Acta Sanctor., p
vie spirituelle; il échappe à la hiéran'hie ecclésiasliqiiects'or^^aniseen dehors de toute discipline traditionnelle. Saint François observe à la lettre la belle formule pontificale : Servus servorum Dei. Lui-môme et tous les chefs- des groupes franciscains ne sont que les ministres^ les gardiens, les serviteurs vigilants de leurs frères; Tépiscopat monacal et féodal des abbés est inconnu dans l'institut nouveau. Le testament de saint François défend aux frères de solliciter de Rome aucun privilège pour la prédication ou contre la persécution. Le plus grand nombre des franciscains n'a point pris les degrés supérieurs de la cléricature; le fondateur ne fut que simple diacre; tous cependant ils remplissent l'office apostolique par excellence de la prédication. La prière de saint François monte aussi près de Dieu que les paroles liturgiques de l'évêque de Rome. Les frères qui ont bien pratiqué la vie évangélique, dit le curieux opuscule sur les Stigmates^ entreront' droit aM paradis, ceux dont le zèle a été faible ne languiront au Purgatoire que le temps prescrit par saint François lui-même; chaque année, au jour anniversaire de sa mort, le saint descendra aux limbes pour en tirer les âmes de ses frères et sœurs des trois ordres et celles des chrétiens qui ont aimé le pénitent d'Assise. Une fois même, François fut plus fort que les portes de l'enfer. Il lui avait été révélé que le frère Élie de Cortone, son premier
successeur au généralal, se révolterait contre l'ordre et l'Église et serait damné. Il obtint que la sentence serait elTacée, et qu'Élie, éclairé à sa dernière heure, mourrait avec le pardon du pape, revêtu de la robe franciscaine.
La voie du salut, si âpre jadis, s'est donc aplanie, et l'on y chemine plus librement. L'observance religieuse se simplifie, comme si Dieu se contentait, en échange de l'amour des âmes, d'une vertu plus douce; les devoirs de piété s'accommodent d'une plus souple interprétation. Saint François prie sans cesse, non par obligation, mais parce que la prière le réjouit; il croit que l'oraison muette du cœur est meilleure que celle que balbutient les lèvres : mentaliter potius quant vocaliter. Selon lui, un simple Pater, ou quelques larmes versées sur la Passion du Sauveur, sont la plus belle des prières [Lih, Coiiform., 178, 262). « Tu ne sais pas ce qu'est la véritable oraison, disait frère Egidio à un novice qui refusait d'aller mendier le pain de la communauté sous prétexte qu'il était occupé à ses prières : obéir humblement, cela vaut mieux que de converser avec les anges. » Saint François ne veut pas que les siens bâtissent de grandes églises; il les exhorte à ne point faire célébrer dans leurs chapelles plus d'une seule messe par jour; « si les prêtres sont plusieurs, qu'ils se contentent d'assister à la messe de l'un d'eux; car le Seigneur comble de sa grâce les absents comme
SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. Ui
(es présents à l'autel, pourvu (ju'ils soient dignes de lui. » Que les mineurs, à défaut de prôlrc de l'ordre ou de prêtre séculier pour se confesser, s'agenouillent provisoirement devant leur frère, co)} ftleantur fralri suo, selon le conseil de l'apôtre saint Jacques. (Règle de 1221, cap. xx.) L'appareil extérieur du culte touche peu saint François : il aimerait mieux dépouiller l'autel de la Vierge de son dernier ornement que de manquer à la loi de pauvreté en amassant quelques florins pour les besoins de son ordre. Une vieille femme, dont les deux fils s'étaient faits mineurs, lui demande l'aumône, mais il ne res^o plus rien au couvent que la Bible qui sert à chanter l'office dans le chœur. « Donnez-lui la Bible, dit le saint; Dieu sera plus content du bien que nous ferons à cette pauvre femme que de nos psalmodies à la chapelle; elle a donné ses enfants à l'ordre, elle peut tout nous demander. » « Saint François, racontent les Fioretti^ était une fois, au commencement de son ordre, avec frère Léon, en un endroit où ils n'avaient pas de livre pour dire l'office divin. Quand vint l'heure de matines, il dit à frère Léon : « Mon « très cher, nous n'avons pas de bréviaire avec le- « quel nous puissions dire matines, mais, afin d'em- « ployer le temps à louer Dieu, je parlerai et tu me « répondras comme je t'enseignerai. » Pareil accident était survenu jadis à Joachim de Flore, mais ce parfait moine, au lieu d'inventer allègrement
des matines très libres, inspiré tout à coup par l'Esprit saint, avait fait réciter l'office canonique à son compagnon de route, sans qu'il oubliât un seul verset, jusqu'à la dernière syllabe.
