ROME ET F. ES FRATICELLES
qui suivent rappellent la pure tradition de l'Kvangile éternel, mais avec un accent particulier de violence : « La Rèi^Ie de saint François est véritablement la loi évangcliquc. La loi des franciscains est reprouvée par l'Église charnelle, comme la loi des chrétiens l'était par la synagogue. Il faut que l'Église charnelle, pour achever de mériter sa destruction, condamne la Règle de saint François. La loi évangélique de saint François est appelée à prospérer chez les Grecs, les Juifs, les Sarrasins et les Tartares, mieux que dans l'Église charnelle des Latins. Cette Église, que l'on appelle universelle, catholique et militante, n'est que la Babylone impure, la grande prostituée, merelrix magna, que la simonie, l'orgueil et tous les vices précipitent dans l'Enfer. Il appartient aux docteurs de l'état parfait, beaucoup mieux qu'il n'a jadis appartenu aux apôtres, d'ouvrir les portes spirituelles de la sagesse chrétienne. »Plus tard, quand l'orage provoqué par la révolte des fraticelles fut dissipé depuis longtemps, l'Église elle-même se montra plus indulgente pour la mémoire de Pierre Jean d'Olive; saint Antonin, un dominicain, le loua pour son orthodoxie et sa docilité; Sixte IV, pape franciscain, permit de lire ses livres. Mais nous savons, par le chroniqueur des Sept Tribulations^ à quels excès s'étaient portés les conventuels italiens contre les disciples immédiats de Pierre Jean. L'un d'eux, Ponce de Buontugato, qui avait refusé de
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livrer les écrits du iimîlrc, fut enchaîné au fond d'une cellule ténébreuse et cloué, en quelque sorte, à la muraille; on lui passait pour sa nourriture « panem artumet aquam brevem »; replié sur lui-même et dévoré par la fange de son cachot, il attendit la mort « d'une âme joyeuse et tout brûlant d'amour ». Le même sort fut réservé à Thomas de Casteldemilio. Quelques autres, tels que Pierre de Macerala, qui avaient été pareillement condamnés à la prison perpétuelle, à la privation du bréviaire, de la confession et de la sépulture ecclésiastique, furent délivrés à temps par le général Raymond Gaufridi. Ils demandèrent à ôlre envoyés aux missions de l'Orient, convaincus qu'ils trouveraient chez les Sarrasins la miséricorde et la liberté qu'ils n'attendaient plus de leurs frères. Ainsi, aux dernières années du xni« siècle, se consomma la rupture entre les religieux d'Italie qui prétendaient à l'absolue perfection et le reste de la famille franciscaine, les raisonnables ou les tièdes, qui, satisfaits d'un état moins sublime, choisissaient, à la suite de l'Église séculière, un sentier moins épineux du salut. Ce détachement de toutes choses est alors très sensible même chez un grand nombre d'affiliés du tiers ordre qui s'efforcent d'échapper aux obligations de leur état social et recherchent au sein des villes populeuses la paix et l'égoïsme du cloître. Le pape franciscain Nicolas IV avait renouvelé, en 1289,
ROMK FT I-nS rnATICF-I.I.ES. 251
