CHAPITRE PREMIER
L' Italie sous les Lombards. — Sous les républiques . — Sous lu domination de i Espagne et de l' Autriche. — A l'époque de la révolution française.
Les fables de l’antiquité donnent à la péninsule d'Italie un âge d’or; et l’histoire ancienne de ce pays, plus accréditée, quoique assez vague, l’a peuplé de tribus confédérées, et nous montre de riches moissous,de nombreux troupeaux, dans ces mêmes campagnes, maintenant stériles et couvertes de marais pestilentiels. ^i)
(i) « In un clima caido l’irrigatione è la naturale nu- ■ tricedr lagricollura j ma questo preziosodouo non jmu
• ottener»! kenta permanent! lavori e continu»- dife*e ,
• la cui nrgligrnza produce ogguli in quelle inedoime
- provintie iti cambio di félicita l’insalubrilà e la mi-
- «eria. ■ Micau , t haï ta avanti il domi/fio tlci Romani Vol. I , p. }3t.
• Dan» un climat chaud , l’irrigation e«t la nourrice
Les Étrusques , occupant le vaste et délicieux pays renfermé entre l’Arno et le Tibre, devancèrent tous les états environnans dans la civilisation. Leur carrière fut courte et brillante. Braves, industrieux et unis dans leur origine; corrompus, efféminés et divisés dans leurs progrès , ils ont prospéré par leur union , et leurs divisions les ont fait succomber : mais ils étaient encore à l’Italie ce que les Athéniens avaient été à la Grèce, quand du milieu des villages agrestes et belliqueux du Latium on vit Rome s’élever.
Une association fortuite de voleurs et de bannis, vile dans son origine, barbare dans ses institutions, devint maîtresse de la terre. Subjugués par la valeur romaine, les états d’Italie cessèrent d’exister; l’Europe fut soumise jusqu à ses limites alors connues, et presque tout le monde civilisé reconnut l’empire des descendans de Romulus.
La dissolution de la plus puissante combinaison sociale qui ait jamais existé, est au
naturelle de l’agriculture; mais ses bienfaits ne peuvent être obtenus que par des soins et des travaux constans , dont la négligence rend aujourd’hui pauvres et insalubres des provinces ou régnaient autrefois l’abondance et la félicité, a
premier rang parmi ces grands et rares événemens qui paraissent comme des phares au milieu de l'océan du temps, interrompent sa vaste étendue, et donnent à l’oeil du philosophe un point de concentration et de repos. Quand Rome tomba, les élémens de la société alors existante se séparèrent, pour se recombiner et se réunir encore dans de nouvelles proportions. Une race d'une nature différente de celle (pie la population surabondante de l’Orient avait envoyé peupler les régions tempérées de l'Europe, vint inonder les plaines fertilesde l’Italie, et dévaster ses riches cités. Des traits plus vigoureux renforcèrent alors ceux (pie les raffinemens d’un luxe dépravé avaient effacés dans le caractère moral de ses peuples. D'innombrables hordes s’élancèrent de leurs forêts sur les Alpes, les Apennins, le Jura et les Pyrénées, partout précédées de la victoire et suivies de la désolation. Moins animés par 1 amour de la gloire que pressés par le besoin , ayant le meurtre pour moyen et le pillage pour objet, ces barbares détruisaient tout ce dont ils étaient incapables de jouir (i). Telle a été
(i) Le» Franc», devenus maîtres de la France, regardèrent l'agriculture et les arts comme des occupations
*1 e* *cla»esou de Gaulois. «C’est ce gothique uu-prit pour
l’origine de ces dynasties féodales qui, main-* tenant, veulent faire considérer leurs droits
les pères nourriciers de la monarchie , cet honneur à l’oisiveté et cet esprit d’indépendance et de domination d’ou devait sortir la noblesse héréditaire et le monstre de la féodalité , ce fléau le plus épouvantable de ceux dont le ciel , dans sa colère , peut frapper une nation libre. » Mémoires sur les états-généraux , par le comte d' Entragues.