« Dieu, disait saint François, veut la miséricorde et non pas le sacrifice. » (Lib: Conf,^ p. 243.) L'austérité farouche du fidèle qui se met à la torture afin d'agréer au Seigneur n'a plus de sens dans ce christianisme. Elle paraîtrait un manque de confiance en Dieu. Saint François glisse dans ses préceptes toutes sortes de tempéraments, afin de soutenir la faiblesse humaine. Comme autrefois Jésus aux apôtres, il permet à ses frères de manger et de boire ce que leur présente leur hôte, tout du long de leurs voyages. Si la fête de Noël tombe uii vendredi, il défend que l'on observe l'abstinence, a C'est un péché, dit-il, de faire pénitence le jour où est né l'Enfant Jésus; ce jour-là, les murs euxmêmes devraient manger de la chair. » Une nuit, un de ses moines, épuisé par le jeûne, se trouve mal. Saint François se relève, met la table, s'y assied à côté du jeune homme, et oblige tous les frères à un souper extraordinaire, pour que le novice ne soit pas humilié de manger seul. « Je vous le dis en vérité, chacun doit tenir compte de ses forces et prendre la nourriture qui lui est nécessaire, afin que le corps rende un bon et loyal service à l'esprit. Gardons-nous de deux excès : il ne faut ni trop manger, ce qui nuirait au corps et
â l'Amo, ni jeiuier immodérément, paice que le Seigneur préfère les œuvres de eharité à l'observance extérieure de la religion, » (Lib. Conformit., p. 244.) Si frère Sylvestre a une envie secrèle de manger du raisin, saint l^rançois le conduit luimême à la vigne, la bénit et rassasie son ami de fruits délicieux. Au chapitre général d'Assise, s'il apprend qu'un certain nombre de mineurs portent sur leur chair des cercles de fer hérissés de pointes ou des scapulaires de métal, il interdit cette pratique sanglante et ordonne que l'on fasse aussitôt un amas de ces engins de pénitence; on en recueillit plus de cinq mille, qui furent abandonnés dans les champs. Vers la fin de sa vie, malade, il eut lui-même conscience d'avoir trop durement châtié son corps. Il entendit une nuit ces paroles : « François, il n'y a pas au monde un seul pécheur à qui Dieu ne pardonne s'il revient à lui ; mais celui qui se tue par excès d'austérité ne trouvera point de compassion dans l'éternité ». Une fois même, il se confessa de cette sévérité pour « son frère âne », c'est-à-dire pour son corps. 11 eut, dans le même temps, le désir d'ouïr encore une fois les airs de musique qu'il avait aimés en sa jeunesse; mais il n'osait pas demander qu'on appelât des musiciens. Pendant la nuit, comme la souffrance le tenait éveillé, il entendit le frémissement d'une lyre invisible dont les notes semblaient tomber des étoiles: la mélodie venait
toujours plus près, toujours plus douce, et il s'endormit bercé par le chant des anges.
