CHAPITRE IL
Lans- le- Bourg. — Ze Mont - Cénis. — État ancien et actuel de la route. — Passage de V armée française. — État des forces militaires en France à V époque de la révolution et de l’invasion de l’Italie.
La Savoie, avec toute la sauvage variété de son sol et de ses paysages, ses vestiges de volcans éteints et ses vallées brillantes de beauté pastorale, peut être considérée comme le vestibule des Alpes. A mesure qu’on s’approche de leurs régions plus élevées, la contrée perd son caractère de civilisation; la dernière vigne montre ses sarmens flétris sur les hauteurs de Modane; et la culture a cessé de revêtir les interstices des rochers de produits arrachés à la stérilité, avant qu’on ne soit parvenu au sommet de la montée, où l’on aperçoit, au milieu des régions de douleur , les chaumières entassées du village de Lans-le-Bourg.
La fatigue d’un long voyage est une espèce de maladie ; et la lassitude physique et morale dont on est particulièrement affecté à la fin
de chaque journée, peut être regardée comme les accès périodiques du mal. La vérité de cette remarque ne doit être conçue dans toute sou intensité, que par le voyageur continental; et peut-être n’a-t-elle jamais été mieux sentie que par ceux qui, comme l auteur de cet ouvrage, ont atteint le pied des Alpes à la lin d'un jour pénible, cherchant à saisir, à travers les ombres croissantes dune triste soirée, et les flots de neige poussés par le vent, le premier aperçu de ces contrées qui paraissent a la nature épuisée et souffrante ,
« An univers? of death whicli god by curse
« Crcatcd evil , for evil only good. »
. Milto* *. (i)
I/étroite, sombre et marécageuse plaine de Lans-le-llourg est terminée, sur la gauche, par un grand bâtiment qui s’élève directement en face du chemin du Mont-Cénis. Il contient une caserne et une auberge bâties par les f rançais a). On ne voit autour de soi qu une
Le monde de la mort j
• Ou du ciel même enfin le ministre infernal ,
« Le mal seul fait le bien en chinant le mal. •
Oui LU.
(y Cette auberge est tenue par uuc famille auglaise,
PASSAGE E>FS ALPES.
vaste solitude couverte de neige, et les huttes enfumées de ce village ressemblent aux habitations des Lapons.
Le passage des Alpes, depuis Annibal jusqu’à Napoléon, a toujours été décrit comme imposant et terrible, comme la chose la plus effrayante :
« Than fables yet feign’d or fear conceived. » (i)
Benvenuto Cellini en les traversant pour passer en France dans le seizième siècle, Evelyn dans le dix-septième, et lady Mary Wortley et Horace Walpole dans le dix -huitième , les ont tous décrites en des termes qui semblent épuiser toutes les expressions possibles de danger. « Je compte partir demain » dit la brillante ambassadrice en Turquie «et passer ces Alpes terribles dont on a tant parlé. Si j’arrive à leur sommet, vous saurez de mes nouvelles. » — « Nous avons commencé
et, contre l’usage général , elle offre plus de commodités et de politesse qu’on n’en trouve ordinairement chez nos compatriotes émigrés. De bons lits et une table bien servie sont des choses particulièrement appréciées , dans un lieu où la diminution soudaine de température , qui accompagne nécessairement une ascension rapide , rend le corps plus susceptible d’impressions pénibles.
(i) « Que la fable ait jamais inventée, ou la crainte imaginée. »
PASSAGE PFS AI.l'FS.