En 1777 un ministre constitutionnel de France , autorisé par le roi , essaya de frapper ce terrible reste de la féodalité, la corvée. La noblesse héréditaire et le clergé s’élevèrent contre cette innovation faite en faveur du peuple; et dans leurs remontrances ils employèrent l’argument suivant , savoir : « Que l’exemption de la corvée confond les états ) que l’impôt territorial confond le clergé et la noblesse avec le peuple ; que dans le point de droit celui de la corvée appartenait aux Francs sur leurs hommes, les Francs étant tenus de faire servir leurs hommes à divers ouvrages utiles au roi et à l’état ; que suivant Loiseau , jurisconsulte célèbre, la noblesse n est tenue de payer la taille ni faire vile corvée , mais servir à la guerre et autre acte de noblesse. » Observations sur les Remontrances relatives aux corvées , Paris, 21 mars 1 777.
Ainsi la ligne tirée entre les Francs et les Gaulois était aussi distinctement marquée à l’époque de la révolution française, qu’au sixième siècle. L’infortuné Louis xvi, victime de cette faction de Francs , fut obligé de céder à cette remontrance , et il retira le consentement qu’il avait humainement donné à la mesure de son ministre.
comme divins, et confondre leur existence avec les lois de la création, (i)
Il est remarquable qu'aucun commencement d'empire n'a été légitime; et que tous les gouvernemens monarchiques, ayant été produits par les besoins ou les crimes des hommes, ont été fondés sur la conquête, et consolidés par l’usurpation. Aux différentes époques de la civilisation, ces événemens prirent des couleurs diverses; mais les Odoacre, les Alboin, les Clovis, les Charlemagne, les Cuiscard et les Bonaparte, ont procédé d'apres les mêmes principes, et triomphé par les mêmes moyens.
Ma is si les monarchies et les dynasties naissent de la force physique et de la faiblesse morale , les gouvernemens constitutionnels ont d’autres moyens et d’autres époques de développement. L’ère dans laquelle ils sont appelés à l'existence, est la plus brillante et la meilleure dans Dilatoire du genre humain:
(») «N’en doutons pas, chrétiens, Dieu a préparé dans son conseil éternel les première» famille» , mais principalement celles qui doivent gouverner le» nation». C’e*t par la suite de ce* conseil» que Dieu a fait naître le* puissante» maisons, celle de France et celle if Autriche , pour balancer le» choses humaines. ■ Bovart, Oraison funebre de Marie-Thérese d' Autriche , reine de France.
c’est celle où l’universalité des connaissances, conduisant à une juste appréciation des droits, démontre l’inconvénient des privilèges, mûrit l’instinct de la liberté , en fait un principe fixe d’inviolabilité personnelle et d’indépendance politique.
À la chute de l’empire romain, l’organisation sociale et politique de l’Europe, sa langue principale , ses lois universelles , changèrent ou cessèrent d’exister. Tous les vestiges du caractère asiatique qui distinguaient ses régions méridionales furent effacés, et cette brillante mythologie qui s’était naturalisée, qui avait si long-temps peuplé ces climats tempérés des fictions nées dans les zones brûlantes, s’évanouit comme les images d’un songe riant. Alors on vit s’établir un système aussi éloigné de la révélation divine de Jéhovah, que des rites splendides de Jupiter. Fondé sur des sacrifices, renforcé par la persécution, ayant la terreur pour véhicule, et pour but la dégradation humaine, obscur, despotique, exclusif et sanguinaire , ce pouvoir s’éleva bientôt sur toutes les puissances temporelles, et, s’arrogeant une origine divine, il s’intitula lui-même l’Église.
Les hordes septentrionales étaient bien propres à recevoir et à propager une doctrine
sombre et puissante comme la croyance de leurs ancêtres; et tandis que les autels d’Odin fumaient encore, ses adorateurs se présentaient couverts du sang des victimes aux fonts baptismaux (i), couraient de là au carnage et à la dévastation, propageaient les dogmes à la pointe de l’épée, et punissaient l’incrédulité par les bûchers.