Pour ce cœur si tendre, l'amour de tous les êtres vivants n'est point seulement l'elTet d'une poésie instinctive; dans les créatures, c'est encore son Dieu qu'il croit embrasser. 11 respire dans les fleurs des champs l'odeur de la tige de Jessé, dont le parfum ranimait les morts. Les campagnes de rOmbrie sont pour lui un véritable paradis terrestre, où il converse familièrement avec les bêtes, qu'il appelle frères et sœurs; il fait signe à tous ces petits, écarte avec soin le ver de terre du sentier battu par le pied des hommes, et, pendant l'hiver, fait disposer pour les abeilles des vases de miel ou de vin. La vue d'un agneau, figure symbolique de Jésus, le remplit toujours d'émotion ; il donne au boucher, pour le racheter, son manteau et son capuchon. Et les bêtes s'attachent à lui, comme à un ami sûr : il leur parle avec un grand sérieux, et la légende ne doute point qu'elles ne lui répondent selon leur pouvoir. Un jeune lièvre qu'on a pris au lacet et qu'on lui apporte, se jette dans son sein, puis, remis en liberté, le suit pas à pas, à la façon d'un chien, jusqu'à la forêt prochaine. Une cigale qui s'égosillait sur la branche d'un figuier, près de sa cellule, appelée par lui, se pose sur sa main. « Chante, ma sœur cigale, et loue le Seigneur avec ton cri de jubilation. » Pendant huit jours elle revint, à la môme
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heure, accompagner de son i)elil cantique la prière de François. I.'agneau dont on lui a fait présent entre derrière lui à l'église, s'arrête au môme autel que lui, et, au moment de l'élévation, s'agenouille. Dans son désert de l'Alvernia, c'est un faucon, son voisin, qui, chaque nuit, l'éveille à l'heure de vigiles; (luand le saint est malade, l'oiseau attend, pour sonner l'office, que l'aube blanchisse les montagnes. Si un jeune garçon lui donne des tourterelles sauvages, il les apprivoise et leur fait de ses mains des nids dans les buissons, tout autour de sa communauté d'Assise. Thomas de Celano raconte qu'un jour, comme il prêchait au peuple en pleine campagne, les hirondelles firent un bruit si aigu qu'il dut s'arrêter; il attendit patiemment quelque peu, et, comme elles criaient de plus belle, il leur dit : « Mes chers sœurs, c'est à mon tour de parler, car vous avez assez crié ; écoutez donc la parole du Seigneur et taisez-vous jusqu'à la fin du sermon ». Elles se turent, et n'osèrent pas s'envoler avant qu'il n'eût dit : Amen. Une autre fois, près de Bevagna, il prêcha tout exprès pour les petits oiseaux. « Louez toujours et partout votre créateur qui vous a donné l'air du ciel pour royaume, les rivières et les sources pour vous désaltérer, les montagnes et les vallées pour refuge et qui vous donne de chauds vêtements pour vous et vos enfants. » Les oiseaux, qui couvraient la terre et les arbres, bai-
laient joyeusement des ailes, agitaient leurs têtes et gazouillaient de plaisir. Le saiiit marchait tout en parlant et les touchait de sa robe, sans qu'un seul s'effrayât et prît la fuite. Puis il les bénit d'un signe de croix, et tous, remontant droit au ciel, avec une chanson triomphale, se séparèrent en forme de croix vers les quatre coins de l'horizon. Saint François s'abandonne à toutes les caresses de la nature sans s'inquiéter, comme les moines du vieux temps, defs séductions que les mauvais anges y ont peut-être cachées. Le monde invisible se manifeste à ses yeux avec une grandeur simple que n'avaient pas connue les troubadours provençaux, ses maîtres en poésie; dans sa Galilée de rOmbrie, au bord du lac limpide de Pérouse, sous la feuillée des chênes de l'Alvernia, il entend l'immense, l'éternel murmure de la vie divine. A son tour, il veut participer au chœur universel; dans le Cantique du Soleil il glorifie le Seigneur pour toutes les choses excellentes et belles que ses mains ont prodiguées :
Laudato sia^ Dio mio signore^ Con lutte le tue créature!
