‹ L'Italie mystiqueChapitre 3 sur 53 · ARNAULD DE BRESCIA · texte numérisé non relu

ARNAULD DE BRESCIA

La parole de Jésus : « Mon royaume n'est pas de ce monde », cette promesse d'une religion tout idéale, n'avait pu se maintenir dans la catastrophe des temps barbares. La vie était si dure alors, que l'Église se vit contrainte de s'occuper des choses de la terre. Elle fut, jusqu'aux temps carolingiens, la dernière société organisée et la dernière tradition de gouvernement; elle s'ouvrit donc, comme un asile de paix, non seulement aux âmes possédées par le désir du salut éternel, mais aux peuples épouvantés par les violences de la conquête. Plus profonde était la ruine de toute civilisation,

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plus nécessaire et plus grand apparut le rôle temporel de l'Église. En Italie et à Rome, l'œuvre politique de l'évêque et du pontife fut réellement, à l'origine, une œuvre de charité. A l'ombre du Saint-Siège enveloppé par la barbarie, le christianisme rendit à la société civile les causes de vie perdues depuis la chute de l'Empire romain.

Grégoire le Grand fut l'incarnation de cette période apostolique de l'Église et de la papauté. 11 vint à l'heure de la plus douloureuse des invasions. Alaric, Attila avaient passé comme un orage sur l'Italie. Les Ostrogoths s'étaient assimilé très vite la civilisation romaine. Mais, quand les Lombards arrivèrent, on crut toucher à la fin des temps. La terreur de la barbarie lombarde est encore visible en Paul Diacre, qui était de leur race. Ces rudes païens, à la chevelure teinte en vert, plantèrent leur tente partout, jusqu'en vue du détroit de Messine, laissant flotter çà et là quelques rares épaves de la vieille Italie, Ravenne,plus byzantine encore qu'italienne, Naples, qui bientôt s'alliera aux Sarrasins, Rome enfin, où un moine caché dans sa cellule du Cœlius était la dernière espérance de la chrétienté latine. Les bénédictins du Mont-Cassin s'enfuirent donc à Rome. L'Italie entière se tourna vers Grégoire, lui demandant le salut, et il la sauva. C'était un lettré, de famille patricienne, très doux et très pur; il représentait, par la culture de l'esprit et la noblesse de la race,

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loiis les souvenirs d'un monde évanoui, par l'austérilé monacale, toutes les promesses de l'avenir. II fut, avant tout, un apôtre. En môme temps qu'il traitait avec les Byzantins, les Francs, les Golhs d'Espagne, il convertissait les Anglo-Saxons, il évangclisait les Lombards. Il les vit s'incliner sous son bâton pastoral. Un grand péril était ainsi conjuré, l'Italie était désormais à l'abri de la contagion païenne ou arienne. Cependant Grégoire se consumait de mélancolie. Il n'avait accepté qu'avec effroi la charge du pontificat. 11 pressentait que l'Église, jetée dans la mêlée du siècle, s'éloignerait bientôt de sa mission primitive. Il mourut dans l'angoisse des jours tragiques qui attendaient ses successeurs.

Autour du pape Grégoire, la république chrétienne s'était constituée. A Rome il avait été révêque suprême, non un chef d'État. Mais l'âge apostolique du Saint-Siège allait finir. La donation carolingienne fit du pape un seigneur italien, le régime féodal fit les évêques comtes et barons. L'Église devenait ainsi une puissance séculière, supérieure à toutes les autres par l'action qu'elle exerçait sur les consciences, plus faible que toutes, parce que l'hérédité n'y perpétuait point le pouvoir dans une même famille. Ce fut l'ironie de l'histoire d'obliger les vicaires de Dieu à la vie politique et militaire en leur refusant les forces vives de tout gouvernement, la succession du

