‹ L'ItalieChapitre 15 sur 19 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

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Gouvernement autrichien en Italie sous Marie - Thérèse. — 5owa Joseph u. — Léopold.

* — Invasion française. — Gouvernement provisoire de Milan. — Le duc de Melzi. — Armée d’Italie. — République italienne. — Royaume d’Italie. — Cour du prince Eugène. — Réforme dans les mœurs. — 1 8 1 4 * — Sort de l’armée d’Italie. — Restauration. — Royaume Lombar do-V énitien. — Anecdotes. — Esprit du gouvernement actuel de Lombardie sous les Autrichiens. — Conseil aulique. — Conclusion.

Il a été à la mode de considérer l’impératrice Marie -Thérèse comme lin de ces souverains qui se distinguent du commun des princes. Ses efforts en faveur de ses sujets italiens lui ont même acquis la réputation de réformatrice. Comme mère de plusieurs monarques dont les vues et le caractère ont eu l’influence la plus marquée sur les événemens des cinquante dernières années; et comme ayant pour ses intérêts personnels plongé l’Europe dans des guerres longues, sanglantes et inutiles, Marie-Thé-

rèse occupe une place considérable dans l’histoire moderne : mais un examen intime de son esprit, de ses moyens et de ses actions, montre que cette puissante reine n’a été qu’une femme ordinaire (i). Ses talens (2) étaient l’ambition, dont elle avait hérite par droit de naissance, et les habitudes que l’éducation lui avait données ; sans cela elle serait restée dans l’obscurité comme tant d’autres princes, qui 11’en sont tirés que par les dates de leurs almanachs de cour : Where dance the secoTul reigned hke dance the fîrst. (3)

Une constitution robuste et une grande beauté furent les principaux élémens qui formèrent son caractère et influencèrent les événemens de sa vie: l une lui donna cette immobilité de nerfs qui passait pour de l’héroïsme; l’autre, l’ascendant féminin qui aidait aux

(1) Les Mémoires français sont pleins d’actions sentimentales de cette mère de la patrie. On dit, entre antres , que , voyant une pauvre famille aux portes de son palais, elle lui envoya son dîner, et ne se nourrit que des larmes qu elle répandit. C’était la même année oii elle signa la convention pour démembrer la malheureuse Pologne. Les larmes qu’elle fît répandre alors auraient pu la nourrir pour le reste de sa vie.

(2) Voyez Coxe , Maison cV Autriche.

(3) « Ou benêt second règne comme benêt premier. »

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intrigues de son cabinet, et fomentait en elle ce goût pour la domination , que les railleurs attribuent à toutes les jolies femmes qui voudraient être reines pour la vie. Ces deux qualités la servirent également dans ses efforts pour recouvrer son empire.

Son éducation a été telle que devait être, dans une cour allemande , celle d’une personne destinée à régner : elle était fondée sur les maximes d’un pur et incontestable despotisme. Appelée dès son enfance aux conseils de son père, la subtilité des intrigues politiques fut la première direction donnée à son esprit ; et la conviction d’un pouvoir sans bornes, appuyé sur un droit divin, fut le premier principe comme le dernier sentiment de sa vie. Ainsi, quels que fussent les talens qu’elle possédait (et ils étaient au-dessous de ce qui lui en a été attribué), ils dérivaient d’un égoïsme concentré et profond qui avait été inculqué en elle et par la nature et par les circonstances qui avaient concouru à former son caractère. Sa passion pour la domination exclusive et personnelle était telle, que son mari, ses enfans, ses courtisans, excepté le ministre favori du jour (i), étaient aussi esclaves que les derniers

(i) Kaunitz , l’âme des conseils de Marie-Thérèse,

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tle ses vassaux. Dans ses derniers momens elle traita ses fils comme de secrets ennemis, parce qu’ils étaient destinés par le hasard de leur naissance à être ses successeurs; et elle réduisit son mari à un tel état de dépendance et d’insignifiance (O dans sa propre cour, qu’il

montre quel était le calibre des ministres du bon vieux temps. Les fils de cette princesse le trouvèrent si insuffisant, si opposé à toute réforme, qu’il fut mis de côté comme un homme dont les vues étaient tout-à-fait discordantes avec l’esprit du siècle; et on le condamna à l’oubli sous le titre de chancelier, « titre qui signifiait rien. » Dans une conférence avec le roi de Prusse, Léopold lui dit: J’ai mon Hartsberg (ministre de Frédéric- Guillaume), et le roi de Prusse a son Kaunitz : il faut les écarter l’un et l’autre.

(1) Le caractère de cet empereur, tracé par un souverain contemporain, est très-amusant. «L’empereur, qui 11’osait se mêler des affaires du gouvernement, se jeta dans celles de négoce. Il ménageait tous les ans de grosses sommes sur ses revenus de Toscane (*) , et les faisait valoir dans le commerce. Il établissait des manufactures , il prêta sur gages , il entreprit des fournitures d’uniformes, d’armes, de chevaux et d’habits d’ordonnance pour toute l’armée impériale. Il avait pris à ferme les douanes de la Saxe ; 'et en l’année 1756 , il li-

(*) La Toscane e'tait e'chue, par la mort du dernier des Médicis, à la maison de Lorraine, dont l’époux de Marie - Thérèse était le chef. C’était du droit de son père que Léopold était grand-duc de Toscane; et le duché est maintenant devenu l’apanage des seconds fils de la maison impériale.

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finit par devenir un objet de pitié , et de ridicule pour les courtisans, et le sujet d’une grossière mais bienveillante familiarité, pour les gens du peuple à qui il ressemblait par son sort et ses habitudes. L’éducation que l’impératrice fit donner à ses filles , a pu être appréciée d’après ses effets, dans le cours de leurs règnes en pays étrangers. La fatale influence que la reine de France exerça sur la cour de Versailles, et qui fit bannir les meilleures tètes des conseils du si; la conduite et les aventures de la trop fameuse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas ; et les crimes atroces de cette reine odieuse, dont le nom n’est, jamais proféré à Naples sans un mouvement d’horreur, sont des faits qui appartiennent déjà à l’histoire. Marie-Thérèse a sacrifié à la conservation de ses vastes états, toutes ses affections naturelles, ses scrupules de conscience (i), sa

vra même le fourrage et la farine à l’armée du roi de Prusse , qui était en guerre contre l’impératrice son épouse ». OEuvres posthutnes du roi de Prusse. T. S. — Le prince de Ligne disait de la cour de Marie-Thérèse, qu elle avait V air d'une caserne ou d'un couvent ; et de l’éducation de ses fils, quelle était , comme celle de bien des souverains , négligée à force d’ être soignée. On leur apprend tout, excepté ce qu’ils doivent savoir. (x) L’Angleterre , qui est toujours le cavalière pa-

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dignité comme reine, et son honneur comme dame; et quoiqu’elle aspirât à la réputation de femme chaste et fidèle à ses devoirs , elle s’associa avec une des personnes les plus aban-

gante des guerres continentales, oublie peut-être les sommes qui lui ont été extorquées pour placer la couronne impériale sur le front de Marie -Thérèse. La Maison d’Hanovre se sentait encore vassale de cette princesse ; et Georges uy son champion déclaré, prodigua le sang et les trésors de ses sujets p*"’r la soutenir. Quand son alliance secrète avec son ennemie naturelle , la France , fut connue , et sa noire perfidie , sa vile ingratitude pour l’Angleterre découverte; non-seulement l’Europe , mais sa capitale engourdie , sa cour d’esclaves et ses timides enfans , s’élevèrent contre elle. Sa fille aînée, l’abbesse de Claginfurth , l’improuva ouvertement. Son fils Joseph lui demanda comment elle pouvait compter sur la foi de la France, qui l’avait si souvent trompée; et pour cette remontrance , il fut banni de sa présence ; même son mari, le marchand forain, qui se trouvait au conseil quand sa correspondance avec madame de Pompadour fut révélée, se leva et sortit indigné. Bientôt après les guinées anglaises lui manquèrent , et quand ses ressources furent épuisées , on l’entendit regretter la du* perie de l’Angleterre , dont elle savait si bien tirer parti. Cependant cette puissance avait alors un autre pensionnaire roval sur les bras : Frédéric de Prusse recevait de

la cour de Londres par un traité , un subside annuel presque égal à celui qui avait aidé Marie-Thérèse à résister aux puissances de l’Europe.

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données de son sexe (i). A la fin d’un règne si long et si glorieux, la personnalité de ses vues devint évidente par les résultats de son mau-

(i) Elle commençait ses lettres à madame de Pompadour, ma princesse et cousine... Kaunitz lui reprochait sa familiarité avec une femme entretenue : elle lui répliqua en riant: JS’ ai-je pas Jlallé Farinelli? (Farinelli était le ministre de poche de Philippe v , qui l’avait pris sur les planches de l’Opéra : il lui chanta le même air tous les soirs pendant quarante ans). Le projet d’alliance de l’impératrice avec la France fut traité à Babiole, maison de plaisance de la concubine royale. Le conseil était composé de madame de Pompadour , de Bernis, sa créature, et du comte Staremberg, plénipotentiaire de Vienne. Le mariage de Marie-Antoinette d’Autriche avec l’infortuné dauphin , depuis Louis xvi , fut le dernier acte du règne de cette favorite. Bientôt après que madame du Barri lui eut succédé , Choiseul fut renvoyé, d’ Aiguillon devint premier ministre , et la France abandonna l’Autriche pour la Prusse : mais la mort de Louis xv changea la face des cabinets de l’Europe ; d’Aiguillon et son système tombèrent , etMaurepas devint premier ministre de Louis xvi. Telle est la stabilité tant vantée des monarchies héréditaires; telle est la sagesse des conseils despotiques. Sous le système de madame de Pompadour, c’était la mode en France de célébrer les vertus et les talens de Marie-Thérèse ; et Louis xv , dans son Parc aux cerfs , déclarait qu’il révérait cette princesse pour sa piété , autant qu’il détestait le roi de Prusse pour sa négligence des devoirs religieux.