V Alléluia d'Assise, où la lumière du jour, la douceur étoilée des nuits méridionales, le souflle tiède du vent, le bruissement des eaux vives et les grâces maternelles de la terre, noslra madré terra, toute parée d'herbes, de fleurs empourprées
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et de fruils, sonl cvociués tour à tour, écldlc, comme un chant de l'ôtc, sur le berceau de la poésie italienne. Mais c'est aussi le cantique du christianisme franciscain qui ne veut point voir de contraste douloureux entre la sérénité de la nature et les misères humaines, et qui fait de la souffrance môme une chose sacrée ; « Sois loué, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent au nom de ton amour, pour les faibles qui endurent la tribulation I Bienheureux les malheureux et les pacifiques, car toi, le Très-Haut, tu leur donneras une couronne! »
Laudato sia^ mio Signore, Per quelli che perdonano per tuo amcre Et sosteneno infirmitale et Iribulatione : Beati quelli que sostenerano in pace^ Che da ti altissimo serano incoronati.
yi
L'Italie vit donc, vers Tanhée 1210, se renouveler l'enthousiasme des temps apostoliques. On accourut en foule à saint François, dont laparole consolait et délivrait les âmes. 11 versait sur toutes les blessures le baume de l'Évangile. A ceux qui traînaient
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avec impatience le joug du régime communal, il montrait le royaume de Dieu comme prix des injustices et des tyrannies de la vie terrestre. Il calmait le malaisedesconsciencesqui, afin d'échapper aux ennuis du siècle, s'étaient détachées peu à peu de l'Église : il témoignait, par Texemple même de sa personne, des trésors de joie que l'on pouvait encore recueillir, tout en demeurant un chrétien régulier. Il instituait non pas le libre examen, mais la liberté de l'amour; il allégeait la main de l'Église, cette main pontificale que le moyen âge avait faite si rude, et sous laquelle ployait la chrétienté latine; à l'Église elle-même il apportait la force de l'apostolat primitif, il l'arrachait à la mélancolie stérile du cloître, à l'orgueil de l'épiscopat féodal, pour la jeter, non plus en maîtresse hautaine, mais en mère de miséricorde, au sein des cités populeuses, dans la fermentation des communes, parmi les serfs de la campagne; il la ramenait à ses souvenirs les plus beaux en lui rendant, comme une parole magique, le cri sublime de Jésus : « Misereor super turbam ».
C'est bien par l'Évangile retrouvé que commence l'apostolat franciscain. Il n'est question, à l'origine, ni d'un ordre nouveau, ni d'un institut rigoureusement constitué. La première pensée du fondateur s'arrête quelques années à une libre confraternité, dont la Règle de 1209 contient les
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traits essentiels, (jue celle de 1221 n niar^jucs «vcc plus de précision. Les grandes vertus évangéliqucs y sont recommandées, la pauvreté riiumilité, la charité, la prière. La pratique de ces vertus prend très vite une physionomie particulière; l'humilité amène au mépris absolu de toutes choses, l'humilité et la pauvreté, à la mendicité « pour l'amour de Dieu ». La charité ne se contente point des pauvres et des infirmes ; elle embrasse, dans sa sollicitude, les lépreux, les criminels, les païens. Deux fonctions se manifestent, dans les premiers temps, d'une façon très nette : la prédication et le travail des mains. Cette prédication se révèle comme une parole active, perpétuelle, jetée à tous les vents du ciel et qui volera jusqu'aux régions les