aller dormir le reste de la soirée dans les autres loges , dont ils ont l’ entrée par prescription.

Milan est, en Italie, classée après Naples, pour la réputation musicale; mais ses ballets sont supérieurs à tout ce qu’on peut voir dans ce genre en Europe. L’usage ennuyeux des théâtres italiens de jouer le même opéra pendant six semaines ou deux mois, soit qu’il se trouve bon ou insignifiant, prévaut à Milan. Cette patience de l’auditoire tient à diverses causes, entr’autres à la magnificence et à l’intérêt des ballets. Le signor Vigano, premier maître des ballets de la Scala, est le Shakespeare de son art; et l’on s’étonne qu’avec des conceptions si riches, une connaissance si intime de

di fatto diciamo anche ciavo suo , cioè schiavo suo , servitor suo. » — Il paraît corrompu de schiavo (esclave, serviteur). En effet, nous disons aussi ciavo suo , c’est-àdire schiavo suo (votre serviteur). Vocab. milanese ital. di Francesco Cherubini. Milan, 1814*

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la nature , des effets tels que ceux qu’il produit, il n’écrive pas des poèmes au lieu de composer des ballets. Les compositions de ce genre en Italie ont toujours différé de toutes les autres, et semblent avoir été l’origine du mélodrame moderne. Leur perfection tient à des causes qu’on peut dire non-seulement physiques, mais politiques. La mobilité des muscles des Italiens est bien adaptée au langage du geste , qu’ils mêlent même à leur conversation ordinaire; et l’habitude de la défiance qu’un dangereux système d’espionnage a fait contracter au peuple , les induit à confier l’expression de leur pensée à un regard , à une action plutôt qu’à des paroles. Il n’est pas aisé de dénoncer un sourire ou un signe; et les communications échappent de cette manière au contrôle de la police : la moitié du sens est dans le geste et dans V œil. Les Italiens étant ainsi pantomimes par nature et par habitude, leurs gestes ne sont point restreints par l’étiquette. Le despotisme de la mode est inconnu; point de bon ton de convention , de réserve de high breeding(\ ) qui les retiennent dans les formes inaltérables du punctilio anglais ou des mouvemens mesurés de l’affectation française. Le

(i) « Éducation distinguée. >»

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mot minauderie n’a point d’équivalent dans le vocabulaire italien. C’est pour cela que la grâce caractérise cette nation , particulièrement les femmes; et la perfection de leur ballet d’action dérive peut-être de ces sources : les acteurs y déploient, en effet, une sagacité de gestes, une intention dans les attitudes, une puissance d’expression dans la physionomie qui rendent ces représentations profondément touchantes comme tragédies, et prodigieusement amusantes comme farces. Les progrès que le ballet a faits dans l’estime publique , ont engagé les compositeurs à s’exercer sur tes plus nobles sujets du drame légitime , et Racine et Shakespeare ont été également traduits en poésie d’action. Dans le grand ballet d’Othello , la danse du Maure exprime littéralement la rage de la jalousie; et Coriolan, ce modèle de tous les déserteurs anciens et modernes, passe aux Volsques par une walzer de dangereux exemple pour les amateurs de mouvemens gracieux , dont le patriotisme n’est pas profondément enraciné, (i)

(i) L’ancienne noblesse considère celte passion croissante pour les ballets comme une hérésie révolutionnaire , et la désapprouve en fermant ses loges. Je de^mandai à la comtesse Castiglione (l’une des personnes les-

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Quand nous arrivâmes à Milan, on représentait la Vestale ; et quoiqu’elle eût déjà été jouée une trentaine de fois, l’enthousiasme n’était pas encore calmé, et les applaudissemens étaient aussi bruyans que le premier jour. Le sujet de cette pièce est bien connu; mais il est curieux de remarquer qu’une grande partie de l’intérêt qu’elle excitait tenait aux allusions que l’on faisait d’après les circonstances du drame, à certaines institutions qui se renouvellent dans toute l’Europe sous la protection de la Sainte-Alliance. Le sort de l’infortunée prêtresse de Vesta ( la religieuse de ce temps ) était le résultat d’un horrible fanatisme, par lequel les prêtres de l’antiquité tâchaient de soutenir leur système. Le même fanatisme a été introduit avec les mêmes rites dans l’Église chrétienne , en opposition directe avec la doctrine de celui qui ne sacrifia jamais d’autre vie que la sienne. Le terrible Vade in pace qui condamnait, dans le moyen âge, la

plus faites pour donner une idée avantageuse de la vieille cour), pourquoi nous ne la voyions jamais à l’Opéra. Elle répondit : « Parce que je n’admire pas la déclamation des jambes ». Mademoiselle Saint-Huberti rejeta les propositions que lui firent les directeurs de la Scala en disant : « Je ne chante pas pour des gens qui n’écoutent que les ballets. »