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vais gouvernemen t. Ayant été, pendant le cours d’une existence long-temps prolongée, continuellement engagée dans des guerres étrangères (fruit de son ambition insatiable), occupée d’intrigues de cabinets, et obsédée par des ministres flatteurs et des favoris du moment, elle laissa ses états, juste au même point où elle les avait trouvés sous les rapports moraux et physiques. En Autriche et en Hongrie le système féodal existait dans toute sa monstruosité, à la fin du dix-huitième siècle comme au commencement du' douzième. Le peuple était pauvre, opprimé, misérable; les nobles, jouissant de plusieurs droits et privilèges , étaient corrompus , ignorans , superstitieux : le clergé riche, influent, dominateur. L’idée de la représentation n’était jamais tombée dans l'esprit de personne; la liberté de la presse était inconnue, le gouvernement de cette impératrice était alors comme celui de son petit-fils l’est maintenant, modelé sur celui d’Alger, avec les seules modifications que les lumières et les connaissances des états voisins peuvent avoir forcément introduites dans les conseils de ce dernier.

L’adversité qui obscurcit les dernières années du règne de Marie-Thérèse, ne vint guères à sa connaissance, que par la baisse de se

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finances. Entourée de courtisans vétérans, il est probable qu’elle ignorait la triste situation où son peuple était réduit, jusqu’au moment où quand on leur demanda de l’argent, ses sujets ne purent donner que leur sang! Ce fut alors que la nécessité produisit ces réformes qui lui ont acquis une si glorieuse réputation. L’augmentation des ressources était exigée impérieusement; les contributions sur le peuple avaient été épuisées; on avait tiré tout ce qu’il était possible d’en tirer; il fallut donc qu’elle se tournât du côté de sa noblesse et de son clergé, et tant en Italie qu’en Autriche, elle attaqua à la fois leurs biens et leurs privilèges. Pendant qu’elle pillait ainsi sa riche aristocratie, elle commença à parler de son pauvre peuple : mais les privilèges abolis , et les abbayes supprimées, augmentaient le nombre des mécontens, plutôt qu’ils ne donnaient de la popularité à l’impériale réformatrice. Sa réforme était venue trop tard; ses sujets ne virent dans ces changemens si long-temps différés , et cependant si promptement adoptés, que les expédiens temporaires d’un banqueroutier, et non les bienfaisantes intentions d’une souveraine éclairée. La mort vint empêcher l’accomplissement de ses desseins; et son fils et successeur, Joseph ir, avec d’autres moyens et

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d’autres vues ,fut tout ce qu’elle avait affecté d’être.

Quand son père lui eut cédé la couronne, Joseph sentit que cette mère qui avait tourmenté sa jeunesse, qui l’avait tenu dans un éloignement humiliant de toutes les affaires publiques, ne lui laissait encore qu’un sceptre sans pouvoir. Pour éviter de jouer le rôle insignifiant d’un souverain de parade , il quitta sa cour, et visita (comme simple gentilhomme) la plupart des états de l’Europe. Les connaissances acquises par l’expérience, opérant sur un caractère naturellement énergique et sensible, dissipèrent les illusions d’une éducation royale, réveillèrent d’humaines sympathies, et provoquèrent ce sentiment si noblement exprimé dans la cour despotique de son infortunée sœur: « que le -plus grand bonheur possible était de régner sur un peuple libre ! » Le malheur d’un tel prince a été d’être placé à la tète d’une nation dégradée et abrutie, pour laquelle sa philosophie était trop avancée , et ses vues trop élevées. Sa faute a été de prendre un chemin royal pour aller à la réforme , de marcher trop vite vers la régénération nationale , ce qui , malgré la pureté d’intention, se sentait encore du despotisme. Dans son impatience de faire le bien,

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il regardait plus à la fin qu’aux moyens , et il dédaigna de ménager la superstition, que sa vocation était de détruire. Le peuple 11e le comprenait pas ; les nobles et les prêtres le comprenaient parfaitement. Ils virent quel était son but , et se coalisèrent pour le détourner et sauver leur pouvoir et leurs privilèges. Ils s’aperçurent qu’il attaquait l’Église, en invalidant les bulles du pape quand elles n’étaient pas transmises par sa propre autorité. Ils sentirent qu’il détruisait l’influence aristocratique en mettant au jour les innombrables défauts d’un code suranné et corrompu, en supprimant les nombreux tribunaux partiels qui donnaient la puissance au petit nombre en opprimant le grand ; en un mot, ils le virent attaquer hardiment les abus du gouvernement féodal , et commencer le système de réforme radicale que la révolution française adopta ensuite , mais ne put pas achever. Les actes du gouvernement de ce monarque qui ont excité le plus d’animosité , sont ceux qui prouvent le mieux son humanité et sa sagesse. Tels étaient ses décrets de 1781, qui accordaient le libre exercice de leur religion aux grecs et aux protestans, qui étaient, avant, traités dans ses domaines comme les catholiques d’Irlande le sont encore par le gou-

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vernement anglais. Il donna à tous les chrétiens, de quelque secte qu’ils fussent, des droits égaux; il ouvrit les écoles et ]es universités à cette race si long-temps persécutée, aux juifs; aux juifs maintenant pillés et assassinés en Allemagne. A ces grands ouvrages calculés pour avancer rapidement la cause de la ré* forme sociale , il en ajouta d’autres qui tendaient à la même fin. Il fonda des collèges , des bibliothèques, où ses pères avaient élevé des couvens et des églises; il fît traduire en langue vulgaire, la Bible qui avait été jusqu’alors éloignée de la connaissance du peuple; il ôta aux prêtres la censure littéraire; il abolit les droits seigneuriaux et la corvée, et rendit les taxes égales ; et quoique par ces actes le pouvoir se concentrât dans les mains du souverain, cette suprématie exclusive promettait de devenir un jour la base d’un gouvernement libre; car un peuple à qui on a appris à connaitre ses droits, ne tarde jamais longtemps à les obtenir. Dans un changement violent, la concentration est d’abord nécessaire pour produire l’unité d’action , sans laquelle aucune révolution importante dans les lois ou le gouvernement, ne pourrait jamais réussir.

Mais quel a été le résultat, quelle a été la récompense des efforts volontaires d’un prince

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en faveur de son peuple opprimé? — Quelles statues semblables à celles d’Amédée de Savoie, de Louis de France, de François d’Allemagne, ont été élevées par la servilité aristocratique ou par la reconnaissance populaire à la gloire de cet empereur philosophe? Joseph, ce souverain patriote, l’ami, le protecteur des lettres et des arts, mourut de chagrin; et sa mémoire ne fut honorée d’aucun trophée , son nom ne servit de sujet à aucune élégie académique! Le pape, les prêtres, les princes et les nobles d’Allemagne et de Lombardie, s’unirent contre lui ; le peuple ignorant et bigot le crut ennemi déclaré de la religion; et, servant d’écho aux classes supérieures , il criait le nom de Marie-Thérèse dans les rues de Milan , pour témoigner son aversion pour son successeur. A Vienne, des Autrichiens brutaux proféraient dans un dialecte rude et barbare , sous les propres fenêtres du palais impérial, qu’il meure (ou pour traduire plus littéralement leur phrase, quil crève). Il expira poursuivi jusqu’à la fin par ces terribles exécrations, implorant la grâce de mourir en paix. (1)

(1) A l’article de la mort, le cardinal archevêque qui remplissait auprès de lui les derniers offices de l’Église, lui refusa , dit-on , l’absolution , s’il ne voulait pas an-

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Son frère, le grand duc Léopold, accusé (peut-être à tort) d’être moins sincère, quoiqu’il lût aussi intelligent et aussi éclairé, fut appelé de son petit état de Toscane, au moment où il travaillait également à des réformes, pour gouverner l’empire et voir les résultats des inutiles efforts de son aîné.

Plus politique, plus temporiseur, moins ardent que Joseph, Léopold cédait graduellement (contre les suggestions de sa propre rai-

nuler plusieurs de ses actes j et ayant obtenu beaucoup de la faiblesse et de l’impatience d’un mourant, il alla sur le balcon où , pour apaiser le peuple , il déclara que l’empereur était absous , et avait rappelé les décrets qu’il avait faits en leur faveur : les esclaves secouèrent leurs chaînes en signe de triomphe , et il fut permis à leur souverain de mourir en paix.

L’éloge de ce prince a été fait en plusieurs occasions par les deux seuls souverains contemporains qui eussent des talens et du bon sens , Frédéric et Catherine. En parlant de Joseph au prince de Ligne , Frédéric lui demandait : Avez-vous entendu ce qu il ma dit de la liberté, de la presse et de la gène des consciences ? il y aura bien de la différence entre lui et ses bons ancêtres. — Il aurait pu ajouter , et sa postérité immédiate. Catherine disait de lui au même prince de Ligne : U esprit de votre souverain est toujours tourné du côté de V utile : rien de frivole dans sa tète ; il est comme Pierre-le-.Grand. Lettres du prince de Ligne.

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son) au torent de l’opinion. Les Hongrois redemandaient leurs donjons et la vieille couronne rouillée de saint Étienne, gage de leur antique esclavage. La noblesse autrichienne et lombarde appelait à grands cris la féodalité et le vasselage, et les prêtres instiguaient les uns et les autres. L’empereur, avant de leur accorder enfin leur demandes , combattit pour procurer aux malheureux paysans quelque amélioration , en obtenant qu’ils eussent le droit d’avoir la propriété d’une petite terre ; et cela lui fut refusé. Les Pays-Bas , qui s’étaient si long-temps opposés aux tentatives de l’empereur Joseph , pour affaiblir la puissance du pape et du clergé, et diminuer les richesses excessives des cent cinquante abbayes de Flandre réclamèrent leurs anciens abus, et retournèrent aux systèmes de Marie-Thérèse. Léopold après avoir quelque temps résisté en vain, laissa son empire rétrograder à cet état d’avilissement dans lequel il existait sous le gouvernement de sa mère, et dans lequel il existe maintenant sous celui de son successeur. Comme il avait partagé les opinions de son illustre et infortuné prédécesseur , il eut un sort pareil au sien. Le peu d’intérêt qu’il prit au congrès des rois et à la coalisation contre

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la république française, rendit suspecte (i) sa fidélité aux prêtres et aux nobles. Son fils leur donnait bien plus d’espérance, n’ayant pas été nourri comme son père et son oncle, à l’école de l’humiliation et de la sujétion. Dans la fleur de l’âge et de la santé, Léopold mourut subitement au milieu de douleurs violentes dont il fut saisi après avoir bd un verre de

(i) Il savait que la reine de France sa sœur e'tait accusée d’être à la tête d’une conspiration autrichienne , pour opérer une contre-révolution dans le moment même où son mari s’engageait personnellement à maintenir le nouveau gouvernement : il craignait alors d’exposer cette princesse à la vengeance d’une nation déjà exaspérée.

