‹ L'Italie mystiqueChapitre 27 sur 53 · Roman de la Rose, t. II, v. 1198 et suiv · texte numérisé non relu

Roman de la Rose, t. II, v. 1198 et suiv

2. Voir le P. Denifle, Das Evangel. œtern. und die Commli, tu Anagni, au t I, fasc. I, de VArchiv.

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Ion le Pro^oco/e des inquisiteurs d'Anagni, Gérard disait, au début de \ Introduclorius, que vers Tan 1200, c'est-à-dire à l'époque où Joachim avait achevé d'écrire sa révélalion, l'esprit de vie élait sorti des deux Testaments, du Nouveau comnrie de l'Ancien, pour passer à l'Évangile éternel. Dès cette première proposition, Gérard altérait, par une vue véritablement schismatique, lejoactiimisme primitif. Tandis que Joachim n'avait envisagé l'Évangile de l'avenir que comme une intelligence toute mystique des deux Testaments, réservée, selon lui, aux chrétiens spirituels de l'Église définitive, l'auteur de l'/nfroÈ/uc/onus annonce 4ue les trois ouvrages du fondateur constituant le texte môme de l'Évangile éternel sont le dernier venu des Iria sacra volumina, l'achèvement de la triplex littera^ qui a commencé par l'Ancien et le Nouveau Testament. Ce qui n'était pour Joachim qu'une interprétation des Écrilures, contenue dans les limites des dogmes traditionnels du christianisme, devient pour Gérard une Écriture nouvelle, où la révélation d'une troisième Loi, celle de l'Esprit, remplace et elTace la Loi du Christ, comme celle-ci avait etTacé la Loi du Père; à l'Église des moines vivant de la quintessence du christianisme que Joachim avait imaginée en son désert de Flore, Gérard substitue la communion des âmes qui, indifférentes désormais aux symboles sacramentels, goûteront enfin la plénitude des choses divines.

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L'homme qui tirait ainsi une liérésie des prophéties de son maître a-t-il représenté, au milieu du xiii^ siècle, la croyance même de toute la famille joachimite, ou n'était-il qu'un novateur solitaire? Le P. Denifle estime qu'il n'a parlé que pour un groupe très restreint de personnes. Je crois plutôt qu'il a exprimé avec une précision compromettante la foi indécise qui troublait beaucoup d'âmes, en Italie plus encore qu'en France; le premier, il osa montrer vers quel terme s'acheminaient les consciences agitées par l'apostolat franciscain. Car il procédait de saint François non moins que de Joachim. Celui-ci est, pour lui, « l'homme vêtu de lin, ange et docteur, qui descendit du ciel, tenant entre ses mains un livre ouvert »; mais François est l'ange qui apparut, vers l'an 1200 de l'Incarnation du Seigneur, portant le signe du Dieu vivant; l'ordre qu'il a fondé « sort également des laïques et des clercs ». C'est l'immense milice des frères « qui marchent pieds nus », des franciscains de la lettre stricte, déjà séparés de l'Église de Rome, qui prêtent au messie d'Assise, comme à son précurseur de Flore, une révélation formidable, la foi nouvelle, destinée à mettre fm au christianisnio, en cinq années, et à régner « de la mer jusqu'à la mer ». Le scandale produit par VlntroductoriuSy la clameur des chréliens réguliers et la sentence du Saint-Siège ouvrirent bientôt les yeux à ces enthousiastes: ils

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aperçurent l'abîme où ils étaient sur le i)()iiil de périr. Beaucoup renièrent Gérard; SaliàUbene n'a point de paroles assez sévères pour condainner les « sollisos » de ce fou qui a séduit i)ar son livre « les frères ignorants », et (jui fut « si bien puni, valde bene fuit punitus »; au demeurant, le plus aimable iiomme du monde, courtois, moJeste, tempérant, doux et humble, mais qui a gâte tous ces dons par une croyance criminelle.

Certes, Gérard avait choisi le lieu et l'heure les plus propres à donner à son hérésie un singulier retentisse ment. L'Université de Paris ne laissait passer aucune nouveauté Ihéolo^nque sans la discuter à outrance. La pratique séculaire du syllogisme, l'incessante exégrse des Écritures et la passion des longues disputes mettaient aux mains de nos docteurs des armes terribles contre toute doctrine suspecte; par sa fonction scolastique, l'Université gardait réellement, selon le mot du Roman de la Rose, « la clef de la crestienté ». Elle était alors endormie, dit Jean de Aleung :

Au bruit du livre s'esveilla, N'onc puis gaires ne sommeilla; Ains s'arma pour aler encontre Quand el vit cel horrible monstre, Toute preste de bâtait lier, Et du livre as juges baillier.

