CHAPITRE III
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Suse. — Route de Turin. — Turin ; son aspect. — Églises. — Palais. — Université. — Académie. — Changemens effectués par les Français et depuis la restauration. — Professeurs. — Théâtres. — Alfieri. — Environs. — Villas. — Vigna délia regi/ia. — Conclusion.
Le voyageur qui a monté de Lans-le-Bourg , frisson naut de froid et craignant mille dangers, descend vers la ville de Suse, réchauffé par les rayons d’un soleil d'été, et aussi enivré par leur douce influence que par ce sentiment de joie qui précède la première arrivée dans un pays intéressant et inconnu. Les nuances dans lesquelles les distinctions morales d une nation se confondent avec celles d’une autre, s’aperçoivent à la dernière poste du Mont- Cénis, où les postillons répondent aux questions des voyageurs dans un jargon composé de mauvais français, d’italien et de piémontais. Mais les distinctions physiques sont plus fortement marquées. Aucune trace des traits éminemment français qui se remarquent chez
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les Savoyards, ne se retrouvent dans la population des vallées italiennes. Le pas de Suse, ouvrant un étroit défilé au pied des Alpes Cottiennes, et défendu par son antique forteresse de la Brunetta , était d'une importance infinie dans le temps où la tactique militaire se guidait sur les obstacles ou les facilités qué fournissait la nature : elle avait alors été nommée la clef de C Italie.
La ville de Suse, qui a été capitale du Piémont sous ses marquis, est petite et peu considérable; mais elle est remarquable par sa popu la tion'com posée de prêtres et de soldats, et les pieuses fresques dont les murs des bâtimens les plus chétifs sont couverts: des chaum iercs son fai us i couvert ies en ora foires , et des étables en station. Plusieurs de ces peintures sont anciennes et assez, bien exécutées, d'autres sont nouvelles ou fraîchement restaurées. La façade de notre maison représentait la Vierge et I ange Gabriel entourés de petits Cupidons avec leurs arcs et leurs fléchés. Ici l’on avait nouvellement redoré les clefs de saint Pierre; là saint Paul avait eu sou épée récemment fourbie. I)e tous côtés on voyait le purgatoire, où des âmes corporelles, brûlant dans un feu très-matériel, ranimaient le zèle «lu pénitent ou menaçaient le pécheur. Même les intérêts
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commerciaux de cette ville cherchent l’appui des "idées théologiques. La Mort avec sa faux est représentée sur l’enseigne d’une boutique , dont l’inscription dit : Qui si vende aqua vita; et des prières pour les âmes des trépassés sont demandées jusqu’à la porte de l’auberge d’où le timide voyageur part pour les dangereuses Alpes.
Dans cette petite ville frontière, obscure, reculée, cachée comme elle l’est sous l’ombre de ces immenses montagnes de neige, tout indique le renouvellement vigoureux de l’ancien ordre de choses et de la puissance féodale. Les témoignages extérieurs de la domination de S. M. sarde que nous avions remarqués en Savoie ( l’Irlande de cette petite monarchie ), se retrouvent quadruplés dans cette première cité des états piémontais. On voyait de toutes parts briller la couronne sur ces royales boutiques si communes sur le continent, où les rois, devenant marchands détaillans, s emparent du monopole de la poudre, du tabac, des cartes , du papier et du sel , et privent leurs sujets des moyens légitimes de subsister et de payer de lourds impôts (i). Partout les moines
(!) Un trait affligeant de l’histoire de l’humanité , c’est que tandis que les progrès delà civilisation voyagent si len-
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fourmillaient , les sentinelles étaient insultantes, la police intervenait à tout propos; les forteresses féodales étaient réinstallées dans leur ancien état. Le fort de la Brunctta avec ses bastions et ses noirs rochers, après avoir été démantelé par les Français, relève encore une fois ses créneaux et ses barbacanes; sa garde parade sur ses remparts; et il a son gouverneur, comme aux jours du Comte vert et de Tête de fer i). Machiavel a observé que la passion de
tement et si difficilement bon des pays où ils ont pris ntiuance, les gouvernemcns sont activement et incessamment occupes à faire autant de mal que ces amélioration » ont pu produire de bien. Un monarque ne découvre pas plutôt le moyen d’arracher un denier de plu* à se» sujets, que le nouvel instrument de rapine est adopte par tout le cercle diplomatique ; et un droit excessif, qui paralyse le commerce des royaumes, pour remplir le trésor de l'insatiable souverain, sert de modèle à autant de taxes semblables qu’il existe de cabinets imitateurs. La théocratie romaine elle -même a adopté l’absurde système des monopoles detat ; et dans toute» le* v die* et v illages d’Italie , on peut se rappeler à chaque pa» l’existence et les dignités de François u , par la grâce de Dieu , marchand de papier timbré ; et de Fie vu , manufacturier apostolique de tabac, de sel et de carte» k jouer.