( Voyez Coxe , Maison d’ Autriche.)

Quand Léopold fut enfin forcé d’entrer dans la confédération , il le fit avec une froideur dont Brissot a fait mention dans son fameux discours à l’assemblée législative (*). Pendant l’entrevue de l’empereur et du roi de Prusse à Pilnitz , le comte d’Artois arriva pour presser les hostilités qui eurent de si fatales conséquences. Les représentations du prince français enflammèrent aisément l’imagination de Frédéric-Guillaume; mais il fut plus difficile de vaincre la répugnance de Léopold ; et ce ne fut que par des importunités réitérées, et presque de force , qu’on parvint à lui faire signer la déclaration des rois croisés du dix-huitième siècle.

(*) « L’empereur, comme prince, veut la pais; comme empereur, il a l'air de vouloir la guerre. »

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limonade chez un seigneur qu’il avait honoré de sa visite. Il ne régna qu’un an , et son fils, l’empereur actuel, François ier, lui succéda.

L’histoire de ces deux règnes si courts et si féconds en événemens singuliers, offre l’état social sous l’aspect le plus triste et le plus décourageant : un peuple à qui un gouvernement oppresseur a tellement fait oublier les bienfaits de la liberté , qu’il répugne à les recouvrer. Cela démontre de plus un fait politique des plus impoi .ans; c’est que les rois qui peuvent prodiguer les privilèges n’ont pas le pouvoir de dônner des droits. Les souverains qui peuvent répandre des distinctions, des marques d’honneur, ne peuvent greffer une constitution; c’est la nation qui doit la demander. Maisquoique la philanthropie de Joseplm n’ait pu réussir à corriger en peu d’années les abus de plusieurs siècles ; quoiqu’il soit mort victime de ses espérances trompées, qu’il avait voulu réaliser trop prématurément, la protection qu’il accorda aux sciences et aux lettres, ses soins pour propager l'instruction , ses attaques constantes contre la superstition, eurent cependant à la longue l’effet qu’on devait en attendre dans ses états d’Italie, sur un peuple dont l’esprit naturel a été amorti , mais jamais anéanti.

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Vers la fin du dix-huitième siècle, le génie du nord de l’Italie éclata soudain comme une éruption volcanique. Tandis que les vieux nobles Milanais soutenaient avec toute la force que leur avaient laissée leurs habitudes efféminées, les anciens abus, l’esprit et la philosophie leur livraient une guerre ouverte. Beccaria produisit son inestimable ouvrage des Délits et des Peines , Alfiéri son Tirannide , Parini son Poème du Jour , et tous les talens de la Lombardie s’unissaient pour .{a rédaction du Café , feuille périodique admirable où l’on attaquait en masse ce que l’habileté individuelle avait assailli en détail. Les Yerri ( qui formaient à eux seuls une'armée pour la cause de la vérité) et les Carli, aidés par les Franks et les Tissot, travaillaient à réveiller le goût des sciences; et la jeunesse qui suivait leurs cours s’éclairait des lumières de leur patriotisme, qui rendaient visibles les ténèbres de leurs pères ; pendant que ceux-ci complotaient dans les salons de l’archiduchesse Béatrix, pour contrecarrer les sages mesures des hommes méritans que l’empereur avait mis à la tête de l'administration en Italie. Entouré à son arrivée à Milan, par tous les savans et les gens de lettres, et trompé par les connaissances d’un petit nombre sur le perfectionnement général,

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Joseph ne concevait pas quels étaient les obstacles à sa volonté et au bien-être de ses sujets italiens; quels étaient les ennemis secrets de son repos. Il les trouva dans le sein de sa propre famille, chez l’archiduc Ferdinand son frère, chez l’archiduchesse Béatrix sa bellesœur, gouverneurs délégués du Milanais. L’archiduc Ferdinand ne ressemblait en rien à ses frères aînés, il avait été beaucoup moins éprouvé par l’adversité, parce que sa jeunesse et sa médiocrité l’avaient éloigné de la sphère des soupçons de sa jalouse mère. Il était semblable à son mercantile père, et dans ses bonnes et dans ses mauvaises qualités. Comme le vieil empereur, il aimait à s’occuper des commérages de sa cour, ou de spéculations commerciales. Il était lié dans les détails de ses affaires avec tous les fournisseurs d’armée, et il leva du blé (i), qu’il vendit au plus haut prix,

(j) Quand les armées françaises se trouvèrent presque’ réduites à la famine en descendant les côtes arides de Gènes , ce furent les greniers de l’archiduc qui vinrent à leur secours. Quelques personnes cependant supposent que cette stupidité apparente était une politique profonde; qu’il voyait le cours que prenaient les événemens, et qu’il tâchait d’assurer son indépendance, en séparant son sort de celui de l’empereur son frère. On se disait confidemment à Milan que les archiducs avaient tenté

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même aux révolutionnaires français, dans le temps où ils marchaient contre la capitale qu’il gouvernait. Ses plaisirs étaient des parties de débauche, et tous ses goûts étaient en opposition a vec l’instruction polie que les favoris de son frère et empereur possédaient ou affectaient de posséder. L’archiduchesse Béatrix , de la maison d’Est, fille et unique héritière du duc de Modène alors régnant , dont le duché était sa dot, avait un ascendant considérable en Lombardie, par sa naissance; ascendant qu’elle porta à un très-haut degré d’influence, en déployant les qualités les plus précieuses aux yeux de l’ancienne noblesse. Remplie des préjugés les plus aristocratiques, fanatique dans toute la force du terme, hère, impérieuse, elle contemplait les premières

des négociations avec Bonaparte. Enfin , pour en finir avec les insipides sujets de ces observations, l’archiduc Ferdinand est mort ; le fils qu’il a eu de l’archiduchesse Béatrix est le duc de Modène actuel ( son cousin , l’empereur régnant , vient de le nommer général en chef des forces contre Naples); l’archiduchesse Béatrix est maintenant, je crois , duchesse de Carrara : nous l’avons vue à Florence , où elle était venue, en 1819, visiter son neveu , le grand-duc de Toscane ; et nous l’avons vue telle qu’elle était quand elle dirigeait la faction contre les littérateurs de Milan et son beau-frère Joseph ir.

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lueurs de l’émancipation politique et sociale avec une sainte horreur, et s’y opposait avec une obstination et une virulence qui ressemblait au zèle religieux. Avec tous les artifices de son sexe, elle tâchait, à force de manœuvres sourdes, d’entraver la marche de cette réforme que son beau-frère travaillait à opérer par les moyens les plus prompts et les plus ouverts. Joseph comprit bientôt qu’il n’avait rien à espérer de la coopération de la cour de Milan. Pour contrebalancer son influence, il réduisit le pouvoir politique du grand-duc au nom et à la représentation , et mit les rênes du gouvernement dansles mains du com te Firmian. Ce ministre bienveillant et éclairé eut à combattre, pendant sa courte administration, cou-* tre les intrigues compliquées, et la politique machiavélique qui prédominait toujours dans les petites cours d’Italie, et plus particulièrement dans la moindre de ces petites cours * celle de Modène. Cependant il poursuivit sa noble carrière , secondé par tous les hommes dont les talens et les principes honoraient leur patrie; tandis que tous ceux qui se trouvaient froissés dans leurs intérêts personnels et leurs préjugés, choqués par sa justice égale et impartiale, et par sa sagesse législative , se groupaient autour du grand-duc et de la du-

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chesse, dans leur retraite de Monza. Non-seulement les foudres de l’Église grondèrent dans les chaires, mais les armes d’une puissance encore plus formidable furent dirigées contre les hommes de génie qui appuyaient les mesures du comte Firmian. La mode essaya dans les cercles insipides de Béatrix, de singerie ridicule, que la frivole, mais brillante cour de Marie-Antoinette dirigeait en jouant, contre des hommes tels que Turgot, Necker, d’Alembert et Condorcet.

Les lourdes plaisanteries de la cour de Béatrix eurent leur effet r l’abolition de la torture recommandée par Beccaria, et adoptée par l’empereur, fut unanimement déclarée de mauvais ton; les Verri étaient des sujets de risée, et l’entrée d’un des éditeurs du Café dans un casino nobile , était un signal pour que tout le monde se levât et quittât la chambre. Il n’y avait ni faveur, ni tarocco dans les palais royaux , pour ceux qui cherchaient à se lier avec des gens de lettres ; et tout homme qui les cultivait et professait des opinions libérales, quelles que pussent être sa naissance et ses précédentes liaisons, était banni des sociétés distinguées dans son propre pays. Cependant, en dépit de cette réaction momentanée, l'admirable poème de farini (il Giorno) était

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lu avec avidité, quoiqu’il peignît les vices, les ridicules, les folies, et condamnât la perversité des classes supérieures. Le Traité de Beccaria fut traduit dans toute les langues de l’Europe; et la génération naissante était préparée graduellement à coopérer à ce grand changement qui devait déplacer les Ferdinand et les Bèatrix , et frapper dans ses fondemens un vil système qui pourra un instant rassembler ses élémens épars , mais qui ne les rétablira jamais dans leur première cohésion.