parla buWo Supia monlem^ lacoiislilulion des lerliaires, ou des « Frères de laPénileiice »,doiit la Règle première était poslérleure (le cinq ou six ans à la mort de saint François. En 1290, par la bulle UnigemVws, il confirmait aux visiteurs de Tordre la surveillance des anilics qui, soustraits à rinquisilion de leurs évoques, formaient ainsi comme un inslitut religieux. Une part considérable delà bourgeoisie, dans chaque commune, dépendait, en vertu de cette Règle nouvelle, des chefs des mineurs et, par conséquent, du Saint-Siège. En 1291, par la bulle Ad audientiam, adressée à l'évêque de Florence, Nicolas IV nous édifie sur la crise qui s'était produite rapidement parmi les tertiaires : ceux d'entre eux qui, rebelles à la constitution de la bulle Supra montem, s'étaient serrés autour de leur évêque, avaient reçu, en récompense de leur attachement à la vieille discipline, les privilèges, les bréviaires, les meubles et les biens de l'ancienne confrérie. Le pape prend donc la défense des autres, plus dociles au Saint-Siège, qui, aux yeux de l'évêque et du clergé paroissial de Florence, sont de véritables apostats. Cette résistance de l'épiscopat italien aux réformes de Nicolas IV est un des nombreux incidents de la lutte de l'Église séculière contre les ordres mendiants. Mais, dans le cours même de cette crise, on aperçoit un conflit non moins grave entre la société civile et les Frères de la Pénitence. Les rapports de l'État et
de cette vaste communauté étaient des plus difficiles. Dès l'origine, les tertiaires s'étaient dérobés au service militaire, au devoir féodal, à l'exercice des charges publiques. Les papes sontconstamment occupés à les soustraire aux exigences de la loi communale. Grégoire IX détermine les cas stricts dans lesquels ils peuvent prêter serment en justice, et concourir aux engagements solennels de leurs cités. Nicolas IV confirme, « par indulgence du siège apostolique », ces exceptions à la règle générale de l'abstention civile. Il renouvelle en outre le privilège accordé aux tertiaires de disposer de leurs biens en faveur des pauvres ou de l'Église, à l'exclusion de leurs familles ou de l'État, auxquels ces chrétiens rigides refusent le pain ou l'impôt, au nom de la pauvreté évangélique. (K. Muller, Die An fange des Minoritenord. und der Bussbruderschaften^ ch. m.)
Dès lors que l'idéal embrassé par les exaltés de la religion franciscaine les détachait de plus en plus du monde réel, le retour .i la solitude, la fuite au désert devaient paraître à ces mystiques
ROME ET LES FRATICEM.ES. îfi^
inlompéranls chose excellente. Ils revinrent donc en grand nombre à la tradition lointaine de saint Roniuald et de saint Nil; ils s'enfoncèrent dans les bois, dans les steppes de la Campagne romaine, dans les gorges désolées des Apennins, priant et dormant sous un toit de roseaux, attendant qu'un corbeau envoyé par Dieu leur apportât, comme au temps légendaire des ermites de Syrie ou d'Egypte, le pain quotidien. Sous les derniers pontificats du siècle, un certain Pietro, paysan des Abruzzes, fanatique et borné, avait recueilli quelques déserteurs de l'ordre franciscain sur le mont Murrone, près de Sulmona. On ne parlait en Italie que de la sainteté de ce solitaire. Le fondateur de la nouvelle communauté n*avait-il pas, en présence de Grégoire X, accroché sa cagoule à un rayon de soleil? Mais ce miracle semble moins surprenant encore que l'élection de Pietro lui-même au pontificat. Le conclave réuni après la mort de Nicolas IV, divisé d'une façon irrémédiable en Orsini et en Colonna, effrayé par l'anarchie qui, durant deux années, bouleversa Rome, s'était enfui en partie à Rieti, puis, à la fin de 1293, s'était rendu à Pérouse. L'Église, dominée par un sénat révolutionnaire, menacée par Charles II d'Anjou, était à la veille d'un schisme. Le cardinal Lalino Orsini eut alors l'idée extraordinaire de proposer au choix du sacré collège l'ermite du mont Murrone, dont les visions prophétiques troublaient la péninsule.