Pendant que les causes qui ont désolé et repeuplé tour à tour les nations opéraient sur elles, le paradis, qui avait attiré les Grecs, pour lequel la terre de Canaan (a) et l’Égypte
(•) Quand les bandes de C.lovis fuyaient devant les Mlemands à Tolbach , ce brave chef d’une petite armée, âpre» avoir eu vain imploré son Dieu des batailles , s’écria dan» son désespoir : « Dieu de Clotilde , si tu inc fais m vaincre , je jure de n’avoir jamais d’autre Dieu que « toi ! ■ La bataille fut gagnée ; Clotilde , qui faisait alors !•» guerre dans le sud , ajrcourut pour assister au baptême de son mari, brûlant sur son chemin quelques villes de bourgogne qui appartenaient à son oncle. Clovis fut baptisé à Reims avec trois mille de ses suivans , et se rendit lui-même caution de leur foi, en déclarant à »aint Reroi que , dés qu’il en aurait le loisir , il leur apprendrait ce que signifiait cette cérémonie. Ce fut à cette occasion que Clovis reçut la sainte aiupoulle qu’un ange apporta du ciel à saint Rcmi , et qui émigra de France k l’époque de la révolution.
(a) Matfei.
avaient été abandonnées, eut une part bien forte dans les changemens qui imprimèrent alors un caractère nouveau à la société. L’Italie souffrit plus qu’aucune contrée des vicissitudes qui agitaient l’Europe : enveloppée dans les débats les plus terribles , tour à tour parcourue, opprimée par les exarques de l’empire et les chefs des Goths, elle dégénéra rapidement de son ancienne supériorité dans les arts et la littérature; et déjà elle touchait aux temps de ténèbres désignés sous le nom de bassi tempiy quand les Lombards, la dernière et la plus inconnue de ces tribus du Nord , quittèrent les forêts de la Pannonie, et, conduits par Alboin leur chef renommé, suivirent les traces, usurpèrent le pouvoir, et surpassèrent les succès de leurs féroces prédécesseurs.
Parmi les races vigoureuses qui composaient l’essaim septentrional, les Lombards Semblent avoir été distingués par une supériorité physiologique . Ils apportèrent dans les régions énervées du sud un fier mais généreux courage, et un instinct de liberté puissant et prédominant, dont on retrouve des vestiges à diverses époques de l’histoire de la malheureuse Italie. Ce fut cet esprit qui résista de si bonne heure aux prescriptions féodales, et qui
porta le premier coup à l'influence étrangère, sous les empereurs d'Allemagne; ce fut cet esprit qui affranchit l'Italie, fonda ses glorieuses républiques, et cimenta cette alliance sacrée de citoyens libres, la ligue de Lombardie , le miracle de cet âge, la grande charte de l'Europe méridionale.
Cette race belliqueuse avait étendu ses conquêtes, et s'était établie depuis les Alpes jusqu'au Tibre, quand la dynastie de ses chefs, après avoir régné deux siècles dans des guerres et des troubles continuels, finit en la personne de Didier; et la couronne de fer de Lombardie ceignit pour la première fois le front d’un vainqueur étranger. Charlemagne, qui l’avait conquise a la tète de ses barbares Francs , affecta de la recevoir des mains du pontife romain. Mille ans après, un soldat de fortune, un usurpateur connue lui, conduisant ces mêmes ultramontains, et n’attendant pas une main sacrée pour sanctionner cet acte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de Didier, en prononçant cette menace alors si hardie, et maintenant si vaine:
• Dio me la d\t%. CiüAf a cnr la tocca. i» ' i
La gloire de la race carlovingicnne a été de
(i) • Dieu me l’a donne*, malheur a qui la touche. • l’a-
courte durée; Louis-le-Gros perdit en peu de temps tout ce que Charles-le-Grand avait conquis : le système politique de l’Europe changea. Les papes trouvèrent qu’il était de leur intérêt d’opposer la puissance germanique à la prépondérance de 1 influence française; comme pour remplir leurs vues, ils avaient, en d’autres temps, aidé les Français à soumettre l’Italie. Les intrigues de Jean xu placèrent le diadème de l’empire d’Allemagne et la couronne de Lombardie sur la tête d’Othon-le-Grand. Le royaume cl Italie perdit alors son individualité, et cessa d avoir une capitale, en passant sous une domination étrangère; mais le pouvoir exercé par délégation s’affaiblit bientôt, et la négligence, qui résulte toujours d’un gouvernement dont le siège est éloigné, ouvrit la poite à une nouvelle et terrible invasion. Dans le onzième siècle, les incursions des Huns et des Sarrazins , et les désordres intéi leurs de l’Italie, portèrent des atteintes mortelles à 1 existence morale des habitans de ce pays. L esprit des Lombards se distingua cependant encore dans leurs descendans italiens, comme les traits saillans d’une ancienne
rôles prononcées par Bonaparte , quand il se couronna lut même à Milan.