Quand les progrès de la révolution semblèrent se diriger vers les Alpes, et menacer le gouvernement chinois de Milan , toutes les machines furent mises en jeu pour s’opposer à son influence, et prévenir le peuple de Lombardie contre ses principes. Tous les talens littéraires qui purent être commandés ou séduits, furent enrôlés dans la cause des ennemis de la raison. L’abbé Fontana fut engagé à traduire l’insipide ouvrage d’Arthur Young, sur la révolution française. L’abbé Soave écrivit un livre de commande contre les habitudes et le caractère de la nation française ; et il réussit au point que plusieurs personnes du peuple crurent implicitement (ce qu’il avait impudemment avancé), que dans quelques parties de la France, les hommes étaient cannibales, et croquaient les

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petits enfans comme les Italiens mangent les macaronis. On priait l’infortuné Louis xvi , comme un saint canonisé; des miracles furent exécutés en son nom dans le Duomo , et la presse mettait continuellement au jour des contes qui ne pouvaient trouver créance que chez un peuple exclus depuis long temps de tous moyens d’acquérir des connaissances. Mais tandis que certains nobles et une grande partie du bas peuple soutenaient toutes ces inventions ou y ajoutaient foi, la moyenne classe, tous les gens éclairés, et plusieurs des plus jeunes branches de l’aristocratie, se disposaient à se ranger du côté de la révolution. L’opinion publique commençait à s’élever du milieu des erreurs antiques et des préjugés héréditaires. Les lecteurs du Café , les admirateurs d’Alfiéri , les disciples de Carli et de Beccaria s’étaient déjà déclarés pour ce changement qui avait détruit les institutions féodales, dans un des états les plus éclairés de l’Europe, car ils étaient trop loin de la scène pour être choqués par les événemens qui ont retardé les progrès de la révolution, et déshonoré ses meilleurs actes. Ce fut des rangs les plus distingués de la société milanaise que sortirent les plus fermes, les plus sages apôtres delà

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liberté. La naissance, la fortune, les vertus du duc de Melzi donnèrent à son exemple une influence d une rapidité électrique. Haï de la cour , révéré par les classes moyennes , son patriotisme désintéressé était reconnu de tous, et chacun était disposé à penser mieux d’une cause qu’il avait si vivement embrassée. Les citoyens éclairés de l’Italie septentrionale n’hésitèrent plus à donner carrière à leur mécontentement long- temps contenu, et s’attachèrent au parti que le duc de Melzi et des hommes tels que lui soutenaient ouvertement.

La catastrophe approchait : l’armée française descendit des Alpes , et sous le commandement de Bonaparte devint l’arbitre de la Lombardie autrichienne. Les mots liberté , égalité furent les enseignes du jour ; on créa un gouvernement provisoire purement italien , sous le titre &’ administration générale , et les hommes les plus distingués de Mantoue, de Crémone, de Pavie, de Corne, furent appelés pour coopérer à son organisation. Le duc de Melzi était toujours l’âme de tout. Connaissant mieux que personne l’état précis de civilisation où son pays était arrivé , il donna un caractère au premier gouvernement libre de l’Italie, qu’il perdit quand il fut privé des con-

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seils et de la prépondérance puissante de cet excellent citoyen, (i)

Ce gouvernement , quoique placé sous l’influence militaire, et dépendant à l’égard des impôts fonciers , avait conservé le droit de nommer à tous les emplois publics, administratifs ou judiciaires , et tous les autres droits qui constituent un état indépendant et national. Parmi ses premiers actes, on compte l’abolition des privilèges exclusifs (2) et la for-

(1) Quand Bonaparte se revêtit de lapourpre impériale, et queMelzi vit à quel sort l’Italie était destinée; sentant qu’il avait été lui-même dupe de ces illusions dans lesquelles Napoléon avait l’art d’envelopper tous ses admirateurs , il se retira des affaires, et passa les dernières années de sa vie dans une profonde retraite, à sa belle villa sur le lac de Corne. Quoiqu’il se soit laissé entraîner à accepter le vain titre de grand -chancelier du royaume , on fut plus porté à le plaindre qu’à le blâmer, et il mourut regretté du plus grand nombre , et révéré de tous. Le jeune duc et la duchesse, ses fils et bellefille, sont des modèles de vertus domestiques, et ont hérité d’une grande partie de sa popularité.

(2) Un des premiers actes , et des plus sages du nouveau gouvernement, fut la défense de porter des stylets, et même des couteaux. Les récits qu’on a faits des assassinats, en Italie, ont toujours été exagérés. Dans le nord , ce crime était beaucoup plus rare que dans la partie méridionale. Depuis la suppression des moyens

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mation d’une garde nationale. Bonaparte se réserva le soin de créer l’armée d’Italie.

Une carrière s’ouvrit enfin pour toute espèce de mérite. Cesarotti , l’élégant, traducteur d’Ossian , trouva dans la sauvage mélancolie de Malvina un passe - port pour arriver aux distinctions politiques. Bonaparte le reçut avec enthousiasme , en fit un des chefs du nouveau gouvernement , et le nomma chevalier commandant de la légion d’honneur , avec une pension suffisante pour soutenir sa nouvelle dignité, addition toujours bien adaptée

de satisfaire les impétueux mouvemens de la colère ou de la vengeance, l’assassinat y est presque inconnu , du moins il y arrive aussi rarement qu’en aucun autre pays de l’Europe. Plus de meurtres sont commis en Angleterre et en Irlande , en quelques mois , d’après le témoignage des papiers publics et des nombreuses exécutions, qu’il ne s’en commet en Italie dans le cours d’un pareil nombre d’années. Pour prouver la vérité de cette assertion , j’en appelle aux Anglais de tous les partis qui ont résidé en Italie depuis la paix.

Les rues de Milan sont tellement sûres la nuit, que les étrangers les parcourent à toutes les heures avec autant de confiance qu’en plein jour. Il y a effectivement assez peu de différence. La plupart des cafés sont ouverts, les guitares et les chants se font entendre presque jusqu’au lever du soleil , et dans les belles nuits à clair de lune , personne ne pense à se retirer.

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à une distinction académique. AngeloMazza, son ami , fut remarqué, quoique sa réputation ne se fondât que sur sa traduction des Plaisirs de V imagination , d’Akenside. Cash devint la société habituelle du général républicain. Parini, 1 e Bu/ns ( i ) delà Lombardie, tenait ses lettres de noblesse de son charmant petit poème du Jour, et sa naissance villageoise ne fut point un obstacle à son élévation politique. Malgré son grand âge , il devint l’un des membres du gouvernement suprême de la république Cisalpine. Monti , en dépit de sa Basvilliade et de la loi rigoureuse qui était en force contre ceux qui avaient écrit pour les tyrans, composa des hymnes patriotiques, et fut pardonné. Les honneurs suivirent bientôt l’absolution, et le poète fut distingué par le nouveau gouvernement et créé historiographe par Bonaparte , qui lui donna mille louis après avoir lu son Barde de la Forêt noire , et fut toujours pour lui, dans la suite, un admirateur enthousiaste et un protecteur libéral. Tozzini, Morosi et Breislac furent invités à contribuer, par leurs talens et leurs sciences,

(i) Burns , d’une famille de paysans d’Écosse , ne dut ses talens et sa réputation qu’à ses dispositions naturelles. Il est auteur de Pastorales estimées.

aux progrès du nouvel ordre social , et à recevoir des récompenses proportionnées à leur mérite. Fontana , qui fut surpris s’enfuyant avec son Arthur Young sous le bras, fut ramené par le docteur Rasori, et présenté par lui à Bonaparte, comme un savant recommandable. 11 fut nommé membre du corps législatif, et fut toujours distingué dans la suite. Même l’abbé Soave ( avec son livre anthropophage ) , qui avait pris la fuite à la première approche des cannibales français, fut invité à revenir, sous promesse de n’être point mangé. On rit d’abord de sa calomnie, puis on l’oublia; on ne se rappela que de ses traductions d’Homère et de Gessner , et il fut récompensé : on le nomma à la chaire de logique de Pavie, qu’il a occupée jusqu’à sa mort, (i)

En i 79g , le retour des Autrichiens en Lombardie, et l’horrible réaction de Naples, provoquée par les intrigues de la reine, assistée des Anglais, changèrent la face des choses en Italie. La mort et l’exil furent à l’ordre du

(i) Quand nous visitâmes cette fameuse université, l’on y parlait encore de l’abbé sous le nom de II padre vera idea , d’après le titre de son ouvrage anti-jacobin intitulé : La vera idea délia revoluzione francese (Idée véritable de; la révolution française).

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jour. Suwarow, à la tète de ses cohortes russes, fut amené par l’empereur d’Autriche dans le milanais; les Français furent chassés de la péninsule , et cette charmante et malheureuse contrée obligée (f) de subir la même destinée qui couvrit de sang patriotique le sol de la Pologne, et fit passer l'épée de l’extermination sur sa capitale.

En juin 1800, la bataille de Marengo fut livrée, et les Français devinrent encore une fois maîtres de l’Italie (2). Le général Bonaparte avait été reçu la première fois à Milan , comme un conquérant : à son retour, on le considéra comme un libérateur. Le premier

(1) Depuis 1799 jusqu’à 1800.

(2) Bonaparte s’adressa ainsi à son armée le soir de cette mémorable bataille :

« C’est avoir fait trop de pas en arrière y le moment est venu de faire un pas décisif en avant. Souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille ». La nuit finit le combat, compléta la victoire, et Bonaparte coucha sur le champ de bataille qui avait vu tomber Desaix. La tombe de ce véritable héros, est sur le sommet du Saint-Bernard , ou Bonaparte fit célébrer des jeux funèbres à sa mémoire.

Les moines de Saint-Bernard amusent encore les voyageurs avec les détails de ces jeux classiques , qui amenèrent pour un moment dans leur couvent le fracas d’une caserne et la pompe d’une cour.

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consul de France fut constitué président de la république italienne ; et l’Italie entière envoya les plus braves de ses fils remplir les rangs d’une armée qui donnait déjà de si nobles espérances à la nation.

