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et se relire pcniJanl quarante jours clans une grotte du Thabor : le matin de Pûquc'S, il entrevoit le plan de son œuvre prophéticiuo; désormais il sera l'apôtre d'un christianisme transfiguré. 11 redescend vers les régions habilées de la Palestine, et, « voyant les villes, il pleure sur elles ». Il revient en Sicile et se cache dans une caverne, près d'un couvent grec; il jeûne, il prie, il pleure sur les péchés de la Sicile; il retourne en Galabrc et se cache dans les montagnes. Mais son compagnon est arrêté pour une figue qu'il a cueillie dans un verger : Joachim se nomme, afin de délivrer son ami. Son père, qui l'avait cru mort en Asie, le laisse entrer, comme simple frère lai, chez les cisterciens de Sambucina, qui en font leur portier. Il y demeure une année. Un jour, selon la légende, comme il allait dans le jardin, méditant sur Dieu, il voit apparaître un jeune homme d'une grande beauté, tenant une amphore. « Joachim, dit l'inconnu, prends et bois ce vin, qui est délicieux. » Après s'être désaltéré, le jeune moine rend l'amphore. « 0 Joachim, dit l'ange, si tu avais bu jusqu'à la dernière goutte, aucune science ne t'échapperait! »
Mais il avait assez goûté au mystérieux calice pour comprendre que l'heure de sa mission sonnait. Simple 'aïque, il prêche pendant plusieurs années dans la région de Rende. Il possédait l'art tout méridional de parler à la foule en faisant
servir à l'action oratoire le spectacle de la nature. Un jour, en un temps de pluie désastreuse, le ciel s'assombrit tandis qu'il prêche sur les péchés de ses auditeurs; tout à coup les nuages s'entr'ouvrent, un joyeux rayon céleste illumine l'église. Joachim s'arrête, salue le soleil, entonne ; le Veni Creator et sort avec le peuple pour contempler la campagne.
Mais il ne s'engagea pas fort avant dans la voie apostolique qu'il semblait alors frayer pour saint François d'Assise. L'Église en l'obligeant à prendre les ordres le ramena à la discipline traditionnelle (1168); dans l'abbaye de Corazo, où il se préparait à la prêtrise, il dut aimer la paix du cloître, plus douce à son génie que le labeur de la prédication. Il s'enrôla donc parmi les cisterciens et se voua à la lecture opiniâtre des Écritures. Vers 1178, cédant aux importunités de ses frères, il accepta la dignité abbatiale. Mais le soin des choses temporelles le troubla, les querelles de moines, les relations diplomatiques avec la cour normande, le gouvernement d'une communauté parurent une déchéance à cette âme mélancolique qui, dans le demi-jour de la cellule, passait des heures si bonnes entre Isaïe et saint Jean. Il s'enfuit de son monastère et alla à Rome supplier Lucius III de le relever d'une charge qui l'empêchait de méditer la parole de Dieu. Le pape lui rendit la liberté et Joachim revint en Calabre,
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aiïamc de solilutfc. Il se relira dans le déserl, de Pielralala, ermite des anciens jours, poursuivant sans reiilclie la composition de ses trois grands livres, la Concorde, le Commentaire sur V Apocalypse, le Psallérion aux dix cordes. Le Saint-Siô<^e rencourageait dans sa tâche; après Lucius III, Urbain III et Clément III bénirent ses travaux, à la seule condition qu'il Icsfît approuver parla censure aposloli(iue. Il allait parfois de cloître en cloître, à travers toute la péninsule, observant de près les maux de rÉglisc et le déclin du monachismc, parlant de réforme aux maisons bénédictines «où la règle du fondateur tombe en désuétude, où l'abstinence et le travail sont négligés, où la richesse et la mollesse font des délicats et des valétudinaires, dont reslomacmaladenepeutplussupporterque le lait» {Exposit. inApocal.j 80, 3). Joachim annonçait à la chrétienté, aux princes et aux républiques, des jours très sombres. L'Italie se tournait avec une attention inquiète vers ce personnage étrange qui, sous le texte des Écritures, déchiffrait les secrets de Dieu et, par l'austérité de sa vie comme par ses prédications, disait très clairement que la société religieuse n'était point dans la bonne voie Les disciples venaient à lui de tous côtés, des moines savants, tels que Ranieri, de l'abbaye des Trois-Fontaines de Formia, de grands pécheurs cherchant l'apaisement de leur conscience, des mystiques qui voulaient pénétrer sur ses pas dans
robscurité symbolique des livres saints. Quand la reiraite de Pietralata fut devenue trop étroite, Joachim monta plus haut encore dans les solitudes de la Calabre, et, sur un plateau de la Sila, au cœur des « Alpes très froides », écrit son biographe Jacques le Grec, il édifia pour ses fils, comme en une autre Palhmos, l'Église idéaliste de Flore. Il la consacra à saint Jean le Précurseur; Gélestin III en approuva les statuts en 1196. Là, tandis que la royauté normande tombait sous les coups de Henri VI de Souabe et qu'un long cri d'horreur passait sur la Grande-Grèce, ces rêveurs n'entendaient plus que le murmure des forêts de pins et la lamentation lointaine des torrents.