monnaie brillent à travers la rouille du temps, quand une friction accidentelle les dégage de ce qui les obscurcissait. Les villes de Lombardie demandèrent permission à l’empereur de se défendre elles-mêmes, et une nécessité politique produisit leur affranchissement. L’immunité devint universelle; l’effet en fut électrique : chaque ville eut sa charte, chaque village son diplôme, pour user du droit donné par le Dieu de la nature , du véritable et unique droit divin, le droit de propre défense. Dans des murs élevés par les mains qui les défendaient, dans des institutions fondées sur l’élection et la confiance du peuple, on voyait la première ébauche des œuvres les plus nobles d une sagesse législative consommée, une armée nationale et un gouvernement représentatif. L Église même sentit la vibration du choc donné à 1 ignorance, aux préjugés et au pouvoir arbitraire ; car les évêques ariens de Lombardie permettaient une liberté dans la poursuite des connaissances , qui ressemblait un peu aux recherches hardies de la philosophie, et à la douce tolérance des siècles plus éclairés (i).
(i) Les Lombards établirent l’arianisme en Italie.
“ Les Italiens du onzième siècle, dit Sismondi , étaient de tous les chrétiens les moins disposés à croire à un ordre émané du ciel. »
Les états maritimes de Venise, de Gênes et de Pise, avaient obtenu leur liberté avant que les villes de Lombardie eussent travaillé à se procurer cet avantage ; mais dans le douzième siècle, les doctrines de la liberté civile avaient été enseignées par la pratique dans toute l'Italie. Une égale distribution des pouvoirs ayant été exigée par l’urgence du moment, ces associations municipales, produites par la nécessité, étaient devenues graduellement des institutions républicaines : ainsi , en empiétant lentement sur la prérogative, les états d’Italie usurpèrent leur liberté par les mêmes moyens que les princes employent pour acquérir une autorité inconstitutionnelle (i). Le joug d’un maître étranger devint tous les jours moins pesant, et les limites de la domination impériale devinrent tellement incertaines, que l’empire lui-même , appelé à en décider, ne put y parvenir avec précision. (2)
La domination théocratique , d’abord impatiemment supportée, fut bientôt contestée, et ses dogmes attaqués; enfin, l’on vit dans le
(1) Sismondi , Hist. des Rép. ital. Vol. I.
(2) « Trop faibles pour faire valoir dans toute leur étendue leurs droits et leurs prétentions sur la Lombardie et sur l’Italie , les rois d’Allemagne ne tiraient de ce pays qu’un revenu incertain. » Muller, Hist. univers.
douzième siècle les états indépendans d'Italie prendre leur place parmi les nations, et montrer au pouvoir arbitraire, à sa grande crainte, autant de républiques prospères qu’il \ avait eu de villes affranchies dans ce pays. Les réclamations des empereurs furent méprisées; la féodalité, abandonnant ses donjons ruinés, vint demander la protection des cités libres, par lesquelles son pouvoir et ses privilèges avaient été restreints. Les barons-évêques furent privés de leurs juridictions temporelles, et les papes, qui avaient marché sur la tète des rois, furent bravés par les citoyens de Milan et de Florence. Home, toute décline quelle était, réfléchissait la lumière que la lil»erté civile avait rallumée, et l’éloquence d'un moine républicain soutenait la cause de cette liberté dans le même forum où Cicéron l’avait si souvent défendue. ( i)
Le pouvoir ainsi attaqué dans ses deux
(i) Arnauld «le Brflcu , ami et diuriplc d'Abélard. Il prêchait Y Évangile en opposition à l'Église, et mêlait le* doctrine» de la liberté civile aux précepte» de U foi chrétienne. Il peignit le Sauveur comme le premier de» réformateur», et le» Écriture» comme la bave de la liberté politique. Le peuple , enflammé par von éloquence, »e ravvembla dan* la capitale pour «ubtlituer un *éuat à un conclave. Leréaultat de cette sédition fut l'oniori du
i4 essais Historiques.