(i) Désirant visiter l’arc de triomphe de Suse ( le premier , et presque le dernier monutueut complet de
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construire des châteaux et des forteresses , qui s’empara des seigneurs du moyen âge, a fait
l’antiquité que l’on trouve en Italie , avant d’arriver à Rome), l’on nous dit qu’il se trouvait enclos dans les jardins du gouverneur, derrière le fort. Nous fumes reçus aux portes par un vétéran qui, pour un peu d argent, nous admit dans les murs, et nous présenta, non pas au fier lieutenant, mais à la jolie femme de charge du gouverneur. Les clefs de la forteresse étaient suspendues sur son petit tablier a la française, et quelques visiteurs ont pu trouver ses regards plus dangereux que cinquante ëpees. ôon air avait cette soi te d humilité hardie , ordinaire à une personne destinée à servir , et qu’on laisse commander. En revenant de voir 1 arc sous sa protection , nous rencontrâmes le gouverneur , vraie figure dramatique, avec le grand uniforme et le toupet poudré. « Vous présenterai-je? » dit-elle; et, sans attendre notre réponse , elle courut à lui en disant: « \oilà deux signori qui désirent beaucoup voir votre belvédère ». La mine importante qu’elle avait en prononçant ces mots, nous fit comprendre que le belvédère était actuellement le dada de M. le gouverneur. C’était un petit pavillon à l’extrémité d’un bastion. On voyait au-dessous le Pas-de— Suse et les vallées du Piémont ; au-dessus les Alpes couvertes de neigtfs ; des torrens et des rivières s’élancaient ou serpentaient de tous cotes. Le gouverneur était un véritable epilome de la vieille cour : il marchait devant nous chapeau bas , nous montrait ses oignons de fleurs , louait les Anglais , parles conseils et l assistance desquels les forteresses avaient été relevees , et confiées à la garde des galans gouverneurs et de leurs jolies gouver-
imümom.
plus de mal à la société qu’aucun autre désordre de ces siècles barbares : Che alcu/n altro disonJuie tli qucllu stato ( il Principe ). Le roi de Sardaigne est cependant occupé à bâtir des forts sur tous les sommets de ses montagnes; et sou fort Saint-Micbcl , que l’on élevait lors <le notre passage en Savoie sur les hauteurs effrayantes du Mout-Saint-Andrc, au prix de sommes énormes et nu risque de quantité de Mes humaines, attestera long-temps les efforts des rois du dix-neuvième siècle, qui, en toutes choses, ressemblent assez aux rois du neuvième.
Suse, malgré toutes ses erreurs, est cependant abordée avec plaisir et quittée à regret. Là commence la série des sensations agréables , et le plaisir et le regret dérivent peutêtre de ces mêmes défauts, qui indiquent des efforts calculés pour faire rétrograder la société, mais qui donnent aux paysages un aspect plus pittoresque.
La route de Turin a Suse, comprenant un
naute». Rien de plut théâtral que toute U Kcne. Le vieux sentinelle manchot fumant sa pipe sur une arche brisée, un vieux jardinier, couvert d’un vieil habit d’uniforme, liant des vignes sur les vieux remparts : tout était antique et vermoulu, excepté les tleurs et la femme de charge, qui étaient également déplacées parmi de tels objet».