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Le 5 juin 1294, Pietro fut élu. Trois évêqiies furent députés pour lui porter, dans les rochers et les landes où il se cachait, la nouvelle de son exaltation. Ils trouvèrent, dans une hutle grossière dont la fenôlre était munie d'une grille, un vieillard couvert d'une tunique en haillons, avec la barbe sauvage et le visage émacié par les jeûnes, les yeux usés par les larmes. Les évêques se découvrirent la tête et se jetèrent à genoux. Pietro, de son côté, croyant à une apparition miraculeuse, s'agenouilla. Les députés de l'Église lui dirent alors qu'il était le pape et lui tendirent le parchemin portant le procès-verbal de l'élection. Pietro, épouvanté, voulut s'échapper, mais ses frères, qui voyaient s'accomplir tout à coup l'Évangile du vieux Joachimje contraignirent à accepter la tiare. On emporta donc le nouveau pape, qui rencontra bientôt, gravissant la montagne, le roi Charles et son fils, prétendant de Hongrie, des barons, des prêtres et une foule immense de peuple. Le cortège entra dans Aquila; le pape, encore vêtu de sa robe misérable, cheminait assis sur un âne dont les deux rois tenaient la bride et que suivaient la chevalerie angevine et tous les moines de la contrée. Le promoteur de l'élection, Orsini, mourait en ce moment à Pérouse. Pietro ordonna au sacré collège de le rejoindre à Aquila. Les cardinaux, et, parmi eux, l'orgueilleujc Benoît Gaelani, le futur Boniface YIII, vinrent donc contem-
ROMI:] F«]T IHS FR ATICEM.ES. 255
|>lerla momie pontificale qu'ils venaient déplacer sur le si^ge de Grégoire Vil et d'Innocent III.
Le 24 août 1294, Frà Pictro fui sacré et prit le nom de Cclostin V. Son règne très court est assurément l'une des pages les plus étonnantes de l'histoire de l'Église. S'il avait eu pour lui le génie politique et le temps, il eût peul-ôlre donné à la chrétienté une secousse inouïe. Mais, dès les premicrsjours, il se trouva dans la main de Charles II, qui l'emmena à Naples, malgré la résistance des cardinaux. Tout effaré par le bruit de la grande ville, il se renferma d'abord pour quelques semaines dans une cellule du Château-Neuf, pareil, dit un chroniqueur, « au faisan qui cache sa tête sous son aile et croit se^ dérober ainsi aux yeux des chasseurs ». Sur ce trône pontifical où il s'était vu jeter comme en un rêve, le malheureux se sentait pris par un vertige terrible. Il regrettait la paix de sa retraite, le silence sacré des hauts plateaux de l'Apennin, ses longs colloques avec Dieu, son ignorance enfantine des choses du monde. Il se débattit pendant cinq mois dans l'angoisse de sa faiblesse, puis, pressé peul-êlre par les conseils perfides du cardinal Gaetani, il se décida tout à coup à abdiquer Le 13 décembre, après avoir lu au consistoire une bulle sanctionnant l'acte de renonciation, il déposa le pouvoir suprême de l'Église. Au dehors, une émeute populaire soulevée par les ermites et les fraticelles
tenta vainement de changer la résolution de Célestin. Sous les yeux des cardinaux il dépouilla la chape pontificale et reprit sa tunique rapiécée. Le sacré collège et le roi Charles le laissèrent retournera sa montagne. Mais Boniface Vlll, dès le lendemain de son élection, s'occupa de supprimer ce pape vagabond qu'une crise religieuse ou politique pouvait encore ramener au gouvernement de l'Église, et en face duquel il n'était lui-même, pour le monde turbulent des moines, qu'un antipape. Célestin V, traqué comme une bête fauve dans les bois d'Apulie, par les émissaires de son successeur, put atteindre la mer; il monta sur une barque de pêcheurs, espérant gagner les rivages deDalmalie; mais la tempête le rendit à l'Italie. Les habitants de la côte où il échoua l'adorèrent et le prièrent de se prononcer comme pape véritable. Célestin alla simplement se livrer au podestat de la contrée; celui-ci, à son tour, le remit aux mains du roi de Naples. En mai 1295 le connétable de Charles II le conduisit aux frontières de l'État ecclésiastique. Boniface YIII obtint sans peine du vieil ermite qu'il consentît à une réclusion perpétuelle. On l'enferma dans une tour, au haut d'une montagne, près d'Alatri. La cellule était si étroite qu'il dormait la tête appuyée à Tautel où il célébrait la messe. Il mourut l'année suivante. Il avait assez pati pour qu'on pût le vénérer comme martyr. En 1313 l'Église le cano-
nOME hT LKS FllATICKLI^KS. 257
nisa. Mais Dante, qui ne lui pardonna point (l'avoir cédé la tiare h Gaotani, a placé en enfer, parmi les âmes médiocres qui vécurent « sans infamie ni gloire », et « que dédaignent la miséricorde comme la justice divines »,
l'ombra di colui Che fece per villate il gran rifiuto.
