‹ L'Italie mystiqueChapitre 14 sur 53 · SAINT FRANÇOIS D ASSISE ET L APOSTOLAT FRANCISCAIN · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS D ASSISE ET L APOSTOLAT FRANCISCAIN

Joacbim de Flore venait à peine de mourir, et l'Italie, rejetée par lui dans les terreurs de l'Apocalypse, attendait la catastrophe de l'Antéchrist. Tout à coup, sur les campagnes d'Assise, de Pérouse, d'Agubbio, d'Orvieto, de Spolète, descendit un large rayon de soleil et comme la grâce exquise d'une matinée d'avril. Ces petites villes, que n'avait point touchées la civilisation supérieure de Florence, de Milan, de Venise, et qui formaient encore, dans la région du haut Tibre, autour du lac Trasimène, au fond du vieux désert étrusque de, la Chiana, un monde isolé et candide, étaient un berceau d'élection pour une renaissance religieuse. Le moyen âge s'était mon-

tré particulièrement rude pour ces conlrées que les empereurs ne pouvaient proléger eftîcacement, et dont les papes avaient fait une enceinte fortifiée pour la défense du patrimoine ecclésiastique. Le régime communal n'y adoucissait point, comme dans les grandes cités, les ennuis de sa constitution par l'orgueil de la vie publique. La paix était précaire dans ces petits pays : Pérouse se battait contre Assise, les barons et l'Église se disputaient sans cesse Orvieto, Spolète ou Narni. L'Église était là moins présente qu'ailleurs; le massif du Cimino semblait cacher Rome à l'Ombrie, l'ordre de saint Benoît n'y avait point placé de monastère considérable ; le pape n'y paraissait qu'un maître féodal assez incommode. Aussi, au premier appel de saint François, des milliers d'âmes s'épanouirent. L'Italie n'avait jamais écouté un apôtre plus consolant. Il ne prêchait point l'ascétisme désespéré des moines et des ermites; il ne bouleversait point la foi, comme les missionnaires cathares ou vaudois; il ne menaçait point les hommes d'une crise dans les consciences et d'une interprétation nouvelle de l'Évangile, comme avait fait Joachim; il ne soulevait point une croisade contre la vieille Église, comme avait tenté de le faire Arnauld de Brescia. On vit en lui, dès les premiers actes de sa vocation, un Méridional, un Italien, un poète, ami du mouvement et de la lumière, ignorant de la tristesse, que jamais une pensée amère n'avait

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inquiété. Il faut se rinia^nner tel que ses premiers disciples l'ont dépeint, avec sa figure fine et souriante, ses lèvres vermeilles, ses yeux noirs et élincclants, sa taille délicate, sa démarche leste et non point avecle visage émacié et lamine lugubre qu'ont inventés sans aucun doute les artistes espagnols. Il est bien le fils d'un siècle d'action. Il croit que tout est bon ici-bas, la société et la nature. Il recherche le commerce de ses semblables; il a pour tout ce qui vit, même pour les bêtes les plus humbles, un élan de tendresse et une parole de bénédiction. Il est à son aise dans la main paternelle de Dieu. Son cœur est trop pur pour s'elTrayer des pièges de Satan, sa foi trop enfantine pour se décourager jamais. Tout jeune, il avait espéré faire de grandes choses, et saluait d'avance son propre avenir. Comme il était, durant toute une année, prisonnier de guerre de Pérouse, il étonna ses gardiens par son inaltérable allégresse. « Que pensez-vous de moi? leur disait-il, savez- vous bien qu'un jour le monde m'adorera? » Ses amis le croyaient alors un peu fou et ne comprenaient point la portée de ces autres paroles qu'il répétait volontiers : « Mon corps est captif, mais j'ai l'esprit libre, et je suis content ».