Aux premiers jours du xiii" siècle, Joachim, voyant le terme de son pèlerinage terrestre, mit la dernière main aux livres dans lesquels devaient se perpétuer ses angoisses et ses espérances. Il se choisit un successeur au gouvernement de Tordre de Flore, puis se fit porter à sa thébaïde de Pietralala, dans le petit couvent de San Martino, afin d'y mourir. Toute la famille bénédictine de l'Italie
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méridionale accourut pour recueillir les rlerni^rcs propliélies du vieil abbé. « H leur prôcba la voie du salulet leur annonça rexterniinalion de l'ordre et leur répétait sans cesse : « Je vous laisse ceci « pour que vous vous souveniez toujours : aimez- X vous les uns les autres comme le Seigneur Jésus « nous a aimés. » Puis il les bénit, en commençant par ceux de Corazo, comme par les aînés de ses enfants, et en finissant par ceux de Flore. Il expira le 30 mars 1202.
Personne, alors, dans l'Église italienne, n'avait paru un plus fidèle ami de Jésus. « Il avait appris du Christ à être doux et humble de cœur. » Sa simplicité et sa charité étaient admirables : il réchauffait sur sa poitrine le visage des agonisants; dans l'hiver qui précéda sa mort, comme la famine sévissait en Calabre et en Sicile, il donna aux pauvres ses derniers vêtements; il lavait de ses mains le pavé de Tinfirmerie ; il sauvait les villes de la brutalité féroce de Henri VI. Il se penchait sur toutes les souffrances, sans s'inquiéter de la religion de celui qui souffrait. Un soir, à Treborna, il entre chez un prêtre grec, nommé Léo, pour lui demander l'hospitalité. La femme de ce prêtre, malade, se jette aux pieds de Joachim et lui dit : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir ». Et le saint homme, plein de pitié, lui répond ; « Crois-tu que, par le bienfait de Dieu, je puisse le guérir? — Oui, seigneur, je le crois. » Alors le ser-
E. Gebhart. — L'Italie mystique. 0
vileur de Jésus, levant ses deux mains vers Dieu, puis les imposant sur le front de la femme malade qui le priait, après avoir fait le signe de la sainte croix, dit: « Lève-toi, femme, la foi et ta piété font « guérie. » Et, à partir de cette heure, la femme fut sauvée.