{Inf., m, 59.)
Célestin V laissait à l'Église deux vengeurs de sa mémoire, un nouvel ordre religieux, qui prit le nom de Pauperes heremitœ domini Celestiniy et un poète, Jacopone de Todi. Les Gélestins, qui n'étaient autres que l'ancienne communauté anonyme de Frà Pietro, à laquelle s'étaient affiliés les derniers dévots de Pierre Jean d'Olive, durent s'exiler en Grèce pour échapper aux poursuites de Boniface YIII. Ils vécurent quelque temps en paix sur les côtes de Morée, au bord du golfe de Lépante, en Thessalie, dans les îles de TArchipeLMais les mineurs, apprenant par des marchands et des marins le genre de vie de ces moines « qui ne mangeaient point de viande, ne buvaient point de vin,
vivaient loin des liommes, n'entendaient point la messe, ne reconnaissaient ni le pape ni l'Église », les dénoncèrent aux évêques latins et aux barons. La plupart de ces bruits étaient mensongers, mais ils allèrent jusqu'aux oreilles de Boniface VIII, qui ordonna au patriarche de Constantinople et aux archevêques d'Athènes et de Fatras de rappeler les Célestins à la foi catholique. Excommuniés solennellement, au son des cloches, dans l'église de Négrepont, les ermites, conduits par leur chef Frà Liberato, se résolurent à retourner en Italie, afin de plaider eux-mêmes leur cause devant le pape. Le général des mineurs, apprenant qu'ils se cachaient dans les ermitages du royaume de Naples, les fit arrêter par les sbires de Charles II et livrer au jugement de l'inquisiteur Thomas d'Aversa. Celui-ci, un dominicain, qui jadis, sous Nicolas IV, avait été privé de la prédication à la suite d'un sermon irrévérencieux sur les stigmates de saint François, s'empressa d'absoudre ces pauvres gens; il leur conseilla de se disperser, en voyageant la nuit, par des sentiers détournés, leur promettant son appui dans les conseils du pape. Frà Liberato alla mourir du côté de Viterbe, au fond d'un ermitage. Le rôle des Célestins fut éphémère, comme l'avait été le pontificat de leur fondateur. Mais la semence de schisme que les anachorètes du Murrohe avaient reçue des mains de Célesiin V fut recueillie par les fraticelles du
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xiv*' siècle, qui la liront fructilier. Le ciironi(|ucur des Tribulations nous apprend, en eflet, que le pape erniile, dès le lendemain de son cxallalion, avait délié ses frères de la solitude de toute obédience à l'égard des chefs de l'ordre d'Assise, et délégué à Frà Liberato, pour la diredion de cette communauté de rêveurs, la plénitude de ses propres pouvoirs apostoliques. C'était, de la façon la plus naïve, reconnaître ie droit à l'insurrection religieuse. Aussi, dès les premiers temps de Boniface VIll, vit-on reparaître en Italie, dans les petites sectes qui se reformaient çà et là sous l'invocation du Saint-Esprit, l'anarchie par laquelle l'Église avait été troublée, quarante années auparavant, aux jours de l'effervescence joachimite^
Mais ce monde de turbulents sectaires passerait presque inaperçu à travers le pontificat tragique de Boniface, si un poète singulier, Frà Jacopone de Todi, ne s'était fait le porte-voix de touteis les haines religieuses et politiques coalisées contre le Saint-Siège. Ser Jacomo Benedetti était venu assez tard à la vie mystique. Né vers 1230 sur les confins de rOmbrie et du royaume ecclésiastique, il avait étudié le droit, pris la robe rouge des docteurs et exercé quelque temps le métier d'avocat. Il passait
t. Histor. Tribulat., Arcfiiv, t. II, p. 309. Dom Luiûi "losii, Stor. di Bonif. VIII, Roaie, 1886, t. I, p. 205.