à monter le Mont-Cénis sur de petits sièges d’osier fixés sur des bâtons et portés par des hommes sur leurs épaules. »
La description d Horace Walpole est encore plus formidable : « Au pied du Mont-Cénis, nous fûmes obligé de quitter notre chaise qui fut dépecée et chargée sur des mulets ; et l’on nous porta sur de petites chaises à bras , affublés de bonnets de castor, de gants de castor, de bas de castor, de manchons et de peaux d’ours. » — « L’adresse et la légèreté des montagnards est inconcevable; ils descendent en courant des chemins escarpés et couverts de glace. » — a Nous avions douze hommes et neuf mules pour nous porter. » — « Sur le sommet des plus hautes Alpes, à côté d’un bois de *>apin , un jeune loup s’élança , saisit le pauvre Tory a la gorge , et avant que nous pussions le secourir, grimpa avec lui sur les rochers, et disparut. »
Lalande offre une alternative à cette maniéré périlleuse de passer les Alpes. « Cela s'appelle , dit-il, se faire ramasser ». Un des préliminaires de cette méthode expéditive paraîtra bien suffisant pour en rendre l’usage peu fréquent; et depuis le momenl ou il est précipité sur les neiges glacées, jusqu'à l’instant où le voyageur, mortellement effra\é.
Lyi
est repris ou ramassé , tout est propre à inspirer les plus terribles craintes, (i)
Cependant , lorsqu’une princesse piémontaise devait prendre ce chemin pour se rendre en France auprès d’un royal époux, la corvée était exigée dans toute sa rigueur : tous les vassaux de Piémont et de Savoie étaient requis pour aplanir la route par laquelle devait pas ser le traîneau de la royale épouse (2); mais tout ce qui était au-dessous du rang suprême passait ou périssait comme il pouvait.
L’imagination encore frappée de ces scènes périlleusesque les livres de voyages, parcourus le soir précédent, avaient ravivées dans notre mémoire , c’était une terrible chose de se lever avec l’aurore et d’apercevoir des fenêtres de
(1) « Cela n’est pratiqué que du côté de la Savoie ; les montagnes de Piémont n’étant pas adaptées à ce procédé. Le voyageur est assis sur un traîneau , un guide est placé devant lui (avec des crampons de fer à ses souliers pour retenir la machine quand elle va trop vite) , et il se jette en arrière sur le voyageur , pour empêcher la secousse de le faire tomber du traîneau. Ainsi arrangée, toute la machine est lancée sur la neige glacée qui couvre le flanc de la montagne, et, en moins d’un quart d’heure, on arrive au pied du Mont-Cénis. » Lalande.
(2) Cela arriva à l’époque du mariage du roi de France actuel et de son frère , avec deux princesses de Savoie.
l'auberge (le Lans-le-Bourg,ce continent glacé , ccs neiges , ces glaces profondes ou des armées entières avaient été englouties. En face de la porte, on distinguait une trace noire qui marquait la place de l'ancien chemin par lequel le voyageur tremblant était transporté dans les paniers d’osier, sur les épaules des porteurs de la Nova lèse et de Eans-le- Bourg , qui se trouvaient réduits à l'état de bêtes de somme, et qui, pour se donner des forces contre les rigueurs des élémens, employaient des moyens qui mettaient souvent en danger leur existence et celle des personnes confiées à leurs soins i). Les peaux d’ours, les porteurs ivres, les précipices glacés, les jeunes loups, et les voitures disloquées, étaient nos idées dominantes , quand , en entrant dans la cour de 1 hôtellerie, nous trouvons notre chaise bien entière, quatre chevaux et deux petits postillons éveillés, dont l'impatient Allons , monsieur , allons , madame , rappelait le jargon technique
( i) • Sur le* plu» effroyables précipices du Mont-Cenii, le de non de la discorde , sou» la forme d’un vin aigre , se glu»a parmi no* sauvages alpin», et les induisit à nous attaquer dans nos cbaues, Gray et moi : ils le jetèrent à ines cot» », contre un rocher où il y avait à peine place pour un pied fourchu. • Correspondance de // algolc.
des premières postes après Paris. Leur st, st fit partir les chevaux, et nous montâmes au grand trot, un large, doux et superbe chemin qui, pratiqué sur les hauteurs les plus périlleuses de ces imposantes régions, surpasse les routes militaires de l’antiquité, et fait honte aux routes pavées de la France moderne, qui ont été construites au prix de la dégradation d’un peuple (i). Le chemin était couvert de neige quand nous passâmes; mais les haies marquaient sa largeur de chaque côté, et la facilité de sa montée tournoyante prouvait la hardiesse , le génie et la perfection avec lesquels il avait été conçu.
