L'ÉVANGILE ÉTERNEL. Î
reconnu du joachimisme français; prédicateur populaire, ardent h la dispute, paratus ad ornnia^ adndrahle quand il dé])ciguait le paradis ou l'enler, niysli(juc él range, spinlualis homo ultra modiim, semblable i\ Paul ou à Elisée ; quand il parlait, on tremblait « comme le jonc dans l'eau ». Hugues prêcha devant saint Louis. Il possédait tous les livres écrits par l'abbé calabrais; il rendait des oraoJes dans sa cellule d'Hyères. A sa table on ne s'eutreteuait que des espérances joachimites. Mais, à côté de ce joachimisme de plein air, auquel le voisinage de l'inquisition épiscopale, la curiosité malveillante des prêcheurs, les méfiances de l'autorité séculière imposaient quelque réserve, on entrevoit, dans les recoins des petils couvents, le mystère d'une doctrine occulte, l'efTervescence trouble delà société secrète. Salimbene a vu, vers 1240, un vieil abbé de l'ordre de Flore, vetulus et sanctus homo, apporter furtivement, dans la maison franciscaine de Pise, les livres de la secle, afin, pense- t-il, de les soustraire aux violences de Frédéric II. N'était-ce point plutôt du pape et de ses théologiens que se cachaient alors les joachimites? Les traités prophétiques, mais apocryphes, de l'ermite calabrais glissaient de main en main ; on les dissimulait au fond des cellules les moins suspectes, in angulis et nostris^ disent les actes du concile d'Arles. On tenait des colloques à voix basse
à Provins et à Hyères; les affiliés laïques du tiers ordre y prenaient part; dans la chambre de Hugues de Digne, aux jours de grandes fêtes, nous trouvons des notaires, des juges, des médecins, des lettrés, qui scruleiU, sous la direction du prophète provençal, les ténèbres de l'Écriture. Ils ont évidemment la conscience un peu chagrine; ils sentent qu'ils altèrent l'intégrité du vieux Gredo^ qu'ils abandonnent l'Église et créent une religion nouvelle à laquelle les appelle l'attrait du fruit défendu. D'autre part, les bonnes gens qui demeurent fidèles à la foi séculaire surveillent le joachimisme avec une peur extrême. Vers 1250, en Sicile, on se signe au nom du Père, du Fils et desam^ Mathieu, afin de ne se compromettre ni avec le Saint-Esprit, ni avec l'évangile de saint Jean;
Signumi in Pâtre e in Fiiio et in Santo Matteo^
lisons-nous dans le Contrasta de Ciullo d'Alcamo. L'exaltation mystique passait rapidement à travers tous les rangs de la société. On ne vit qu'en 1260 l'épidémie des flagellants. Mais dès 1248 la Provence et la région de Gênes étaient pleines de pénitents et de pénitentes qui crucifiaient leur chair au fond de leurs maisons. Une femme singulière, sainte Douceline, sœur de Hugues de Digne, agitait le midi de la France. « Elle n'entra jamais en religion, dit Salimbene, elle a toujours