plus lointaines du monde. Quant au travail, dont le salaire n'est représenté que par les choses nécessaires au corps, il fait voir à quel point les franciscains de la première heure s'en tenaient aux conditions communes de la vie sociale. Rien ne rappelle encore, chez les frères, la discipline conventuelle : la Règle de 1221 n'impose point d'offices extraordinaires aux prêtres; les offices des laïques se bornent à la récitation du Pater, du Credo, du Miserere et du de Profundis pour les morts. Le groupe franciscain de 1209 ressemble plus au futur tiers ordre qu'à une milice religieuse. C'est pourquoi, dès les premiers jours, toutes les
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classes de la société italienne, rassurées autant que consolées par saint François, s'émeuvent et se livrent à lui. L'aîné de ses disciples est un bourgeois d'Assise, Bernard de Quintavalle, « l'un des plus nobles, des plus riches et des plus sages de la ville », qui, touché par l'abnégation du jeune apôtre, distribue tous ses biens aux veuves, aux orphelins, aux prisonniers, aux pèlerins, aux hôpitaux; puis, c'est un prêtre, Silvestre, jusqu'alors fort avide d'argent, qui se donne au parti de la pauvreté parfaite et conversera avec Dieu « comme un ami avec un ami »; de petites gens du peuple, Léon, Ruffîn, Masseo; un soldat, Angelo; des nobles, Egidio, Valentin de Narni; un chanoine de la cathédrale d'Assise, Pierre Catlani, « jurisconsulte et maître des lois »; un poète de cour, Pacifique; deux étudiants de Bologne, dont l'un « était très lettré et grand décrétaliste, » Pellegrino et Rinieri; trois brigands de grands chemins, « larrons homicides », disent les Fioretti. Son moyen d'action est la parole, et il n'y eut jamais de prédication plus populaire. L'Écriture sainte est toute sa théologie. Le développement du Pater, la mort du pécheur, le récit attendri de la Passion sont ses sujets préférés. Il prêche sans aucun apprêt oratoire; il rit, il pleure, il fait pleurer; il joue le personnage dont il entretient la foule; il bat des mains ou des pieds; il bondit de joie dans la chaire, il bêle comme un agneau en
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prononçant le nom de Betlilcem. Il proche un Jour devant le pape Honorius III ; son sermon avait été étudié et a[)pris i)ar cœur. Dès le premier mot il se trouble, perd la mémoire et s'arrêle court; alors il im})rovisc librement, à sa manière, et il semble, dit saint Bonavcnture, que c'est l'esprit de Dieu qui parle par sa bouche.
Quand il entre dans une ville, tous les habitants courent à sa rencontre. A Bologne, la grande place communale est trop élroite pour le concours des fidèles. Quand il passe à travers les campagnes, les confréries des villes, les corporations, les enfants vont en chantant l'attendre sur le chemin avec des bannières et des branches de verdure ; les petites cloches de TOmbrie sonnent comme pour une messe de Pâques; on se pousse autour de lui pour toucher le bord de sa robe ou découper en reliques le drap de son capuchon. A Borgo- San-Donnino il s'évanouit, à demi étoulTé, dans les bras de ses adorateurs; à Gaëte il est forcé de se réfugier sur une barque, afm de mettre la mer entre lui et la multitude; à Rieti, les habitants, trop empressés, foulent aux pieds la vigne du presbytère où François reçoit l'hospitalité; le pauvre prêtre se lamente sur sa vendange perdue, mais son hôte le console en lui promettant une récolte miraculeuse, et jamais le curé de Rieli ne vit d'automne plus riant, ni ses pressoirs plus remplis.