Les Milanais, dans le moyen âge, ont été en Italie ce qu’étaient les Hotspurs du nord ; mais leur esprit militaire et leurs espérances furent également abattus dans leurs inutiles efforts pour résister aux armées d’Espagnols et d’Autrichiens de l’empereur Charles-Quint. Depuis cette époque , la haine invétérée qu’ils conservaient contre leur inexorable vainqueur, avait établi chez eux comme une sorte de point d’honneur de ne pas porter les armes sous les drapeaux de leurs maîtres étrangers; mais ce sentiment , si noble dans son principe , dégénéra avec le temps; et ceux dont les ancêtres au seizième siècle avaient tiré l’épée dans leur patriotique indignation , laissaient les leurs se rouiller dans le dix -huitième, livrés qu’ils étaient à des habitudes indolentes et efféminées. La noblesse milanaise moderne payait un impôt au gouvernement autrichien pour être exempte du service militaire; et, pendant long-temps, avoir servi dans les deux seuls régimens italiens qui existassent, les corps de Belgioso et de Caprara, était regardé

LOMBARDIE. 3 17

comme une preuve de roture par ceux qui pensaient

Tliat it was great pity so it was

That villainous salt-petre should be digged

O ut of tlie bowels of harmless earth ,

Wliich many a good tall fellow had destroyed So cowardly. (1)

Cependant cet esprit, ainsi comprimé partiellement, ne fut jamais entièrement éteint; et l’un des plus braves souverains de nos jours a fait , en 1 789 , l’éloge de la bravoure italienne. Joseph 11 et Bonaparte ont été de la même opinion sur ce sujet (2). Les Milanais, ne crai-

(1) « Que c’était grand’ pitié vraiment qu’on eût tiré des entrailles innocentes de la terre ce vilain salpêtre , qui avait lâchement détruit tant de grands et beaux garçons. »

(2) Joseph , en parlant de ses régimens italiens, et de leurs actions au siège de Belgrade , disait : « J’ai été trèscontent , à mon attaque de Belgrade , de ceux dont on n’a pas toujours su tirer parti ». Napoléon ne négligeait aucune occasion de témoigner son estime pour l’armée d’Italie ; tandis que l’on dit qu’elle était au contraire un sujet de jalousie et de mécontentement pour le vice-roi Eugène. Le respect dévoué des légions italiennes pour les vieux officiers leurs compatriotes, les généraux Pino, Lecchi , etc. etc. ne lui laissait aucun espoir d’acquérir près d’elles cette popularité militaire dont il faisait tant de cas, et dont la suite prouva qu’il était si peu digne. Tous les moyens possibles furent employés jiar la cour

LOME A R DIE.

gnant plus d’aller servir en Crimée, ou d’ètre en garnison en Transylvanie, n’ayant plus à redouter le bâton d’un caporal autrichien, volèrent aux armes au premier son de la trompette qui appelait à la défense de l’indépendance italienne. Les conscriptions forcées ne furent pas nécessaires, des légions de volontaires se formèrent et s’organisèrent ellesmêmes avec une rapidité qui étonnait les instructeurs français. Trois siècles d’engourdissement furent oubliés; et les Milanais , s’opposant aux impériaux dans les mêmes champs où Barberousse avait été défait, rappelaient cette cause et ces temps si glorieux en mémoire desquels Alexandrie a été élevée.

L’armée d’Italie, trop souvent enveloppée et confondue dans l’immensité des légions impériales, se fit cependant toujours remarquer:

du vice-roi et ses secrétaires français , pour gêner l’indépendance de l’armée d’Italie, et fomenter la discorde entre ses chefs, mais inutilement; et cette armée se maintint jusqu’à la fin dans son esprit d’union et de dévouement.

Des officiers du plus haut rang nous ont assuré que dans un ouvrage intitulé , Histoire des campagnes d'Italie en i8i3 et 1814, l’auteur avait été égaré par le prince Eugène, sous la dictée duquel ils affirment qu’il a écrit.

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ses drapeaux se distinguèrent sous le brûlant soleil de l’Espagne et dans les neiges de la Russie. Les ossemens de ses héros ont blanchi sur toutes les plaines qui ont été témoins d’une victoire ou d’une défaite de ces armées, qui étaient devenues celles de l’Europe; et, depuis le premier jour de sa formation, jusqu’à l’heure fatale où, rassemblée avant sa dissolution finale, elle brûla ses aigles (i) et en dispersa les cendres dans les airs, elle a toujours mérité les éloges de son impérial conducteur, et fait l’orgueil et l’admiration de cette nation qu’elle avait tirée d’un honteux esclavage. (2)

Le premier consul de France, président de la république italienne, devenant empereur, ne pouvait manquer d’obtenir la couronne de Lombardie (3). Les patriotes italiens virent

(1) Plusieurs des officiers en avalèrent les cendres , et jurèrent de ne jamais servir que sous la bannière de l’indépendance italienne.

(2) Tandis que ceux qui ont trahi cette vaillante armée , en 1814» cherchent à cacher leur crime en calomniant leurs victimes, l’histoire rétablira les trophées gagnés par leurs armes à Tilsitt, Stralsund, Lutzen , en Catalogne , en Aragon , à Moscow , Fiumo et Ferrare.

(3) On désira que le gouvernement milanais demandât en forme , à l’empereur , l’érection de la république en royaume ; et l’on obéit sur-le-champ au désir du conquérant de l’Europe , qui commandait à des millions

LOME A.RDI1Î.

clans cet acte la destruction de leurs espérances; comme ils pressentirent, dans l’union malavisée de Napoléon avec une fille de l’Autriche , la chute de ce monarque et le retour de cette tedesca rabbia ( rage allemande ) à laquelle ils avaient échappé si récemment.

Mais si un petit nombre de gens éclairés prévoyait et déplorait les maux futurs, le grand nombre se consolait dans la jouissance d’une liberté comparative et cl’un degré de prospérité bien au-dessus de celui qu’ils avaient éprouvé sous leurs maîtres autrichiens. Dans la réorganisation du gouvernement, on n’oublia rien de ce qui pouvait flatter l’amourpropre national (i) : tout fut accordé hors Vindépendance. On conserva tous les ministres italiens. Les institutions Républicaines restèrent dans leur intégrité. L’administration des affaires était domestique, et les intérêts qui concernaient l’Europe étaient seuls référés au cabinetdes Tuileries. Les arts, les sciences, les manufactures reçurent une impulsion nouvelle; et tout ce qui amène indispensablement la liberté de la presse continuait de fleurir au

<le soldats. Cette farce , où plusieurs pleurèrent comme à une tragédie, a été jouée à Lyon. Melzi , entraîné à y jouer un rôle, fut trompé jusqu’à la fin.

(0 Voyez Appendix , Milan , nu 2.

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moment où cette liberté était enlevée. Ce sont de telles incongruités qui ont fait que Napoléon est demeuré un demi-grand homme , qui le montrent s'efforçant de perfectionner son brillant despotisme par les moyens qui conduisent naturellement des peuples à la liberté. Après tout ce qu’il a fait, il reste comptable envers la postérité, pour avoir retardé la grande cause de l’émancipation humaine; et devant ce tribunal suprême, il ne pourra alléguer poursadéfense, qu’ila été entouré par tout ce que l’ancien et le nouveau système pouvaient offrir de plus pervers, parla corruption du régime légitime et la scélératesse révolutionnaire; que ses conseillers, ses soutiens étaient un Talleyrand, un Fouché. La trahison de l'ufi et de l’autre sont des excuses pour sa chute; mais c’est une tache pour sa gloire qu’il ait employé de tels agens, et qu’il ait été dirigé par leur influence, (i)

(i) Bonaparte, élevé en France dans le temps de la plus grande corruption politique, ne connaissait nullement la liberté civile comme principe, et bien moins encore peut-être comme sentiment : débutant sur la scène du monde dans les jours de la terreur, il confondit l’amour de la liberté avec le jacobinisme , et prit les abus de la contre-révolution pour l’esprit de la révolution elle-même. Un ami de l’auteur était présent quand

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Napoléon avait marié son beau-fils Eugène Beauharnais avec une des belles et vertueuses filles de la maison de Bavière; et la cour de Milan , gaie comme elle devait l’être sous des princes jeunes et aimables, devint en même temps exemplaire par la noble modestie et les qualités domestiques de la vice-reine, et plus encore par les dames d’un mérite distingué que Napoléon avait placées près d’elle. Le sigisbéisme fut disgracié comme contre-révolutionnaire; et quoique l’ancien régime de

Talleyrand , sou mauvais génie, lui persuada que les Français étaient dégoûtés de la liberté , et soupiraient après leur ancien despotisme. Quand il prit le commandement de l’armée d’Italie , il affecta oui grand républicanisme, et nommait les soldats de Moreau les messieurs , et les siens, les citoyens , quoiqu’ils eussent déjà pris ces broderies et ces ornemens précurseurs de la corruption, et que ceux de Moreau fussent restés dans leur première simplicité. Le directoire offrit au général Marmont (envoyé de l’armée d’Italie pour présenter au gouvernement français vingt-deux drapeaux pris dans ce pays ) une paire de pistolets tout unis : après la bataille de Hohenlinden , le premier consul offrit à Moreau une paire de pistolets enrichis de diamans. Un des moyens de corrompre les armées républicaines, a été de permettre à leurs chefs de lever des contributions. Bernadotte a toujours refusé d’user de cette licence; sa probité et celle de Desaix étaient passées en proverbe dans les armées.

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la galanterie milanaise (i) ne put pas être renversé aussi facilement que les gouvernemens , cependant la décence devint de mode, et il parut aussi vulgaire de s’en éloigner, que de dîner alV ambrosiana , avec un menu dont les pièces principales auraient été la minestra et la frittura. Le rang ne fut plus la raison exclusive d’admission dans les salons ou les bals de la cour. Plusieurs cittadine belles et aimables obtinrent alors une vogue dans les cercles royaux , que les (2) hochfürstlichen dur chl audits , les hautes et premières transparences de la cour autrichienne de Milan refuseraient maintenant même à la Vénus de Médicis, si elle n’appuyait pas ses droits à la

(1) Bonaparte lâchait de mettre les bons ménages à la mode en Italie. Dans le cercle tenu à l’occasion de son couronnement, il demanda à une des dames les plus distinguées, avec sa brusquerie ordinaire, ou était son mari. — Au logis, sire, répondit-elle. — Cosa fa ? (que fait-il?) — Fa niente (il ne fait rien), répliquat-elle froidement. — Fa niente , fa niente , répétait Bonaparte avec dédain. Sempre queslo maladetto far niente (toujours ce maudit far niente).

Il exigea que tous les billets d’invitation fussent faits au nom du mari et de la femme, chose qui ne s’était jamais vue en Italie.

(2) Titre d’honneur, en allemand, qui équivaut à peu près à votre grâce en Angleteri'e.

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prééminence sur des quartiers de noblesse.

L’armée d’Italie combattait vaillamment à l’extérieur, les premières classes de la société s’amélioraient dans l'intérieur, et celle des petits propriétaires, produite par le nouvel ordre de choses, donnait à la société une modification jusqu’alors inconnue, quand la campagne de 1 8 1 4 changea toutes les relations politiques de l’Europe. Le sort de l’Italie fut remarquable. Le 7 avril 1 8 1 4 > Ie prince Eugène Beauharnais, vice-roi du royaume d’Italie, connaissant l’esprit qui animait l’armée de ce pays, sembla adopter ses vues, s’en déclara le chef, et jura de partager ses destinées. Le 2 3 du même mois, l’armée italienne qui ne soupçonnait rien de semblable , qui n’y était nullement préparée, fut remise par Eugène au général autrichien, comte de Bellegarde : ainsi elle se trouva, comme tous le pays, trahie et non vaincue. Elle se vit abandonnée par un faible et perfide chef étranger, dont la fortune avait été l’ouvrage du génie créateur auprès duquel il avait été nourri , et qui possédait à peine une seule qualité digne de son élévation (1), hors la bravoure.