alors pour un homme d'âme très dure, orgueilleux, rapace et impie*. Une catastrophe domestique bouleversa sa vocation. Sa femme, qui était d'une famille gibeline, périt écrasée, en 1268, sous les ruines d'une estrade, au milieu d'une fête. On trouva fous ses riches vêtements un ciliée. Cela suffît pour convertir à Dieu Ser Jacomo. Il dit adieu à la jurisprudence, distribua ses biens aux pauvres, et, couvert d'une grossière tunique à capuchon, se fit ermite tertiaire de Saint-François. Au bout de dix années de pénitence, il entra comme frère lai dans Tordre des mineurs. Sa dévotion se manifestait d'une manière assez étrange. Il reproduisait les excès de ferveur par lesquels saint François avait marqué sa rupture avec le siècle : on le voyait marcher, demi-nu, sur les mains, bâté et bridé comme un âne; ou bien, le corps enduit de résine, il se roulait dans un amas de plumes et affrontait ainsi la risée et les injures de la foule. Il fut alors surnommé, par moquerie, Jacopone. La nuit, loin de tout regard, il pleurait, priait, se frappait la poitrine. Cette piété douloureuse, cette « folie pour le Christ », n'étaient point une nouveauté pour ceux qui se souvenaient de l'époque extraordinaire des flagellants. Mais Jacopone se montrait en outre comme le troubadour ou le « jongleur de
1. Voir d'ÂNCONA, Jac. di Todi, ilgiullare di Dio. Nuov. Antoi., 15 mai et l*' juin 1880.
JACOPONE DE TODI. Î61
Dieu ». Il se prêchait lui-môme, il glorifiait son Dieu et sa pénitence, en une langue véhémente, aussi inégale et libre que la théologie qui y est contenue. « Je vais à un grand combat, à un grand labeur. 0 Christ, assiste-moi, afin que je sois victorieux. Je vais aimer la croix d'une ardeur brûlante et lui demander qu'elle me pénètre de sa folie. Je vais trouver la paix et la joie dans les douceurs de l'agonie.... Je verrai si je puis entrer en paradis par le chemin que j'ai choisi, pour y goûter les chants et les sourires de Téternité. Seigneur, permets que je connaisse et accomplisse ici-bas ta volonté; que m'importe alors que tu me damnes ou me sauves selon ton bon plaisir? » Ce dédain du salut, chez un mystique du moyen âge, est une nouveauté qui témoigne du génie révolutionnaire de Jacopone. « J'ai demandé l'enfer à Dieu, dit-il encore, l'aimant et me perdant; avec lui tout mal m'est une douceur. » Quand Céleslin fut porté au Saint-Siège, il crut tenir enfin un pape selon son cœur; après le rifiuto il refusa sa foi à Boniface Vlll, qui déniait aux ermites les privilèges octroyés par Célestin, et se déchaîna contre le nouveau maître de l'Église avec une fureur que Dante lui-même u'a point dépassée.