sang, l'autorité d'une tradition d'ancêtres, la sécurité du lendemain, le droit de commander sans partage à toute une hiérarchie, la possession incontestée d'un territoire. Du ix« au xni« siècle, l'Église se débattit contre la réalité absurde de ses conditions temporelles. Les tranquilles théoriciens qui, de Jean de Salisbury et de saint Thomas à Dante, à Marsile de Padoue et à Ockam, ont raisonné sur la prééminence de l'Empereur ou du Pape, sur les deux luminaires et les deux glaives, ont trop perdu de vue ces conditions étonnantes qui furent plus fortes qu'un saint, homme de génie, Grégoire VII. Ils n'ont pas compris que, dans l'état féodal du monde, la grandeur séculière était pour l'Église la garantie de l'intégrité religieuse. En dehors de Rome, l'Église trouvait, planant sur la chrétienté entière, l'Empire; l'Empereur, roi des Romains ou Patrice, avec ses prétentions juridiques sur la ville éternelle ; la féodalité qui, embrassant l'épiscopat et les ordres monastiques, obligeait les évêques et les abbés envers les suzerains laïques et l'Empereur à la fidélité, fondement du pacte européen. Le droit féodal mettait ainsi l'épiscopat dans la main de l'Empereur, et l'enlevait en partie au pape. En Italie, l'Église avait affaire aux prétendants de l'indépendance nationale qui la forçaient de choisir entre l'Empire et la restauration du royaume italien ; elle se heurtait à l'épi-

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sropat lombard ou loscan, élroilement inféode au César germanique; aux Grecs, rattachés A By/.ance par le lien du schisme ; aux Normands, qui tournaient en dérision le Saint-Père, et le protégeaient en l'humiliant. A Rome enlin, l'Église est dans la fosse aux lions, trahie par les cardinaux des factions contraires à celle du pape régnant, violentée par les comtes de Tusculum qui vendent à l'encan le Saint-Siège, pillée par les barons de la campagne, asservie par les familles patriciennes, dépossédée sans cesse par le sénat du Capitole, outragée par le peuple qui chasse des papes à coups de pierres, menacée par les tribuns républicains qui veulent la dépouiller du droit féodal. Ajoutez les Sarrasins qui remontent le Tibre, brûlent Saint- Pierre, dévastent le Patrimoine; les Allemands qui, à chaque couronnement impérial, font couler le sang dans les rues; les bandits féodaux qui enlèvent Grégoire VU, une nuit de Noël, à l'autel de Sainte-Marie-Majeure et Gélase II en plein conclave ; les voleurs, déguisés en prêtres ou en moines, qui rôdent par troupes autour de Saint-Jean-de- Latran et font main basse sur le denier apostolique. Reprenez, en sens inverse, cette échelle de misères. De la populace des montij des patriciens qui campent au théâtre de Marcellus ou au Colisée, et des barons sauvages du Latium jusqu'à l'Empereur, à travers toute la société féodale passe la chaîne des nécessités et des angoisses temporelles

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de l'Église. Si le pape n'est pas le maître dans sa maison et dans ses basiliques, si la commune de Rome se lève contre lui, le Patrimoine lui échappe, les barons le renient comme suzerain; il perd son rang dans la féodalité italienne, dans Tordre politique et social du monde; c'est un évêque renversé de son siège, et rien de plus. Dix fois par siècle, il est forcé de se cacher dans le Saint-Ange et d'appeler l'Empereur à son secours, ou de fuir avec quelques clercs fidèles vers les Alpes et d'attendre la venue de l'Empereur. C'est le grand suzerain laïque de l'Occident qui dira toujours le dernier mot dans les crises ecclésiastiques dont le commencement fut quelque émeute en un carrefour de Rome.

Mais en tout ceci il ne s'agissait pas seulement d'intérêls temporels. Certes, dans l'unité d'un Saint-Empire semblable à celui de Rome sous Trajan et maître du monde civilisé, l'Église et le pape auraient joui de la liberté religieuse; ils auraient pu abdiquer toute ambition séculière, demeurer purs de tout contact avec les choses terrestres, et ne songer qu'au gouvernement des âmes : c'est le rêve de Dante en sa Monarchia. Mais dans l'état féodal de l'Italie et de l'Europe, dans l'état communal de Rome au moyen âge, toute déchéance temporelle de l'Église et du Saint-Siège était nécessairement une déchéance religieuse. Chaque fois que le pape est moins fort que la com-