Vannée d’Italie n’existe plus, sa force est

(1) Eugène Beauharnais , après avoir rendu l’armce

ÊOM13AH DI F.

réduite à quelques corps sans énergie, toujours surveillés et soupçonnés par ce gouvernement qui les a bannis dans les déserts de la Hongrie et de la Bohême, et ne leur permet de servir que loin de leur patrie , et sous des chefs allemands, et des fugelmen autrichiens. Mais ce grand corps d’armée que Bonaparte, pendant la guerre d’Espagne, a nommé l’élite de ses troupes, est maintenant dissous. Ceux de ses chefs populaires qui lui ont survécu, vivent dans une profonde et .obscure retraite; les officiers les plus distingués sont mis sous la surveillance de la police; et même leurs

italienne au maréchal Bellegarde , s’enfuit précipitamment de Mantoue, et chercha un refuge à Munich. En traversant le Tyrol , il courut grand risque d’être pris par les habitans , qui étaient déterminés à venger sur lui la mort de Hoffer , et certains actes de pouvoir arbitraire qu’il avait exercé pour obliger une riche héritière d’épouser un de ses aides de camp. Le colonel autrichien qui commandait l’escorte sous la protection de laquelle il s’aventurait à traverser ce pays, ne voulut entreprendre de le sauver qu’en le déguisant sons l’uniforme d’Autriche , et en l’engageant à voyager sans s’arrêter et sans prononcer un seul mot avec les habitans. Je donne ces anecdotes telles qu’elles m’ont été contées à Milan par des gens très-dignes de foi. Mais une chose très- évidente et très-certaine, c’est qu’Eugène n’a obtenu ni l’estime ni l’affection de la nation qu’il a gouvernée.

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foyers domestiques au milieu de leur capitale (occupée comme elle l’est par les forces autrichiennes), ne peuvent leur servir d’asile contre la persécution et le soupçon mal fondé. Nous avons été témoins des indignités qui ont été commises contre un des plus braves de ces braves , par un agent subalterne, qui , sous le prétexte le plus frivole, le dénonça au commandant militaire. On a dû aux recherches calmes et impartiales de l’officier supérieur, de ne point voir un des meilleurs militaires de l’Italie , un homme qui avait reçu des blessures à presque toutes les batailles de la campagne de Russie, tomber victime d’une accusation sans fondement, forgée par la jalousie ou la malveillance de l’accusateur.

En i8i4> le royaume d’Italie, sous le titre de royaume Veneto -Lombard , fut placé, sans avoir mérité un tel sort, sous le gouvernement de l’empereur d’Autriche, par la Sainte-Alliance, qui , outrepassant le point où la restauration devait s’arrêter, doubla presque les possessions de l’Autriche dans la péninsule.

Montesquieu a dit , en parlant des états européens de son temps : il est égal d’ appartenir à un maître ou à un autre. Les Milanais ne pensaient pas tout-à-fait ainsi; près de vingt ans d’expérience politique et d études pratv»

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ques leur avaient donné une volonté décidée au sujet de leurs gouvernans et de leurs gouvernemens. Le despotisme de Bonaparte, la perfidie de Beauharnais , leur avaient appris combien est sage et vrai ce conseil de l’Écriture qui recommande aux hommes de ne pas mettre leur confiance dans les princes . Si un gouvernement caractérisé par le grandiose (pour nous servir d’un de leurs termes), qui s’accorde le mieux avec la tendance de leur ardente imagination ; si tout ce qui était pompeux, et en apparence utile, avait pu captiver les Italiens, ils auraient vu tomber la puissance française avec d’assez justes regrets : mais il n’en fut pas ainsi. La France avait fait beaucoup pour eux; cependant la Sainte-Alliance promettait plus encore. Elle promettait la liberté à l’Europe, et des constitutions libérales à tous ses états respectifs. Outre ces gages généraux d’émancipation, les Italiens avaient des documens privés d’une nature si précise, que leur espoir était presque une certitude : ils ouvrirent leur cœur à la confiance, et ne doutèrent point de l’avenir.

Tandis que le gouvernement des Français, en Italie, développait tous les moyens de perfectionnement national , et que rien ne manquait pour compléter l’ouvrage, que la liberté,

3^8 LOMBARDIE

on entendait murmurer dans tout ce beau pays une voix basse et timide comme celle de la conscience , mais douce et persuasive comme les accens des syrènes. Elle s’adressait à tous les Italiens, dans les doux chants de leur langue native, dans des inspirations telles qu’il s’en échappait de la lyre de leur barde patriote, quand il appelait le Latin sangue gentile , et lui disait :

Sgoinbra da te queste dannose some ,

Non fa idolo un nome Yano senza soggetto.

Pétrarque. (i)

Cette voix leur rappelait leur ancienne valeur, leur indépendance première, et les empêchait de jouir avec sécurité des biens qu’on leur offrait. Elle venait sans cesse leur reprocher l’esclavage de leur patrie, leur patience à supporter un joug étranger; elle les excitait à se lever en masse , comme hommes, comme Italiens, à combattre encore pour recouvrer la gloire et la liberté de leurs ancêtres; elle leur promettait tous les secours d’hommes et d’argent qui pouvaient leur être nécessaires; enfin elle leur présentait le plan d’une constitution basée sur V immuable nature des choses. (2)

(j) «Noble sang des Latins, délivre-toi des fardeaux qui t’accablent , et n’adore plus un vain nom. »

(2) « üra volete vuoi di nuovo divenire italiani , etc. »

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On demandera sans doute quel était l’agitateur illégitime qui instiguait ainsi des sujets à la révolte, qui les engageait à se lever en masse contre des maîtres si confians, qui se servait de ce jargon révolutionnaire de liberté, de droits d’émancipation , d’indépendance , pour troubler la paix d’un peuple dont le bienêtre allait en croissant? Ce n’était rien moins que l’ancien, le féodal, le stationnaire, l’obscurant despote du Milanais, l’empereur d’Autriche! C’était lui dont l’esprit empruntait le masque de la liberté, parcourait cette contrée et choisissait pour prononcer les oracles qu’il dictait, l’organe du seul de sa famille dont la réputation le rendît propre à cette tâche insidieuse, le seul qui eût montré assez de talens pour éveiller la jalousie musulmane de son frère.

En 1809, S. x4. 1. l’archiduc Jean, agissant au nom de l’empereur, qui avait déjà tenté en vain de semer des germes de contre-révolution par des émissaires secrets, publia un manifeste qui invitait le peuple d’Italie à secouer

— « Costituzione fondata sopra la natura delle cose, etc.»

— « Invito dell’ archiduca Giovanni d’Austria al popol d’Italia, 180g. (Adresse de l’arcliiduc Jean d’Autriche au peuple d’Italie. )

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le joug français, et à se joindre aux pieuses entreprises (i) de l’empereur, pour recouvrer leurs libertés; il disait que ses promesses étaient immuables , sacrées , pures comme celles du ciel, dont les inspirations le faisaient agir (2). Il jurait l'oubli du passé, et engageait sa parole de prince que le seul objet de cette vertueuse entreprise était le rétablissement de leur indépendance. Des principes ainsi enseignés ne pouvaient manquer de se graver profondément ; car sortis des lèvres du patriotisme royal ils avaient bien plus de force , et les Milanais auraient probablement cédé à la voix de l’enchanteur impérial , si le charme plus puissant de la prospérité nationale ne leur avait pas enseigné à supporter plutôt les maux qu’ils avaient , que d’aller au-devant de ceux qu’ils ne connaissaient pas, et qui pouvaient résulter des mesures douteuses où l’on cherchait à les engager. Mais tandis qu’ils étaient encore dans l’indécision , une autre impulsion leur

(x) Même manifeste de l’archiduc Jean.

(2) « La parola di questo principe è sacra ed immuta- « hile comme ella e para : egli è il cielo chi parla per « bocca di lui. Noi non venghiamo per investigare ne « per puniryi; noi venghiamo per rendervi liberi. » {Ibid, )

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fut donnée par le manifeste de l’empereur d’Autriche, publié par le général Nugent , où il s’adressait au peuple italien sous le titre touchant de peuple del regno d’italia independente (i). L’Italie saisit avfdemment le son flatteur, et il parut comme la voix divine dans le désert, quand l’Angleterre en devint l’écho (2), quand la fleur de ses braves et nobles

(1) Le comte Nugent leur disait dans son manifeste : « Avrete tutti a divenire una nazione independente. »

(2) Dans les manifestes de lord William Bentink à Gênes et à Leghorn , en 1814, il dit : « Italiani ! le mi- « lizie délia Grande-Brilannia sono sbarcate nei vostri « liti : ella vi da la mano per trarvi del giogo del Bona- « parte.... Facciamo si che l’Italia divenga cio clie ella « fu nei tempi migliori. »

« Italiens , les troupes de la Grande-Bretagne ont débarqué sur vos rives : elles vous tendent la main pour vous tirer du joug de fer de Bonaparte. — Rendons l’Italie ce qu’elle a été dans ses meilleurs temps. »

Tandis que sa seigneurie, italienne par choix , persuadait ainsi les peuples de secouer le joug intolérable de la France, M. Canning assurait John Bull, dans la chambre des communes , « qu’il n’existait aucun peuple aussi passif, aussi enclin à se soumettre à tous ses oppresseurs. » Pauvre John Bull ! trompé chez toi , trompeur chez l’étranger; et, soit trompeur, soit trompé, achetant de tes trésors et de ton sang le blé et la haine des nations qui auraient pu te prendre pour modèle, .et fonder leur espoir sur ta générosité l

LOME AUDIT.

eofans le répétèrent avec des lèvres que le mensonge n’avait pas encore souillées.

Quand les armes de l’Angleterre plantaient l’étendard de la liberté sur ses rivages , quand l’influence de l’Angleterre affranchissait sa presse, quand l’Angleterre signait son contrat d’émancipation, l’Italie, malgré les souvenirs de la tyrannie autrichienne , a cru , s’est confiée, et elle a été trahie.