A certaine distance s’élèvent des asiles (maisons de refuge) contre la tourmente ou l’avalanche, et les cantonieri se présentent avec leurs pioches et leurs pelles pour donner courage, si leur secours n’est pas nécessaire. Une maison de poste et une caserne disputent le terrain aux ours et aux loups , et la promptitude de tout le passage rend les gants et les bas de castor, et les autres précautions contre le froid, entièrement inutiles. Tout ce qui offrait dangers, souffrances, difficultés, il y a vingt années, est maintenant sûr, facile, com-
(i) La corvée.
mode; mais sur au-delà des chances accidentelles, et réellement sublime au-delà de la pensée humaine. Princes légitimes, souverains par le droit divin , maisons d’Autriche et de Savoie, qui de vous a fait cela? En est-il un seul parmi vous, descendans de Barberousse ou d'Amédée, qui ne puisse en toute assurance branler sa tête innocente, et répondre: Tu ne pourras pas dire que c'est moi qui ai fait cela. 'S on, et le monde ne vous en accusera pas.
Quiconque a voyagé loin et vu beaucoup, sait se défier des promesses des livres, et doit • à l’égard des efforts les plus admirables du travail humain) avoir senti combien l’espérance surpassait la jouissance; mais avec la nature t on n’est jamais désappointé. Ni la mémoire, ni l’imagination des auteurs ne peuvent aller au-delà des sensations que font naître les images qu’elle présente. Si les sentimens généraux peuvent être jugés d’après des impressions individuelles, l’Italie, avec tous ses trésors des arts et ses associations historiques, n’offre rien qui puisse frapper le voyageur comme les Alpes contemplées en montant le Mont-Cénis ou le Simplnn : on sent en ce moment la pauvreté réelle de son imagination, et se> limites étroites, l/aspect du inonde matériel qui se déploie aux regards est tel, que le
génie, dans sa plus haute exaltation, doit avouer son impuissance, à côté de cette œuvre de la création primitive dont la grandeur n’a jamais été et ne sera jamais imitée. La sensation que cet aspect produit est trop forte pour être agréable, et trop intense pour qu’on puisse la conserver long-temps. Quand tout est nouveau, la nouveauté perd son charme; quand il n’y a aucun danger actuel , la sécurité de raisonnement ne défend pas des terreurs imaginaires ; et ces preuves glorieuses de l’industrie humaine, qui se montrent à chaque pas, perdent leur force devant la terrible possibilité contre laquelle elles combattent, et qui peut rendre inutiles les précautions les plus ingénieuses des talens et de la philanthropie. C’est en vain que les barrières et les arches s’élèvent, que le gouffre est comblé, le précipice aplani; l’œil se ferme, et la respiration s’arrête tant que la fierté sauvage des scènes éloignées peut créer une idée de danger prochain. Ici l’expérience prouve la fausseté de cette assertion si répandue, que l’esprit s’agrandit par la contemplation des grands ouvrages de la nature, et produit des pensées That cvanders through , eternity.(i)
(i) « Qui se perdent dans l’éternité. »
L’esprit u’est point élevé parde telles scènes : forcé de se replier sur lui-même, il est frappé «le sa petitesse; ces masses énormes clans leurs sublimes difformités, s’écartant des proportions jusqu’alors connues, réduisent l'homme à ce qu’il est réellement, un atome. Dans ces régions, rien n’est conforme à lui*, tout est en opposition avec le but de son existence, tout rappelle ces convulsions élémentaires qui entraînent ce qui vit et respire dans le renversement général de la nature inanimée. Les agens de la destruction grondent autour de lui; les obj ets qui l’environnent ne paraissent faits que pour former la tempête, lancer l'avalanche, fomenter le tourbillon et attirer la foudre; jusqu'à l'instant où des efforts convulsifs agitant leur sein mystérieux, ils se brisent, roulent, brûlent, pour s'arrêter ensuite dans un calme effrayant, offrant la preuve des changemeus échappés aux traditions humaines, démontrant en caractères irrécusables la fausseté des calculs et la vanité des systèmes. Mais si des générations successives A) ut pu laisser inconnus les mystères des Alpes et leurs neiges éternelles, gloire immortelle aux braves qui ont surmonté d innombrables dangers dans ce s règut/u o U le froid /> nul un l ' effet du /eu, pou r s’opposer aux ennemis des droits de leur pays!