miine, îes nobles ou le peuple, les cardinaux rebelles ou l'Empereur lui oppos('nt un antipape. On vit une fois, dans le môme jour, un pontife au Vatican, un autre à Sainte-Marie-Majeure, un troisième à Saint-Jean-de-Latran. Grégoire VII eut, en face de sa métropole, à Tivoli, un antipape, Clément III, qui lui survécut. Au xii® siècle, Anaclel 11 et Innocent II furent élus en deux conclaves voisins, à la môme heure, par deux factions rivales du sacré-collège; saint Bernard dut désigner à la chrétienté le véritable pasteur. Si l'antipape ne sort ni d'une émeute populaire, ni d'une intrigue féodale, c'est l'Empire et l'Église allemande qui se chargent de le proclamer. En réalité, c'est de l'Empereur que viennent les plus dangereuses usurpations au spirituel. Qu'il oppose l'Église germanique à l'ilalienne, le concile impérial au concile pontifical ; qu'il adresse, comme Charlemagne, des encycliques aux évêques, aux abbés, au clergé et aux fidèles; qu'un rêveur mystique, Othon III, Serviteur des serviteurs de Dieu, que des politiques, Henri III, Henri V, nomment ou déposent des pap es et, forts de l'onction sainte qui a touché leur front, parlent et agissent en vicaires visibles de Jésus-Christ, l'empereur allemand n'attire-t-il jas à lui la puissance religieuse, et, dans le trouble de la chrétienté, n'apparaît-il pas, entre l'emper-mr byzantin, chef d'une Église schismatique, et le pape romain, que suit partout l'ombre d'un anti-

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pape, comme roi légitime des âmes et pasteur universel ?

Ainsi condamnée à tenir son rang dans la hiérarchie temporelle, et à régner pour ne pas périr, l'Église s'attacha avec âpreté à un lambeau de territoire; elle fit servir à la domination séculière le prestige que la foi de ces vieux siècles lui donnait; elle eut une diplomatie sans scrupule et des mercenaires sans pitié, et fut d'autant plus hautaine qu'elle se sentait plus faible; elle aima passionnément la richesse et dressa près de l'autel du Dieu vivant un comptoir d'usurier. La simonie fut alors à Rome le plus efficace moyen de gouvernement, comme plus tard, en face de l'Italie princi^.re, le népotisme. On verdit toutes choses sur le marché pontifical : les chapeaux rouges et les m itres, le pardon des péchés, la levée des excommanications, les suzerainetés, le droit de conquête sur terre et sur mer, les reliques des saints, la couronne impériale, la tiare romaine, la porte du Paradis. Si irrésistible était le courant qui entraînait l'Église vers les biens de la terre, que Grégoire VU, qui jadis était entré à Rome pieds nus et

tôle nue, fui louriiienlc plus ardemment qu'aucun autre par les convoitises séculières : il tenta d'al- Iribuerau Saint-Siège, par la donation de Malhilde, outre les alleux de son amie entre le Pô et le Liris, lous les grands fiefs impériaux de Toscane, puis, Spolète, Camerino, Mantoue, Modène, Reggio, Brcscia et Parme. L'ambilion d'Alexandre VI luimême sera plus modeste.

Nous touchons ici, non seulement à l'abandon du rôle de la papauté apostolique, mais aussi à une altération grave de la doctrine et de la discipline. Toutes les vertus que Jésus avait exaltées seront dédaignées; les pauvres, les pacifiques et les simples ne seront plus les élus de l'Église ; tout ce que Jésus avait méprisé et flétri, l'amour du gain, la dur.elé envers les humbles, la recherche désordonnée des biens d'ici-bas, la possession de la terre et de la puissance, monteront au rang des béatitudes et remplaceront la charité et le renoncement de la première communauté chrétienne. Il semble que le moyen âge ail à jamais fermé l'Évangile. Le christianisme originel, qui procédait de saint Paul et reposait sur la justification par la foi, n'a plus de sens désormais; l'idéalisme s'est retiré du sanctuaire ; la religion étroite, la religion des œuvres est instituée. Entre Dieu et le fidèle s'est placée l'Église, qui cache Dieu au fidèle. La pratique féodale envahit la vie religieuse. L'Église a besoin alors de serviteurs dévoués, de bras éner-

