JOACHIM DR FLORE
de la Jénisalom paradisiaque, il les fait monter de l'É^-lise du Verbe à relie de l'Esprit. Celte notion singulière se retrouve au fond des crises doctrinales du moyen ûge, chez les hérésiarques qu se séparent résolument de la confession romaine, comme chez les dissidents, d'esprit plus philosophique que sectaire, qui se contentent de spirilnaliser le chrislianisme et de retoucher librement le vieux Credo. Les uns comme les autres, ils se pcrsuadent qu'ils ont enfin embrassé la vraie foi et qu'ils marchent dans les voies divines. L'Église les accuse d'apostasie, tandis qu'ils se croient les interprètes privilégiés de l'Évangile, et la désertion pour laquelle beaucoup ont souffert le martyre n'est que l'entrée dans le royaume des cieux. La doctrine de Scot Erigène reposa longuement dans la conscience du moyen âge. Après plus de trois cents ans elle reparut tout à coup, sous une forme très dogmatique, dans l'école d'Amaury de Chartres, et elle effraya l'Église. Amaury disait : « La puissance du Père a duré autant que la loi mosaïque, et, comme il est écrit : à l'apparition des choses nouvelles, les vieilles seront rejetées, après la venue du Christ, tous les sacrements de l'Ancien Testament furent abolis, et la nouvelle loi est demeurée en vigueur jusqu'aujourd'hui. Mais dorénavant les sacrements du Nouveau Testament sont finis, et l'ère du Saint-Esprit a commencé.... Le Père s'est incarné en Abraham, le
Fils en Marie, le Sainl-Esprit s'incarne chaque jour en chacun de nous. Le Fils a opéré jusqu'à présent, mais l'Esprit Saint opère dès à présent, et son œuvre durera jusqu'à la fin du monde. » Cette loi définitive était, selon lui, le troisième Testament*.
On croit entendre déjà un joachimite du groupe de Jean de Parme, un disciple de l'Évangile éternel. Entre Amaury et Joachim de Flore, aucune relation intellectuelle ne saurait être supposée. Ils ont vécu l'un et l'autre dans le môme temps, d'une espérance commune qui venait à eux des sources les plus lointaines de la tradition chrétienne. Il fallait rappeler cette tradition. On comprendra mieux pourquoi les rêveries d'un ermite/ calabrais ont pu remuer le moyen âge et quels liens secrets rattachent au passé du christianisme la renaissance religieuse de l'Italie.
Giovanni dei Gioachini naquit à Celico, près de Cosenza, en Calabre, vers 1132. Son père apparle-
1. Voir d'ARGENTRÉ. Collectio judic, ann. 1204-1210. Eymeric, Dircctor. inquisit., P. II, p. 248.
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nail à la hour^^coisic noble du royamiic noruiand. Il vit les jours d'Arnauld de lircscia et de Frédéric Barhcroussc. La chrélienté dans laquelle il grandit clait très particulière : on s'y sentait plus libre qu'en aucune province de rilalie; la communion étroite avec Rome y semblait moins nécessaire qu'ailleurs au salut des âmes. L'inspiration des ermites du x« siècle, l'indépendance des disciples de saint Nil s'y perpétuait. Les maîtres du midi italien, les Byzantins, puis les Normands avaient fort allégé à leurs sujets le joug spirituel des papes. Cette contrée alpestre de Calabre, avec ses horizons sauvages et ses échappées sur des mers lumineuses, était douce à la vie mystique. Et le mysticisme s'y trouvait dans une condition singulière : les solitaires, du haut des monts, apercevaient les deux grandes religions qui se partageaient, en dehors de la foi romaine, le monde connu des hommes du moyen âge : l'islamisme, et l'Église grecque. L'islamisme, très florissant encore en Sicile, sous le régime normand, se recommandait par l'élégance des mœurs arabes, la culture savante, la gravité du sentiment religieux. Entre la communauté schismatique des Grecs siciliens et l'Église latine, les basiliens, fidèles à Rome, mais gardant leur liturgie et leur langue grecque, étaient comme un trait d'union reliant les deux familles chrétiennes. Leurs couvents étaient nombreux dans cette ré-
gion. Tandis que l'Ilalie supérieure et Rome se laissaient tourmenter par le souci de l'hérésie, la Grande-Grèce renouait paisiblement la tradition de l'idéalisme antique et, à travers la diversité des symboles, des théologies et des rites, contemplait la pure vérité éternelle.
Joachim, tout enfant, recherche la solitude ; il passe de longues heures à prier, couché sur une grande pierre, à l'ombre d'un berceau de vigne. A quinze ans, après avoir étudié les lettres à Cosenza, il est admis dans les offices de la curie royale de Calabre. Mais le grave adolescent, « au visage angélique », est très vite las du mouvement de la vie séculière. Il rêve, tout en écrivant des diplômes, de l'Orient lointain, des merveilles de Byzance, du tombeau de Jésus et des vallons de la Galilée. Son père lui permet de partir, non comme un humble pèlerin, mais escorté d'amis et de serviteurs, à la façon d'un jeune prince. Il entre à Constantinople au milieu des horreurs de la peste, et la vue des misères humaines lui dévoile sa véritable vocation : il renvoie tous ses compagnons, à l'exception d'un seul, se rase la chevelure, prend une pauvre tunique et s'achemine à pied vers la Terre Sainte. Des Sarrasins le rencontrent, épuisé de fatigue; comme ils sont dénués de tout, il leur donne son vêlement et demeure quelque temps parmi eux, malade, caressé et réjoui par les petits de ces infidèles. Il atteint enfin la Ville Sainte