‹ L'ItalieChapitre 6 sur 19 · PI ÉMOIS’ T · texte numérisé non relu

PI ÉMOIS’ T

Le cabinet des antiques contient le nombre ordinaire, ou plutôt un nombre extraordinaire de divinités de la mythologie païenne , dont plusieurs sont d’une beauté exquise et dune grande rareté; mais le plus précieux de ces monumens est la table Isiaque, dont les voyages aventureux , depuis le moment où elle quitta le Mont-Aventin ( où elle avait été apportée du temple d’Isis en Égypte ) jusqu’à celui où elle fut trouvée dans les archives du duc de Savoie, formeraient le pendant des Mémoires de la fameuse maison de Loretta. Vouée à l’oubli et ensevelie dans la poussière , les Français la retrouvèrent et la transportèrent à Paris , d’où elle est revenue à la restauration.

Le cabinet des médailles est maintenant un des plus riches de l’Italie , et il a été si complètement exempt de la rapacité des Français , qu’on a trop souvent exagérée, que l’on n’y a ni pris, ni déplacé une seule pièce.

Le cabinet de physique contient à peu près tout ce qui est nécessaire pour la leclure et la démonstration. La pièce la plus remarquable, est la machine électrique de Beccaria, construite par lui-même. Plusieurs des expériences ordinaires de physique furent répétées pour nous; et quoique persuadés que nous

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devions le temps que les professeurs nous accordaient, à leur déférence pour l’illustre personne (i) sous les auspices de laquelle nous visitions l’université, nous demeurâmes pénétrés de la bonté et de la patience des savans qui voulaient bien quitter des occupations plus importantes, pour contribuer à notre instruction et à notre amusement. (2)

L’université doit son établissement libéral actuel, au système par lequel Turin, comme le reste de l’Europe continentale , a été gouverné pendant les vingt dernières années. Les professeurs étaient avant, presque tous ecclésiastiques. Les cabinets des antiques et des médailles , l’amphithéâtre d’anatomie, et la bibliothèque, étaient tout ce qui appartenait à l’institution originale , qui était purement monacale, et tendait plutôt à exclure qu’à admettre les lumières progressives des siècles (3).

(1) Son excellence le comte Prospero Balbo , alors chef de l’instruction publique, sous le titre de capo delle reggie itniversità , et président de l’Académie des sciences ; mais actuellement ministre d’état.

(2) MM. les professeurs Plana , Borson , Caréna, Boita et Bessone.

(3) Cette faute essentielle dans les institutions', en tant qu’elles sont des élablissemens , est particulière aux systèmes dont la prêtrise forme la base. Le clergé est trop

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Beccaria avait bien fondé sa propre école d’astronomie en Piémont, en y introduisant le système de Newton, en 1 ^7 5g; mais il n’y avait ni chaire de cette science , ni observatoire dans l’université; et les instrumens de Beccaria avaient même été relégués depuis, dans le grenier d’une maison particulière. Le cabinet de philosophie naturelle était une chambre presque vide; on y voyait seulement le modèle d’un moulin à eau.

Les universités de Piémont ont éprouvé des révolutions analogues à celles de l’état politique de la nation. A. la première entrée des Français, toutes les institutions existantes furent renversées; mais legouvernements’appliquade suite à réparer cette calamité, et le zèle pour les

intéressé à ce qui est , pour ne pas porter un œil jaloux sur ce qui pourrait être. Le professeur monacal de Cambridge (l’épithète n’est point appliquée mal à propos) parle d’une dose convenable de métaphysique et de connaissances élémentaires en théologie , comme des parties nécessaires de l’éducation publique ; et il considère la chimie, l’anatomie, la minéralogie et la botanique, comme des objets d’une utilité subordonnée et accessoire. Mistriss Mal à propos dirait « qu’il n’y a pas un 6eul article superstitieux dans tout le catalogue.»