Quand les rois tinrent conseil à Paris pour se partager les dépouilles , et fixer le degré précis de civilisation auquel il pouvait être permis à l'Europe d’aspirer, les nations, ne soupçonnant pas encore le sort qui les attendait, envoyèrent leurs représentans pour réclamer les libertés qui leur avaient été promises. Ce fut alors que l’Italie, cette reine détrônée , vint pensive et majestueuse , se présentera la barre du tribunal royal, et produisit les manifestes des princes impériaux qui s’étaient déclarés ses champions, imprimés en lettres d’or (i), et baignés des larmes de la reconnaissance; mais les signatures ne furent là reconnues de personne. Elle se tourna du

(i) Outre les proclamations de Leghorn, des drapeaux furent distribués, sur lesquels on lisait en lettres dorées: ïndependenza. Mais tout ce qui reluit n est pas or.

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côté de ce chef des patriotes de Gènes, en lui montrant les étendards qu’il avait lui-même plantés sur les hauteurs de la Bocchetta : il s'excusa sur des ordres mal entendus; et comme dupe ou comme fripon, il se compromit d'une manière irrémissible aux yeux de la postérité. Elle porta ses regards supplians sur le représentant du cabinet anglais qui, pâle , doux et pénétrant , souriait bénignement à sa profonde douleur, et qui répondit froidement à sa demande d’une constitution telle que celle dont l’Angleterre jouissait autrefois (i) : que la constitution n’était pas la meilleure chose entre toutes celles dont l’Angleterre pouvait se vanter. Réduite à la dernière extrémité, elle s’adressa enfin au trône impérial ,et tâcha d’obtenir ses droits de celui

(i) Quand le comte Gonfaloniere , l’un des députés de Milan , à la question de lord Castelreagh, qui lui demandait « ce qu’ils voulaient » , répondit : « Une constitution comme celle de l’Angleterre » , on nous a assuré que ce ministre répliqua d’un air très-significatif : Ce n est pas ce que nous avons de mieux. Si aucun homme en Angleterre pouvait être justifié d’avoir proféré ce sarcasme blasphématoire, ce serait ce ministre qui, après avoir détruit les libertés de son propre pays, a travaillé si assidûment à l'anéantissement de celles de la nation par laquelle il a été adopté.

LOMBARD! Ë

qui avait si récemment demandé leur coopération au nom de la ligue de Lombardie ; mais César les écouta avec étonnement, et allom géant la plus longue face de l'Europe , fit craquer ses doigts (c’est le tic impérial), et la renvoya en prononçant les mots conquête et sujétion (i). Le royal congrès fut dissous, et

(i) La réponse de l’empereur, telle qu’elle nous a été répétée par plusieurs députés , était littéralement comme il suit : « Loro signorie sanno, elle avendo le mie vitto- « riosi armi conquistafa l’Italia, non vi puô esser ques- « tione veruna di costituzione ne di independenza. >•

«Vous savez, messieurs, que mes armes victorieuses ayant conquis l’Italie, il ne peut être question ni de constitution , ni d’indépendance. »

Cependant, rappelant toujours les invitations de sa majesté, et les promesses qu’elle avait faites d’une constitution, les députés ne se laissèrent pas congédier si facilement, et ils redoublèrent leurs instances à la visite que l’empereur fit à Milan. Sa réponse fut encore plus plaisante que celle qu’il avait faite à Paris , et je la donne comme elle m’a été répétée par le seigneur à qui elle a été adressée. « Signori , non voglio dare una costituzione « perché una costituzione è un ostacolo al bene che in- « tendo di fare. La costituzione distrugge la confidenza « tra il sovrano ed il popolo. Il bene che e da fare voglio « farlo di mio propio moto : non mi parlate dunque di « costituzione non ne voglio sentire. »

« Messieurs , je ne veux point donner une constitution , parce qu’une constitution serait un obstacle au bien que

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chaque potentat , ayant ajouté à ses anciens états tout ce que la cupidité avait pu obtenir de la jalousie, retourna régir ses possessions héréditaires, et s’occuper à retarder les progrès de la civilisation et des lumières , à faire rétrograder le genre humain ; en un mot, à ramener V âge de plomb de Saturne (u). Ainsi l’Italie retourna encore une fois à cette situation où la force et la fraude l’avaient réduite dans le seizième siècle, trahie sans espérance :

Col crin sparso incolto

. . negli occhi

Quasi orror di servitù vicina.

Manfredi. (2)

Et maintenant S. M. de Hapsbourg a repris sa place sur le siège vermoulu de Teodelinde à Monza : les uniformes blancs et les moustaches jaunes de l’Autriche remplissent les cours du palais royal de Milan. Les décorations et

je veux faire; une constitution détruit la confiance entre le souverain et le peuple. Le bien qui doit être fait , je veux le faire de mon propre mouvement. Ne me parlez donc plus de constitution ; je ne veux rien entendre làdessus. »

(1) To liatch a new Saturnian âge of lead.

(2) « Les cheveux épars , en désordre, portant sur son visage l’horreur d’une servitude prochaine. »

LO MB A I< du:.

les machines qui ont servi à jouer la dernière farce politique ont été recueillies et jetées dans les magasins du conseil aulique; et les drapeaux indépendans de lord Bentink, les manifestes libéraux de don Juan d’Autriche, les proclamations du comte Nugent, et les fragraens déchirés de la nouvelle constitution anglo - sicilienne ont été mis en réserve pour d’autres mélodrames qui pourraient être exécutés à l’avenir, sur quelque demande particulière, et au bénéfice des souverains légitimes. Un vice-roi impérial fut envoyé dans la capitale de Lombardie, avec l’ordre exprès de rétablir l’étiquette espagnole de cette cour où, quand les reines tombent dans le feu, les courtisans par respect n’osent les en retirer ( i ). Le génie fut mis au ban de l’empire; l’esprit assujetti au tribunal secret de la police (2);

( 1 ) Depuis le mariage de l’archiduc Regnier, l’ancienne étiquette espagnole a été rétablie avec plus de rigueur que jamais, au moment où elle est entièrement bannie de la cour d’Espagne.

(2) Un bel esprit piémontais ayant dit dans le Conciliateur , que rétablir l’ancien ordre de choses, c’était danser le menuet lorrain comme on le dansait autrefois à Milan , on s’offensa de la mention irrévérenle qu’il avait faite d’une danse légitime, et on donna l’ordre d arrêter l’écrivain s’il avait l’impudence de passer les frontières du Piémont.

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la science dans le nouveau vocabulaire de la royauté fut nommée hérésie et irréligion (i); et la poésie qui n’était pas strictement classique fut déclarée révolutionnaire et subversive de l’ordre social. Un decret autorisa les douaniers «les pensées à saisir Voltaire (2) sur les frontières, à arrêter Gibbon sur le Simplon. Il ne

(1) Quand l’empereur reçut l’institut de Milan , pour montrer combien il faisait peu de cas du progrès des sciences, il leur dit : « Signori, non domando loroscienza, « non domando che religione e moralità ». (Messieurs, je ne vous demande pas de la science, je ne vous demande que de la religion et de la morale. ) Quand l’exministre demanda à S. M. si elle était contente de l’instruction publique, l’empereur répondit : «Si, si, ma « troppo lusso, troppo magnificenza. A me basta che i « miei suggetti sappianno legere e scrivere ». ( Oui, oui, mais il j a trop de luxe , trop de magnificence. Il me suffit que mes sujets sachent lire et écrire. ) Enfin , quand l’astronome Oriani lui fut présenté , il fit une pirouette, et quitta, sans lui adresser un seul mot, l’homme pour la conversation duquel Bonaparte a souvent laissé des princes se morfondre dans son antichambre.

(2) Un gentilhomme milanais, qui avait acheté à Paris une édition de Voltaire et une de Rousseau, et qui désirait les importer, en demanda la permission à la librairie du gouvernement : il fut renvoyé par elle au grand-duc, et le grand-duc en référa au conseil aulique à Vienne. Quand nous avons quitté Milan, ces livres étaient encore dans les mains des officiers des douanes.

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fut pas permis à l’Arioste lui-même de chanter , sans être censuré (i)

Le donne, i cavalier, l’arme , gli amori.

Le détail des souffrances que les Milanais endurent sous le régime actuel, remplirait un gros volume. On peut cependant se faire une idée de la situation de cette belle contrée d’après quelques traits pris au hasard, dans un manuscrit confié à l’auteur, en réponse à ses demandes sur cet objet. Pour sentir toute la force de ces exemples, il faut se rappeler la grande différence de caractère, et d’habitude de pensées et d’action qui existe entre le maître autrichien et les esclaves milanais; et le choc continuel d’opinions, de sentimens et de préjugés auquel les derniers sont perpétuellement exposés dans toutes les circonstances où les deux nations se trouvent en contact. Si l’on voulait rassembler en une seule phrase l’expression de tout ce que le cœur humain

(i) Quand on présenta l'exemplaire autographe de l’Arioste à l’empereur, dans sa visite à Ferrare, il rendit le manuscrit sans daigner le regarder, en disant : « Non « ho mai letto, e non voglio vedere quel poeina cosi « osceno ». (Je n’ai jamais lu et je ne veux point voir un poème aussi indécent. ) Ces anecdotes sont données telles qu’on les répète dans les cercles de Lombardie , où elles sont généralement regardées comme vraies.

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peut concevoir de haine et de mépris, on pourrait le faire en citant celle qui prouve si bien les sentimens des véritables Italiens pour leurs maîtres allemands, (i)

Le gouvernement devienne se réserve exclusivement le droit d’imposer les taxes, et il est expressément défendu aux administrateurs subalternes de Lombardie, de protester ou de porter plainte contre aucun de ces actes. Ainsi le conseil aulique a la disposition souveraine des propriétés des citoyens italiens. Toutes les opérations de finance émanent de Vienne, et l’on n’a pas le plus léger égard aux représentations de la nation.

La liberté personnelle est également entre les mêmes mains, et sans la moindre restriction. Les autorités subalternes à Milan , Côme, Brescia, Venise, et autres lieux, ont fait des arrestations arbitraires sans qu’il ait été laissé aucun recours aux innocentes victimes de leurs soupçons mal fondés. Les tribunaux lombards et vénitiens sont principalement composés de juges allemauds, regorgent de juges allemands , qui sont pour la

(i) Testa ledesca (tête allemande), est la phrase appliquée familièrement, à Milan, à ceux qui se font remarquer par la stupidité ou la lenteur.