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espace de quarante milles , parcourt une plaine fertile , baignée par la Piccola-Dora , et coupée accidentellement par des collines escarpées et des rochers perpendiculaires, qui s’abaissent et s’écartent graduellement. Les souverains et l'Église s’étaient emparé autrefois de toutes ses élévations ; elles sont couvertes de couvens dil apidés , de forteresses ruinées , qui maintenant ajoutent beaucoup à la beauté du site. Les tours démantelées de Saint-Joire, les murs en ruine de la fameuse abbaye de Saint-Benoît (berceau de son ordre), fixent les regards, et commandent une vallée où le miel et les laitages abondent, tandis que le château d’Avegliano domine la plaine au-dessus du misérable village qui défigure sa base, et formait autrefois une de ses dépendances. Des vignes qui s’entrelacent autour des chênes majestueux, des champs couverts d’une moisson riche et jaunissante, tout présentait le contraste des ressources de la nature avec les souffrances physiques et morales dont l’humanité est affligée dans ce beau pays. C’est dans ces rians vallons que la mendicité prend ses formes les plus hideuses , et que la pénurie est le moindre des maux contre lesquels l’homme infortuné doit lutter. Aussi souvent que nous nous sommes arrêtés pour changer de chevaux,
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des groupes de malheureux nous ont entourés en nous assourdissant par le cri déchirant, carità, Elirnosinu , proféré au nom de ces saints négligeas qui les abandonnent à toutes leurs misères. Les maladies particulières aux régions alpines semblent accumulées sur eux; quelques-uns étaient aveugles, d’autres scrophuleux , et peu avaient l’entier usage de leurs membres et de leurs sens; mais les objets qui surpassaient de beaucoup tout ce qu’on pouvait apercevoir de plus horrible, étaient les crétins y extrêmement nombreux dans ce canton (i): leur rire et leur caquet imbécilles sont
(i) Le goitre et le crétinisme ne sont pas nécessairement lté». Il est tellement difficile d’assigner à ces maladies des causes qui soient constamment présentes où elle» eustent , et absentes oi» elles ne se montrent point , qu’un des premiers médecins de Milan , avec qui nous nous en sommes entretenus, n’a pas hésité à les attribuer à une race particulièrement sujette il ces difformités, \* crétinisme est cependant une dégénération manifeste de l’organisation , accompagnée d’une ossification imparfaite comme dans le rachitisme. Il est aggravé par les causes locales et par les privations de la pauvreté , et mitigé par le changement de résidence et une meilleure nourriture. On «lit qu'à mesure que la condition des clashs inférieures a été améliorée, le crétinisme est devenu plus rare, et qu’il est toujours plus général dans les cantons pauvres des pays montagneux ,
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quelque chose de plus révoltant que les membres mutilés et les figures difformes. En opposition à ces groupes effroyables , on voyait ordinairement une maîtresse de poste , la tête chargée de dentelles et de rubans, dans tout le luxe de la toilette piémontaise, caquetant avec des gendarmes pimpans et lestes, le caporal à moustaches du détachement du villagé, vidant à longs traits son boccale devant l’hôtellerie , et le moine à face luisante et rebondie, à qui il est permis de nouveau de présenter à toutes les portes sa besace et son bénédicité.
Telle était la population; et quant à la route, on pouvait l’appeler, sans exagération , le cassecou général de l’Europe. Les essieux de notre voiture en font foi ; ils furent si fortement et si souvent mis à l’épreuve, que nous étions continuellement obligés d’ordonner d’aller plus doucement, précaution rarement nécessaire avec les postillons italiens. Ils nous répondaient en nous montrant une belle route tracée parallèlement à celle où nous étions, et qui allait bientôt être achevée, et
où il règne. Malgré cela , quelque chose de plus que les causes morales influe sur ce mal , qu’on doit attribuer à la situation de la contrée.
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en disant ecco la strada francese (1). Cette assertion ne nous a cependant pas semblé probable, à en juger par la manière dont l’ouvrage est conduit: il est confié aux travaux de quelques vieillards des deux sexes, et de quelques enfans, fournis pour tous instrumens d’une brouette et d’une pelle. Certains nobles dont les terres sont limitrophes, se sont opposés, dit-on, à la continuation de cette entreprise, parce qu elle est française et révolutionnaire.
Rivoli, autrefois le Versailles et le Windsor de la cour de Turin , est situé à deux lieues de cette capitale. On y voyait encore des vestiges des récens combats qui ont rendu au Piémont Vastro propizio délia liberazione , il bramalo suo re(p\ comme l’appelle le Guide royal. Le palais des anciens ducs de Savoie est de briques rouges, achevé dans certaines parties et ruiné dans d’autres. Ainsi que la plupart des maisons de plaisance des princes et des nobles italiens, il est vaste, dégradé, sombre et négligé; car en Italie comme ailleurs les rois ont bâti au-delà de leurs finances, et aucune expression ne peut donner une idée complète de celte manie générale des potentats.