( Cette note,répond sans doute à quelque critique de journal. )

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sciences, qui distinguait les révolutionnaires d’alors , fut bien secondé par les hommes éclairés du pays. L’université de Turin, soumise sous le nom d’académie à celle de Paris * devint un centre d’instruction vraiment utile. Au retour de la vieille cour, vingt-cinq professeurs pleins d’activité et de talent furent éliminés en bloc , parle seul motif qu’ils recevaient leurs a*ppointemens sous des dénominations françaises. Cet acte de tyrannie puérile égale et surpasse peut-être la violation du traité de Vienne, qui a replacé le souverain sur le trône qu’il avait abandonné. Nous eûmes le plaisir de faire connaissance avec un de ces professeurs déplacés, le docteur Balbis, botaniste très -savant, et physicien habile: les universités comptent rarement dans leurs rangs des esprits aussi fins et aussi philosophiques. Il supportait alors une position désagréable et pénible sous plus d’un rapport , avec un stoïcisme et une gaîté vraiment admirables , quoiqu’il sentit vivement le tort que feraient à sa patrie ces réactions immodérées et mal calculées. Ce savant professe maintenant la botanique à Montpellier;

Le cabinet de physique et l’observatoire ont été établis par le gouvernement français en concurrence avec le gouvernement piémon-

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lais; une chaire d’astronomie a été fondée en i8o5, et occupée par le célèbre Plana. L’académie royale de Turin était une école militaire, fondée pour la jeune noblesse, par le duc Charles Emmanuel. Le roi Charles Emmanuel iii ajouta à l’escrime , la danse et l’équitation qui y étaient enseignées , quelques classes où l’on préparait ceux qui pouvaient donner quarante-huit livres par mois, pour l’université. L’oisiveté et la débauche qui régnaient dans cette académie, ont été peintes sous des couleurs qui perpétueront son infamie, dans les Mémoires d’Alfiéri. A l’arrivée des Français, cette misérable institution tomba avec le reste.

Par un décret impérial de i8o5, tous les collèges furent réunis, et un institut fut organisé sur le modèle de celui de France. Des chaires furent établies , et les professeurs eurent des appointemens suffisans. Les noms les plus illustres du Piémont, dont les possesseurs avaient réveillé les sciences, à travers les obstacles du despotisme royal et ecclésiastique, les Saluzzi, Calusi, Yasali, Eandi, dirigèrent l’institut comme ils avaient déjà gouverné X académie royale des sciences qui l’avait précédé (i).

(i) L’Académie royale des Sciences doit sa formation

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L’institut a maintenant repris son ancien nom d’ académie des sciences , et l’on observe avec plaisir , qu’un de ses membres les plus distingués est la fille accomplie de son premier fondateur , la comtesse Diodata Roero Saluzzo (1).

Le palais de l’académie est intérieurement

à une société particulière de personnes instruites , tenue sous les auspices du comte Giuseppe Angelo Saluzzo. Le fameux Lagrange a été de cette société à l’âge de vingt-quatre ans. Ils publiaient leurs transactions en latin , et bientôt ils attirèrent l’attention du gouvernement , qui les força de se soumettre a sa protection , comme le cardinal de Richelieu le fit pour 1 association littéraire qui devint la base de l’Académie française.

(1) En arrivait à Turin, sur l’invitation de cette illustre dame nous nous rendîmes auprès du lit où ses infirmités la retiennent depuis long-temps t mais la maladie et la douleur n’ont pu ternir le brillant de sa conversation , ni paralyser l’activité de son esprit pénétrant et avide de connaissances. Les momens que nous avons passés si agréablement dans la ruelle de madame Diodata Roero , rappelaient , à l’auteur de ces pages, les journées et les soirées qui se sont écoulées près de ses amies , de ses compatriotes distinguées , Mrs. H. Tighe, auteur de Psyché, et Mrs. Lefanu, auteur des Enfans tl’Erin. Madame Diodata a fait plusieurs beaux ouvrages : cinq volumes de poésie , deux tragédies, et la Nouvelle si connue de Gaspara Stampa.