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plupart ignorans de la législation, des mœurs et des usages du pays. Tous les présidens sont étrangers. Sous les Français, au contraire, il n’y avait pas un seul étranger dans cette branche de l’administration; mais depuis 1814 il est devenu nécessaire, pour les Milanais, d’apprendre l’allemand, afin de pouvoir communiquer avec leurs juges î

L’office du vice - roi se borne presque à transmettre les ordres aux autorités inférieures, et les pétitions à Vienne. Il n’oserait se plaindre d’aucune disposition qui aurait passé par un conseil aulique (1). Le vice-roi actuel

(1) Pendant que nous étions en Italie, le chef de police, comte Rapp, dont la santé déclinait , sollicita de la cour de Vienne la permission d’aller prendre des bains dans le voisinage de Milan. La permission arriva deux mois après sa mort. L’insignifiance du vice-roi est telle, qu’il n’ose décider de la moindre bagatelle sans consulter la cour de Vienne. Il écrivit une fois pour obtenir qu’il fut permis aux Milanais de se masquer en carnaval , et la réponse arriva du conseil aulique la première semaine du carême. Une autre fois, il écrivit pour avoir la permission de remplir d’eau J’Arena , afin de former pendant les gelées, une nappe de glace, et donner aux jeunes gens le plaisir de patiner. Comme il n’y avait rien de suspect dans cette proposition, elle fut promptement accordée ,

et on l’expédia en toute hâte à Milan , ou elle arriva

dans le commencement de juillet. Tous les papiers rela”

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est un homme remarquablement timide et réservé; sa réponse habituelle à toutes les représentations, est lo diro al mio padrone (1) (je le dirai à mon maître).

Il existe à Milan une cour de conseillers d’état dirigée par un président, et dans les provinces il y a des délégués, tous nommés à Vienne, et nécessairement allemands. Ce fantôme de gouvernement n’a aucune voix délibérative , et ses facultés se bornent à nuire, en retardant l'expédition des rapports au conseil aulique , et les communications qui émanent de ce corps. Le président pour l’année 1819, soit pour son amusement, soit par pure malice , retint plusieurs mois des papiers qui décidaient de certaines affaires qui affectaient essentiellement la fortune de plusieurs particuliers.

tifs aux affaires administratives , quelque peu importantes qu’elles soient, sont envoyés à Vienne et renvoyés tôt ou tard en Italie. Les portiers des administrations de Vienne sont très-pauvres , et le papier y est fort cher : ils prennent ordinairement les demi-feuilles blanches, et l’autre moitié, restant détachée, est bien plus exposée à se perdre; quelquefois ils prennent même des pages écrites d’un côté. Après des plaintes réitérées à ce sujet, le vice-roi fut à la fin stimulé à promettre quil en écrirait à Vienne.

(i) Son frère l’empereur.

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Le corps politique établi dans les diverses provinces sous le nom de congrès provincial , est composé des notables du pays , chacun desquels a été choisi par le gouvernement sur une liste de trois candidats , élus par les propriétaires fonciers. Leur charge est d’inspecter les établissemens publics, de distribuer les logemens militaires, de veiller à l’entretien des grandes routes , à la conservation des propriétés commerciales, etc. Les projets qui émanent de ce corps sont présentés au viceroi par le délégué de la province, à qui il est strictement enjoint d’éviter toute plainte sur les impôts décrétés à Vienne. Ce congrès propose les sommes qui doivent être allouées pour les travaux publics, et les impositions indirectes qui doivent les fournir.

Les podestats ou maires sont également choisis par le gouvernement sur trois candidats élus par les notables. Ils sont chargés des détails de voirie , de régler le prix des denrées, et d'inspecter les établissemens particuliers de leur commune.

L’archevêque de Milan est allemand, comme la plupart des évêques dont les sièges ont été vacans depuis le nouvel ancien régime. Les forces militaires se composent de même de soldats tirés des régions les plus barbares des

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domaines autrichiens; tandis que les régimens des naturels sont envoyés souffrir en Hongrie, passer leur mauvaise humeur sur les citoyens de ces états, les opprimer et les subjuguer en retour des memes bons offices remplis par les soldats allemands en Italie. Ainsi, le vice-roi, l’archevêque, et plusieurs des premiers dignitaires ecclésiastiques, le directeur-général de la police , le président et la plupart des membres du conseil d’état, le directeur- général des finances, les présidens, et presque tous les juges des tribunaux, une infinité d "employés subalternes, et toute l’armée sont étrangers, parlant une autre langue, et mus par des sentimens et des principes différens de ceux des infortunés citoyens avec lesquels ils ont bien peu de communications sociales , bienveillantes, et pour lesquels ils n’éprouvent aucune sympahtie.

La seule politique observée par les Autrichiens, en effectuant ce changement, a été d’en adoucir la dureté , en mettant dans les places des hommes dont les mœurs douces et le caractère conciliant donnaient l’appaTence de la modération à des mesures essentiellement despotiques. Dans cette vue, le comte Saurau (1) a été fait gouverneur de Milan, comme

(i) A la restauration , deux ou trois capucins tentèrent

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la soave licor per gli orli ciel vaso. Le comte Babna, commandant militaire, le comte Rapp, chef de police (i). Le premier était un homme plein de sagacité; le second, un aimable homme du monde; et le troisième, une apoplexie am-

ïeur fortune à Milan , et furent suivis dans les nies (où l’on n’avait pas vu de moines depuis nombre d’années) par tous les petits garçons, qui les prenaient pour des joueurs de tours. Le gouverneur Saurau s’en fit amener un , lui ordonna de se raser, de se nettoyer, et de prendre les habits d'un chrétien , ou de quitter le pays, sous peine d’être mis en prison.

Un prêtre milanais trouva un homme possédé du , diable (qui, comme un ancien légitime , ne s’était pas montré en Italie depuis la révolution), et il le déposséda devant toute une congrégation. Le gouverneur envoya chercher le prêtre , et lui dit : « Mon père , tant que je serai gouverneur de Milan, je ne souffrirai pas qu’un seul diable ose se déchaîner sur cette commune. » Un estropié , protégé par quelques dames pieuses , quitta tout à coup ses béquilles devant la châsse de sainte Catherine, et courut autour de l’église , tandis que le prêtre officiant criait : Miracolo ! miracolo! Le prêtre fut puni, l’imposture découverte, et depuis ce moment, le gouverneur fit défense à Dieu de faire miracle en ces lieux. En un mot, le conseil aulique vit bientôt qu’il n’avait pas trouvé son homme. Saurau fut rappelé , et on le remplaça par un gouverneur moins consciencieux sur les miracles.

(1) Une dame milanaise de notre connaissance fut dé-

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bulante. Ils étaient tous propres à détourner les soupçons; et ces ministres paraissaient dans ' leur caractère personnel tellement opposés aux odieuses mesures qu’ils étaient appelés à exécuter, qu’ils devinrent plutôt des objets de pitié que de défiance. La finesse de la politique adoptée, était journellement prouvée par la liberté avec laquelle les Milanais donnaient carrière à leurs mécontentemens, en présence de ceux de qui il semblait qu’ils avaient intérêt de les cacher. Le despotisme émoussé ainsi par le caractère particulier des agens du conseil aulique, produisit pour un instant une soumission passive ; mais les actes d’une tyrannie, d’une injustice toujours croissantes dissipèrent bientôt ce rêve de sécurité : avant que l’auteur eût quitté la Lombardie, l’esprit public était dans un état de fermentation fébrile qui ne demandait que la vertueuse entreprise de l’empereur d’Autriche contre Naples, pour

noncée par un agent de police comme ayant un portrait de Bonaparte exposé dans sa maison. Le comte Rapp , qui était son ami , vint la voir en particulier pour l’avertir que si elle ne cachait pas ce portrait, il serait saisi.

Il l’avait lui-même acheté dans une boutique, et lui en avait fait présent : quoique ce comte parût toujours endormi profondément dans sa voiture , la police de Milan était aussi éveillée qu’aucune autre police de l’Europe.

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être portée jusqu’au désespoir. Mais l’Italie n’est presque plus qu’une grande prison, gardée à toutes ses barrières par des armées autrichiennes, conduites par des chefs autrichiens. L’empereur est souverain de ce vaste et riche territoire , récemment appelé le royaume d’Italie. La reine de Sardaigne est une de ses proches parentes ; la duchesse de Parme et de Plaisance, est sa fille; le duc de Modène son cousin , le grand-duc de Toscane son frère ; la duchesse de Carrare (cette Béatrix si souvent mentionnée) est sa tante; le roi de Naples son oncle et son beau père; et le premier ministre de Rome est son ami. Ses garnisons ont pénétré jusqu’à Ferrare, et ses espions sont partout. Cependant, si tous ces appuis et agens ou quelques-uns d’eux venaient à lui manquer, il aurait la Sainte-Alliance pour le soutenir et l’aider, et une flotte anglaise, dans ce même port où pour obtenir les sourires d’une courtisane, et plaire à une reine (tante de l’empereur d’Autriche), un héros anglais violant un traité solennel et tous principes de justice et d’humanité, ordonna qu’un amiral patriote fût pendu au grand mât de son navire. C’est donc en vain que l’Italie éprouve assez d’outrages pour exciter son indignation, qu’elle a assez d’énergie pour en désirer la vengeance ,

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assez de lumières pour en connaître les moyens, et la volonté ferme de les employer. Enfermée dans ses parcs militaires, enchaînée, liée au poteau, rien ne peut la sauver qu’une de ces impulsions miraculeuses qui mettent l’expérience historique en défaut et déjouent toutes les doctrines de calcul; mais cette impulsion peut être donnée, et soit qu’elle vienne d’une résistance heureuse des Napolitains, ou de l’indignation qui s’allumera nécessairement en Europe par les fausses mesures des gouvernemens qui ont succédé au despotisme de Bonaparte, elle ne peut être très-éloignée. Contre les libertés de' l’Italie, sont les souverains de l’Europe , leurs armées , et leurs trésors; mais on ne peut plus se fier entièrement aux armées , et les trésors, grâce à la profusion imprévoyante des trésoriers modernes, sont presque épuisés. En leur faveur sont les lumières croissantes du siècle, la sympathie de la population entière du monde civilisé, et toute la force qui appartient par l’éternelle nature des choses à la justice et au bon droit.

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