giques, d'amis généreux; des légions de mystiques ne valent pas pour elle un vassal bien armé ou un bon condotLière; le trésor de Saint-Pierre lui est cbose plus précieuse que la pureté des âmes. Dans ce rude combat qu'elle soutient contre Rome, l'Italie et l'Empire, la discipline passive de la chrétienté est sa plus forte défense. Par la terreur, elle arrachera l'obéissance; par l'observance et les rigueurs de la dévotion, elle courbera les volontés. Sur l'Empereur impie, sur les royaumes et les cités indociles, elle frappera par l'analhème et rinterdit,inquiétantainsilaconsciencedes peuples, ébranlant la fidélité des sujets. Aux bourgeois, aux serfs, à tous les petits que Tespoir des promesses divines console des misères du siècle, elle rendra le prêtre partout présent et toujours nécessaire, par les sacrements, l'aumône, la prière, les pèlerinages, le jeûne, la peur du jugement, l'appréhension du purgatoire. Elle tiendra ainsi tous les chrétiens et les appellera en longues multitudes à Rome, sur le tombeau des apôtres, à Jérusalem, sur le sépulcre du Sauveur. Et durant trois jours de victoire qui payèrent dix siècles de tristesses, le pontife de cette Église eut la joie de voir à ses pieds l'Empereur, c'est-à-dire le monde féodal, à genoux, dans la neige, suppliant, terrassé sous l'excommunication. Mais il avait oublié la parole sainte : Beati miséricordes , quoniam ipsi viisericordiam C07isequeniur,

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L'Église (le Rome était désormais obligée d'avoir raison contre l'Évangile et de justifier sa politique par rexcellence de sa morale. Pour rassurer les chrétiens et confirmer le christianisme sacerdotal, il eut fallu un clergé pur et des pontifes impeccables. Mais les pasteurs furent alors le scandale du troupeau. Lisez les décisions de dix conciles contre les clercs mariés et le Liber Gomorrhianus de Pierre Damien. L'histoire des papes, du ix« au xiir siècle, donne le vertige. Les folies de Caligula, la férocité de Néron, la luxure d'Héliogabale ont reparu. Au x« siècle, les comtes de Tusculum livrent le Saint-Siège aux courtisanes et aux brigands. Jean XII, pape à dix-sept ans, met son harem au Latran, et consacre un diacre dans une écurie. BonifaceVII, renversé après quarante-deux jours de pontificat, s'enfuit à Constantinople avec le trésor de l'Église. Il revient à la mort d'Othon II, fait mourir de faim son successeur Jean XIV dans les puits du Saint-Ange, arrache les yeux à ses cardinaux. Benoît IX, pape à douze ans, mène une vie si horrible que les capitaines de Rome tentent de l'étrangler à l'autel. Il s'échappe, vend la tiare, demande une fille en mariage, rentre dans Rome occupée par deux antipapes, est chassé de nouveau, fait empoisonner le pape allemand Clément II, remonte pour la troisième fois sur la chaire de Saint- Pierre, puis disparaît pour toujours et s'en-

ferme comme une bêle fauve dans les forêts de Tusculum.

D'étonnantes tragédies passent 'sans cesse sous les yeux des fidèles. Le pape Formose, enlevé de son tombeau, revêtu de la chape et de la mitre, est jugé contiadictoirement pour hérésie; on lui coupe les doigts qui^ervent à la bénédiction épiscopale, on le traîne par la ville, on le jette au Tibre. Quelques jours après, il rentrait triomphalement dans ia crypte mortuaire des papes et l'on crut voir les statues des saints s'incliner sur son passage. Le peuple pousse et roule à coups de pied, de rue en rue, jusqu'à la statue de Marc- Aurèle, le cadavre sanglant de Boniface YIL Sur tous les chemins d'Italie vont et viennent, pendant deux siècles, les cortèges des papes exilés, Grégoire YII, entouré de la chevalerie normande, Pascal II, prisonnier de Henri V. Gélase II et le sacré collège fuient par le Tibre sur deux s^alères aue les archers allemands suivent en courant le long des rives. Un orage empêche les navires de prendre la mer. Le cardinal d'Alatri charge le pape sur ses épaules et l'emporte à travers champs, la nuit, jusqu'à un château du voisinage: au petit jour Gélase se rembarque et se sauve à Gacte ; il retourne à Rome, à pied, mendiant l'hospitalilé des barons et frappe un soir dans la ville, à la porte d'un de ses partisans. Mais l'antipape allemand veillait. Le jour de sainte

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Praxède, le [)ai)e officiait dans l'église de ce litre, les Frangipani y pcnèlrcnt, lançant vers lecliœur des pierres et des flèches. Gélase se dérobe par la sacristie, court à travers l^ome, l'étole au cou, suivi d'un clerc qui portait la croix, se jette dans la campagne et, le soir, on le retrouve seul, assis à terre, près de Saint-Paul. Il pleurait coLime un enfant et des femmes pleuraient autour de lui. 0 vos omnes, qui transilis per hanc viarriy attendile et considerate si est dolor sicut dolor meus!