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gloire à ceux qui, en grimpant sur des hauteurs où l’aigle n’avait jamais volé, où le chamois n’avait jamais osé s’élancer, ont fait répéter le cri de l’indépendance nationale à des échos qui n’avaient encore répondu qu’au hurlement des loups et au bruit des avalanches! (1) Reconnaissance, aussi éternelle que les neiges du Mont-Blanc, à ceux où à celui qui, animé par des obstacles contemporains de la création, fit sauter le rocher, perça le granit, combla le torrent, et qui , disputant à la nature, dans sa plus grande puissance, son droit de séparer l’homme de l’homme, traça dans le désert un large chemin pour la civilisation! Mais après un si grand ouvrage, un plus grand encore restait à faire. — Pour faciliter la communication des connaissances, et répandre d’un pôle à l’autre les doctrines de la liberté civile, le monde réclamait une presse libre : celui qui a tant fait n’a pas fait cela. — Celui qui a nivelé des montagnes, détourné des torrens , qui a fait plus enfin que mille siècles de domination
(1) « Les pièces d’artillerie et les caissons furent portés à bras : les grenadiers , arrivés au sommet du mont , jetèrent en l’air leurs bonnets ornés de plumets rouges; un cri s’élève de l’armée : Les Alpes sont franchies!» Campagnes iV Italie , 1796.
VISSAGE DES ALPES. ^9
féodale, de toutes les œuvres qu'il lui était possible d'achever, a laissé la plus noble en arriére. Par ce seul faux calcul, imité des systèmes qu’il avait détruits et îles hommes qu'il avait renversés, il tomba lui-même, et reste maintenant dénué de pitié et de recours 1), victime des maximes qu’il a rétablies, et de la politique dont il a conservé les principes.
I.a construction des grandes routes est un des principaux moyens de civilisation, et l'utilité de cet art, mieux senti qu’entendu dans les temps barbares, a été assez appréciée pour que l'Egliseen fit uuobjet de monopole^). bâtir un pont ou défricher une foret, étaient des actes qui procuraient le salut dans l'autre monde comme dans celui-ci; et les pécheurs couronnés ou titrés , pavaient littéralement leur voie au ciel , et parvenaient aux portes du
(1) • l’nretpited, unpitied, utireprioved. •
(2) Quelque* re*te* de* cantonieri, ou uiricularii (ainsi nommés à cause de leur* radeaux pour traverser le* rivière*, qui étaient soutenu* par de* peaux remplie* d’air), établi* dans les Gaule* sou» le» Romain*, *e vovaien t encore dan* la première partie du mojren Age, en Provence , où il» habitaient le* bords des rivière* et des marais; mais il n’était pas toujours sûr de sc fier à leur adresse; et, sous le prétexte de passer un voyageur *ur l’autre rive , il* l’envoyaient tou veut daus l’autre uioude
5o PASSAGE DES ALPES.
