Concordia, lib., V, cap
mystique, misticus inteUectus^ la seule qui aille an Saint-Esprit. On verra donc fleurir une Église loule mystique et contemplative, l'Église des moines « qui, délivrée des soucis du siècle, vit par l'esprit, ne s'occupant que de prières et de psalmodies )>. L'ordre des moines est tout embrasé, comme l'Esprit-Saint dont il est la figure, de l'amour de Dieu, « car il ne pourrait mépriser le monde et les choses qui sont du monde sans l'entraînement du même Esprit qui a poussé Dieu dans le désert» [Concord,, ibid., Tract. I, cap. viii). L'Église monacale s'est manifestée dans les temps anciens par Elisée, puis par saint Benoît et les maisons bénédictines dont l'échelle de Jacob fut le symbole; mais c'est par la chrétienté grecque et les Pères du Désert qu'elle a le mieux représenté la religion de l'Esprit. L'ermite, seul dans son antre de rochers, l'ermite que les abeilles sauvages nourrissent de leur miel, tel est, pour l'abbé de Flore, le chrétien parfait, celui que l'Église du Nouveau Testament a parfois connu. C'est à lui qu'appartient l'avenir. C'est lui qui réconciliera, dans la foi transcendante à l'Esprit, toutes les grandes familles religieuses du genre humain; il sera le trait d'union entre l'Église d'Occident et l'Église d'Orient. Son apostolat couvrira la terre entière; il touchera le cœur des païens, et poussera le vieil Israël, las d'une longue révolte, dans le giron de l'Église éternelle.
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Ainsi Joachim altcndail non point la fin, mais rachèvcnionl du christianisme, non la ruine, mais l'exallation de l'É^Hise chrétienne; il ne croyait pas que l'ordre des clercs dût disparaître plus que n'avait fait, sous la loi du premier Testament, l'ordre des lévites; les moines devaient se placer à la tête de la société religieuse, comme les clercs l'avaient fait jadis, lorsqu'ils prirent la {)rimauté sur l'ordre laïque; l'Évangile traditionnel ne tomberait point tout entier, comme un livre désormais inutile, de la main des fidèles. Car l'Évangile éternel lui-même ne sera point un livre remplaçant l'Ancien et le Nouveau Testament : mais il procédera de l'un et de l'autre, comme l'Esprit procède du Père et du Fils; il donnera le sens dernier des révélations antérieures; il sera la communion intime des âmes avec le Saint- Esprit. Et ainsi sera justifiée, par l'accomplissement des promesses johannites, l'espérance séculaire de l'humanité.
Les écrits de Joachim firent tressaillir Tltalie, de la Sicile aux Alpes. Toute la chrétienté, le Saint- Siège, les princes de l'Occident furent comme éblouis par la vision du solitaire de Flore. Cette figure singulière devait laisser un long souvenir et une impression de mystère très propre à granviir, à travers plusieurs générations, la renommée d'un prophète. Joachim répondait aux nécessités religieuses de son siècle, mais ii n'y
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répondait qu'en partie. On ne voulut point voir, a la première heure, les contradictions de sa doctrine, le côté décevant de sa théorie; on ne comprit point le double aspect d'un personnage qui se tournait à la fois vers le passé et vers l'avenir, et confiait à la tradition mystique du passé la rénovation spirituelle de l'avenir. La vue supérieure de Joachim, l'achèvement de la religion au sein du christianisme même, mais d'un christianisme sublime, dégagé de la lettre étroite, purifié par l'Esprit, cette vue était bien faite pour réjouir la conscience italienne, que les sectes hérétiques ne parvenaient point à détacher de la vieille foi. L'Italie entendit volontiers annoncer la déchéance de l'ordre clérical, du Saint-Siège temporel, de l'Église séculière, dont la fonction pastorale passerait aux contemplatifs et aux saints, « de la mer jusqu'à la mer* ».
Le rêve d'Arnauld de Brescia deviendrait donc une réalité. Mais Arnauld, qui fut un tribun plus encore qu'un mystique et qui chercha la liberté religieuse dans raffranchissement de la société civile, n'eût certes point accepté l'état d'immobilité hiératique où l'abbé Joachim voulait fixer la chrétienté. En réalité, celui-ci, au lieu d'élargir l'Église afin d'y embrasser la multitude des fidèles, en fermait les nefs et n'y laissait plus de place
l. Concord.f lib. V. cap. 57,
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que pour qiiehjuos saints agenouillés sous la lampe de l'aulel. Il exaltait le monachisme au moment môme où l'Ilalic laïque venait de constiluer, en vue des intérêts du siècle, la commune bourgeoise, et abandonnait pour toujours la conception que le moyen âge ecclésiasiique avait eue de l'ordre social. Les lis qui ne filent point ne pouvaient être la fleur symbolique d'un monde dont l'activité pénétrait la Méditerranée, l'Europe et l'Orient. La vie contemplative suppose une noblesse éminenle de l'àme, le détachement des choses terrestres, le dédain de l'action, la parfaite solitude. Elle dénoue les liens de la communauté humaine et se passe trop aisément de la charité pour ne point aboutir à l'égoïsme. Elle ne satisfait point assez à la parole divine recueillie par l'apôtre Jean : « Aimez-vous les uns les autres ». Le vieil Évangile, dont le texte avait si longtemps consolé les hommes, n'était-il pas encore plus riche d'espérances que l'Évangile éternel? Saint François d'Assise, en rouvrant le Testament de Jésus, découvrira tout à l'heure le secret que personne avant lui n'avait soupçonné. Il pressentit que le salut de la famille chrétienne, le salut des pasteurs comme celui du troupeau, serait l'œuvre des âmes, même des plus obscures, et que le christianisme se transformerait le jour où les consciences les plus humbles reviendraient librement aux vertus de l'âge évangélique. 11 ne
voulut ni réformer Rome, ni rajeunir l'antique monaclîisme, ni déposséder les évêques et les clercs, mais simplement réveiller en chaque .chrétien l'homme intérieur, et, par l'élan unanime des fidèles, entraîner l'Église. C'est pourquoi, dans sa pauvre chapelle de la Portiuncule, il put célébrer, lui qui n'était point prêtre, la Pâque de Joachim et convier la chrétienté universelle à la fête que son précurseur avait réservée seulement à l'élite des moines.