Il naquit en 1182. Il appartenait à la classe des privilégiés d'Assise, commune alors florissante par ses relations commerciales avec les cités voisines. Son père était du peuple d'en haut, et allait

E. Gebhart. — L'Italie mystique. '

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jusqu'en France pour vendre ses draps. Quant à lui, dans sa première jeunesse, il faisait libéralement honneur aux florins de Bernardone. Il était très joyeux, écrit Thomas de Gelano^ son plus ancien biographe. Il se promenait la nuit dans Assise à la clarté des torches, entouré de jeunes gens de son âge, revêtu de beaux habits et tenant à la main le bâton de commandement*. C'était le temps où la civilisation provençale égayait les cités italiennes. Les troubadours rendaient à la péninsule la culture raffinée de notre Midi, le goût des vers d'amour et des fêtes brillantes. François semble s'être servi souvent du français, cest-à-dire du provençal, comme d'un idiome plus noble que le dialecte de l'Ombrie. Ce fils de

1. Voir pour la biographie de saint François aux i4cf a Sanctorum, octob., t. II. Thomas deCelano, 1229, les Très Socii, 1247, saint Bonavenlure, 1263. Wadding, Annal. Minorum. Pour le caractère intime du saint, les Fiorelti, l'évangile populaire du franciscanisme, xiv* siècle. I.e Liber c.onformitalum de Bartol. de Pise, seconde partie du xiv* siècle, d'un raffinement extraordinaire d'analyse, montre la ressemblance théorique, trait pour trait, de François avec Jésus. Sur le premier apostolat, Frà Jordano à Jano, aux Analecta francîscana, 1. 1. Sur la crise qui éclata au lendemain de la mort de saint François, Vlhstoria Septem Tribulationum Ordin. Minor. à VArchiv fiir Literat. und Kirch. Gesch., t. H, VArcliiv.stor. ital., fascic. 5, 1886. Pour l'influence de saint François sur la poésie et l'art en Italie, Henri Thode, Franz von Assisi und die Anfànge der Kunst der Renaiss. in liai., Berlin, l88ô. Voir aussi, pour l'intelligonce de la vie et de laine de saint François, Hase, Franz von Assisi, ein Heiligcnbild, Leip/.ig, 1856. Renan, Nouv. Et. dliist. relig. Ozanam, PoH. francise. GoRRES, Der heil. Franc, von Assisi, ein Troubadour, Strasbourg, 1826.

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bourgeois, nourri de romans français, de fabliaux et de sirventes, rôvait môme de chevalerie et de grandes aventures dans les bandes normandes de Gaulthier de Briennc. « Je serai un grand baron », disait-il souvent à ses amis.

Cependant, mille impressions douloureuses, Tâprelé de son père, l'égoïsme de ces laborieux citadins, les misères qu'il rencontrait à chaque pas, les pauvres qui s'amassaient à la porte des églises, les lépreux qui erraient dans les champs, les dangereux pèlerins qui rôdaient autour des bourgs, et, le soir venu, se transformaient en voleurs, les serfs fugitifs qui mendiaient « pour Tamour de Dieu », tous ces spectacles, chaque jour renouvelés, étendaient une ombre sur ses plaisirs. Dans la nature riante d'Assise, au sein de la plaine ombrienne, toute parée de grandes vignes, abritée, comme en un berceau, par ses montagnes, sur cette terre où la vie, la liberté et la joie semblent couler du ciel, l'homme seul paraissait à François chélif et déshérité, obligé par le monde à une lutte ingrate conire ses semblables, dédaigné par Dieu lui-même, dont les voies s'obscurcissaient de tous côtés. L'Église, tourmentée par l'hérésie, souffrait des puissances séculières toutes sortes de violences. On avait vu, à la fin du xii^ siècle, Henri, fils de Frédéric Barberousse, arracher au pape toutes les cités de la région d'Orvieto* de Pérouse et de Spolète.