paradis en faisant des chemins sur la terre. Saint Benoît fondait sa canonisation en posant la première pierre du fameux pont d’Avignon , qui, suivant le pape Nicolas v, fut érigé par l’inspiration du Saint-Esprit. Les frères pontifes se formèrent, avec leurs briques et leur mortier, une réputation qui rendit leur ordre le plus opulent, et le plus révéré de ce temps (i), et les vice-gérens de Dieu sur terre , 11e trouvèrent point de titre plus noble pour indiquer leur pouvoir , que celui qu’ils empruntaient des prêtres et des empereurs romains, pontifex maximu s , ou grand bâtisseur de ponts. Mais si quelqu’un mérite cette épithète significative, c’est plus que tout autre celui qui a construit des routes, éclairci des
(1) « Pontifices ego à ponte arbitror ) nam ab iis subli- « cius est factus primunl , ut restitutus , sæpè cum ideo « sacra et uls et cis Tyberim non mediocri ritu fiant. » Varro. De Ling. latin il , l. 4-
Il est cependant probable que dans les temps barbares des Romains , les prêtres importés avec la religion des pays plus civilisés , étaient seuls capables de construire une arche. Les architectes gothiques du premier siècle , à qui nous devons nos plus belles cathédrales , étaient également des prêtres. Si cette conjecture est juste, le terme de pontife naît d’un fait général , et non d’un fait particulier.
forêts, et bâti des ponts depuis les Alpes jusqu'aux marais Pontins. Nous trouvâmes la plaine oiVse termine la montée du Cénis , couverte de neige. Son lac si fameux pour les excellentes truites /était une pièce de glace. Les fenêtres de la poste, de l’auberge, du couvent et de la caserne ( seules fabriques de la colonie établie dans ces froides régions), étaient défendues parties volets bien fermans. Un frère et quelques soldats allaient et venaient tristement. Une vieille femme nous offrit des muguets sans parfum, en les nommant fiori (li ('misa ; et quelques petits enfans étaient assis sur les marches du monastère, ayant de la neige jusqu'aux genoux. I/air était raréfié, et le ciel d’un bleu égal et très-foncé. Malgré tout ce qui avait été fait pour prévenir les dangers et parer aux incommodités, Ja désolation régnait sur la scène dans toute sou horreur.
Le premier pas de la descente n'était nullement propre à adoucir les sensations pénibles. La route tournoyante et rapide, suspendue audessus d'immenses abimes, est élevée sur des terrasses placées les unes sur les autres; une arche jetée sur un précipice que l'on traverse sans crainte quand ou y est arrivé, parait de loin a peine praticable pour le pied du chamois.
Des rochers arrachés, jetés çàet là , et des excavations profondes, sont les vestiges de projets plus étendus, que les obstacles naturels ou les changemens politiques ont fait abandonner. Des torrens de neige fondue vont grossir la rivière de Cenisella; une région onduleuse de montagnes se déploie de tous côtés , comme les vagues des mers du nord quand la gelée les surprend dans leur fermentation orageuse; enfin, la surface décolorée du sol offre quelques taches de terre noire , quelques végétaux, quelques arbustes, un arbre présentant ses bourgeons encore fermés , une cabane, un parc à moutons, une vigne. Les frimas de l’hiver se changent en zéphyrs printaniers , et en doublant un promontoire d’une projection hardie, les brillantes plaines de l’Italie sont révélées.
To ail deliglit ofliuman senses exposed :
Nature’s whole wealth ; nay more, — an lieaven on earth. » (i)
C’est dans un site pareil qu’Annibal arrêta ses Carthaginois, et le leur indiqua comme un digne prix de leurs plus rudes travaux; c’est dans un site pareil que le lombard Alboin fit halte au milieu de ses barbares pour con-
(i) « Offrant toutes les délices des sens, toutes Les richesses de la nature; plus encore , un ciel sur la terre. »
1* V SSA CE DES Allas.
templer le paradis dont il espérait la conquête , et but dans le crâne de son ennemi son premier trait de vin d’Italie ( i); c’est dans un site pareil que Napoléon Bonaparte, conduisant une armée mal payée, découragée, épuisée par de longues souffrances , lui montra les plaines de Lombardie et promit la victoire (a). Ses soldats acceptèrent l’engagement, s’élancèrent comme les torrens des Alpes à travers les rocs et les précipices, et conquirent en deux campagnes, courtes et brillantes, cette Italie qui pendant des siècles avait résisté aux efforts et mi la ruine de millions de Français conduits
fi' « Secondo i costumi di quei tempi in un grau con- « vitodei I-ongobardi , beveva nel cranio di Cunemondo « leg ato in oro. » Pic.vom , v. il.