Celte papauté démoniaque ou profondément misérable, cette Église souillée par tous les crimes et qu'accablait la brutalité du siècle, devint l'horreur et le tourment de la chrétienté. Quelques protestations sont parvenues jusqu'à nous : aux approches de l'an mille, le cri de douleur d'un moine du Soracte, et le cri de colère poussé au synode de Reims par un évêque d'Orléans. Glaber termine ainsi sa chronique, sur le pontifical de Benoît IX : Horrori est quippe referre turpitudo illius conversalionis et vite. Au xi« siècle, Pierre Damien, dans une lettre à l'évêque de Fermo, déplore que l'Église ait à sa disposition le glaive temporel; il regrette les temps où saint Ambroise et saint Grégoire pacifiaient par la douceur les païens et les barbares. La conscience populaire, qui voyait la main de Dieu dans toutes les crises de l'histoire comme dans tous les phénomènes inquiétants de la nature, condamnait silencieusement l'Église de

Rome. Si Dieu permettait de telles catastrophes, c*est qu'il avait abandonné à la malice de Satan les pasteurs de la chrétienté. La terreur de l'Antéchrist s'empara dès lors de l'imagination des Italiens. Un évêque de Florence, Ranieri, annonça en chaire qu'il était déjà né et paraîtrait bientôt. De siècle en siècle, jusqu'à Savonarole, cette préoccupation reparaît sans cesse et se manifeste même dans les œuvres de l'art. Les âmes malades cherchaient anxieusement de tous côtés à retrouver la vraie voie du salut*.

JII

Quelques-unes, les plus nobles, allèrent à la vie monastique. Ainsi, tout en échappant au monde où s'était perdue l'Église séculière, elles croyaient demeurer fidèles au christianisme. Lemonachisme avait été jadis, dans le siècle d'horribles désordres que vit saint Benoît, comme un port de refuge; mais il ne pouvait recevoir qu'une très faible part de la chrétienté. Il reposait, en effet, sur cette idée que la vie civile est pernicieuse et que l'isolement

1. Pour tout ce qui précède, voir Gregorovius, Gesch. der Stadt Rom im Millelalter. Tome I à IV.

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du fidMe au fond d'une cellule est la meilleure pré[)araliou à la nnort des saints. Saint Bruno, au XI* si(îcle, fonda la Charireuse sur la nnôme pensée 0 beata &olitudo! 0 sola beatitudo! Les cloîtres, ensevelis dans l'ombre des bois, perdus sur la cime des monls, ne semblaient jamais assez éloignés des villes et du commerce des hommes. Pour se conformer à la parole de Dieu, pour goûter en sa plénitude la douceur de Dieu, il fallait se purifier d'abord de tout orgueil, de tout amour, de tout souvenir terrestre. Le détachement absolu de tout ce qui n'est point Jésus fut le plus fréquent précepte de ce livre de Vlmitation qui, vers le soir du moyen âge, recueillit, comme en un testament mélancolique, le découragement et la tristesse de ces amis de la solitude. « Claude super te ostium tuum. Ferme la porte sur toi et appelle à toi Jésus ton bien-aimé; demeure avec lui dans ta cellule, car tu ne trouveras point ailleurs de paix aussi profonde. » Le moine disait donc adieu au monde; bien plus, il le méprisait et le redoutait. Sur le seuil même du couvent, il mettait en tremblant le pied dans la région diabolique, pleine d'embûches et de mortelles séductions. Le moine de Novalèse, dans le mont Cenis, était persuadé que le démon rôdait sans cesse par la montagne, sous forme de serpents ou de boulfons (C/iron. Novalic, ap. Perlz. Y. 43-45); il renirait en hâte parmi ses frères el, la nuit, toutes sortes de visions enfantines ou ter-

