D'Ancona, Origîni del Teatro in ItaL, t. I, p. 117 etsniv
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toutes les épreuves de sa vie terrestre, dont il los accuse. « Vous m'avez vu avoir faim et soif, et ne m'avez donné ni à manger ni à boire.... J'étais errant comme un pèlerin, et vous m'avez refusé un logis; j'allais nu par le chemin, et vous détourniez la tête, comme si j'étais un inconnu ; je fus malade et en prison, et vous ne m'avez jamais visité. » Les damnés répondent : « Messire, (juand nous t'avons vu accablé de tant de maux, nous ignorions ta détresse; pourquoi, Seigneur, nous as-tu damnés? — Quand un pauvre vous demandait l'aumône, réplique le juge, c'est moi qui étais en lui. A chaque péché vous m'avez crucifié, et cependant j'attendais avec douceur, espérant toujours ne point vous frapper.... Allez, race maudite! » Les pécheurs se tournent vers Marie et la supplient d'intercéder, et la Vierge tente en vain, au nom de sa maternité miraculeuse, de fléchir le dogme terrible de l'Église. « Par le lait dont je t'ai nourri, écoute-moi un peu, mon Fils, pardonne à ceux pour qui je plaide.... Neuf mois je t'ai porté dans mon sein virginal, et tu as bu à ces mamelles quand tu étais petit enfant; je t'en prie, si cela se peut, efface ta sentence. »
La Lamentation de la Madone à la Passion de son fils Jésus-Christ fait alterner avec les paroles désespérées de la mère la voix du peuple, la voix des martyrs, ou même celle du poète, montrant à la Vierge les scènes successives du drame.
« 0 Pilale, ne tourmente point mon Fils, je puis te prouver qu'on l'a accusé à tort. — Crucifie-le, crucifie-le, l'homme qui se dit notre roi : selon notre loi, il a péché contre le Sénat. Qu'on amène les voleurs pour être ses compagnons 1 qu'on le couronne d'épines, celui qui s'est appelé roi I — Dame, regarde, ils ont pris son bras, l'ont étendu sur la croix, ont cloué la main. — Mère, pourquoi es-tu venue? Tu me portes un coup mortel par les larmes. — Mon Fils, on m'avait appelée; mon enfant, mon père, mon époux, mon enfant, qui t'a frappé, mon enfant, qui t'a dépouillé?... Mon Fils, tu as rendu l'âme, mon Fils blanc et vermeil, tu m'as donc abandonnée; mon Fils blanc et blond, mon Fils, visage charmant, mon Fils, pourquoi le monde t'a-t-il si cruellement outragé? Jean, fils qui vient de m'être donné, ton frère est mort, et j'ai senti le couteau qui m'a été prophétisé et qui a tué d'une même blessure la mère et son enfant.» Ces poèmes, plus lyriques encore que dramatiques, et que Ton peut attribuer à Jacopone de Todi, suffisaient à l'édification des fidèles du xiii^ siècle; c'étaient des dévolions en langue populaire, célébrées, à l'issue de la messe paroissiale, par la confrérie de la Pénitence, soit dans la nef, soit dans quelque chapelle de l'église. Les Offices dro/matiques des Pénitents de VOmbrie, publiés par M. Monaci (Imola, 1874), dont plusieurs sont remarquables par la présence de la strophe en
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ottnva rima^ vomie de Sicile, iémoif,mcnt (léj;ï d'une dislribulion précise des rôles, d'une évolution comniençanle du drame et môme de la décoration de la scène. La laude du Vendredi Saint s'ouvre par ces paroles d'un groupe de dévols : « Levez les yeux et regardez. Jésus-ChrisI est mort aujourd'hui poumons, les mains et les pieds cloués sur la croix, le côté transpercé. » Et la Vierge, Marie Madeleine, saint Jean, les saintes femmes se racontent autour de la croix les divers tableaux de la Passion, jusqu'au pardon du Sauveur au bon larron, jusqu'au cri suprême de Jésus, qui déchira le voile du Temple.