(1) Voilà la route française.
(a) <> L’étoile propice de la délivrance , le roi désiré. »
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À Rivoli, commence une avenue bordée de deux rangs de beaux arbres : elle parcourt deux lieues d’une plaine bien cultivée , qui conduit jusqu’à Turin , dont on ne découvre les tourelles et les beffrois que par intervalles, tandis que l’église de la Superga , s’élevant au-dessus de tous les autres édifices, forme le point principal de ce magnifique paysage.
En approchant de la ville, on est frappé de sa brillante situation, au milieu d’un amphithéâtre de coteaux couverts de vignes. Les sinuosités du Pô montrent, sous divers aspects, ce fleuve classique autrefois , si fier des cinquante villes qu’il baignait, de ses trente rivières tributaires , et qui arrose toujours les campagnes les plus fertiles et les plus pittoresques.
La première vue de Turin est extrêmement imposante ; des faubourgs mal bâtis ou des murailles ruinées n’en défigurent point l’entrée ; les rues spacieuses et tirées au cordeau sont disposées de manière à laisser toujours une ouverture à leurs extrémités, qui laisse voir le charmant rideau de vertes collines qui entourent la cité. Dans les rues principales, Gontrada nuova, Dora grossa (1), et Contrada
(1) La Contrada Dora grossa , comme plusieurs autre rues de Turin , doit sa régularité à l’alliance d’un prince de Piémont avec une infante d’Espagne. Dans ces occa-
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del Pô, une longue suite de portiques déployait une régulière et magnifique architecture ; et les balcons , ombragés de draperies légères, qui s’opposaient aux rayons d’un soleil de mai, nous montraient le costume particulier d’une ville italienne, et réalisaient une partie des images que nous nous étions formées d’un climat méridional. Mais , malgré la beauté réelle de cette petite cité de palais, le défaut àefîni se fait apercevoir partout : dans les façades les plus superbes, on voit encore les trous qui ont servi à soutenir les échafauds dans le temps où on les a bâties.
Les rues de Turin. étaient placées, avant la révolution , sous la protection spéciale des saints dont elles portaient les noms : à cette époque elles ont reçu des dénominations moins sacrées. Le nom d’Alfiéri fut donné à la rue où l’on voit encore sa maison : c’est un hommage que rendirent à sa mémoire les Français contre lesquels il avait écrit avec tant de violence. A
sions, des maisons étaient abattues, des balcons enlevés, des fenêtres bouchées , et les propriétés privées étaient violées , pour que les yeux de la princesse , dont l’alliance était regardée comme le comble de la gloire , ne fussent offensés par aucun angle saillant , aucune déviation hardie , delà noble uniformité qu’on croyait devoir leur être plus agréable.
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la restauration , le roi ordonna que les anciens noms fussent rétablis; mais supposant que l’auteur de Bru tu s était indigne d’étre le prédécesseur d’un membre de l’ Album sanctorum y aucun saint ne fut assigné à la rue que son nom avait profanée , et la Contrada Alfiéri est maintenant la Contrada del Ospedate.
La ville de Turin, la plus petite des capitales royales de l’Europe ( elle n’a que trois milles de tour), contenait cent dix églises dans le temps de l’invasion française; toutes magnifiquement dotées, riches en marbres, tableaux et autres objets précieux; et nous avons pu croire que le nombre en était peu diminué , d’après la quantité que nous en avons visitée pendant notre courte résidence. Feu d entre elles cependant sont à présent propres à exciter l’admiration par la richesse de leurs ornemens ; des mains profanes sont tombées avidement sur leurs trésors, et la piété ravivée de nos jours n’a pas encore réparé leurs pertes.