ribles passaient dans ses songes. La rè^-le bénédictine, assez douce, avait réservé ses plus sévères prescriptions pour les relations des moines avec le dehors. La peur du monde était si bien le principe de toute sagesse, que les abbés siciliens fireni de bonne heure traduire en langue vulgaire, comme un bréviaire utile aux moins lettrés de leurs frères, le Miroir des Moines, écrit au xi® siècle par Arnoulf de Beauvais, véritable manuel de discipline monacale. Le moine, y est-il écrit, pe doit s'entretenir ni des événements politiques, ni des guerres, ni des partis, ni des j^ies ou des vanités de la terre, ni des étrangers, ni '^ ses propres parents. Son visage ne doit être ni triste, ni souriant; il gardera seulement la sérénité froide d'un homme qui s'est couché à demi déjà dans la paix de sa tombe. « Que le moine, dit en terminant l'auteur du Miroir, soit, comme Melchisédech, sans père, sans mère, sans parents. Qu'il n'appelle sur la terre ni son père, ni sa mère. Qu'il se regarde comme seul, et Dieu comme son père. Amen» Louange à Jésus-Christ. Amen^, »

Certes, à cette société italienne si vivante qui, tout à l'heure, par la révolution communale, secouera le triple joug féodal, pontifical et impérial, le monachisme n'avait rien à dire, rien à donner. Le serf, l'artisan, le bourgeois, le petit noble de

î. Di Giovanni, Filol. c litterat. sicilianaj p. 129.

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campagno ne voyaient en ces pieux solitaires penchés sur leur missel ni des alliés contre Rome, ni des consolaleurs pour les n^auvais jours,- ni des messagers charitables de la parole divine. Si les moines avaient retrouvé Dieu pour eux-mêmes, ils ne savaient ou n'osaient le porter aux foules et tendre la main à leurs frères du dehors, afin de les ramener au Père céleste. Ils se tenaient trop loin de l'humanité. Leurs voix se répandaient en psalmodies nocturnes sous los voûtes romanes de leurs églises, mais ne descendaient plus jusqu'aux oreilles des vivants.

Et encore la conception idéale du premier monachisme bénédictin recevait-elle chaque jour de la réalité les plus étranges démentis. Les moines étaient entrés nécessairement, comme l'Église séculière, dans le régime féodal : les abbés devinrent comtes, au même titre que les évoques. Les abbayes italiennes furent en outre obligées, plus qu'ailleurs en Europe, à la vie militante. Après les Hongrois et les Arabes, les évoques, les barons et les empereurs les pillèrent et les brûlèrent sans merci. Subiaco, la maison de saint Benoît, eut à se défendre pendant plusieurs siècles contre les évêques de Tivoli et les comtes de la Sabine ou du pays de Préneste. Le Mont-Cassin, la Gava de Salerne étaient des châteaux forts bénédictins qui surveillaient tour à tour, du haut de leurs rochers, les Sarrasins, les barons romains, les aventuriers

normands, les princes souabes. En 1192 le Mont- Cassin prenait parti pour Henri VI contre le pape, et tous ses moines se voyaient excommuniés. La puissance gâta très vite les cénobites, et la richesse les corrompit d'une façon plus triste qu'elle n'avait fait pour les seigneurs laïques. Au temps même de la réforme de Cluny, qui arrêta la ruine de l'ordre de saint Benoît, les moines de Farfa, en Sabine, l'un des plus opulents monastères féodaux de l'Italie, empoisonnaient leur abbé, saccageaient le couvent et vivaient en joyeux bandits. Plus tard ils accueillaient Henri IV et le soutenaient, en dépit des anathèmes de Grégoire VII. Tous les efforts des papes et des abbés pour rétablir la règle en sa pureté première, ramener les moines à la prière perpétuelle, au travail des mains, à l'abstinence, échouaient par l'effet des conditions temporelles du monachisme.