« Selon l'usage du temps, dans un grand festin des lombards , il buvait dans le crâne monté en or do son ennemi Cunémond. »
(a) Bonaparte, avant son départ pour cette campagne * traça une légère esquisse de ses opérations dans une maison particulière. Dans ce plan , Millesimo était marqué comme le premier théâtre de la défaite de l’ennemi. « Je chasserai , disait-il , les Autrichiens des gorges du lyrol. *.ht il finissait par ce* mots ; « C’est aut portes de \ tenue que je vous donnerai la paia. ■ Lu parlant depuis de »oii traité de Mtllesuuo , il disait t « Ce tut la plus forte sensation de ma vie. •
par des rois (i)et des généraux expérimentés.
Quatre armées de la plus puissante coalition que le monde ait jamais vue formée contre l’indépendance d'une seule nation , furent balayées , dispersées , comme les neiges du Mont- Blanc le sont par ses tourbillons ; et la paix dictée à Léoben atteste le génie militaire du jeune général qui devait un jour compter plus de batailles gagnées et de plus grands triomphes qu’aucun des capitaines qui se sont illustrés depuis Alexandre. Mais si Bonaparte commandait, c’était l’armée française libre qui combattait, et remportait les victoires. C’était des paysans , des artisans , des citoyens , qui laissant leurs fertiles vallées, leurs coteaux couverts de vignes, et leurs riches cités, mal nourris, mal vêtus, dénués de tout, traversèrent le mont Saint-Bernard, et lultant contre la destruction sous toutes les formes, ne marchèrent point ,
In perfect phalanx to the dorian mood
Of lûtes and soft recorders. (2)
mais en se cramponnant aux rochers glacés,
(0 Sons Charles vm, Louis xu, François Ier, et dernièrement sous Louis xiii, Louis xiv et Louis xv.
(2) « Formant une phalange parfaite aux doux sons des luths jouant sur le mode dorien. »
PWSVC.F OFS ALPES.
en s'enfonçant dans les abîmes de neiges, bravaut la saison eF le climat avec une gaîté (i) qu'aucune souffrance ne pouvait abattre, qu’aucun intérêt ne pouvait souiller.
L’armée française, sous Louis xiv, devint rihstrumcnt servile de l’ambition personnelle la plus injuste; et les excès permis à ses troupes le rendirent odieux, et relâchèrent leur discipline (a . Les désastres qui terminèrent et ternirent son règne , laissèrent le peuple mécontent , et les troupes corrompues. I.e système militaire alla toujours en dégénérant,
(i) Les campagnes d’Italie , sous le directoire et le consulat, valaient bien toutes les batailles impériales livrées dans les jours de la brillante dégradation de la France. la* passage du mont Saint-Bernard est unique dan* le* fastes militaires. L’artillerie était tirée sur les hauteur* , il foire de bras, par des efforts presque surhumains. les motif* d’encouragement pécuniaires offerts par le général furent rejeté». Les soldats, un à un , grimpèrent à travers les creva»*es des rochers glacés, et en cinq heures, parvinrent au couvent de Saint-Pierre. I.a descente était encore plus périlleuse; l’infanterie trancha la difliciilté, en glissant assise sur la glace : le premier consul suivit letlr exemple; et toute l'armée le vit descendre de cette manière d’une hauteur de deux cc.it* pieds.