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un très-bel édifice. Le cabinet d’histoire naturelle , qui forme une suite de pièces élégamment arrangées , est dans un bel ordre; et en considérant son établissement récent , son étendue fait honneur au zèle éclairé de ses professeurs qui ont eux-mêmes rassemblé la plus grande partie des objets qui y sont contenus. Le Piémont est singulièrement riche en histoire naturelle, comme le prouve les Stirpes d’Allionius, publiés il y a nombre d’années ; et ses richesses minéralogiques ne sont pas inférieures à celles des deux autres règnes. Le cabinet de l’académie , considéré comme collection nationale , mérite donc une attention particulière. Les animaux ne sont pas nombreux, mais on y voit presque toutes les espèces indigènes des Alpes. Parmi d’autres se voit un loup terrible, qui faisait la terreur de la contrée, il n’y a pas plus de deux ans, et qui s’était nourri de sang humain; son aspect était encore effrayant, quoiqu’il ne fût plus capablede nuire (i). Cette classe offrait, déplus,

(i) On dit que ces animaux ont une prédilection pour les proies femelles, et abandonnent la poursuite d’un petit garçon , si un petit Chaperon rouge féminin se présente sur leur chemin. Le gouvernement fait donner une somme pour chaque tête de loup.

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un bel individu de l’espèce des chameaux léopards (giraffes): les oiseaux étaient en plus grand nombre que toutes les autres classes. Nous eûmes beaucoup à nous louer de la politesse de M. Borson, professeur de minéralogie; et le professeur Caréna, auteur d’un ouvrage d’un grand intérêt (sur l’analogie des lois qui gouvernent les forces morales et physiques) (i), eut pour nous des bontés qui ne cessèrent qu’à notre départ de Turin.

La situation du Piémont, dans le voisinage

de la France , est très-favorable pour la culture des sciences; et ce peuple naturellement intelligent, a tiré de grands avantages de son amalgame temporaire avec les Français. Après la première réaction qui suivit la restauration, la cour se vit obligée de reprendre quelques parties du régime précédent. Le comte Balbo fut mis à la tête de l’instruction publique; et ce digne seigneur a réussi à conserver et à renforcer certaines améliorations qui avaient été momentanément suspendues. Quoiqu’il soit maintenant appelé à de plus hautes distinctions, son esprit est trop profondément péné-

(i) Essai d’un parallèle entre les forces physiques et les forces morales , par Hyacinthe Caréna, Turin , 1817, à l’imprimerie royale.

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tré de l’importance de l’éducation nationale , pour qu’il ne continue pas de protéger tout ce qui peut tendre à son extension et à sa meilleure direction.*

Les deux petits théâtres qui se trouvaient ouverts lors de notre passage à Turin, n’offraient rien de remarquable; ils étaient sombres et malpropres , et n’auraient eu aucun attrait, sans le jeu excellent de la Marcolina, dans l’opéra - comique dont elle était prima donna. Le grand opéra était fermé à cause de l’absence de la cour. Considéré depuis longtemps comme une propriété privée de la couronne , il a subi l’épuration générale qui a suivi la restauration, et il est exclusivement réservé pour la noblesse; la reine présidant à la distribution des loges , et fixant leur prix. Sa liste décide du nombre de quartiers exigés pour occuper les rangs aristocratiques du premier et du second cercle , et détermine le point de roture qui relègue les piccoli nobili au troisième rang de loges. Nous allâmes voir ce théâtre de jour, et n’ayant point encore vu ceux de Milan et de Naples , son étendue et sa magnificence nous frappèrent. C’est effectivement la troisième salle de spectacle d’Italie.