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victime de la rage de l’Église à mourir vivante, subsistait en Espagne, en Portugal et en Italie à une époque récente; et il a été souvent mis en pratique contre des filles chrétiennes, qui , dans leur retraite monastique, avaient laissé éteindre la lampe virginale.

La première scène de la Vestale représente le Circus Maximus à Rome, pendant la célébration des jeux; et rien de ce que l’antiquité nous a fait connaître sur ce sujet n’a été oublié. L’achitecture, les costumes, les groupes sont classiques, et n’offrent ni la mesquinerie, ni la grossièreté de l’imitation théâtrale ordinaire. Les consuls et le peuple romain remplissent les sièges; aucune femme n’est présente, excepté les vestales qui donnent le prix.

Après le pugilat, par lequel la scène s’ouvre, vient la course des chars , qui sont copiés sur ce reste brillant d’antiquité, la Biga , que l’on conserve à Rome ; ils sont traînés par des chevaux impatiens et fougueux, dirigés par des conducteurs intrépides, exactement comme ils sont représentés dans les anciens bas-reliefs. Les formes, et particulièrement les têtes sont vraiment italiennes , et rien ne peut dissiper l’illusion dans laquelle le spectateur est plongé.

Tout ce qui suit est d’une vérité de nature

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admirable, et tout- à -fait conforme à l’antiquité ; l’exécution en est parfaite. Les groupes vivans sont composés d’après les plus belles sculptures : le vase de bronze du festin consulaire, la lampe, le trépied et la chaise curule, tout semble emprunté d ’Herculanum ou de Pompeïa.

Les deux scènes les plus touchantes sont celle dans laquelle la Vestale laisse éteindre le feu sacré, et celle où la fragile prêtresse est enterrée vivante. Dans la première, on voit la Vestale revenue du Cirque dans la profonde solitude de son temple, le cœur blessé par le Tainqueur qu’elle a couronné. Elle se tient près de l’autel au milieu d’un édifice vaste et sombre, dont les colonnes massives paraissent de granit ou de porphyre. Les parties latérales s’étendent en perspectives éloignées dans une mystérieuse obscurité. La pâle clarté du feu de l’autel éclaire le visage de la prêtresse qui le garde; elle est profondément absorbée dans ses pensées, sa figure exprime la distraction produite par une passion violente, tandis que la musique, en harmonie avec sa rêverie, paraît faire partie de ses sensations. Tout à coup, frappée de la conviction de son fatal secret, elle montre tous les combats entre la nature et la grâce , la passion et la raison qui peuvent

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agiter le cœur d’une femme tendre et pieuse. La mort affreuse qui attend celle qui rompt ses vœux, et l’impulsion passionnée qui la porte déjà à mépriser cette mort plutôt que d'abandonner pour toujours l’objet qu’elle chérit, la font alternativement se livrer au délire, et succomber à la terreur; cédant et résistant tour à tour, comme si son amant était présent , ses forces s’épuisent, et elle va tomber dans les bras de celui qui occupait ses pensées. 11 avait pénétré dans le temple, il avait vu, sans être aperçu, l’agitation de son âme, ses mouvemens passionnés, et il la reçoit dans son sein. En ce moment la lampe s’éteint , et les prêtres et prêtresses s’élancent en foule dans le sanctuaire , au milieu du fracas d’un orage épouvantable.