Sainl François, tout petit, vit, pour quelque temps, selon le mot d'un contemporain, l'Église romaine « réduile à la mendicité ». L'adolescent tomba malade, et, quand il regarda, pour la première fois, les collines et les champs, il reçut une impression de grande mélancolie. Il voulut partir pour les provinces napolitaines; mais il eut en route des visions singulières. Il répondait à l'appel de Dieu : « Seigneur, qu'ordonnes-tu que je fasse? » La libre voix de la conscience personnelle commençait à parler en lui. Il revint à Assise, et partagea encore pendant quelque temps les plaisirs de ses amis. Un jour, à l'issue d'un feslin, où on l'avait, pour la dernière fois, couronné prince de la jeunesse, comme ils l'entraînaient en chantant dans les rues de la ville, François s'arréla tout à coup et parut plongé dans une profonde rêverie. « Qu'as-tu, lui dirent ses compagnons, songes-tu à te marier? — Vous dites vrai, je pense à prendre une noble et belle fiancée. » La voix divine lui criait alors : « François, ce que tu as aimé jusqu'aujourd'hui sur la terre, il faut le haïr et l'abandonner ». Il prend le chemin de Rome, mendie à la porte de Saint-Pierre, puis retourne à Assise, où il se dévoue aux lépreux, dont la vue lui faisait horreur autrefois. La chapelle de Saint- Damien tombait en ruines : le jeune homme emporte en secret à Foligno les plus beaux draps de son père et les vend pour réparer la maison du

Soi^nicur. Ace moment, Bcrnardonc jii^ea dangereuse la vocation de cet enfant prodigue : il le cila devant les consuls; mais François récusa la juridiction communale et en appela à l'évêque, qui est, disait-il, « le père et le seigneur des dm es ».

Il se tournait ainsi, pour un instant encore, vers le passé de l'Église, afin d'échapper à la prise du régime social dont la discipline lui paraissait bien dure pour l'indépendance et la fralernité des âmes. François pouvait prier son évoque, le jour où il se jeta à ses pieds, de lui conférer le sacerdoce; il pouvait aussi se réfugier en quelque cloîlre, et mourir au monde sous la robe bénédictine. Mais il sentait vaguement que, ni l'Église séculière, ni le monacliisme ne favoriseraient plus dans leur sein l'invention apostolique, que l'ancien régime ecclésiastique ne répondait plus aux besoins de la chrétienté, et que l'Italie renouvelée attendait, selon l'expression consacrée par la langue même de l'Église, «une religion nouvelle». Il était alors altéré surtout de liberté et voulait courir vers Dieu, seul, par des voies non frayées. En quelques heures il a renoncé au monde, à l'héritage paternel, et, couvert du manteau que lui a donné l'évêque, il s'en va dans les bois d'Assise, chantant des vers français. Des voleurs l'arrêtent : il leur dit en riant qu'il est le héraut d'un grand roi. Ils le laissent dans un fossé plein de neige. 11

poursuit sa marche, et s'offre à un couvent en qualité de cuisinier. Il passe un mois parmi les lépreux d'Agubbio, puis il mendie sur les chemins de la plaine d'Assise. Ses anciens compagnons de fêtes le raillent sans pitié, ils lui jettent de la boue au visage; son père et son frère se détournent à sa vue. « De toutes les peines que j'ai eu à endurer, dit-il plus tard, celle-ci m'a été la plus cruelle. » Il essaya de se consoler en priant un vieux mendiant de l'accepter pour fils. Mais son noviciat apostolique était dès lors accompli ; par la charité et la pauvreté volontaire, par l'humililé et l'amour, cette âme généreuse avait trouvé la pleine liberté et la joie qui le soutinrent jusqu'au dernier jour de sa mission. Il avait su rouvrir l'Évangile à la page du Sermon de la montagne; il était prêt à rendre à l'Italie le sourire de miséricorde et les paroles enchantées avec lesquelles l'Église berça jadis l'enfance du christianisme. Quand il eut groupé autour de lui quelques disciples, il leur dit : « Allons vers notre mère la Sainte Église romaine, et montrons au Saint-Père ce que le Seigneur a commencé par notre œuvre, afin que nous poursuivions notre tâche selon le bon vouloir du pape ». C'était en l'année 1209. Le pape était alors Innocent III. Saint François apportait à Rome le dessein de sa première Règle K La

1. Cette Règle de 1209, aujourd'hui perdue, a élé resliluée, avec une grande vraisemblance, par M. K. Millier, Die An fange

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hiérarchie ponliticale cl la jeune société franciscaine, la tradilion hislori([ue de l'Église et l'avenir de la chrétienté ilalicnne allaient se rencontrer dans le désert solennel de Saint-Jean de La Iran.