L’église métropolitaine de Saint- Jean-Baptiste était autrefois comptée parmi les plus riches d’Italie; mais ses vases dor pur, ses quarante candélabres, ses vingt évêques dun argent pur, ses encensoirs ornés de pierres précieuses, ses croix de rubis, ses cœurs de
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diamans, ont tous disparu, et se sont transformés et pervertis pour servir à des usages profanes : quelques-uns ont été employés à s’opposer aux incursions du Pô (1), d’autres ont contribué à ériger le plus beau de ses ponts (2), et quelques-uns sont venus jusqu'à Paris, où ils ont aidé à déblayer l’entourage ignoble des Tuileries, et à bâtir la superbe rue
(1) Les rivières du nord de l’Italie , tombant des Alpes en torrens impétueux , descendent rapidement sur la plaine presque unie de la Lombardie. Les fragmens de rochers et les sables qui sont entraînés des montagnes n’étant point portés jusqu’à la mer, le lit des fleuves s’élève chaque année. Ainsi le Pô et d’antres rivières considérables qui arrosent cette plaine , coulent dans des canaux élevés de plusieurs pieds au-dessus du niveau de la contrée, et quand elles débordent ou rompent leurs digues , elles dévastent des districts entiers. Pendant l’inondation annuelle de la fonte des neiges, la population entière est occupée à garder la rivière et à renforcer lesendroitsquimenacentde lui donner passage; degrands frais sont nécessaires pour désobstruer le canal et faciliter l’écoulement des eaux.
(2) Ce pont est un des plus beaux qui aient été construits pendant l’occupation des Français. Comme une médaille de Napoléon est enterrée sous ses arches, le roi proposait de l’ôter et de la remplacer par une des siennes, pour que la postérité ne pût pas se douter qu’un parvenu ait possédé les domaines de la plus an-
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de Rivoli , monument d’une victoire des Français sur le champ des plaisirs royaux de Turin.
Nous visitâmes la cathédrale de San-Giovanni pendant la célébration du service divin. Les chanoines, en robe de couleur écarlate, étaient placés de chaque côté de l’autel; la plus délicieuse musique d’opéra était exécutée par des instrumens dont l’usage aurait paru sacrilège dans un temple protestant ; et la congrégation, éparse dans ce vaste et vénérable édifice, se composait de quelques misérables vieilles gens et de quelques étrangers curieux. L’objet le plus remarquable est la chapelle royale de la Santissima Sindone , qui, au-dessus du maître-autel, s’élève en rotonde superbe, soutenue par trente colonnes de marbre noir, avec leurs bases et leurs chapiteaux en bronze doré. Magnifique et singulier dans sa construction, ce temple dans un temple doit une grande partie de sa renommée et de sa sainteté à l’honneur qu’il a de renfermer la plus sacrée des reliques, le sindone , ou linceul qui a en-
cienne maison royale de l’Europe; mais sur ce qu’on lui représenta qu’il était difficile de retirer la médaille, sans détruire le pont , S. M. eut la modération de renoncer à son dessein.
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veloppé l’incarnation de la Divinité. C’est le sindone emporté de Charfibéri pour accomplir le vœu de saint Charles Borromée, qui ne pouvait l’aller visiter en Savoie. C’est le sindone montré à Rome tous les vendredis saints , et en plusieurs autres lieux, en France et en Italie; sa multiplicité étant au rang de ses facultés miraculeuses. Des milliers de témoins attestent
les miracles qu’il a faits en divers endroits à la fois; et quoique chaque ville soutienne que son sindone est le seul réel et avéré, toutes sont également fondées dans leurs prétentions (i).
L’église de SantaTheresa est la célèbre église du couvent des frères déchaux , dont le vœu de pauvreté est assez mal justifié par la magnificence de leur temple, de même que la sévérité de leur ordre s’accorde peu avec le tableau du maître-autel, qui représente le Christ en forme de Cupidon, cherchant à lancer une flèche dans le cœur de la belle sainte en extase, tandis que la vierge Marie sourit à ses
efforts, et que les traits ordinairement impas-
(i) Il existe en tout, entre la France et l’Italie , huit sindone , tous déclarés authentiques par des bulles. On prétend que celui qui est en Périgord a le plus de preuves en sa faveur; mais sept docteurs de Turin ont écrit un livre pour prouver qu’il n’y avait qu’un seul sindone , et que c’était celui de Saint-Jean-Baptiste de Turin.