La scène des funérailles s’ouvre par une procession des consuls, des patriciens, et du peuple romain ; les soldats , les licteurs , et les prêtresses de Yesta, au son d’une musique triste et solennelle, marchent au campus sceleratus , où la tombe de la Yestale est déjà creusée. La victime suit son char funèbre. Il ne reste plus rien de la brillante arbitre du Cirque, de l’amante passionnée du temple, de l’héroïne du procès inquisitorial. L’espérance et la vie sont éteintes, l’amour même

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existe à peine en elle. Les souffrances, les châtimens, la prison ont fait leur devoir; tous ses muscles sont distendus, sa tête se penche sur son épaule, ses mains tombent inanimées, et ses cheveux épars couvrent en désordre son visage , qui porte déjà l’empreinte de la mort. Ses compagnes viennent lui dire adieu l’une après l’autre, et la dernière qui la presse dans ses bras , est la grande prêtresse qui a tenté vainement de la sauver, et qui l’embrasse avec l’agonie d’une mère qui donne le dernier baiser à son enfant expirant. Alors l’horrible clairon se fait entendre; à ce signal de mort une effrayante convulsion renverse tous ses traits; le grand-prêtre la saisit et l’entraîne au milieu des supplications générales. Il est inaccessible à la pitié : il a son système à soutenu un martyre doit le confirmer, et le consul lui-même intercède en vain. C’est encore en vain qu’elle échappe à ses mains, il la poursuit et la force d’entrer dans le tombeau. La nature révoltée comba t j usqu’à la fin contre sa destruction; mais elle est déjà à moitié enterrée, sa tête paraît encore au-dessus de la terre, bientôt on ne voit plus qu’un de ses bras étendu, la lourde pierre est roulée sur l’ouverture, tout est fini! Cela semble une fiction impossible à réaliser; cependant de telles choses ont été, et peuvent être.

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L’Italie, forcée de rétrograder à ces siècles d’ignorance et de superstitions, par ceux qui s’arment contre ses lumières naissantes, pourra peut-être présenter de plus funestes pompes sur la scène (i) de la vie réelle, que celles sur qui s’exercent à présent leurs talens dramatiques. A la fin de la Vestale on se demande quel puissant ressort a pu remuer aussi fortement la sensibilité; quelle poésie, quelle éloquence a fait naître des émotions si profondément pénibles? Il paraît incroyable qu’un tel effet ait été produit sans qu’il y eût un seul mot prononcé , un seul gémissement entendu , et que l’impression n’ait été due qu’à la perfection des gestes et des attitudes. L’inimitable Pallarini, l’héroïne de la Vestale , et la prima Ballarina de la Scala, est sans contredit une des meilleures actrices de l’Europe.

Il y a deux ou trois petits théâtres à Milan, où des troupes ambulantes jouent quelquefois le matin et le soir. Il y a de plus un théâtre de société, soutenu avec beaucoup d’esprit et de talent, et des frais considérables, par la seconde classe de la société. Ce théâtre existe depuis la première époque de la révolution; le gouverneinent de la république cisalpine en

(i) « More ivoeful pageants in tlie scene. »

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avait fait présent à quelques amateurs, qui lui donnèrent le titre de théâtre patriotique. Là furent jouées les plus belles tragédies d’Alfiéri , maintenant défendues; là fut joué l 'Aristod'eme de Monti , long- temps après que les théâtres publics avaient été obligés de la rayer de leur répertoire; et madame Monti, une dame d’un grand mérite et d’une rare beauté , faisait le principal ornement de cette société, formée entièrement de personnes distinguées, qui ne représentaient que des pièces strictement nationales. Maintenant ce théâtre porte le nom de Teatro filodrammatico ; et quoique les représentations soient bornées à des pièces qui ont passé par l’épreuve de la censure , et que les meilleurs ouvrages en soient conséquemment exclus, cette société d’amateurs (à en juger d’après ce que nous en avons vu), pourrait ne pas craindre la critique des juges les plus sévères. La comédie y était particulièrement bonne, et nous eûmes l’occasion d’y remarquer, comme dans tout le reste de l’Italie, le singulier talent des Italiens pour une espèce de gaîté qui rappelle V intraduisible humour des Anglais.

Milan possède cependant encore un théâtre contre lequel le gouvernement n’a pas encore fulminé ses prohibitions, et qui le dispute