(a) L'incendie du Palatmat , par le maréchal de Turrnne , surpasse tous les excès de ce genre rapportés dans l'histoire.
sous Louis xv. L’ennemi étranger était le moins formidable de ceux que les armées avaient à combattre. La bataille de Fontenoi faillit être perdue, parce que quarante mille hommes avaient été laissés hors de la portée du canon, pour garder la personne du roi, et son harem ambulant. Les conseils de guerre, tenus dans le cabinet du roi (i), étaient présidés par ses maîtresses, et dirigés par des courtisans, dont l’intérêt était de contrecarrer le malheureux général , qui ne pouvait rien faire sans la cour.
Les nobles se considéraient toujours comme ayant un droit exclusif aux premières places de l'armée. Les grands commandemens étaient réservés à ceux de cet ordre, qui vivaient à la cour, et formaient les cercles du souverain ; et pour parvenir même aux grades subalternes, il fallait prouver quatre degrés de noblesse, lies opérations heureuses de l’ennemi, pendant la guerre de sept ans, mirent la discipline prussienne à la mode. De jeunes et nobles colonels retournaient en France, pleins de prétentions ridichles au talent militaire ,
parce qu’ils portaient le frac bleu et la petite
(i ) Madame de Pompadour arrangeait des évolutions militaires , avec ses mouches , sur sa toilette , et les maréchaux admiraient sa tactique, et en faisaient leur profit.
boite du grand Frédéric (1). Un renégat prus* sicu devint l’instructeur de l'armée; et une source intarissable de mécontentement fut ouverte par F introduction des coups de plat de sal-re. Depuis cette époque, lin esprit de division qui contenait tous les éléinens d une révolution militaire, domina dans 1 armée; la cour tenant le parti des officiers d’un rang élevé, et approuvant leurs mesures puériles, augmenta le mal. Les , officiers supérieurs prirent une influence de janissaires. Les colonels avaient carte blanche pour casser, suivant leur bon plaisir, les subalternes qui osaient murmurer contre les abus d’autorité; et les chefs d autres corps étaient invités a former «les cours martiales, pour entendre l injurieux interrogatoire^ assister au châtiment honteux du malheureux délinquant , dont le crime était d’avoir soutenu le caractère d’un gentilhomme et d’un soldat, (s)
II) • On veut qu'ils loieut vos singes et les nôtres,» du le prince d« Ligne eu parlant h Frédéric de scs imitateur». • C'est vouloir chanter sans savoir la musique, » répond le roi en pliant les épaule».
(a) • Il s'établit, dit un trèv-curicux document sur ce changement dans la discipline française , entre plusieurs de ces chefs, une émulât ion de dureté , de tracasserie, de propu» brutaux cuver» les corps et le» individu» soumis a
L’armée tomba encore plus bas clans l’opinion publique, sous Louis xvi. L’influence exercée par la reine et les courtisans , sur les promotions militaires, devint une cause de mécontentement général, et l’objet des sarcasmes les plus amers. La prostitution des ordres militaires, accordés plus souvent à l'infamie qu’au mérite, attira l’attention des railleurs, et la croix de Saint-Louis, comme le collier de Saint - Michel , sous Charles ix, devint le licol à toutes bêtes, (i)
leur commandement, qui, dénaturant toutes les idées de mérite militaire , le jdaça uniquement dans les écarts d’une activité sans objet et d’une sévérité sans jugement. » (t) Le duc de Fitz-James, protégé par la reine, sollicita le bâton de maréchal auprès du roi, qui ordonna à M. de Maurepas de lui écrire pour l’assurer qu’il serait infailliblement de la première promotion. Le comte Du Mu j , indigné de cet outrage fait à de plus anciens généraux , et de plus grand mérite , obtint du roi que la lettre ne fût pas envoyée. Nonobstant cela, Fitz-James eut, peu de jours après , son brevet.
Les nouveaux maréchaux avec lesquels il passa étaient au nombre de sept , et surnommés les sept péchés mortels ; et l’épigramme suivante fut une de celles qui circulèrent dans Paris à cette occasion :
Réjouissez-vous, ô Français!