Saint François, aussitôt qu'il eut fait bénir ses premiers frères parla main d'Innocent III, envoya ses missionnaires deux à deux à travers l'Ilalie,* en leur disant : Jte et docete. « Ce n'est pas seulement pour notre salut que Dieu nous a appelés dans sa bonté, c'est aussi pour le salut des peuples.... Ayez garde de juger et de mépriser les riches qui vivent dans la mollesse et portent des vêtements somptueux, car Dieu est leur Seigneur aussi bien que le nôtre; il peut les appeler et les justifier. Nous devons les honorer comme nos frères et nos maîtres, puisque, par leur secours, ils viennent en aide aux gens de bien. Allez donc annoncer la paix aux hommes et prêcher la pénitence pour la rémission des péchés. Les uns vous accueilleront avec joie et vous écouteront volontiers; les autres, impies, orgueilleux et violents, vous blâmeront et s'élèveront contre vous. Dans peu de temps, beaucoup de nobles et de savants se joindront à vous. Soyez patients dans la tribulation, fervents dans la prière, courageux dans le travail, modestes dans vos discours, graves dans vos mœurs, reconnaissants pour le bien qu'on vous fera, et le royaume des Gieux sera voire récompense*. » Au premier chapitre général, en 1216, il renouvela les mêmes préceptes de tolérance et de charité. « Que la paix soit encore
1. Wadding, Annal, minor., t. T. p. 61- Le Lih. Conformit. retranche tout le passage relatif aux riches, p. 146
SAINT FRANCJOIS D'ASSISR. \%^
plus au fond (Je vos cœurs quo sur vos lèvres. Ne donnez <\ personne occasion de colère ou de scandale; portez tout le monde à la bénignité, à la concorde, à l'union. Guérir les blessés, consoler ceux (jui pleurent, ramener les pauvres égarés, voihY votre vocation. Il en est qui paraissent être les membres du diable et qui seront un jour les disciples de Jésus-Christ. »
Et les frères s'en allaient de bourg en bourg, de ville en ville, disant leur bréviaire tout en marchant; ils entraient dans les maisons, prêchaient familièrement sous le porche des églises. Ce monde franciscain élait d'une activité extraordinaire. Le fondateur ne souffrait point de paresseux, d'odcwj:, dans sa communauté. « Va-t'en, frère mouche, disait-il à un novice qui ne songeait qu'à manger et à faire la sieste à l'ombre après le dîner. Il y a assez longtemps que tu vis à la manière des frelons, qui ne font pas de miel et dévorent celui des abeilles. » Il faut voir frère Egidio allant à huit milles de Rome faire dgs fagots, abattant les noix dans la campagne, glanant les épis au profit des pauvres gens, portant l'eau dans les rues. Ceux qui étaient prêtres confessaient les fidèles; on aimait ces pasteurs errants qui disparaissaient le lendemain, emportant les secrets fâcheux des consciences, et que Ton pensait ne revoir jamais. Ils arrangeaient les querelles de familles, calmaient les haines des partis, apaisaient les rô
voiles publiques. En 1210 ils intervinrent entre les serfs et les barons des environs d'Assise et firent signer aux seigneurs une charte d'affranchissement. En 1220, à Bologne, saint François exhortait, avec une persuasion véhémente, les factions communales à se réconcilier. Le loup très féroce d'Agubbio qu'il ramena, docile comme un mouton, dans la mystique petite cité fameuse pour ses belles enluminures de missels, n'était sans doute, comme le soupçonne le pieux Ozanam, qu'un baron, un Yseiigrin peu endurant, ou même « le peuple du moyen âge »; mais je serais presque tenté de regretter le loup qui mit si dévotement, selon la légende, sa patte dans la main du saint, jura d'être pacifique à l'avenir, et vieillit en ami au foyer des bonnes gens d'Agubbio. Les Fioretti laissent presque entendre qu'il mourut en odeur de sainteté.
Une organisation très simple contribua aux rapides progrès de l'ordre des mineurs. Elle n'apparaît point encore dans la Règle de 1209, où les c< pénitents de la cité d'Assise » semblent confies à la surveillance exclusive du clergé séculier et de l'évêque. Elle se manifeste, dans la Règle de 1221, par l'institution un peu vague des ministres, serviteurs et conseillers de leur^ frères; elle prend sa forme dernière dans la Règle déOnitive de 1223, qui; fut consacrée par Honorius IJI. Ici nous Irouvons une véritable constitution de l'ordre rendue
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indispensable par les nécessités de la discipline. Comme les frères ne s'enfermaient point encore en de ^n'andes maisons monacales, et campaicni, pour ainsi dire, au cœur de la chrétienté, ils se multiplièrent très vite, sans aucun souci d'intérêt temporel, et attirèrent à eux ceux que séduisait la liberté aventureuse du nouvel aposlolat. Quand ils furent une armée, il fallut bien leur donner une hiérarchie. Saint François distribue l'Occident par provinces. Le ministre provincial surveille les gardiens ou ministres délégués à la direction des couvents; le ministre général, dont Assise est la métropole, est élu par les provinciaux et les gardiens au grand chapitre convoqué chaque trois ans en Ombrie, le jour de la Pentecôte; il peut êlre déposé par le même concile. Un cardinal protège l'ordre dans les conseils du Saint-Siège. Le général est, pour le pape, le représentant responsable de l'institut entier.