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sibles de saint Joseph prennent une expression de complaisance (r). Cette peinture, qui passe pour un chef-d’œuvre de Guglielmo Caccia, est une des meilleures parmi les nombreuses représentations de la sensibilité de sainte Thérèse; cependant, sa statue par Legros exprime peut-être encore mieux l’amour divin qui remplissait le plus tendre des cœurs dévots.
Mais toutes les églises de Turin le cèdent en noblesse et en célébrité à la Superga , qui couronne la montagne la plus escarpée et la moins accessible des environs de la capitale. Cette superbe église fut construite pour accomplir un vœu de Victor Amédée, qui avait promis à son saint patron que, s’il le tirait des
( 1) Q. — Sont-ce là les représentations que le Quarterljr Review désirerait introduire dans les églises protestantes d’Angleterre, pendant que d’autre part il accuse les catholiques irlandais d’idolâtrie? Le pouvoir temporel de la hiérarchie papale sur l’esprit des hommes , semble plutôt un objet d’envie que d’aversion à ces grands politiques ecclésiastiques ; car tout en combattant ce pouvoir, parce qu’il est en d’autres mains que les leurs , ils tâchent, par tous moyens, d’éteindre les lumières de la raison qui sont les meilleures armes contre lui , et emploient tous leurs talens à établir une papauté protestante dans leur pays.
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mains des Français, qui étaient presque aux portes de sa capitale (i ), il lui bâtirai t une église qui ferait siffler les serpens de V envie ; dans le cœur de tous les saints du calendrier. L’engagement était conditionnel : point de service, point de récompense. Mais la bataille fut gagnée, les Français battus, et le saint réclamait son église. Victor , cependant , demanda un long délai, et dix ans s’écoulèrent avant que l’ouvrage de la reconnaissance fût commencé. C’était un prince aussi recommandable par sa prudence que par sa piété, aussi tâcha-t-il de se tirer le mieux possible d’un mauvais marché: au lieu d’une bonne église, battant neuve, il obligea son architecte, Philippe Juvava, à se servir de quantité de vieilles colonnes qu’il avait depuis long -temps entre les mains. Le saint fut dupé par son client reconnaissant , et la coupole de la Superga est un monument de la difficulté de forcer les rois à être fidèles à des traités , même quand le ciel est intéressé â leur accomplissement.
Le vieux palais ducal , érigé par le duc Amédéevm, en 1 4 1 6 , est plutôt une forteresse qu’un palais; comme les autres habitations de ces temps où la sûreté était plus
(1) Eu 1706, sous la conduite du duc de Vendôme.
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essentielle que la commodité, il est sombre et imposant. Les Français l’avaient choisi pour le siège du gouvernement; et les fêtes les plus brillantes ont été célébrées dans ces tours formidables, pendant que le prince Borghèse y tenait sa brillante cour. Cet édifice est nommé Castello reale , et c’est un beau modèle de 1 architecture militaire du quinzième siècle.
Le Palazzo reale, résidence de la maison royale de Savoie, avec lequel l’ancien palais communique, a été bâti vers le milieu du dixseptième siècle , par Charles Emmanuel n. On y voit des marques nombreuses du mauvais goût de ce temps et de la totale dégradation de l’art. La famille royale était à Gênes, quand nous visitâmes Turin; et nous eûmes l’honneur d’être conduits dans les appartemens du palais par le chevalier Perrone, introducteur des ambassadeurs, dont la politesse nous procura, en plusieurs autres occasions, la facilité de voir ce qui méritait notre attention , de la maniéré la plus agréable pour nous. La cour, les salles, l’escalier , les corridors du palais du roi , étaient, malgré son absence royale, encombrés de soldats, et donnaient une idée frappante du siège d’un gouvernement militaire.
Le premier objet d’art que présente le palais, s’accorde parfaitement avec 1 ordie social
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qui y domine. C’est la statue équestre de Victor Amédée , placée sur le grand escalier, armée de pied en cap, montée sur son cheval de bataille ( vrai Bucéphale ) , qui , fier, indompté , foule les corps de deux hommes prosternés, que le catalogue royal a la courtoisie de nommer esclaves. Ainsi, l’entrée du palais d’un roi chrétien offre les symboles de la tyrannie la plus barbare; et la moralité de cette allégorie ( comme l’annonce l’inscription du piédestal) (i), est que l’homme a été fait pour être écrasé, et les rois pour l’écraser. Les monarques piémontais ont pu apprendre, pendant les vingt dernières années de leur existence, quels étaient les résultats de ces maximes. — La suite montrera à quel point ils ont profité de la leçon.