La routine de tout voir et de tout montrer

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ne commence pas encore à Turin, où peu de voyageurs restent plus d’un jour ou deux. Les palais de la noblesse de cette ville ne sontpoint sur le catalogue des Ciceroni; et nous avons du les occasions que nous avons eues de juger de la richesse et de l’élégance de quelques-uns de ces édifices, à l’hospitalité de leurs propriétaires , plutôt qu’à notre curiosité, ou aux indications d’un valet de place. Le seul cabinet de tableaux notable, est celui du marquis de Prie, fils de cette dame dont les charmes retinrent si long- temps Alfiéri dans ce bizarro e tormentissimo stato (i) qui était après tout le mieux approprié à ce caractère qu’il a lui -même si bien décrit (2). Les palais de Prie et d’Alfiéri sont précisément en face l’un de l’autre, à l’extrémité de la place Saint- Charles (3); et le marquis nous montra la fenêtre où Alfiéri passait les nuits et les jours dans la contemplation de la demeure d’une maîtresse dont il trouva bientôt les chaînes si insupportables. Il Pillait alors un bien léger effort d imagination pour croir/e qu’un vieux

(1) « État singulier et plein d’angoisses. »

(1) « Impetuoso, intollerante e superbo caral'lere. » Caractère impétueux , lier et sévère.

(3) Au coin de la Contrada del Ospedale.

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sopha de satin vert, de la chambre de la marquise, était le même que décrit A lfiéri, comme ayant été le dépositaire de sa première tragédie, qui restait oubliée de son auteur, et inconnue au public depuis plus d’un aij, quand un accident la fit découvrir, (i)

Les villas de la noblesse de Turin couronnent les montagnes environnantes : elles ajouteraient peut-être au charme du paysage, si elles ne remplaçaient pas les beautés naturelles par des jardins entourés de murs, des allées régulières, et des pavillons d’été du plus mauvais goût.

La villa délia Regina (villa de la Reine) ' est remarquable par la beauté de sa situation. Elle s’élève sur la plus riante des collines qui entourent la capitale de leurs ondulations infinies. Cette retraite, moitié ornée, moitié négligée, sans tomber tout-à-fait en ruine, est assez solitaire et assez sauvage pour ôter toute idée d’une résidence royale et du voisinage d’une

(i) Les Biémontais sont justement fiers du j>oète Alfieri, quoique le roi ait disgracié sa mémoire. La sœur de cet homme célèbi'e existe encore , et on lui a donné dans la société le nom de la J^espa (la Guêpe) , à cause de la tournure piquante de son esprit. Elle a cessé depuis longtemps d’aller dans le monde , mais nous l’avons souvent rencontrée au Cours.

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grande ville, quoiqu’el le soit souvent visitée par la reine. Elle offre un bizarre mélange d’abandon et de magnificence; ses colonnes ioniques, ses pla fonds dorés e t ses m urailles pein tes à fresque, contrastent avec l’ameublement qui serait relégué au garde-meuble en Angleterre. Nous vîmes dans la chambre de S. M. une commode vermoulue, près d’un cabinet orné de pierres précieuses, et un vieux sopha sur lequel la Lassitude elle-même aurait refusé de s’asseoir, à côté d’un soubassement de marbre. Une suite de portraits de la famille royale actuelle semblait avoir été peinte par la main qui exécuta les sept miss Flamborough avec leurs sept oranges. ( i )

Au-dessus de la villa de la Reine on aperçoit le grand couvent des capucins , et au-dessus de tout, celui des camaldules (2). Les palais, les villas, les monastères étalent ainsi en amphithéâtre leurs beautés variées , entourant la riche plaine qui s’étend jusqu’à Rivoli; et le Pô décrit ses contours majestueux à l’ombre de ces Alpes gigantesques dont les torrens enflent ses eaux, et qui, couronnées de leurs neiges éternelles, dominent sur l’ensemble du paysage.

( 1) Voyez le Ministre de TV akejield (Goldsmith). (2) Actuellement restauré.

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