Cependant, c'est surtout l'illuminé qui, en Joachim, a frappé les hommes du xii« siècle. Le frère Luc, qui fut son secrétaire, et devint archevêque de Gosenza, ne doute point que l'abbé de Flore n'ait vécu dans une vision perpétuelle, entendant des paroles mystérieuses qu'aucune oreille humaine ne percevait, conversant avec des figures surnaturelles que son œil seul pouvait contempler. « J'étais assis à ses pieds, et nuit et jour il dictait, et j'écrivais, et, avec moi, deux autres moines, frère Jean et frère Nicolas. . . Je lui servais la messe, étonné de la façon dont il la célébrait : il levait les bras plus haut que les autres prêtres, bénissait l'hostie avec plus d'effusion : lui dont le visage était ordinairement livide comme une feuille morte, pendant le saint sacrifice il avait la figure radieuse d'un ange.... Je l'ai vu souvent pleurer alors et en particulier à la messe où on lit la Passion du Seigneur.... Quand il prêchait devant le chapitre, il semblait un ange assis au-dessus de nous tous; il commençait à voix basse et bientôt sa voix résonnait comme le tonnerre. Il passait les nuils à veiller, à prier, à lire, à écrire. 11 ne dormait
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jamais, « môme au cliœur v», ajoiile le bon moine; plus il jeûnait el plus il paraissait joyeux et fort. Je l'ai surpris bien des fois à genoux, les mains et les yeux levés vers le ciel et s'entretenanl joyeusement avec Jésus-Cbrist, comme s'il le voyait face à face. » « Dans le temps de la Passion, écrit Jacques le Grec, il n'était plus de ce monde; il prenait part à toutes les amertumes du Sauveur, et, gagné par le charme de l'agonie divine, il se plaignait de la brièveté de ces jours. »
Joachim mort, on ouvrit ses livres, et l'on put voir de quelles terreurs l'âme du vieil ermite avait été sans cesse traversée, au temps où il dictait aux novices de l'abbaye ses calculs et ses songes. Ce n'était rien d'avoir vécu, comme il fit, avec la pensée que l'Antéchrist allait paraître, ou d'avoir hésité un instant, comme un simple scolastique, sur le dogme de la Trinité, qu'il faillit changer en Triihéisme, par peur de la Quatemité de Pierre Lombard. Mais il avait reçu des livres saints eux-mêmes une révélation prodigieuse selon laquelle l'Église séculaire où la chrétienté s'abritait n'était plus qu'une tente dressée pour la nuit, et qu'on replierait à la prochaine aurore. La nuit de Pâques de l'an 1200, dans le silence de toutes choses, il avait aperçu l'avenir prochain du christianisme. Il redoutait de se taire et n'osait parler. Ce siècle finissait dans l'épouvante prédite par l'antique Évangile et Joachim se demandait en
n L'ITALIE MYSTIQUE.
tremblant par quelles douleurs le monde allait payer l'enrantemcnt de l'Évangile éternel.
C'est bien, en effet, un Evangile éternel qu'annonce, avec une conscience parfaite, le prophète calabrais. Le Saint-Esprit entrera, selon lui, dans la religion des fidèles comme ont fait déjà le Père et le Fils. « 11 y entrera par son Évangile », est-il écrit dans le Psaltérion, Et quel est cet Évangile? Celui dont saint Jean dit en l'Apocalypse : « Je vis l'ange de Dieu qui volait au milieu du ciel, et l'Évangile éternel lui a été confié ; mais quel est donc cet Évangile? Celui qui procède de l'Évangile du Christ, car la lettre tue et l'Esprit vivifie. » Il sortira des replis de la révélation chrétienne, comme l'idée sort de la lettre. Joachim écrit ; « Cet Évangile a été nommé éternel par Jean, parce que celui que le Christ et les apôtres nous ont donné est transitoire et temporel en ce qui touche à la forme même des sacrements, mais éternel pour les vérités que ceux-ci signifient. » L'esprit contenu dans les paroles du Nouveau Testament, par son éclosion même, détruira le texte symbolique où il
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était emprisonné, comme la fleur, en s'ouvrant, brise Tcnvcloppe de son boulon. Joachim qualifie aussi cet Évangile idéal « d'Évangile spirituel du Christ », qui brillera en sa pleine vertu comme le soleil, et non plus sous un voile, ou comme la face de Moïse dans un brouillard. Il l'appelle aussi Irbs souvent Evangelium regni. Les dons de l'Ancien Teslament étaient le voile de la lettre jeté sur la vérité; le Nouveau Testament a livré aux fidèles les biens antérieurement promis, en écartant le voile de la face de Moïse. Lorsque, allant de clarté en clarté, nous embrasserons en esprit les choses divines, nous verrons dans sa gloire la figure même du Christ, et nous entendrons sur la montagne de la contemplation la voix du Père disant : « Voici mon fils bien-aimé ». Par l'Évangile éternel seul nous naîtrons véritablement en Jésus-Christ ; l'Évangile littéral, tout temporel, disparaîtra en grande partie devant la révélation de l'Esprit, et les fidèles posséderont une terre « où couleront le lait et le miel ».
