‹ L'Italie mystiqueChapitre 15 sur 53 · Aux Acla Sanclor.f Vita a Tribus soctiê · texte numérisé non relu

Aux Acla Sanclor.f Vita a Tribus soctiê

SAINT FIUNgoiS D'ASSISE. I0:5

On entrevoit ici l'admirable passion à laquelle François d'Assise a dû tout son génie. Son cœur est embrasé par l'amour :

In foco Vamor mi misef

«L'amour m'a mis dans la fournaise, il m'a mis dans la fournaise d'amour », lit-on dans un poème que lui attribue saint Bernardin de Sienne. A force d'amour, il chancellecomme unhomme ivre. Jésus, dit-il, lui a volé son cœur. «0 doux Jésus! embrassemoi et donne-moi la mort, mon amour 1 » Le Dieu pathétique de l'Évangile, le Dieu de la veillée douloureuse au jardin des oliviers, trahi par ses disciples, vendu par un apôtre, outragé par son peuple, battu de verges et couronné de ronces, le Dieu misérable du calvaire qui, agonisant sur un gibet, crie désespérément que son Père lui-même l'abandonne, Jésus crucifié possède l'àme de François. Dans sa retraite du mont Alvernia il veut revivre une à une les dernières heures mortelles du Fils de l'Homme. « 0 mon Seigneur, je te demande deux grâces avant de mourir : fais que je ressente

dans mon âme et dans mon corps toutes les douleurs amères que tu as endurées, et, dans mon cœur, l'immense amour qui t*a porté à pâtir de telles souffrances, toi, fils de Dieu, pour nous, pauvres pécheurs!» Mais ces extases n'ont rien de commun avec les visions de Joachim de Flore. Les larmes qu'il verse en ces heures de ravissement sont toutes de tendresse et de béatitude Un ange lui apparaît, tenant un violoncelle, et, au premier coup d'archet, François se pâme d'amour et voit s'ouvrir le paradis d'azur où rayonne la face de son Dieu. Les hautes roches de l'Alvernia étincellent à ses yeux de plus de rubis et de saphirs que la Jérusalem triomphante de saint Jean. Jésus entoure de ses bras sanglants le mystique d'Assise, imprime sur ses mains, sur ses pieds et sur son cœur les stigmates de sa Passion, et l'emporte, fou d'amour, au sein du Père céleste. Mais, si haut qu'il soit, il ne perd jamais la terre de vue, cette humanité souffrante que Jésus consolait, la foule des petits et des simples dont le Sermon de la montagne enchantait les misères. Il soigne de ses mains les lépreux, avec la douceur d'une sœur de charité, purifiant les plaies de l'âme en même temps que celles du corps. Aux voleurs que le gardien d'un de ses couvents avait repoussés, il envoie le pain et le vin destinés à son propre repas, avec des paroles si touchantes qu'ils courent se jeter à ses pieds et le prient de

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les prendre dans son ordre . Si, le jour du chapitre général, des milliers de pèlerins se réunissent dans la plaine d'Assise, on voit venir, vers midi, par tous les chemins qui mènent à Spolète, à Orvieto, à Pérouse, des cortèges de mulets, de chevaux, de charrettes chargés de provisions, pain, vin, fèves, fromage, disent les Fiorettiy « et autres bonnes choses à manger pour les pauvres de Jésus-Christ ». Une nuit de Noël, dans la vallée de la Greccia, il convia les paysans et les bergers à souhaiter la bienvenue à celui qu'il appelait « le petit enfant de Bethléem ». Dans la paix de minuit, les bois s'éclairèrent tout à coup de la lueur des torches qui marchaient en hâte vers une étable où saint François attendait, près de la crèche pleine de paille, entre l'âne et le bœuf. Quand tout le monde fut agenouillé, il lut, en sa qualité de diacre, au côté droit de la crèche, comme à un maître-aulel, l'Évangile selon saint Luc; puis il se tourna vers les fidèles prosternés dans l'ombre, et leur prêcha la naissance du Sauveur. Certes, à la même heure, il y avait moins de foi et d'amour dans la basilique de Saint-Jean-de- Latran, sous la coupole impériale de la chapelle i^alatine de Palerme. Quelques-uns crurent voir, sur la paille de la crèche, un enfant endormi qui

1. Fioretti, XXVI. Règle de 1221, cap. vu : Et qmcumque ad eos venerint, amicus vel adversarius, fur vel latro, bénigne recipiatur.