C'est alors que les âmes délicates, amoureuses de silence, cherchèrent, au delà de l'institution monacale, des retraites meilleures pour la vie contemplative. Aux x« et xi« siècles, la pineta de Ra venue, les solitudes d'Agubbio, de Vallombreuse, de la Sila calabraise, le mont Gargano, l'Athos de l'Occident, se peuplèrent d'ermites. Ils y étaient encore à la fin du xiii« siècle. Véritables Pères du Désert, ils chantaient des psaumes, jeûnaient et se donnaient la discipline. Plusieurs, tels que saint Romuald, le fondateur des Camaldules, et

saint Nil, l'hégoumène ^rec de Calabrc, premier abbé de Grolla-Ferrala (1002), eurent un grand renom dans le monde entier'. Quelques-uns, lels que Pierre Damien, Dominique de Sora, Bruno de Segni, revinrent parfois à l'Église séculière pour la purifier et la diriger. La chrétienté les admirait pour leurs pénitences extraordinaires, leur renoncement à toute consolation terrestre et les longues extases pendant lesquelles leur étaient révélés les secrets de Dieu; les maîtres de la société féodale, le Pape et l'Empereur, les vénéraient en les redoutant pour la hauteur même de leur sainteté et le don de prophétie qu'on leur attribuait. Othon disait à ses barons, en descendant de l'ermitage de saint Nil : « Ces hommes sont véritablement citoyens du ciel, ils vivent sous des tentes comme étrangers à la terre ». Ils s'étaient, en effet, affranchis dès cette vie de la communauté humaine. Leur action sociale était plus médiocre encore que celle des moines. Ni les anachorètes, ni les cénobites ne pouvaient donc régénérer la chrétienté. Ils étaient impuissants à réformer, même pour quelques jours, la société ecclésiastique Qu'un moine de Cluny, Grégoire VII, qu'un abbé du Mont-Cassin, Victor III, monte sur la chaire papale et exige du clergé l'austérité et l'obéissance du cloître, cet essai de rénovation religieuse ne

l. Voir Fel Tocco, CEresîa nel medio Evo, p. 387 et siiiv. Fr. Lenormand, Grande-Grèce, i I, ch. vi.

durera que le temps d'un pontificat. En aucun lieu de l'Occident cette éclipse de l'œuvre apostolique ne fut plus sensible qu'en Italie. C'est parmi les Ilaliens que la prédication de la croisade éveilla le moins d'échos. Tandis que l'Europe se soulevait à l'appel des papes et des moines, les grandes cités maritimes, Venise, Gênes, Pise, Amalfî, tout en faisant payer fort cher le concours de leurs flottes, indifférentes au sort du saint tombeau, ne cherchaient en Orient que les intérêts de leur politique et de leur commerce, parfois même des reliques utiles à cette politique ^ Ainsi, au moment même où commence la révolution communale, le rôle spirituel de l'Église semble fini dans la péninsule, et le christianisme se dérobe à la crise sociale où la destinée des faibles et des opprimés était engagée.

Entre l'apparition de la commune de Brescia, à la fin du X® siècle, et l'achèvement de celle de Florence, à la fin du xii% les villes abattirent les

1. Voir dans Marino Sanudo, ap. iMuratori, xxii, 47^, le conflil entre Venise et Pise à procos des reliques de saint Nicolas.

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tours de leurs comtes et de leurs évoques et reprirent possession ûo leurs franchises civiles. Elles rendirent à leurs enfants la petite patrie groupée autour du campanile municipal; au jour des ^n'andes ligues italiennes, elles sauront réveiller les souvenirs de la patrie italienne. Mais elles ne purent point fonder, d'une façon durable, la paix sociale.

La cité italienne n'est, en effet, une œuvre de liberté et d'égalité qu'en apparence. La communauté y surveille et y entrave l'individu, car les franchises de l'association républicaine ont pour garantie l'abdication de toute volonté personnelle. Le citoyen est attaché à sa ville aussi rigoureusement que le colon à la glèbe. La puissance anonyme dont il dépend est une gène plus étroite que l'ancien pacte féodal. Le contrat qui lie l'homme au seigneur repose sur un intérêt permanent et réciproque, tandis que la seigneurie arbitraire de la commune, à la fois irresponsable et changeante, modifie vingt fois par siècle, selon le besoin ou le danger du jour, l'accord social et rend le sort de l'individu d'autant plus difficile qu'il est plus incertain. Ici l'homme est enfermé dans quelqu'un des groupes dont l'ensemble constitue l'état communal; il appartient pour toute sa vie à une classe déterminée, à un métier, à une corporation, à une paroisse, à un quartier. Ses consuls et ses conseils ne lui mesurent pas seule-