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presque en popularité à la Scala , c’est celui de Girolamo délia crena , ainsi appelé d’après le nom de la principale marionnette , qui est un très-puissant rival du vétéran policmello. Dans toutes les pièces réprésentées sur ce théâtre, Girolamo remplit toujours le premier rôle. Son caratère distinctif, c’est qu’il parle piémontais et fait de stupides méprises pour amuser les habitans de Milan, et entretenir leur antipathie municipale contre leurs voisins; exactement comme le milanais Menichino divertit le reste du nord de l’Italie, et comme l’honnète Pat est travesti sur le théâtre de Londres pour flatter les préjugés Cokney (i) de John Bull. Cette sorte d’esprit est généralement assez stérile , et ne s’allie guère à des talens supérieurs; néanmoins Girolamo ne manque pas d’une certaine gaîté, et si ses plaisanteries sont offensantes pour la vanité nationale, ce n’est après tout qu’une marionnette. Dans Zcmireet Azor , que nous vîmes jouer, Girolamo était le valet du vieux marchand qui arrive dans le palais enchanté, et il fait voir la dose de poltronerie qui appartient aux valets de la basse co-

(i) Les Cokneys sont les badauds de Londres , et John Bull (Jean-le- T aureau) est le nom populaire de l’Angleterre.

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médie. Il ne s’adresse jamais à la bête qii’en la nommant mostro gentile ou noble monstre ; et quoique sa jambe droite sedonne plus de mouvement que le développement de l’intrigue n’en exige, quelques-unes de ses incartades poétiques sont vraiment comiques. Son invocation à la Nuit obscure, qu’il déclare aussi noire que la conscience cT un tailleur , est un bel exemple de son excellence dans Y anti-gradation.

Les gens du bon ton vont une fois dans l’hiver à Girolamo, comme l’on va à Paris à l’Ambigu ou à la Gaîté , où il est reçu qu’on peut s’amuser une soirée; mais le peuple milanais trouve Girolamo divertissant tous les jours de l’année, et l’abandonne rarement, quoique la place du Dôme soit remplie chaque soir de théâtres de marionnettes, et les marches de la cathédrale encombrées de spectateurs qui n’ont pas le moyen de se procurer une loge à Girolamo. Les décorations de ce petit théâtre sont vraiment jolies , et les transformations se font d'une manière très-ingénieuse.

L’état de l’art dramatique peut être regardé comme un baromètre qui indique avec certitude la tendance de l’opinion publique et du goût national. Il est évident que l’opéra italien , pour lequel Pasiello et Cimarosa ont composé, est sur son déclin ; que l’imitation

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rigide du théâtre grec est entièrement négligée en Italie, et que le goût et les sentimens du public appellent quelque chose que l’on n’a encore pu atteindre, et qui probablement ne serait pas toléré. On a accusé dernièrement, les Italiens d’avoir abandonné des sources d’intérêt et d’émulation qui se présentaient si naturellement; d’avoir dédaigné leur propre histoire dont toutes les pages sont tragiques, pour employer leurs talens à des sujets étrangers à leur génie et au caractère de la nation. L’on ajoute , « que si , dans les premiers temps de la restauration des lettres, quelque esprit supérieur se fût montré dans la ligue de la tragédie nationale, les princes italiens , soit par ostentation, soit par amour véritable pour les jouissances intellectuelles, se seraient disputés l’honneur de protéger un tel poète, et que dans les républiques, tout absorbées qu’elles étaient par les factions domestiques, l’influence d’un écrivain de ce genre n’aurait pas été moins appréciée. » La solution de cette difficulté, c’est qu’il est reconnu que les Italiens ont préféré , de propos délibéré , V imitation servile. (i)

L’histoire domestique d’Italie offre la lulte

(i) Quarterly review , 1820.

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continuelle du peuple contre les tyrans féodaux, les papes et les empereurs; quel trait historique du moyen âge aurait donc pu être choisi par un poète pour plaire aux princes ses protecteurs? La ligue de Lombardie est un sujet superbe, mais elle a été fatale à leur pouvoir et à celui de leur allié impérial. La conspiration des Pazzi contre les premiers Médicis, déjà enfoncés bien avant dans le crime et l’usurpation , ou celle des Orti Rucellai pour laquelle Machiavel fut mis à la torture , et le jeune, le patriote Agostino Capponi conduit à l’échafaud , sont des thèmes dignes des travaux d’un poète; mais quelle eût été la récompense de celui qui aurait rappelé de tels efforts contre le despotisme dans les cours des princes d’Est, des Farnèse, des Médicis? — Le cachot du Tasse à l’hôpital Sainte-Anne ! Les princes d’Italie des seizième et dix-septième siècles n’avaient pas plus besoin que ceux du notre de tragédies nationales. L’insipide drame pastoral était joué sur tous les théâtres de cour (i)