E. Gebhart. — L'Italie mystique. io
La bataille vint d'elle-même s'offrir à Jacopone. En 1297 le pape prenait parti clans une querelle de famille qui divisait les Colonna, et se brouillait avec les cardinaux Jacques et Pierre, l'oncle et le neveu, les deux plus grands seigneurs de rÉglise romaine. Ceux-ci, aidés de leurs cousins, Stefano et Sciarra, rallièrent à eux le parti gibelin, nouèrent avec Jacques d'Aragon une intrigue contre la dynastie angevine, et, criant bien haut que Boniface n'était point pape légitime, refusèrent d'accepter les garnisons pontificales dans leurs fiefs du pays de Palestrine. Boniface lança contre eux une bulle et dépouilla les deux cardinaux c!e leur dignité ecclésiastique. Les Colonna relevèrent le gant que leur jetait le pontife. Le 10 mai, ils tenaient à Longhezza, sur l'Anio, un conseil de famille et de guerre où figurèrent des docteurs en jurisprudence, des prélats français et deux frères mineurs, Diodati et Jacopone. Les conjurés rédigèrent un manifeste où ils déclaraient Boniface antipape et l'abdication de Célestin non valable pour cause dedol et de violence; ils demandaient
JACOPONE DH TODI. 2<i:;
enfin la convocation d'un concile général. On afficha cel acte dans lionic et jusque sur l'autel de Sainl-Pierre. Mais Cclcstin était mort depuis deux ans, les cardinaux Colonna avaient voté au conclave pour Gaetani, t^t celui-ci, fort de son droit, excommunia par une bulle, comme traîtres et schismaliques, tous les Colonna rebelles. Il les frappait d'infamie, et maudissait quiconque leur donnerait asile. Les Colonna se fortifièrent dans leurs tours et dans la citadelle de Paleslrine; le pape, par une troisième bulle, appela toute la chrétienté à la croisade contre ses ennemis et vendit des indulgences pour payer le zèle des croisés. 11 en vint en assez grand nombre de Toscane et d'Ombrie, tandis que les Colonna se voyaient abandonnés par le roi Frédéric de Sicile, par les gibelins du Patrimoine, par l'aristocratie et le peuple de Rome. C'est assurément dans cette fin de l'année 1297 que Jacopone composa des pamphlets rimes contre Boniface et l'Église séculière : « 0 pape Boniface, tu as beaucoup joué au jeu du monde. Je crois que tu ne le quitteras pas avec plaisir.... Tu as eu grand soin d'amasser des richesses; les choses permises ne suffisent point à ta faim insatiable, et voilà que tu voles comme un brigand.... Quand tu célébras la première messe, les ténèbres sont tombées sur la ville et le sanctuaire est demeuré sans lumière.... Quand ce fut la fête de ton sacre, quarante hommes périrent
à l'issue de l'église, et, par ce miracle, Dieu nionlra à quel point tu lui plaisais. »
Puis il évoquait la figure de l'Église en larmes qui pleure les apôtres, les martyrs et les prêtres des siècles de foi : il flétrissait, par la bouche de Jésus-Christ, l'ingratitude de l'Église romaine qui s'est rendue indigne' de l'amour du Sauveur. « La fausse cléricature m'a tué et détruit : elle m'a fait perdre le fruit de mes labeurs, et m'a infligé une douleur plus grande que la mort:
Lo falso clericato Si rrC ha morto e destrutto :
D'ogne mio lavoreccio Me fort perder lo fruito; Major dolor de morte Da loro aggio portato, »