Les titres aristocratiques d'abbé, de prieur, disparaissent, en même temps que Tesprit du monachisme bénédictin, oii la communauté, constiiuée féodalement, dépendait absolument de son abbé, où le seul lien fédéral entre les commu nautés était la Règle de saint Benoît. Saint François comprit que, pour le vin nouveau, il fallai', des amphores neuves. Il présenta donc à l'Italie communale du xiii® siècle non plus une oligarchie, mais une république religieuse qui, grdce au
parlement d'Assise, est très libre en elle-môme» très forte par son unité en face du monde séculier, très indépendante du côté de Rome par K souplesse même de sa hiérarchie. Il fit plus encore. Tandis qu'il offrait, en 1219, la clôture rigoureuse des clarisses aux femmes dont la faiblesse fuyait les dangers du monde, il trouva le moyen de vivifier jusqu'en ses profondeurs la société laïque par le génie de son institut. En 1221 il fonda la confrérie des « frères de la pénitence » appelée tiers ordre en 1230, pour les hommes et les femmes qui vivent de la vie commune, au foyer domestique, pour les époux, môme pour les prêtres séculiers; c'est à Faenza, puis à Florence, qu'il en mit les premières associations. Le tiers ordre s'ouvre à tous, riches ou pauvres, artisans ou nobles; il n'est, à l'origine, réglementé par aucune constitution écrite. La prétendue Règle des tertiaires, de 1221, est postérieure à la mort de Faint François. Elle a été rééditée, dans le texte que nous possédons, par la bulle Supra monlem de Nicolas IV, en 1289. Toute l'observance prescrite par le fondateur se rapporte aux grands préceptes de foi et de charité chrétiennes, rehaussés par une sérieuse discipline. Les frères sont tenus de respecter les commandements de Dieu et de fÉglise, de se réconcilier avec leurs ennemis, de restituer le bien injustement acquis, de se vêtir simplement, de faire leur testament dans les trois
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mois qui suivent la profession, d'évilcr les bals, les festins, les IhôîUres, les procès, les vains serments. « Ils ne porteront aucune arme ofTensive, si ce n'est pour la défense de rÉglisc romaine et de leur pairie. » Jusqu'au milieu du xiii" siècle, les tertiaires ne ressemblent en rien à une milice ori^ï-anisée : leurs chefs légitimes sont les évêques diocésains. Ainsi, la commune franciscaine remplit l'enceinle de la commune municipale, mais elle en confond les classes jusqu'alors divisées; le tiers ordre d'une ville réunit autour du même autel, comme à une table fraternelle, tous ceux que le régime des arts et des corporations éloignait les uns des aulres. Il adoucit l'orgueil des riches, il relève l'humililé des petits, il ranime la pitié dans les cœurs. « Invitez les pauvres à votre belle maison, à vos festins somptueux, écrit un notaire florentin du xiv siècle à un marchand des arts majeurs, afln que Dieu ne vous dise pas avec reproche : Pourquoi n'as-tu jamais convié mes amis à la maison que je t'avais donnée^? »
Mais l'affiliation des tertiaires va plus loin encore que les murs de la cité, elle rapproche toutes les cités et toutes les provinces; elle fait passer le même mot d'ordre dans la péninsule entière; elle affermit les consciences dans une union plus intime avec l'Église ; elle entretient dans l'âme des