(1) Les critiques ont disputé souvent sur l’origine du drame pastoral , qui , dans l’opinion de Ménage et de Gravina , est de création moderne. Ces écrivains blâment plutôt qu’ils ne louent les Italiens , pour l’invention et la manière de traiter leurs sujets , et leur éloignement des modèles classiques. Cette sorte d’ouvrage

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dans ce temps où la licence et la pédanterie , la bassesse et l’adulation étaient seules en hon-

était cependant admirablement bien adaptée aux théâtres de cour; et les représentations dramatiques se bornaient presque à ces théâtres. Un des premiers de ces auteurs courtisans a été Nicolo da Corregio Visconti; son Céphale et l’Aurore a été joué sur le théâtre de son neveu , le duc Hercule n de Ferrare. Ensuite parut le Tircis de Castiglione, qu’il récita, habillé en berger, pour sa duchesse d’Urbin; les entr’actes étaient remplis par des chœurs et des danses moresques.

Des faunes et des satyres , des nymphes et des dieux , se produisirent encore sur le théâtre de Ferrare , dans YÈglé, en i54o. L’ Aminte du Tasse se distingue entre toutes les pièces de ce style , par l’excellence de la poésie , de la satire et de la flatterie. La poésie lui appartenait aussi-bien que le caractère de Tircis, qu’il avait tracé d’après lui-même; la satire était adressée à quelqu’un de ses rivaux poétiques , Speroni ou Patrizii; la flatterie était pour ses spectateurs souverains. La scène représentait la cour d’Alphonse ; et les bergers et bergères, les princes et princesses de sa famille. La morale indiquée par le chœur qui termine le premier acte, est que l’honneur est une qualité parfaitement inutile aux bergers et bergères héroïques, et qu’il ne servirait qu’à troubler leurs plaisirs.

Qneiridolo d’ errori, idol d’ ingaimo,

Quel che dal volgo insano Onor poscia fu detto,

Che di nostra natura ’1 feo tiranno Non mischiava il suo affamio Fra le liete dolcezze

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neur; et ces ouvrages ne donnent pas une bien grande idée des jouissances intellectuelles de ces protecteurs des beaux-arts, qui volaient à Celiini ses pierres précieuses et ses vases, et souffraient qu’Anguillara , un des meilleurs poètes tragiques de son siècle, vécût et mou-

De F amorose gregge ;

Nè fu sua dura legge

Nota a quell’ aime in libertate avezze.

Ma legge aurea e felice ;

Che natura scolpi. — S’ ei place ei lice.

Ce que j’envie aux premiers jours du monde,

Ah ! ce n’est point ce lait délicieux Qui, promenant sa course vagabonde ,

A flots d’argent inondait ces beaux lieux :

Ce ne sont point ces richesses champêtres Que possédaient nos pères plus heureux,

Ni les torrens de ce miel savoureux Qui découlait de l’écorce des hêtres;

Mais ces instans de tranquille bonheur Où ce tyran qu’on appelle ï Honneur N’inventait pas les préjugés sevères Dont la rigueur désole les amans;

N’éveillait pas la prudence des mères Au bruit furtif de leurs baisers charmans ;

Où la nature, en marâtre exigeante ,

N’accablait point l’homme à ses lois soumis,

Et lui disait d’une voix indulgente :

« Jouis de tout; ce qui plaît est permis. »

Imitation de Baour-Lormian

Tels étaient les seuls drames admirés et protégés par les souverains d’Italie. Après cela , qui aurait osé se hasarder à traiter les sujets de Cola Rienzi, ou de la prise de Milan ?

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rût dans la plus profonde misère (i). La muse tragique pouvait en effet pleurer ses malheurs , mais malheur à la muse qui aurait pleuré sur les maux de l’Italie! Pour Sophonisbe Oreste, elle pouvait répandre des larmes de sang ; mais elle n’aurait pas osé proférer pour l’Italie une apostrophe comme celle qui sortit du cœur de Pétrarque, et dont Filicaia a répété les accens patriotiques. (2)

Dans le temps des républiques, il n’y avait point de théâtre (3) ; et il eût été impolitique et

(1) La tragédie d ’OEdipe, d’Anguillara , a été trèsestimée , dit M. Ginguené. Il a été parfois récompensé de ses vers par quelques aunes de velours pour se faire des habits , comme on le voit dans son Capitolo adressé au cardinal Trento , et d’autres fois , par un oubli dédaigneux , comme par Cosme , duc de Florence. Il fut réduit à vendre ses ouvrages à un écu la pièce , et mourut dans une extrême détresse.

