L'ÉVANGILE ÉTERNEL
saint François, rendu à son premier élan, entraîna sans peine ce monde d'exallés jusqu'à Joachini de Flore. Celui-ci, d'ailleurs, n'avait-il pas été le précurseur du Messie de l'Ombrie? Vhomme velu de lin n'avait-il pas annoncé l'approche de V Ange portant le signe du dieu vivanfi Ces parfaits de la dernière époque religieuse, qui vivront de contemplation et d'amour, n'étaient-ils pas les enfants d'Assise qui, délivrés par la pauvreté évangélique de tout souci terrestre, entreront en communion ineffable avec le Saint-Esprit? On oubliait sans doute que saint François avait réagi contre cet égoïsme monacal proclamé par Joachim comme condition de la sainteté, et qu'il avait enjoint à ses mineurs de travailler de leurs mains et de veiller sans relâche sur les douleurs humaines. On allait oublier que le fondateur s'était proclamé toujours le plus soumis et le plus humble des fils de l'Église ; dans l'effervescence de l'invention religieuse, vers le milieu du xiii" siècle, \qs^ spirituels se considéreront comme l'Église définitive, meilleure que l'ancienne, et, poussant à l'hérésie l'abbé Joachim lui-même, chercheront avidement dans ses ouvrages, interprétés à l'aide d'une exégèse fiévreuse, la date dii grand jour où la religion du Saint-Esprit devait remplacer la loi du Verbe. Or Joachim, qui avait passé les derniers temps de sa vie à supputer le moment où les spirUuales viriy les parfaits
cénobites relèveraient l'Église et la chrétienté, avait fixé comme terme dernier de Tatlente l'année 1260. L'un des témoins les plus curieux de cet âge singulier, Frà Salimbene, attendit sincèrement l'année fatidique, que semblait confirmer la mort de l'empereur Frédéric. Celui-ci avait été regardé comme la bête apocalyptique dont l'apparition, conformément à la vieille théorie du millénaire, devait précéder l'Église radieuse des parfaits. Mais Salimbene, qui avait peur de la crise, bien qu'il se glorifiât d'être joachimite, respira au dernier jour de 1260. « J'abandonnai tout à fait cette doctrine, et me résolus à ne croire qu'aux choses que j'aurai vues. »
Ce vaste mouvement religieux, cette fermentation de la société franciscaine résultèrent en partie de l'action de Jean de Parme. L'interlocuteur de Salimbene dit, dans cette même page de la Chronique: « Le frère Jean de Parme a troublé luimême et son ordre; sa vie était si sainte, il était si docte, qu'il pouvait alors corriger la curie romaine; mais, ayant suivi les prophéties d'hommes à demi fous, il s'est nui grandement et a fait bien du mal à ses amis.... Si le frère Jean avait imité ta prudence, il aurait apaisé les esprits de ses frères. » Je crois néanmoins que l'on se tromperait en s'imaginant Jean de Parme comme un sectaire qui joue avec l'hérésie, un visionnaire hanté par la pensée d'un bouleversement pro-
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cliain de rÉglisc. Le portrait qu'en a Iraré Salinil)oiie, conforme à celui de ïllistoire des Tribulations^ est d'un mystique très doux, « au visage an^élicjue, gracieux et toujours riant », d'une patience, d'une humilité, d'une charité singulières. Consolabatur mœslos, corripiebat inquietoSj suscipiebat infirmos^ fovebat débiles, simplices familiariler et lœte erudiebat. Très éloquent quand il prêchait la parole divine, d'une piété attendrissante quand il célébrait les saints myslores, il ne parlait que rarement : à l'église il ne s'asseyait jamais, ne s'appuyait point à la muraille, se tenait toujours debout et tête nue. 11 était d'une taille médiocre, très vif dans sa démarche et charmant. Les vieux frères pouvaient retrouver en lui la chère figure du fondateur. Son joachimisme ne dépassa probablement point les prévisions modérées de l'abbé Joachim. Mais c'était assez pour encourager la fantaisie des spirituels dont les hypothèses hasardeuses ne se contentaient déjà plus des ouvrages aulhentiques de Joachim. Il leur fallait des prophéties plus précises, et ils en trouvaient sans cesse, des commentaires sur Jérémie, Ézéchiel, Merlin, la sibylle Erythrée, des livres effrayants contre l'empereur Frédéric ou le Saint- Siège. Cette littérature pseudo-joachimite occupait les longs loisirs des frères; au besoin, ils cherchaient à déchiffrer entre les versets de la Bible des nouvelles sûres de l'Antéchrist, « qui est déjà
né et grand », et des révélations sur les rois de l'Europe. Salimbene et Gérard de San-Donnino, leur bible en main, conversaient sur ces tbèmes redoutables, un après-midi d'été, à l'ombre d'une treille, dans le jardin du couvent de Modène.
Ces rêveries n'inquiétaient pas la conscience noble de Jean de Parme. 11 ne souhaitait rien autre chose que le progrès plus grand des âmes dans la spiritualité, la perfection de ses frères par la pauvreté, la contemplation et l'amour. 11 s'attachait à la mémoire du Père Séraphique avec la tendresse que Jean avait euepour celle de Jésus. Il écrivit un livre De sacro commercio sancti Francisci cmn Domina Paupertate, Autour de lui croissait la légende de saint François, de plus en plus merveilleuse; les Très Socii embellissaient la biographie primitive de Thomas Celano; la théorie messianique du thaumaturge d'Assise, qui aboutira au Liber Conformitatum de Bartolomeo de Pise, était commencée. Mais le courant qui emportait la famille franciscaine fort au delà de saint François était plus fort que la sagesse de Jean de Parme. Lesjoachimites, échappante la discipline de l'ordre, se multipliaient en Italie et en France, loin de l'œil du général. Dans les couvents de Provins et d'Hyères s'élaboraient les plus audacieuses prophéties de la secte. Hugues de Digne, « l'un des plus grands clercs du monde », dit Salimbene, ami de Jean de Parme, parait avoir été le chef