Cependant, la forteresse cyclopéenne de Palestrine, dernier refuge des Colonna, était réduite à capituler. Les cardinaux Jacques et Pierre, en robe de deuil, la corde au cou, furent conduits à Rieti; ils s'agenouillèrent aux pieds de Boniface entouré du sacré collège et l'adorèrent comme pontife. Palestrine, que Sylla avait rasée quatorze cents ans auparavant, fut détruite de fond en comble par l'ordre du Saint-Père, bien qu'elle fût l'une des sept métropoles épiscopales de l'Église de Rome. Tous les chefs de la famille Colonna s'enfuirent en exil, chargés d'excommunications nou-
JACOPONE DE TODI. 2G5
vcllcs: les cardinaux se retirèrent près des gibelins de Toscane; Sciarra, après s'être tenu caché dans les bois et les marais, gagna la côte, où il fut pris par des pirates qui Tobligèrent à ramer comme un esclave ; Stefano, que Pétrarque comparera à Scipion l'Africain, trouva un asile en Sicile. Frà Jacopone fut pris et enfermé dans un cachot, à Palestrine môme, témoin vivant, parmi ces ruines, des colères implacables de Boniface VIII. Rivé à la muraille, dans la nuit perpétuelle, il continua de chanter en vers : « Je suis enchaîné pour toujours, enchaîné comme un lion »; il dispute avec peine son pain à la voracité des rats; il paye en patenôtres sa pitance au tavernier. Dans les premiers mois il garde encore sa fierté de schismatique et son allégresse de fraticelle, à qui Dieu permet enfin de connaître l'absolue pauvreté : « Allons, Jacopone, te voici à l'épreuve,... on t'a donné pour prébende une maison souterraine, il faut bien t'en contenter.... Voilà trente années que j'aspirais à la souffrance que l'on m'inflige ; le jour de la consolation est enfin venu.... Je couche sous terre, enchaîné pour toujours; en cour de Rome j'ai gagné un si bon bénéfice! » Mais peu à peu l'ennui des ténèbres le gagne; il sollicite d'une voix de plus en plus humble l'absolution du pape. Au jubilé de 1300, il demande grâce, au nom de la paix universelle des âmes; il bêle, dit-il, « vers le pasteur qui l'a
266 L'ITAlJi: MYSTIQUE.
chassé du bercail »; il voudrait revoir le soleil et chanter encore, au matin des Rameaux, Vîlosanna des petits enfants :
MesseVf chi io riveggia la luce !
ChHo possa cantar a voce Quello osanna puérile.
Que Boniface le remette aux mains paternelles Je saint François et lui crie : « Vecchio, surge! Vieux, relève-toi ! » La légende veut qu'un jour le pape, passant devant la prison de Palestrine, ait dit.au jongleur de Dieu : « Quand sortiras-tu d*ici ? » Jacopone répondit : « Le jour où tu y entreras ». (Wadding, Annal, minor., VI, 77.)
La liberté ne lui fut en effet rendue que par le successeur de Boniface YIII, Benoît XI, à la fin de 1303. Il avait alors près de soixante-quinze ans. Il alla frapper à la porte du couvent de Collazzone, comme à un dernier port de refuge; il y vécut encore trois années. Quand il fut près de mourir, dans la nuit de Noël 1306, il déclara qu'il ne voulait recevoir les sacrements que des mains de Jean délia Yernia, son vieil ami, et comme les frères s'affligeaient de cette dangereuse fantaisie, le mourant, d'une voix joyeuse, se mit à chanter la laude: « Anima benedetta, âme bénie par le Créateur, regarde ton Seigneur, qui t'attend du haut de sa croix ». Il avait à peine fini, que Jean dclla Yernia apparut sur le seuil de sa cellule.
JACOrOM- DE TODl. 267
Jacoponese tourna alors vers Di(;u, puis il chauia les premières paroles du canliciuc populaire :
Jesu^ nostra /îdanza^ Del cor somma speranza^
et il rendit l'âme au moment où, dans l'cg^lise du couvent, le prêtre qui célébrait la messe de minuit entonnait le Gloria mexcelsia.