Or, en ce temps même, le Saint-Siège romain apparaissait avec une incomparable grandeur. Les récents orages, qu'il avait traversés sans périr, l'avaient porté plus haut peut-être qu'il ne fut aux jours de Grégoire VIL Jamais le problème du double pouvoir pontifical, du spirituel et du temporel, n'avait semblé plus difficile à résoudre qu'aux dernières années du xii« siècle. L'Église penchait réellement sur la tête d'Innocent. A Rome, la commune, tantôt oligarchique, tantôt démocratique, toujours hostile, était autonome et brutale; la démagogie, fidèle au souvenir d'Arnauld de Brescia, remontait sans cesse sur le Capitole; la plupart des nobles pactisaient avec le peuple; les terribles Orsini venaient d'entrer

des Minoriten Ordens, cli. I. Il convient de la subsliluer à la première Règle Iradilionnelle, qui est de 1221.

dans riiisloire de la papauté; partout, dans la ville, au Golisée, aux thermes de Paul-Émile, au théâtre de Marcellus, au Quirinal, se dressaient les tours des barons rebelles. Des hauteurs du Lalran, où il vivait seul, protégé par les Annibaldi, le pape entendait nuit et jour la cloche du Capitole sonnant la guerre civile. Autour de Rome, les barons et le sénateur communal étaient maîtres de tout le pays; plus loin, les comtes allemands, capitaines de l'empereur, campaient sur toutes les provinces de l'Église; plus loin encore, aux Deux-Siciles, Henri VI avait établi le pivot de l'Empire. Au nord de Rome, les communes, malveillantes en Toscane, douteuses partout ailleurs, par la ruine de l'épiscopat féodal avaient privé le Saint-Siège de sa meilleure ressource en Italie : elles pouvaient d'un jour à l'autre se ranger autour de l'empereur contre le pape. Dans la plus florissante moitié de l'Italie, l'hérésie occulte gagnait tous les ordres de la société; dans toute une moitié de la France, l'hérésie, soutenue par les seigneurs, triomphait avec éclat; à Paris enfin, l'hérésie scolastique d'Amaury de Chartres niait l'éternité du christianisme. La chrétienté italienne ne paraissait plus obéir à la' voix de son premier pasteur. Innocent IIÏ, plus jeune et plus docte que Grégoire VII, aussi pur que lui, vit clairement ce qu'il fallait faire pour sauver le Saint-Siège, l'Église romaine et peut-

être l'unité de la foi. Avant tout, c'était Rome (lu'il devait tenir entre ses mains. Il comiTiciiça, en 1198, par se soumettre le préfet impérial et imposer le serment de fidélité au sénateur communal. Le désordre qui suivit la mort de Henri VI lui rendit le patrimoine de saint Pierre et les anciens liefs toscans de Malhilde; l'interrègne et la compétition d'Othon IV et de Philippe de Souabe, par la désorganisation du parti impérial et le relâchement des liens qui unissaient à l'Empire un grand nombre de villes, lui permirent enfin de se montrer à la péninsule comme le chef de l'indépendance nationale, le protecteur des communes, et, écrivait-il huit mois après son élection, « le tuteur paternel de l'Italie ».

Il fondait ainsi la tradition qui soutint la papauté jusqu'à Boniface VIII, jusqu'à l'exil d'Avignon. Tradition sans cesse interrompue par les révoltes des barons et du peuple romain, longtemps compromise par les efforts désespérés des derniers Hohenslaufen pour faire de l'Italie la province impériale par excellence, toujours relevée par le Saint-Siège qui, atteint déjà dans sa suzeraineté œcuménique et son prestige spirituel, et n'ayant point encore le principal ecclésiastique du xv« siècle, ne pouvait se maintenir au sommet de la péninsule que par l'hégémonie morale et politique du parti guelf^. Innocent III se dévoua à cette œuvre avec une constance que les douleurs de