Quoi qu'en dise le trouvère, elle était bien éveillée le jour où fut exposée la première partie

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de « l'Évangile pardurable ». La querelle des mai 1res contre les mendiants, prêcheurs et mineurs, qui prétendaient enseigner publiquement, agitait depuis quelque temps la montagne latine. Le plus fougueux défenseur des privilèges de l'Université, Guillaume de Saint-Amour, sans attendre que le Commentaire sur l'Apocalypse et le Psalterium fussent à leur tour publiés, prêcha contre le livre maudit qui, représenté par Vlntroductorius et la Concordia, lui semblait plus volumineux que la Bible elle-même. Mathieu Paris nous apprend que les docteurs nommèrent une commission chargée de porter au pape les doléances de l'Université; les prêcheurs s'empressèrent de choisir une contre-ambassade, utmagistris infaciem contradicerent^.

Selon Richer de Senones, Guillaume remit luimôme à Alexandre IV un exemplaire de Vlntroductorius. En 1256, au concile provincial de Paris, Guillaume demandait encore une enquête contre les faux prédicateurs « qui se glissent dans la maison de Dieu ». Son livre De Periculis 7iovissimorum temporum est plein d'accusations véhémentes, lancées surtout aux dominicains, « qui prétendent donner une nouvelle discipline à la vie et réformer l'Église ». L'Université mit une

1. Voir Herm. Haupt, Zur Gesch. des Joachimismus, Gotha, 188o, et notre étude sur VHist. du Joachivi., Rev. hist., maijuin 1886.

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telle passion à rechercher rh(^rosie entre les lignes de Gérard et dans le livre de Joachim, et rédigea si fiévreusement la liste des erreurs doctrinales du nouvel Évangile, qu'elle en violenla le texte et en faussa les propositions de la manière la plus grave. Ce procédé singulier étonna tout d'abord les théologiens du Saint-Siège. « On nous a dénoncé, dit le bref d'Alexandre IV à l'évêque de Paris, des chefs d'hérésie qui n'étaient point dans ce livre, et qui y ont été glissés avec perfidie. » Les fameux Excerpta^ au nombre de trente et une propositions, qui nous ont été transmis par plusieurs manuscrits, par la chronique de Mathieu Paris, le Liber de Rébus memorabilioribus de Henri de Hertfordt et le Directorium d'Eymeric, sont ainsi, pour l'histoire religieuse du xiii» siècle, la source la plus suspecte. On y faisait dire, non pas à Gérard, mais à Joachim lui-même, par exemple, que Dieu accordera la paix et le salut à certains juifs, tout obstinés qu'ils sont dans leur aveuglement, tandis que Joachim avait assuré à plusieurs reprises qu'à l'origine du troisième état religieux du monde, de nouveaux apôtres évangéliseraient le peuple juif et ramèneraient « à notre Seigneur Jésus-Christ » les derniers restes de la Synagogue. Les Excerpta déclarent que, selon la Concordia, à l'approche de la troisième révélation, beaucoup de chefs d'ordre se détacheront de l'Église séculière, c'est-à-dire de Rome, et se pré-

pareront à revenir à la Foi antique des juifs; la Conrordia dit au contraire qu'alors les juifs se laisseront loucher et verront la pure lumière de la foi, que TÉg-iise retrouvera la joie des temps apostoli(]ues, et embrassera, comme jadis, d'une même élreinte, la famille juive et la foule des Gentils. Joachim avait dit : « Un jour les prédicateurs iront aux infidèles pour leur porter la bonne parole, et ces nouveaux converlis serviront de défense aux apôlres contre les mauvais chrétiens de l'ancienne communauié ». Les Excerpta traduisent : « Les prédicateurs, persuadés par les clercs, passeront aux infidèles et il faut craindre qu'ils ne les réunissent pour les mener à l'assautde l'Église romaine ». Mais voici peut-être la plus audacieuse altération du texte original. Au second livre de la Concordia^ Joachim, rappelant la séparation de la chrétienté grecque, le pontificat schismalique de l'évêque de Conslantinople, avait ajouté: ambulantes usque in finem in erroribus suis. Au cinquième livre, il avait reproché aux Grecs d'avoir, dans leur oubli du Seigneur et de son Esprit, embrassé les chos s de la chair et persécuté, jus(|u'au jour présent, ceux qui vivent selon le Saint-Esprit : persequunlur eos gui ambulant secundum spiritum usque in presentem diern. Or les Excerpta traduisent délibérément : « Sixième erreur : le pape grec, ou le peuple grec est plus dans les voies de l'Esprit que le pape latin, ou le peuple la'in ; c'est pour-

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