grands soutiens, l’autorité et l’opinion, rappela toutes ses forces et réunit tous ses moyens. Les plus puissans des monarques et des pontifes, Frédéric Barberousse et Eugène ni, liés intimement par leur mutuel intérêt, oublièrent leurs récens débats, et consacrèrent leur sainte alliance par des cérémonies qui démontraient leurs vues respectives. iJ’empereur reçut la couronne des Césars des mains du pape, dans la basilique de Saint-Pierre; le pape reçut les clefs, marques de son pouvoir temporel, des mains de celui qui représentait les Césars. Des hécatombes de Romains furent offertes pour ratifier cette alliance, le jour de la fête de saint Pierre et saint Paul; et le pontife accorda une indulgence plénière aux légions allemandes qui, avant ces cérémonies, avaient massacré son troupeau républicain.
Ainsi préparés, et se servant mutuellement de caution , ces deux grands protecteurs de l’ordre social de ce temps marchèrent avec leurs nombreuses cohortes étrangères contre les libertés de l’Italie. Milan, la plus riche, la
pape et de l’empereur, et Arnauld fut brûlé vif d’après l’avis de saint Bernard , directeur de la conscience du saint Père.
essais Historiques. i5
plus peuplée des villes italiennes, avec Tortone sa fidèle alliée, fut le premier objet de la croisade impériale et sacrée, connue elle avait été la première à donner des alarmes à ses gouvernails par ses lumières et sa prospérité : mais en vain des milliers d’hommes furent opposés à des centaines; et des armées disciplinées, encore animées du feu de la conquête, conduites contre des soldats citoyens inférieurs en talens militaires aussi-bien qu’en nombre. Tortone, en effet, fut réduite en cendres; la charrue passa dans les rues de Milan, son nom fut effacé de la liste des nations; et l’histoire frémit en retraçant les détails atroces que la vérité l’oblige à consigner. Mais la destruction de ces belles et nobles cités, l’extermination de la moitié de leurs habitans et les souffrances de l’autre, donnèrent naissance au pacte national par lequel l'Italie rentra dans ses droits. I.e vainqueur impérial reçut les hommages et les félicitations des princes féodaux et des rois légitimes, des prélats et des podestats (les chefs de corporation de ce temps-là); mais l’Italie resta muette. Étonnée et non subjuguée, supérieure à la plainte, elle s’armait pour la vengeance. La réaction fut aussi terrible que l’offense qui l’avait provoquée: des légious entières envahisseurs furent battues
lG
et presque entièrement détruites, et l’ennemi jusqu’alors invincible de l’indépendance italienne, défait sur le théâtre de son ancienne conquête, erra au milieu des débris de sa fortune , et mourut enfin dans l’obscurité et le mépris, (i)
Milan et Tortone se relevèrent rapidement de leurs cendres : les états libres d’Italie, animés d’un même principe, unis dans une même cause, formèrent une confédération , et, sacrifiant les jalousies municipales à l’indépendance nationale, instituèrent la ligue de Lombardie. ( 2 )
(1) Après avoir été défait complètement, lors de sa seconde invasion en Italie , Barberousse fut réduit à fuir presque seul à travers les montagnes de la Savoie , et à chercher un asile auprès du comte Humbert. Pavie fut la sei le ville italienne qui lui resta fidèle pendant les vingt-deux ans qui s’étaient écoulés entre la première et la seconde invasion. Il avait amené des parties les plus reculées de l’Allemagne sept puissantes armées. Un million d’hommes avait combattu pour sa cause. Par une sorte de justice poétique , la carrière de son ambition se termina par une défaite sur la place même où il avait obten u son plus signalé triomphe sur la liberté et le droit des gens.