son propre règne ne démentirent point. Il s'enfuit de Rome enflammes au printemps de 1203, et, dix mois plus tard, rentrait dans sa métropole, jetait ses partisans contre le maître démagogique de la commune, Jean Capocci, et, tout en livrant bataille dans les rues, achetait à prix d'or les chefs du peuple. Il obtint cette fois tout ce qu'il voulait, le droit de nommer et de déposer le sénateur ou le podestat, à qui appartenait dans la ville le pouvoir exécutif. 11 recouvrait par cette constitution Rome du manteau de l'Église. S'il avait tenté de détruire alors la commune romaine, et d'établir la monarchie papale plus d'un siècle avant que la péninsule ne commençât un mouvement d'ensemble vers la tyrannie, il eût abdiqué, par cette dangereuse création, le protectorat des villes républicaines de l'Italie et laissé le Saint-Siège, isolé et désemparé, entre l'Empire et les communes. Ce n'est point par humilité qu'il se contentait de cette mesure de puissance temporelle, lui qui, vers cette époque, disait aux envoyés de Philippe Auguste : a Le Seigneur a appelé les prêtres des dieux; le sacerdoce est seul d'institution divine, l'empire n'est qu'une extorsion humaine ». Mais il lui suffisait d'être le haut seigneur ecclésiastique de Rome et du patrimoine pour grouper les communes autour de la croix pontilicale, d'être sans conteste l'évêque de Rome, pour parler à l'occident comme évêque universel, régler l'intégrité de

la foi calholiquc, imposer ù Paris les serilenccsde SCS théologiens, décréter une croisade d'inquisiteurs contre la France méridionale. Il retenait en tutelle, dans l'ombre d'un palais arabe de Palerme, le petit-Qls de Barberoussc, l'enfant qui, devenu empereur, sera plus tard l'angoisse de l'Église; avec Frédéric de Souabe, le parti gibelin tout entier semblait ainsi remis entre les mains du pape. La double mission du Saint-Siège au xiii« siècle, la primauté en Italie et le rétablissement de la discipline religieuse, commençait donc par l'œuvre toute politique d'un pontife homme d'État; elle ne pouvait durer et grandir que par la suite de cette même politique; et, plus encore qu'autrefois, la force morale et l'ascendant mystique de l'Église de Rome avaient pour condition première un intérêt essentiellement temporel.

C'est pourquoi Innocent et son sacré-collège accueillirent avec un sincère étonnement la rêverie évangélique de ces douze inconnus qui, du fond de l'Ombrie, venaient solliciter du vicaire de Dieu la permission de prêcher aux simples, de mendier pour les affamés, de consoler les mourants et de se partager la conquête du monde en possédant pour tout fief le petit champ et la chapelle en ruines de la Portiuncule, au pied de la colline d'Assise. Ils s'inclinaient devant le pape, en se recommandant des paroles de Jésus, qui sont en saint Mathieu : « Si tu veux être parfai^^

va et vends tous tes biens et donne l'argent aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ». Mais l'Église séculière ne pouvait comprendre alors que les choses religieuses fussent à un tel point détachées de tout intérêt terrestre. Le pape et les cardinaux hésitèrent quelques jours à accepter la Règle de la nouvelle communauté; ils jugeaient trop dure la profession de pauvreté et de renoncement absolu. Innocent III paraît même avoir pressenti qu'un schisme ne tarderait pas longtemps à diviser l'ordre naissant. Mais un cardinal dit, dans le conseil pontifical : « Si nous repoussons comme chose trop difficile la requête de ce pauvre, prenons garde de contredire à l'Évangile de Jésus-Christ ». Innocent bénit donc le fondateur et son œuvre et renvoya ces pèlerins à la grâce de Dieu. Il eut alors un songe, qui demeura dans la mémoire du siècle; il vit la basilique du Latran qui penchait comme un vaisseau battu par la tempête, et l'enfant d'Assise qui lui prêtait son épaule et la soutenait.

Il faut considérer de près la vie spirituelle de cet apôtre qui s'est dépouillé des choses de la

