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vécu dans le siècle chastement et saintement. » Elle portait le cordon de saint François et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille; on lui attribuait le don de guérir ou môme de ressusciter les petits enfants. Elle entrait dans toutes les églises des frères qui étaient sur son chemin; elle s'y arrêtait en extase, les bras en Tair, depuis la première messe jusqu'aux compiles; « elle était entièrement absorbée en Dieu ». « Elle fit vœu, écrit son biographe, entre les mains du saint père frère Hugues de Digne, de garder avec la plus grande ardeur la sainte pauvreté de Jésus-Christ, comme saint François l'observa et la donna aux siens*. » Elle fonda un institut de béguines; « les femmes, vierges et veuves et même les personnes mariées abandonnaient leurs époux et leurs enfants et venaient à elle ». Elle ne pouvait ouïr parler de Dieu, de Notre-Dame, de saint François, qu'elle ne fût prise aussitôt d'une extase, « et, éprouvant dans cet état des sentiments surhumains, elle ne connaissait rien de ce qu'on faisait autour d'elle.... Quelquefois elle était suspendue en l'air, sans s'appuyer à rien, sans toucher des pieds à terre, si ce n'est des deux gros orteils.... Elle était un jour ravie dans l'église des mineurs; une personne s'approcha d'elle, et, comme elle doutait
1. La Vie de sainte Douceline, texte et traduction, par V&bhé Aubanès, Marseille, 1879
de la vérité de l'exlase, elle tira un poinçon et le lui enfonça méchamment. La sainte mère ne remua pas et ne le sentit point. Mais après on trouva les cruelles piciûres qu'on lui avait faites; au point que la sainte, relournée en son état ordinaire, en ressentait de grandes douleurs.... La première fois que le roi Charles la vit ravie, il voulut éprouver si son ravissement était réel.... Il fit fondre du plomb en quantité, et le fit jeter toul bouillant sur ses pieds nus, en sa présence; la sainte ne le sentit pas. Par suite de cela, le roi eut pour elle une telle afi'ection, qu'il la fit sa commère. » « Elle ne pouvait supporter aucun son, ni presque aucun chant, pas même le chant des oiseaux, qu'elle ne fût hors d'elle. Un jour, elle entendit chanter un passereau solitaire, et elle dit à ses com|)agnes : « Quel chant solitaire « a cet oiseau ! » Aussitôt elle fut en extase, attirée à Dieu par le chant de cet oiseau. »
Charles d'Anjou, qui en avait un peu peur, ne manquait pas de la consulter en toute alTaire d'importance. Quand elle était plongée dans le sommeil mystique, on recueillait ses paroles comme révélation divine. Un jour de vendredi saint, au moment où on levait la croix, elle se mit à crier, avec des sanglots : « 0 monde faux et trompeur, quel terrible châtiment te menace! Venez, venez, entrez dans la barque, car tout ce qui sera trouvé dehors périra. » Puis, renforçant sa
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voix: «N'enlciuloz-vous pas crier le nocher? N'enlendez-vous pas qu'il crie : Enirez dans la hanjue, car lout ce qui sera trouvé dehors périra? Hélas! ce sont des âmes couvertes du sang de Jésus- Christ! » Et à la question inquiète d'une sœur elle répondit avec gaieté : « Oui, vraiment, sous les ailes de saint François, vous serez toutes sauvées ». Mais une nuit, dans le dortoir du couvent, on la vit marcher « comme si elle eût suivi une procession ». Elle chantait d'une façon attendrissante, et disait parfois : « Nouveau Jésus! Nouveau Jésus! » D'autres fois elle chantait ; « Nouvelle Jérusalem! nouvelle cité sainte! » Les pauvres béguines n'y comprenaient rien. Le grand rêve de Joachim de Flore, la vision d'une foi idéale et d'un paradis plus pur, venait de traverser l'âme de la prophélesse.
Le moyen âge aimait trop l'appareil dogmatique et l'autorité des textes écrits pour laisser plus longtemps le joachimisme à l'état de doctrine flottante et secrète. A la religion nouvelle il fallait un Evangile; Joachim avait prédit « l'Évangile
éternel », mais aucun de ses livres ne portait ce titre. C'est à Paris, en 1254, au cœur de l'Université, qu'éclata le manifeste de l'Église définitive du Saint-Esprit. Ce livre étrange, que nous ne connaissons que par les dénonciations de ses ennemis et les condamnations de Rome, est Vintroductorius ad Evangelium seternurriy de Gérard de Borgo-San-Donnino, confrère de Frà Salimbene et disciple de Jean de Parme.
Selon Jean deMeung, qui se trompe d'une année, il parut,
Par mauvaise intencion,.
En Pan de l'Incarnation Mille et deus cens cinc et cinquante,
et fut exposé publiquement
Au parvis devant Notre-Dame*.
Ce livre renfermait la plus radicale révolution que le christianisme et l'Église aient jamais affrontée. Les trois grands ouvrages de Joachim, la Concordia, VExpositio in Apocalypsin et le Psalterium, en formaient les trois chapitres; Gérard n'eut peut-être que le temps d'en publier le premier, la Concordia; l'introduction et les gloses, qui étaient la partie originale, expliquaient le mystère contenu dans les écrits de l'ermite*. Se-