(2) La ligue de Lombardie fut confirmée par le traité de Constance , en 1 185. L’empereur , par ce traité , accordait aux républiques tous les droits régaliens ; tous
ESSVIS HISTORIQI'ES. 1^
Tandis que Milan, Florence, Sienne et Tortone combattaient pour leurs droits, et que Venise, Gênes et Pise les protégeaient; tandis que le commerce et les sciences ouvraient de nouvelles sources de puissance aux états libres qui seuls peuvent les faire fleurir, et qu’un sentiment de patriotisme répandait son influence des Alpes jusqu’aux Apennins; l»*s royaumes voisins, en proie à des contestations sans tin sur les privilèges et les prérogatives, offraient le spectacle de la féodalité retardant les progrès de la civilisation , comme elle l'a toujours lait dans les sociétés qui en ont été infectées.
Lu France, une noblesse héréditaire, anarchique., vendait la nation et s’opposait au roi. I gaiement traîtres envers le peuple et rebelles
lr» privilège» qu'elles avaient acquis par l’usage, le temps, I* prescription ; le droit de lever des armées , de fortifier des ville*, et d'exercer la juridiction civile et criminelle dan» le* états , avec tou» les avantages que leur indépendance «sait réclamé», qu’ils avaient gagnés parleur valeur et uiaïuteuus par leur fermeté les république» furent reconnues par le pape et l’empereur , et la lutte, »i long-temp» soutenue 'pour la liberté italienne, finit pas un triomphe complet sur la plus formidable coalition que l'autorité spirituelle et temporelle ait jamais opposée au bonheur de l'humanité et aux droits uaturci»
envers le souverain, ces nobles renfermaient en eux tous les maux d’un système que la seule Italie eut le courage et la constance d’attaquer et de détruire.
Des circonstances étrangères à la politique intérieure des républiques italiennes vinrent accroître leur influence et agrandir leur puissance. Les querelles des factions guelfes et gibelines; la première, dévouée aux descendans immédiats d’Othon-le-Grand ; la seconde , conduite par la maison régnante d’Allemagne, donnèrent une nouvelle importance aux villes libres, par le poids qu’elles pouvaient jeter dans la balance. La haine pour le fils de Barberousse passait en héritage à chaque citoyen italien, et tous les partis opposés à la famille qui possédait alors l’empire, avaient pour alliées naturelles les républiques d’Italie. Il était, de plus, dans 1 intérêt du pape de s’opposer à l’influence des empereurs; et en se joignant au parti considéré alors comme le parti libéral, il devint pour un temps politiquement uni aux états libres.
Les détails de ces longs et terribles débats sont trop bien connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici. Leurs résultats ont été fatals à l’humanité. L’ambition rivale des papes et des empereurs contribua à plonger
ESSAIS HISTORIQUES. If)
1 Italie dans de sanglantes guerres civiles, à détourner les états de leurs vrais intérêts , à raviver la puissance féodale; et en donnant lieu à I établissement des armées permanentes, elle a uginenta l’importance des chefs militaires i) au détriment des citoyens plus méntans et des magistrats patriotes. Cependant, malgré tous les obstacles à sa prospérité, l ltalic, la libre Italie se plaça au premier i ing dans l’Europe féodale. Les faibles rayons de lumière qui ont brillé dans ces temps , émanaient île cette contrée. L'industrie et l’indépendance florissaient à Milan; la liberté trouva son palladium à Florence, où des comptoirs étaient ouverts pour le commerce du monde;
(i ' Ce» temps de troubles digèrent l'accroissement des armées, et, en changeant la milice nationale en force permanente, conduisirent à une sujétion funeste. Les petits «uterains d'Italie, qui avaient conservé leurs états, les seigneur* d’Eate, deFerrare, de Vérone, prirent de l'importance. Alors on vit se multiplier les fameux condottieri , les capitaines tf honneur et tT armes , hommes aussi remarquables par l'habitude de la rapine et du pillage, que par l'habileté dans l’art de lâ guerre. « Le perfectiomieuient de l'armure des gens d’armes , dit Muller, fut l’ouvrage de* gentilshommes. Leur force était irrésistible, et la puissance militaire se trouva ainsi entre le» lu s un des nobles. • Htst. univers.