tcne non pas pour son propre salut, à la manière dos moines, mais pour la réformai ion do tous ses frèrrs; non pour retrouver Dieu dans la solitude d'un cloître, mais pour le chercher et le glorifier librement dans les villes populeuses, sur les montagnes et dans les vallées. Plus il s'oublie luimême, plus il semble maître de sa volonté et de son cœur. Il a si bien vaincu, par l'habitude du sacrifice, l'égoïsme vulgaire, que la souffrance et l'humiliation lui donnent un plaisir très vif; plus il se fait petit sous la main de Dieu, plus fort et plus joyeux il se montre à ses disciples. Il voulut un jour que frère Léon, avec « sa simplicité de colombe », raccabldt de reproches, et, afin que l'épreuve réussît mieux, il lui dictait de sa bouche toutes sortes de paroles terribles. « 0 frère François, tu as fait tant de mal et de péchés dans le siècle, que tu es digne de l'enfer, et du plus profond. » Mais Léon répétait tout à rebours : « Dieu fera tant de bien par toi que tu iras au paradis »• Alors saint François, se frappant la poitrine, avec beaucoup de larmes et de soupirs, dit à haute voix : a 0 mon Seigneur du ciel et de la terre, j'ai commis contre toi tant de péchés, que je suis vraiment digne de ta malédiction ». Et frère Léon répondit : « 0 frère François, Dieu te fera tel que, parmi les bénis, tu seras singulièrement béni! » Un soir d'hiver, comme ils cheminaient tous les deux, par un froid très piquant, de Pérouse à

Assise, saint François, tout en courant derrière son compagnon, lui apprit ce qu'il fallait entendre par « la joie parfaite ». « Frère Léon, brebis du bon Dieu, sais-tu quelle est, pour les frères mineurs, la joie parfaite? Ce n'est pas d'édifier le monde par leur sainteté, de rendre la vue aux aveugles, de chasser les démons, de ressusciter des morts de quatre jours; ce n'est pas non plus de posséder toutes les langues, sciences et écritures, et de prophétiser, de connaître les étoiles, la vertu des plantes et des eaux, de prêcher si bien qu'ils convertissent les infidèles. — Qu'est-ce donc. Père, dit Léon, que la joie parfaite? — Eh bien, quand nous serons à Sainte-Marie-des- Anges, trempés de pluie, percés de froid, couverts de boue, mourant de faim, nous frapperons à la porte; le portier viendra tout en colère et dira : « Qui êtes-vous? — Deux de vos frères. — Ce n'est « pas vrai, criera le portier, vous êtes deux ribauds, « deux vagabonds qui volent l'aumône des pau- « vres. » Et il nous laissera dehors à la pluie et au froid, et nous penserons avec humilité que ce portier nous connaît bien. Et si nous continuons à frapper et qu'il nous chasse avec un bon bâton bien noueux, en criant : « Allez-vous-en, méchants « larrons, allez à l'hôpital ; il n'y a ici pour vous ni « souper, ni lit»; s'il nous prend par nos capuchons et nous jette dans la neige et que nous supportions tout cela en pensant aux souflrancesdu bien.,

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aimé Jésus, frcro Léon, voilà vraiment la joie parlai Le. »

ColLc gaieté religieuse fut l'une des forces de son apostolat. Il cliarnia ses frères, et ceux-ci, à leur tour, charmèrent l'ilalie par la sérénité rianle avec laquelle ils accueillaient les grandes misères, les petites tribulations et les humbles douceurs de la vie. Tout à l'heure, lui chétif, il n'avait reçu dans un village que quelques croûtes de pain sec, tandis que Frà Masseo, qui était, disent les Fioretli, « grand el beau de corps », récoltait de bons morceaux de pain frais. On étale toute cette quête sur une large pierre blanche, près d'une source claire, au soleil, et saint François s'émerveille de la bcaulé du festin. « Mais, Père, dit Masseo, nous n'avons ni nappe, ni couteau, ni écuelle, ni table, ni maison, ni valet, ni servante — Et pour quoi comptes-tu donc, répliqua François, cette belle pierre, cette eau limpide et ces morceaux de pain? » Comme il avait toujours le cœur en fête, il n'aimait à avoir autour de lui que des visages de belle humeur, et ne permettait point que Ton portât dans le chapitre aimable de ses mineurs la préoccupation chagrine du mea culpa. Il disait à un novice : « Mon frère, pourquoi cette figure triste? As-tu commis quelque péché? Cela ne regarde que Dieu el toi. Va prier. Mais devant moi et devant tes frères, aie toujours une mine saintement joyeuse; car il ne convient pas,

lorsqu'on est au service de Dieu, de montrer un air maussade et refrogné ». (Lib. Conformit. Ed. de 1590, p. 185.) Et, dans la Règle de 1221, il fit de la joie une obligation canonique, au même titre que la chasteté et l'obéissance. Les vrais franciscains doivent toujours être « gaudentes in Domino », « allègres et de bonne grâce ». Il n'y a point de vallée de larmes dans la Terre-Sainte de rOmbrie.