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semblait peu à peu s'éveiller et qui ouvrait les bras. C'était, en effet, le Dieu des pauvres, que la voix de François tirait d'un bien long sommeil, et qui, de nouveau, souriait au fond des consciences.

Et, en même temps, c'était une religion nouvelle que les hommes de bonne volonté recevaient de François d'Assise, comme jadis ils l'avaient reçue sous le ciel étoile de Bethléem. Nous touchons ici au point capital de l'œuvre franciscaine. Par l'amour et la pitié, François ramenait l'Italie au pacte évangélique; sans théologie ni scolastique, il restaurait le christianisme primitif; sans hérésie ni lutte, il rajeunissait l'Église et donnait à son siècle la liberté religieuse. Il signait un concordat nouveau entre Dieu et la chrétienté.

11 réconcilie l'homme avec Dieu. Il le pousse au giron de celui qui a dit : « Bienheureux ceux qui pleurent 1 » Il dissipe le malentendu séculaire qui avait assombri le christianisme. Il chasse les vieilles terreurs, les angoisses poignantes du moyen âge; il a mis en Dieu la bonté à la place de l'inflexible justice, et, dans le cœur du chrétien,

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il raniiMic l'espérance du paradis, la confiaiice liliale, la paix de la vie terrestre. A la place de l'Église, c'est Jésus qu'il olîre directement aux consciences. Le vrai médiateur, selon lui, c'est Jésus, qui a voulu souffrir et mourir pour la famille d'Adam, afin d'en payer la dette; il est le vrai prôtrc, l'évoque des âmes, Episcopus animarum nostrarum, est-il écrit dans la llègle de 1221 ; et François ajoute, avec l'apôtre Jean : « Vous êtes tous des frères; n'appelez personne père sur la terre, car vous n'avez qu'un seul père, Celui qui est dans les cieux. Ne prenez pas pour vous-mêmes le nom de maîtres, car vous n'avez qu'un seul maître, Celui qui est dans les cieux. » C'est donc à lui, Père, Pasteur, Docteur, Evêque suprême, qu'il faut apporter ses misères, pour qu'il les allège, les blessures de son cœur, pour qu'il les guérisse. Il sait mieux que personne ce qu'il faut à ses enfants, car, répétait saint François, « c'est l'œil seul de Dieu qui juge de la valeur de l'homme ». Devant lui, aucune conscience n'est plus haute qu'une autre, car il est pour toutes, avec une égale bonté, la source de tout mérite. « Toutes vertus et tous biens, est-il dit dans les Fioretti, sont de Dieu, et non de la créature; nulle personne ne doit se glorifier en sa présence, mais si quelqu'un se glorifie, que ce soit dans le Seigneur. » Le rôle du prêtre diminue du moment que le fidèle communie spontanéir.ent avec Dieu; celui du saint n'a plus de

raison d'être, puisque le fils présente librement ses souffrances et ses vœux à son Père. L'intercession des saints disparaît en quelque sorte du christianisme franciscain. Marie, les deux saints Jean et les Anges partagent seuls la dévotion qu'il offre à Jésus. Le chrétien devient ainsi son propre prêtre, l'arbitre de sa foi, l'artisan de son salut. La religion des œuvres perd tout ce que la religion intérieure a gagné. « Ne vous flattez pas, disait-il, d'être parfaits en accomplissant tout ce qu'un méchant peut faire : il peut jeûner, prier, pleurer, crucifier sa chair : une seule chose lui est impossible, c'est d'être lidèle à son Seigneur*. »

L'Église franciscaine tient étroitement, sans doute, à l'Église de Rome, par l'intégrité du symbole de foi, la nécessité des sacrements, l'autorité du pape et des évêques, que saint François reconnaît solennellement, non sans quelques réserves. Les frères, disent les deux Règles, seront soumis aux clercs « pour tout ce qui touche au salut »; mais elles ajoutent : « et en tout ce qui n'est point contraire à notre ordre ». Ils sont dispensés des fêtes que le pape pourrait créer en dehors du bréviaire canonique, à moins qu'elles ne leur soient imposées expressément. En réalité, ce christianisme essentiellement mystique enlève à l'Église séculière la surveillance incessante de la

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