ao ESSAIS HISTORIQUES.
et les arts, les lettres, les sciences relevèrent leurs temples dans ces mêmes lieux où ils avaient déjà été adorés. Les ressorts politiques des autres gouvernemens étaient mis en action par la force supérieure des esprits florentins (i); et pendant que cette république prêtait des ministres aux autres états , elle choisissait les siens parmi ses philosophes et ses poètes, qui n’étaient pas moins distingués par leur patriotisme que par leur génie. Elle produisit , dans un court espace de temps , le Dante, Pétrarque, Boccace; et le monde ne pouvait rien offrir qui égalât leur supériorité intellectuelle. L’agriculture marcha de front avec les manufactures; elle revêtit la royauté des riches produits de ses métiers, et ses gre-
( i ) Il se trouva dans Rome, pour féliciter le pape Boniface vm , douze ambassadeurs de différens états , et tous Florentins. C’étaient Vermiglio Alfani , envoyé de l’empereur ; Musciato Franzesi, de Philippe de France; Ugolin da Vecchio , du roi d’Angleterre; Reniei'i , delà Bohême; Simone de Rossi, de l’empereur de Grèce Andronicus ; Guicciardo Bastari , du grand kan de Tartarie ; Manno Adimaii ,»de Charles de Naples ; Guido Talanca, de Frédéric de Sicile; Bencivenni Folclii, du grandmaître de Rhodes ; Lapo Uberti , de Pise ; Cino Diotisalvo , du seigneur de Camerino ; et Palla Strozzi , de Florence.
ESSAIS mSTORIQTTES. 2 T
niers fournissaient aux besoins des nations imprévoyantes.
L existence des républiques italiennes était un solécisme dans le système dominant en Europe, et leur exemple mettait la durée de ce système en péril : mais leurs contemporains ne sympathisèrent point avec elles, car elles devancèrent toujours leur temps. Les générations qui s’élevèrent successivement voulurent traverser ce qu’elles n’osaient pas imiter, et appelèrent les ministres de leurs propres erreurs pour exterminer le petit nombre dont les progrès dans la sagesse et la liberté iaisaient honte au grand nombre ignorant et enchaîné. Le despotisme et la superstition , obéissant à l’appel aussi souvent qu’il était donné, sortirent de leurs cellules et de leurs forteresses , rivèrent les chaînes, ctallumèrent les bûchers. Le pouvoir arbitraire agita son sceptre de fer. L'Église déploya la bannière sanglante de la croix. Les princes et les pontifes, liés ensemble par une haine fraternelle contre la liberté et la vérité, renouvelèrent les sermens d Eugène et de Ilarberoussc ; et des légions impériales, armées par les rois et bénies par des prêtres infaillibles, furent déchaînées contre les droits et le bonheur de quelques cités qui avaient prouvé par exj>e-
rience que les lumières et la liberté civile sont les seules bases des vertus et du bonheur public.
La liberté, en Italie, a été comme le jour de son brillant climat; elle a jeté de vifs éclats de splendeur, pour tomber ensuite dans une obscurité soudaine et imprévue : ses républiques envahies, écrasées par les armées successives de l’Europe , qui avaient de plus fait naître ou protégé leurs ennemis domestiques, au point de devenir plus formidables que les dangers extérieurs (i); son riche sol, baigné du sang de ses enfans, vainement répandu pour sa défense; ses états divisés par les intrigues'papales et les prétentions féodales; ses plaines choisies par les rois pour venir y disputer leurs droits mal fondés sur le pays qu’ils désolaient. L’Italie, dans les derniers efforts de son indépendance, montra encore les résultats de ses institutions libres; et, telle que le gladiateur mourant, elle fut sublime en rendant le dernier soupir.
Ses brillantes capitales étaient investies, as-
(i) Les Visconti, Sforza, Medici, d’EsIe, Farnese, etc., qui tous durent leur pouvoir et leur affermissement , sinon leur élévation , aux intrigues de l’Autriche, de la France, de l’Espagne et des papes.