Ils sont bien pauvres cependant; ils tendent chaque jour la main à la porte des maisons et des églises; ils n'ont, pour s'abriter, près d'Assise, que quelques huttes de roseaux. L'Italie communale, l'Italie guelfe des changeurs et des notaires, pour qui le florin est une chose sainte, un pain quotidien, fut à la fois étonnée et attendrie par le spectacle, merveilleux pour elle, de consciences si légères, en un tel dénûment de tout bien terrestre. Un siècle plus tard, Dante et Giotto exaltaient encore les fiançailles de saint François avec la Pauvreté « qui privée du Christ, son premier époux, durant plus de mille et cent années, était restée méprisée et obscure ». Elle fut, en effet, la vertu cardinale du christianisme franciscain. Dans l'hiver de 1209, pendant la messe, François avait entendu une voix qui lui disait : « Allez, ne portez ni or, ni argent, ni monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton ». Il choisit donc le costume des plus pauvres artisans et des pêcheurs.

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la (unique de drap ^nossicr, le capuchon et la ccin- (ure de corde; il inlcrdit, en principe, l'usage des sandales et, d'une façon absolue, le contact des pièces de monnaie. « Les pauvres du Christ, écrit Jacques de Vitry, ne porlent en voyage ni besace, ni provisions, ni chaussures, ni bourse dans leur ceinture. Ils n'ont ni monastères, ni églises, ni champs, ni vignes, ni botes de somme, ni rien au monde où ils puissent reposer leur lôte. » De leurs bréviaires, de leurs pauvres meubles, des ustensiles familiers, ils n'ont, selon un bref de Grégoire IX, que l'usufruit et non la propriété. Du vivant même de saint François, des divergences se manifestèrent sur celle idée fondamentale; dès le lendemain de sa mort, l'ordre devait se diviser, et les nécessités mêmes de la discipline forcèrent l'immense institut des mineurs à posséder des couvents plus dignes de ce nom que les cabanes dont il s'était d'abord contenté. Aux xiii'^ et xiv« siècles, le débat sur la pauvreté évangélique, exagéré par le zèle de frères de la règle étroite, agita l'Église et poussa même jusqu'au bord de l'hérésie une partie de la famille franciscaine. Mais ces querelles de théologiens n'ont point altéré d'une manière sensible l'œuvre apostolique des mineurs dans la société italienne. Ils purent racheter par la charité ce qu'ils avaient gagné en richesses temporelles. Le haut idéal de saint François demeura longtemps intact. Par la i)auvrclé il

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toi L'ITALIE MYSTIQUE.

clait revenu au Dieu, méconnu depuis tant de siècles, qui était né dans une étable de rencontre, tandis que les renards avaient leur tanière et les oiseaux leur nid. Il Ta dit lui-même à Jésus, dans cette prière magnifique : « Elle était dans la crèche, et, comme un écuyer fidèle, elle s'est tenue tout armée dans le grand combat que vous avez soutenu pour notre rédemption. Dans votre Passion, elle a été la seule à ne pas vous abandonner. Marie votre mère s'est arrêtée au pied de la croix, mais la Pauvreté, y montant avec vous, vous a enserré de son étreinte jusqu'à la fin. C'est elle qui a préparé avec amour les rudes clous qui ont percé vos pieds et vos mains, et, lorsque vous mouriez de soif, épouse attentive, elle vous faisait préparer du fiel. Vous avez expiré dans l'ardeur de ses embrassemenls; mort, elle ne vous a point quitté, ô Seigneur Jésus, et elle n'a point permis à votre corps de reposer ailleurs que dans un sépulcre d'emprunt. C'est elle enfin qui vous a réctiauffé au fond du tombeau. 0 très pauvre Jésus, la grâce que je vous demande, c'est de m'accorder le trésor de la très haute Pauvreté : faites que lo signe distinctif de notre ordre soit de ne jamais posséder rien en propre sous le soleil, pour la gloire de votre nom, et de n'a\oir d'autre patrimoine que la mendicité* 1 »

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