L’intérieur du palais , qui ne peut plus être vu que par faveur spéciale , est vraiment royal ; riche, majestueux, brillant, chargé d’ornemens, et dépourvu des choses les plus utiles. Le complément d’usage des appartemens royaux se trouve dans le château de Turin , comme aux
(i) Divi victoris Amadei
Bellicam fortitudinem Et inflexum justiciæ rigorem Métallo expressum vides.
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Tuileries : on y voit salle des gardes , salle des suisses, salle des ambassadeurs , etc. etc. ; mais il était réservé à Bonaparte d’ajouter à ce catalogue légitime une salle des rois , étant le seul souverain de l’Europe qui eût besoin de se pourvoir d’une antichambre pour ses rois tributaires. (î)
Les appartemens d’honneur sont extrêmement splendides ; les murs en sont enrichis de
(1) Un de ces rois, des plus anciennement légitime , fut remarqué par le duc de Noailles (beau-père du général La Fayette), comme roi d’antichambre, et en cette qualité le duc lui confia un mémoire à présenter à l’empereur sur quelques affaires personnelles. Quand de temps à autre ce seigneur demandait à ce monarque des nouvelles de la mission dont il s’était chargé, S. M. répondait constamment : « A vous dire le vrai , monsieur « le duc, je n’ai pas encore pu trouver le moment. » Monsieur le duc reprit à la fin son mémoire, et au premier lever il n’eut aucune peine à trouver lui-même le moment. — Un autre de ces potentats d’antichambre était le prince de Monaco. J1 fut un des premiers à changer au moment des revers de Bonaparte ; et quand l’empereur sortit de l’île d’Elbe , il prit la fuite. Bonaparte le rencontra sur la route , et le prenant par sa veste , il lui dit brusquement : Ou allez-vous , Monaco ? — Monaco tressaillit. — Je viens... , je vais , j’allais —
j’irais — , — et il allait conjuguer régulièrement dans tous ses temps ce verbe très-irrégulier, quand Napoléon le lâcha en éclatant de rire et en disant : Allez-vous-en ,
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peintures, presque toutes des écoles que les Italiens appellent ultramontaines, qui sont les écoles hollandaise, flamande et française: la plupart viennent de la succession du fameux prince Eugène , le plus distingué des membres de la maison de Savoie. La collection des portraits de famille est vraiment accablante ; et les vertus civiles et militaires de cette race y sont démontrées , non - seulement par les sourcils épais et les nez romains, mais par des inscriptions au-dessous de chaque figure; qui révèlent dans ces chefs belliqueux, des qualités que l’histoire n’a consignées nulle part. Un portrait du souverain actuel, vrai libelle , termine la collection : c’est réellement le beau idéal de l’imbécillité.
Dans le petit nombre des productions des maîtres italiens , on distingue les Élèmens de l’Albane qui se trouvent dans la chambre à coucher du roi. Ils sont peints en forme circulaire , conformément aux doctrines philosophiques de Turin de ce temps, où le peintre qui aurait représenté les élémens sur un
Monaco ; vous êtes comme je vous ai toujours connu » Monaco retourna chez lui au plus vite , et il exerce maintenant le pouvoir le plus despotique sur la vie et les prç-* priétés des habitans de sa petite principauté.
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carré, aurait risqué d’attirer l'attention de l’inquisition, et d’être puni comme novateur , ainsi que Galilée et Yanini; une force concentrique , dans l’arrangement des élémens, étant le mot d’ordre de ce siècle de lumières.
La galerie de ce palais , si souvent décrite et avec de si pompeux éloges , a toute la magnificence que peuvent donner les fresques et la dorure. Les nombreux et excellens portraits de Vandyck qu’elle renferme en font l’ornement le plus précieux. Des pièces de toutes grandeurs , des colonnes, des richesses se succèdent; des cabinets , des oratoires , des toilettes , des châsses , des trônes, des autels , des boudoirs , des salles d’audience sans fin sont vus et traversés. Les parois de porcelaine , les lambris d’ivoire, les cadres d’argent et les portes de nacre éblouissent les yeux; et des Davids danseurs, des Salomons bouchers ( tenant l’enfant d une main et la hache de l’autre ) , dess madones nourrices, et des martyrs agonisans , détournent l’attention ou blessent la sensibilité.