(2) Voyez l’ Hymne nationale de Pétrarque commençant ainsi : « Italià mià benchè ’1 parlar sia indarno », et le fameux sonnet de Filicaia :

ltalia, Italia, cui fio la sorte Dono infelice di bellezza , etc.

(3) Les premières tragédies écrites ou jouées en Italie pendant le quatorzième siècle, étaient des compositions pédantesques en latin , imitées du théâtre grec; et elles n’étaient jouées ou récitées que par des sociétés de savans. Même alors une de ces pièces, la Mort d’Eeeelino,

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dangereux de mêler des ouvrages littéraires avec les factions qui régnaient , quand elles llorissaient au milieu des troubles civils. On pouvait espérer assez peu de X influence cVun poète sur des hommes qui combattaient pour leurs droits et leur existence , et qui avaient exilé le plus brillant, le premier de tous , parce que tout poète qu’il était, on le croyait traître à son pays. (1)

fut prise dans l’histoire récente d’Eccelino , tyran de Padoue. Dans le premier acte, sa mère avoue à son frère qu’ils avaient eu pour père, le diable. Ce trait était de mise sous les républiques; mais sous les princes, les drames fondés sur de telles histoires domestiques auraient eu peu de succès. La première tragédie jouée en Italie a été V Orphée de Politien , précepteur des Médicis. Le théâtre du Vatican était soutenu avec une grande magnificence par Léon x ; mais le peuple fréquentait bien moins les spectacles que les églises , où , comme en Angleterre, on avait coutume de représenter les mystères.

(1) Le Dante, lorsqu’il fut banni de Florence, était, ainsi que toute sa famille, du parti guelfe ou libéral. Son exil a été d’abord le résultat d’une faction ; et il resta toujours fidèle à la liberté et à sua carità del natio loco, jusqu’au moment où il ‘écrivit le dixième chant de son Enfer , où il place l’empereur Frédéric n et le cardinal Ubaldino. Ce fut seulement quand l’impatience et la douleur d’un long bannissement surmontèrent sa sagesse et son patriotisme, qu’il changea de parti, et attaqua les Florentins , quello ingrato popolo maligno. Cette

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Telles sont les causes par lesquelles le génie des Italiens a été réduit à X imitation servile des anciens, et à écrire même les comédies sur les plans de Plaute et de Térence. L’ Italie de nos jours est encore à cet égard ce qu’était l’Italie d’alors. Les tragédies d’Alfiéri sont défendues, X Aristo dème de Monti se joue très-rarement; et l’inimitable auteur de Polixèneff tragédie qui a reçu le prix de la Crusca , donné par Napoléon en 1810, a été obligé de la publier en Angleterre en 1820, parce qu’aucun imprimeur italien n’aurait osé mettre au jour une production dans laquelle une excellente poésie exprime avec force des sentimens libéraux.

Comment le jeune et aimable auteur de Francescada fiimini, Silvio Pellico, si bien loué dans un journal littéraire anglais , ce poète aux sentimens brûlans et naturels , dont la tragédie est considérée comme un bel exemple qui justifie F opinion que les Italiens pourraient cher -

désertion momentanée, causée par le dépit, lui a été reprochée par un de ses plus anciens biographes, et des plus partials pour lui. Quand il fut reconnu qu’il exortait ouvertement les Italiens à lasciar seder Cesare nella sella , il fut accusé de trahison, et on l’exila pour la vie.

(1) Signor G. Batlista Niccolini, de Florence.

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cherchez eux-mêmes des sujets pour leurs compositions tragiques ; comment, dis-je, ce talent remarquable est-il traité dans son pays? Quel prince augmente ses jouissances intellectuelles , en lui accordant sa protection? quelle place a été réservée à un mérite qu’une nation étrangère a demandé pour subvenir à ses besoins? Dans ce moment, Silvio Pellico est incarcéré dans les prisons de la police de Milan. Le Quarterlj review doit donc attendre, pour jouir de ce festin intellectuel , qu’il espère obtenir de la plume de cet écrivain, que ses amis de la Sainte- Alliance se guérissent des soupçons sur lesquels ils ont emprisonné un des poètes les plus charmans de l’Italie, (i)

En ce moment, l’Italie abonde en talent poétique. Les noms de Monti, de Nicolini, de Pellico , de Foscolo et de Manzoni , tous auteurs dramatiques vivans et de mérite, prouvent que la liberté seule leur manque ( et sans elle la véritable poésie se produit rarement), et que la tragédie italienne pourrait alors se raviver,

(i) Le crime dont Pellico est accusé, est le soupçon ( et soupçon sans fondement) d’être lié avec les carbo nari. Son crime réel est d’avoir été l’éditeur du Conciliateur , journal maintenant supprimé, dont nous parlerons plus tard.