Vï
On vit reparaître sur la tombe de Frà Jacopone l'enlhousiasme religieux par lequel le petit peuple avait salué jadis la mort de François d'Assise. Il avait souffert la persécution, exalté la religion des pauvres et des humbles : c'était assez pour qu'il fût compté parmi les meilleurs amis de Dieu. On vénérait en lui non seulement l'ascète et le martyr, mais le poète. Les satires et les chants de guerre par lesquels l'ermite deTodi avait souffleté Boniface Vlll furent sans doute vite oubliés; mais ses laudes, en langue vulgaire, et ses hymnes latines avaient été recueillies pieusement dans le cœur des foules. Ces compositions toutes souriantes de tendresse, pleines de l'amour de Jésus,
répondaient à merveille au mysticisme naïf des bonnes gens. On les chantait dans les églises, afin d'égayer l'austérité de la liturgie; on les chantait tout du long des processions de pèlerins, ci travers champs, au soleil, afin de soulager la lassitude du chemin. Il n'est pas bien sûr que Jacopone soit, ainsi que le pensait Ozanam, l'auteur du Stabat Mater de la croix, ou même du charmant Stabat de la crèche. « La mère gracieuse se tenait toute joyeuse près du foin où le petit était couché ;
Stabat Mater speciosa^ Juxla fœnum gaudiosa^ Dum jacebat parvulus. »
Mais la laude : Di\ Maria dolce, est d'un sentiment très semblable à celui de ce second Stabat : « Tu as posé l'Enfant dans le foin de la crèche, tu l'as enveloppé de quelques pauvres langes, puis tu l'as admiré avec une joie extrême ». M. d'Ancona y entrevoit le travail délicat du xv« siècle florentin, plutôt que la verve candide de Jacopone. Cependant, la même inspiration reparaît plus d'une fois dans les laudes du poète ombrien, avec un charme descriptif qui semble annoncer la tradition à la fois libre et pieuse de la première peinture italienne : ce Voyez comme le Bambino jouait des jambes dans la paille; la mère était là qui le recouvrait et approchait son sein de la petite
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bonche. Et l'Enfant saisissait la mamelle de ses pclilos lèvres, il la serrait de la bouche qui n'a pas encore de dents; de la main gauche elle le bercail, et avec de saintes chansons elle endormait Je cher amour.... Et tout autour dansaient les anges, chantant des vers très doux et ne parlant que d'amour.... Une étoile nouvelle apparut aux rois de l'Orient; ils le trouvèrent très lumineux, entre le bœuf et le petit âne; la tendre fleur ne reposait point sur un lit de laine fine, le lis éblouissant était sur une poignée de paille.... Que ressentais-tu, Marie, dame de courtoisie, quand le Dieu ton fils suçait ton lait? Oh ! comment ne mourais-tu point de joie en l'embrassant? «N'avonsnous pas déjà, dans ces vers, la vision des tableaux de sainteté de Lorenzo di Credi ou de Sandro Botticelli?
Il faut peut-être rapporter à Jacopone le cantique d'amour passionné longtemps attribué à saint François :
Amore^ Amore^ che si m' hai ferito^ Aitro che Amore non posso giiaare;
Amore, Amore, teco so unito, Altro non posso che te abhracciare.
Mais il importe assez peu que la paternité de ce poème demeure douteuse entre les deux troubadours de Jésus; l'un et l'autre ils ont fait entendre à rOmbrie le même cri de souffrance amoureuse.
210 L'ITALIE MYSTIOIIE.
Toutefois il y eut moins de sérénité dans l'âme de Jacopone que dans celle du fondateur. La pensée de la mort étend parfois une ombre sur la poésie des laudes. Et ce n'est ]^oint l'ange de paix descendant vers le fidèle qu'évoque Jacopone, mais la figure funèbre qu'Orcagna fixera plus lard aux murs du Campo-Santo :
Ecco la pallida morte, Laida, scura e sftgurata.
11 étale, avec une emphase lugubre, toutes les misères de la tombe : « Leur chair, qui était si brillante, est toute rongée de vers. Voici la mort, qui fait mourir chevaliers, dames et pages, qui rend à la terre nonneset moines, prêtres et laïques, les laids comme les beaux.... Fange humaine, ne t'enorgueillis point; cendre, ne te glorifie point: ver de terre, tu dois mourir; herbe d'un jour, tu dois te dessécher. Aujourd'hui un homme tout éclatant de gloire marche la tête haute, superbe et fier : demain il gît comme une chose vile, hideux et mort, et sa chair corrompue est pleine de vers. »