*Le palais du prince de Carignan, héritier présomptif de la couronne, est rssez imposant, quoique comparativement d’une petite dimension. Il est remarquable par une chambre qui paraît une masse solide d’or brillant. Les meubles en étaient modernes et très-beaux; mais
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quoique le jeune prince et la princesse en sortissent à l’instant pour aller au cours ( où nous les rencontrâmes peu de temps après ) , le palais paraissait inhabité. Comme nous étions accompagnés par le chevalier d’honneur de S. A. R. , nous pénétrâmes jusqu’au cabinet de toilette, où elle venait de quitter sa pelisse , et jusqu’au salon qu’elle habitait ordinairement ; et, dans l’une et l’autre pièce , nous ne vîmes, ni un livre, ni une fleur, ni un écritoire, rien enfin qui indiquât la présence récente de leur belleet très-jolie maîtresse. Toutavaitun aspect sombre et cérémonieux. Quelques domestiques à mine grave et en livrées royales, se tenaient immobiles dans les salles, comme des figures de monument funèbre; et les gardes, en présentant les armes à notre noble conducteur, troublaient seuls le silence de cet auguste lieu. Tel est le contraste établi entre la splendeur royale, et la douce aisance de la médiocrité. En cette occasion, comme en beaucoup d’autres pendant notre voyage d’Italie, nous sentîmes que la vie menée par les frères du grand seigneur dans les labyrinthes de son da ngereux palais, diffère bien peu de l’existence à laquelle les héritiers des princes italiens sont assujettis.
L’université est un grand bâtiment massif;
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mais ses divers appartemens sont bien adaptés aux différentes classes et à la retraite studieuse de ses membres. La cour est entourée d’un double portique, et les murs sont couverts de sculptures, de bas-reliefs et de monumens de marbre de tous les siècles, la plupart tirés de l’ancienne ville d’Industria, qui, quoique citée par Pline , a été ignorée pendant tout le moyen âge : on n’a su qu’elle était située à peu de distance de Turin, qu’en i ^45 , et cette découverte est due à l’espjriP entreprenant de quelques gentilshommes de ce pays, dont les recherches des antiquités classiques furent par là amplement récompensées.
La bibliothèque est très-considérable ; et la plus grande partie de son contenu pourrait fournir un des chapitres les plus curieux de l’histoire de l’esprit humain, en prouvant combien d'écume doit être rejetée avant que l’or pur de la vérité soit obtenu. Outre un immense fatras de théologie maintenant oubliée, et qui autrefois alluma les fagots et fomenta les querelles de ces siècles polémiques, on y voyait un monde de futilités littéraires, des in-folios philologiques sur des monosyllabes et des virgules, des vocabulaires des mots contenus dans les psaumes , et la bulle dorée de Trèbtzonde , dont la diplomatie est aussi intelligible
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que si elle venait de ce ministre britannique dont les bulles ne sont pas toujours dorées. Les trésors bibliques sont infinis. 11 y a trois cents exemplaires latins, deux cent trente italiens et cent vingt français de la Bible. Une polyglotte, donnée par un roi d’Espagne à un duc de Savoie , et le Traité d’Eben Hassan en hébreu, sont les seuls ouvrages que les Français ont emportés , malgré les lamentations de M. Eustace sur la dilapidation de Turin. Il est à remarquer de plus , qu’on a laissé une reconnaissance écrite du déplacement de ces deux ouvrages. Les livres , pendant qu’ils ont été dans les mains des Français , ont été rétablis, reliés , et remis sur leurs tablettes dans un état de conservation où ils ne se trouveraient pas maintenant, s’ils n’avaient point changé de maîtres. Un curieux volume de cetle vaste collection est un Homère enrichi de peintures faites par les moines, dans lequel nous vîmes une procession de bénédictins suivant le convoi d’Hector. L’érudition tant vantée de ces moines est prouvée de la même manière dans plus de cent ouvrages qui se voient dans les bibliothèques du continent. (1)
(1) Dans une autre occasion nous vîmes les soldats de Catilina marchant contre la républicjue avec un mortier.