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prendrait même un degré d’élévation auquel on ne la jamais laissé atteindre. Quoique Y imitation servile du théâtre grec , et des modèles plus serviles encore soient toujours imposés aux génies qui cherchent à se développer dans ce pays subjugué, quoique tous les chemins à l’indépendance de la pensée soient exactement fermés, le jour est arrivé, cependant, où ni les fadaises amoureuses de l’Aminte, ni les crimes horribles ( et qui pis est inévitables ) d’OEdipe ne peuvent plus satisfaire le goût national. A mesure qu’on se perfectionne dans les sentimens sociaux, dans les opinions libérales, on éprouve le besoin d’un théâtre dont les représentations porteront sur des sujets qui intéressent directement les hommes (i); où des sentimens, des caractères vrais, des scènes prises dans la nature, où l’esprit purifié de l’indécence aideront à mûrir ces affections domestiques, qui maintenant, pour la première fois depuis les républiques , semblent vouloir se développer en Italie. Pour obtenir cet objet désirable, et ouvrir en même temps une arène, nonseulement pour les successeurs de Goldoni , mais pour les meilleurs traducteurs de comédies étrangères, plusieurs nobles milanais ont

(i) « Corne home to men’s business and bosoms. »

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souscrit et se sont associés pour établir un théâtre permanent pour la comédie italienne dans la capitale de la Lombardie. Un seul para* graphe du programme prouve l’utilité du projet, et le bien qui peut en dériver. Premièrement, I on veut composer, dans l’espace de deux ans, une troupe choisie et nombreuse, en employant en même temps les compagnies existantes actuellement. Deuxièmement, on doit assurer des représentations journalières. Troisièmement, on s’occupera de réformer la déclamation actuellement très - incorrecte. Quatrièmement, on distribuera des prix pour les meilleurs ouvrages dramatiques. Cinquièmement, on formera un nouveau répertoire. Sixièmement , les personnes peu fortunées, qui annonceront un talent marqué pour la scène, seront aidées dans leurs études. Enfin , on adoptera tous les moyens possibles pour que Part dramatique, en Italie, soit mis au niveau de ce qu’il est à présent chez les nations qui le cultivent avec le plus de succès.

On doit ajouter avec peine que le gouvernement ne soutient nullement cet admirable dessein. Quand nous laissâmes Milan, on s’était adressé au grand-duc pour réclamer son assistance; mais le conseil aulique de Vienne, qui décide seul des affaires italiennes , n’avait

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pas encore répondu. La morale , l’esprit , la science ne concernent en rien la législation aulique : les peuples qui deviennent trop moraux deviennent bientôt trop libres. La liberté est le soleil sous l'influence duquel les vertus domestiques fleurissent ; et les mères, les épouses anglaises doivent leur prééminence bien plus à la Magna Char ta , qu’à leur climat septentrional et nébuleux. Mais l’opéra, les sigisbés , les conseils auliques vont très-bien ensemble; et les comédies qui outrageaient la pudeur et propageaient le vice sur les théâtres du Vatican et de Ferrare (i) dans le seizième siècle, auraient plus de chances de succès et d’encouragement dans le dix-neuvième, que celle qui montre la nature comme dans un miroir , en donnant à la vertu ses traits véritables , en montrant le siècle tel qu il est , avec V âge et les difformités quil a réellement. (2)

(1) La Calandre du cardinal Bibiena fut jouée au Vatican pour amuser le pape et Isabelle d’Est , duchesse de Mantoue. Cet auteur , dont l’esprit et l’indécence firent si long-temps le divertissement de la société de Léon x, fut empoisonné par l’ordre de son maître.

(2) « Hold the mirror up to nature shew virtue lier « own features, scorn lier own image and gives to the very « âge and body of the lime liis form and pressure. »

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