Le progrès du divin dans le passé, la hiérarchie des deux premières révélations sont, pour Joachim, le gage certain de cette crise définitive du christianisme. La distinction des trois âges ou des trois états religieux du monde est un point essentiel de sa doctrine, qu'il établit en son ouvrage capital, la Concordia, avec un luxe étonnant de commentaires, de rapprochements historiques et de cal-
culs. La concordance est pour lui la méthodo rigoureuse de l'excgcse; il la compare à un chemin qui mène du désert à la ville, en arrêtant le voyageur sur des sommets d'où il peut regarder en arrière et en avant de sa route. Elle mesure l'un par l'autre les deux premiers Testaments, quoad numerum, non quoad dignitalem, les figures et les faits bibliques se repiroduisant, en eiTet, dans les figures et les faits évangéliques. Mais ceux-ci dépassent en dignité les premiers, comme Jean-Baptiste dépasse Isaac, comme Jésus homme dépasse Jacob. Le premier état religieux, où les hommes ont vécu selon la chair, va d'AdaiTi à Jésus-Christ; il a porté tous ses fruits d'Abraham à Zacharie; le second, où les hommes vivent entre la chair et l'esprit, a commencé à Ozias et Elisée et va jusqu'au temps où écrit Joachim; il a porté tous ses fruits de Zacharie à saint Benoît; le troisième, celui où Ton vivra selon l'Esprit seulement, a commencé à saint Benoît; il durera jusqu'à la consommation des siècles. A ces trois périodes, dont les deux dernières concourent, par leur origine, avec la fin de l'époque précédente, correspondent trois ordres de personnes que Dieu a chargées de manifester à son plus haut degré la vie religieuse : à la première, l'ordre des époux, c'est-à-dire des patriarches, puis des rois; à la seconde, l'ordre des clercs, qui a commencé par la tribu sacerdotale de Judas et d'Ozias et a produit
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s;i plus prando figure en Jésus-Christ, roi et prêtre suprômc; à la troisième, l'ordre des moines, dont le premier a été saint Benoît. Il y avait eu des moines avant Benoît, mais le niouacliismo n'a pris sa vraie forme qu'en celui-ci, « quand le Saint-Esprit a montré son autorité parfaite». Et Joachim achève, dans ce passage éclatant comme un hymne, la vision historique de saint Augustin et de Scot Érigène : « Le premier temps à été celui de la connaissance, le second celui de la sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves, le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles, le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le vin, le troisième donnera
riuiile. Le premier se rapporte à la Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père qui est l'auteur de toutes choses, le second au Fils qui a daigné revêtir notre limon, le troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit : « Là où est l'esprit du Seigneur, là est la « liberté*. »
Pour Joachim, le grand jour est proche. Il a compté entre Adam et Jésus-Christ quarante-deux générations de trente années, soit 1260 années. Ce chiffre doit, selon la Concorde des deux Testaments, reparaître pour la période qui s'écoulera entre la venue du Christ et l'ère bienheureuse de l'Esprit. L'année 1260 verra-t-elle donc s'accomplir le mystère? Ici le prophète hésite. Les deux dernières générations peuvent, selon lui, n'être pas comptées. La crise religieuse est donc ouverte dès l'an 1200. La première moitié du xiii*' siècle sera remplie par le drame de l'Église. La chrétienté sera d'abord jetée par l'Antéchrist dans une angoisse horrible : « Le sacrifice et l'offrande manqueront, l'ordre de l'Église sera détruit, au point que, dans la multitude du peuple, il n'y aura plus un homme qui ose invoquer librement le nom du Seigneur. » Enfin la trompette de l'Archange retentira, tous les mystères contenus dans les Écritures s'acconi-
l. Concordia, lib. V, cap. 84.
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plîront, et « ce sera le leinps de la paix et de la vérité pour la terre entière ». Joachim entend déjj\ le grondement lointain de l'orage. Il crie aux^amis de Dieu de pourvoir à leur salut terrestre : « S'il y a quelqu'un de la maison de Loth, qu'il se hâte de fuir loin des murs de Sodome; s'il y a quelqu'un de la famille de Noé, qu'il s'empresse de rejoindre ceux qui sont à l'abri dans l'arche. » Il écrit les dernières lignes de la Concorde dans un accès de tristesse mortelle, il supplie son lecteur de prier Dieu pour lui. « Si le jour suprême me trouve encore vivant, puissé-je combattre le bon combat pour la Foi de Jésus-Christ et, dans la compagnie des confesseurs de Jésus-Christ qui vivront alors, monter au royaume des cieux. Amen. Amen, Amen^. »
YI
A Tère de la vérité religieuse répondra, selon Joachim, une évolution dans les consciences, dans l'Église, dans le corps entier du christianisme. L'Évangile éternel ne sera déchiffré et compris que par l'intelligence spirituelle, l'intelligence