Ne craignez de long- temps les horreurs de la guerre :
Les prudens maréchaux que Louis vient de faire Promettent à vos vœux une profonde paix.
La guerre d Amérique, l intérèt que prit à cette cause la France en général, et en particulier quelques-uns de ses eu fa ns les plus distingués, les co nna i ssa n ces su périe 1 1 res des corps du geuie et de l'artillerie, composés d’hommes studieux et pleins de vues profondes, tout contribuait à rompre l’unité de l'armée française, et à tirer une ligne qui ne devait jamais être effacée entre l’aristocratie et ceux à qui elle commandait. La révolution éclata, et l'armée comme la nation présenta deux classes distinctes. Mais l’armée d’alors n’était que l’avant - garde du grand armement qui , animé par un même esprit, mu par un même intérêt, parut aux yeux «le l’Europe sous le nom de garde nationale (i). Le tocsin qui sonna de f Hntel-de-l'dlc , et qui rassembla la fédération militaire «le France, retentit d'une manière formidable dans tous les anciens états européens. Les cours, les cabinets, les corporations l'entendirent en frémissant, et réu-
(i) • Je \ou» apporte, dit l’illustre fondateur de tel illustre corps , quand il te rassembla à l'Hôtel-de-Yille ( je me glorifie d’orner encore une Cois mon ouvrage du nom de Lafiiyeltr) , je \out apporte une institution civile et militaire qui condamne tou* les gouvernemeu» arbitraire» à l'alternative d’être vaincus s’ils ne l'adoptent pas, et rcuversc» s’il» l'adoptent. •
Go
nirent leurs forces pour s’opposer à cette nation qui osait redresser les torts et supprimer les abus consacrés par les siècles. Le traité de Pilnitz fut signé, et devint la charte des privilèges, contre les droits des peuples. Ce fut aussi l’un des plus puissans motifs qui firent de la révolution française la révolution de l'Europe.
En vertu de ce traité, une puissante coalition entra en France, Les régions les plus opposées envoyèrent des essaims de soldats à l’appel de la royauté. Les déserts de la Russie , les forêts de la Suède , les jardins de l’Italie et les montagnes de la Savoie fournirent leurs contingens pour la croisade de la légitimité. Des rois entrèrent en campagne, des princes et des nobles servirent comme volontaires , et les prêtres s’y joignaient sous les enseignes de leurs croix sacrées ; tandis que le pape et les évêques contribuaient de leurs prières et de leur bourse au soutien de la cause commune.
L’armée républicaine de France (i) vint à la rencontre des envahissemens , et la bataille de
(i) li est curieux de remarquer qu’à l’exception de Luckner, qui avait acquis des connaissances pendant la guerre de sept ans, de Pmchambea u , officier de fortune des guerres de Flandre, et de Lafayctte, qui avait été gé-
imssagf nrs ALrrs.
Gt
Jemmapcs apprit aux troupes mercenaires que l'impulsion d’un peuple qui combat pour la liberté est irrésistible. Les crimes et les folies de la contre-révolution fermèrent la carrière de la gloire; mais l’armée resta toujours la même. La Belgique était perdue, la Vendée en révolte, l'ennemi à trente lieues de la capitale, la force publique en dissolution, 1 anarchie dans le gouvernement, quand quatorze armées, les boulevards de la nation, s organisèrent en un moment et s’avancèrent vers les frontières. Leur premier objet était de repousser l’invasion ( qui les menaçait de 1 ancienne servitude ) ou de périr sous les ruines de Paris. Les armées de l’Europe tombèrent devant les gardes nationales de France. L’Italie devint le théâtre de la lutte, et fut encore destinée à changer de maître , et à partager les triomphes et les revers, les biens et les maux de la révolution française.
itérai en Amérique à dix-neuf an», et dont 1 éducation militaire avait été bornée à les campagne» du Nouveau- Monde , il n’y avait pa* un seul général expérimente dan» toute l'année.
PIÉMONT
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