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ment sa pari, de liberté politique, mais règlent par décret les actes de sa vie privée, prescrivant le nombre de figuiers et d'amandiers qu'il peut planter dans son ciiamp, le nombre de prêtres et de cierges qui accompagneront ses funérailles, lui défendent d'entrer dans les tavernes réservées aux étrangers, de faire des dons à de nouveaux époux, de porter des bijoux ou des étoffes précieuses au delà d'une certaine valeur; s'il est barbier, de raser pour plus d'un denier; s'il est cordier, de travailler les jours de pluie; s'il est chasseur, de prendre les cailles autrement qu'au filet; s'il est pêcheur, de vendre son poisson hors de la ville; s'il est propriétaire de campagne, il doit rapporter à la commune le blé qu'il ne consomme point. Le grand air et le soleil semblent échapper seuls à cette réglementation du droit individuel. L'exil, volontaire ou forcé, peut seul rendre à l'Italien une ombre d'indépendance, l'exil lamentable du fuortiscito, que les communes voisines n'accueillent que comme un vagabond ou un suspect, qui n'a d'autre ressource que de s'enrôler à la solde d'un baron de grands chemins, ennemi de toute commune, qui n'a d'autre chance de revoir sa maison que les hasards de la guerre civile.

Jusqu'à la fm du xii* siècle, la commune italienne est toute pénétrée d'esprit aristocratique. Plus tard elle fut troublée presque partout par les

prélentions impérieuses de la démocratie et vit avec terreur passer dans ses rues et sur ses places le pouvoir suprême et sans api)el qui avait envahi peu à peu les constitutions communales, le 'parlamento démagogique qae le tocsin du palais public mettait debout. Mais alors, au déclin du XIII* siècle, les communes, atteintes dans leur principe, s'acheminaient à la tyrannie. Au temps où nous nous plaçons, à l'origine du régime municipal, ce principe était dans toute sa vigueur. Le moyen âge italien était encore trop fortement possédé par le sentiment de la hiérarchie humaine pour aller d'un bond du régime féodal à la pure égalité. Les communes se constituaient au profit d'une noblesse de second degré, qui se laissa même, au début de Tordre nouveau, régir quelque temps par les capitaines ou les vicaires des anciens comtes. C'est la bourgeoisie qui façonne, pour son plus grand bien, la cité italienne. A Florence elle sut même fixer en son sein la hiérarchie des arts majeurs et des mineurs, du peuple gras et du peuple maigre. Mais en toutes les villes s'établit d'une façon plus ou moins rigoureuse l'échelle sociale d'après la valeur de l'industrie ou du commerce, par conséquent d'après la richesse. En haut sont les notaires, les changeurs, les médecins, les juges, ceux qui lissent des étoffes de soie, de velours ou de drap; en bas, les gens de métier manuel, les cardeurs de laine, les bouchers; mais

plus bas encore est le minuto popolo, qui n'a point de corporation propre et se rattache à tel des arts majeurs ou mineurs; la foule obscure des Ciompi qui vont pieds nus, les popolani, que Dino Compagni nous montre sans cesse insultés et battus par « les grands et fiers citoyens », les plébéiens de Milan qu'un noble peut tuer au prix de quelques écus*.

On le voit, la ruche italienne, si ingénieuse et si vivante, n'était point également douce à toutes les abeilles. Lorsque, au temps de Boniface VIII, les factions des Guelfes et des Gibelins employant à la fois, comme machines de guerre, les haines de familles et de quartiers et la mortelle rancune des misérables contre les bourgeois, eurent mis le feu à l'Italie centrale, les poètes et les historiens n'eurent aucune peine à découvrir dans l'état social de leur pays ces deux éléments inconciliables : la dureté de cœur des grands, et Tenvie des petits. « Ta ville, dit un damné à Dante, est si pleine d'envie, que voilà le sac qui déborde. » a Les faibles, écrit Compagni, étaient trop opprimés par les forts. » Et Yillanidira même à propos des incendies qui ravagèrent Florence à la fin du xii« siècle : « Nos bourgeois étaient trop gras et vivaient dans le repos et l'orgueil ». Florence put commencer la première une véritable guerre

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