C'est ainsi que, peu à peu, le mouvement dramalique et le tableau de sainteté, s'ajoutant aux paroles édifiantes et au défilé des personnages de la tradition sacrée, firent passer la laude primitive dans la Forme scénique dumystère. Le mystère italien du xiv« siècle est, d'une façon générale, très semblable aux représentations pieuses du resle de la chrétienté. Cependant un élément original s'y manifeste plus qu'ailleurs, l'ironie, j'entends l'ironie florentine de Boccace et de SacchetU à l'adresse des gens d'Église et des moines, aussi amère parfois que celle de Dante et qui révèle, dans le naïf théâtre de ce peuple, l'influence de cet esprit laïque, curieux de critique et facile à la raillerie, qui grandissait si rapidement en Italie. Il y avait sans aucun doute des scènes
bouffonnes dans cette fameuse pantomime de l'Enfer célébrée en 1303 à Florence, et qui finit par un accident si lamentable. Et dans le drame Wi saint Père et un Moine, ouvrage d'une date indécise, mais assurément fort ancien, les paroles suivantes renferment déjà une bien vive satire de la vie monacale : « Ils ne sont plus aujourd'hui que des marchands, et, sous la devise de leur ordre, ils veulent être vénérés, tenant tous les autres pour damnés;... race orgueilleuse, ingrate et sotte, qui montrent à autrui la voie étroite du salut, et, s'ils croyaient gagner grandement, n'hésiteraient pas à tuer le Christ une seconde fois;... gens avares, pleins de toute impiété, qui se croient le droit d'aller en paradis quand ils ont séparé un fils de son père. » (D'Ancona, Origini del Teatro, t. I, p. 189.)
Dans le temps même où l'imagination italienne commença à revenir au passé évangélique de l'Église, afin d'y chercher les sujets du drame religieux, un écrivain mystique s'était mis à recueillir, avec une candeur charmante, les plus
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vénérables souvenirs de l'histoire apostolique et les traditions éparses aussi bien dans la mémoire des lidéles que dans les récits des hagiographcs sur les saints inscrits au bréviaire, disciples de Jésus, martyrs, docteurs, évoques, Pères du Désert, vierges et thaumaturges. De saint Jean et de saint Paul à saint François, saint Dominique et saint Bonaventure, le vieil évêque de Gênes, Jacques de Voragine, fit défiler, dans sa Legenda aurea, sans aucun ordre historique, sans critique ni théorie de théologien, les plus nobles figures de l'Église triomphante. 11 croyait, d'une foi d'enfant, aux Sept Dormants d'Éphèse qui, fuyant la persécution de Decius, sommeillèrent au fond d'une caverne pendant deux siècles et dont le visage, quand ils se réveillèrent, « avait la fraîcheur des roses », non moins qu'à l'existence de saint Thomas d'Aquin, avec qui il avait certainement conversé quelque jour. « On dit qu'ils avaient dormi trois cent soixante-douze ans, mais cela n'est pas certain, car ils ressuscitèrent l'an du Seigneur 448, et Decius régna un an et trois mois, en l'an 252: de sorte qu'ils ne dormirent que cent quatre-vingt-seize ans. » Il croyait aux plus surprenants miracles, même aux sortilèges de la magie et aux formules enchantées qui appellent ou chassent les démons; il ne doutait point que le diable ne vînt sans cesse tenter, sous la forme d'une jeune fille ou d'un jeune homme
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beau à ravir, la pudeur des vierges et la chasteté des ascètes. Simple comme un chrétien bercé par la légende d'Assise, Jacques croyait au commerce familier des bêles sauvages avec les confesseurs, au loup qui conduisit Antoine à la cellule de saint Paul l'Ermite, au corbeau qui, ce jour-là, apporta aux deux solitaires une ration double de pain et de fruits, aux deux lions qui, le soir même de ce jour, se présentèrent pieusement afin de creuser la fosse de Paul, « et, lorsqu'il eut été enseveli, ils se retirèrent dans les bois ».
Bien que la Légende dorée soit surtout consacrée à l'histoire des martyrs et à l'âpre pénitence des plus fidèles amis de Dieu, elle ne renferme que des leçons consolantes pour les âmes simples, et semble s'efforcer de combler l'abîme qui séparait les saints très purs et glorieux de l'humble foule des chrétiens engagés dans les séductions du siècle. Elle ne montre pas comme des ennemis trop redoutables le mal et le péché; elle se complaît à signaler les défaites honteuses et parfois ridicules du démon. Ici le diable ne remporte, malgré sa malice, qu'un assez maigre butin : çà et là, l'âme de quelque proconsul païen qui s'entête à recommander le culte de ses dieux de bronze ou d'argile. Avec un peu de bonne volonté, les chrétiens, qu'entoure une fortifiante atmosphère de miracles, réussissent à assurer leur salut. Dieu leur tend la main et les soulève com-
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plaisamment juscju'à lui. Les vertus qui sont ti la portée des petils, la bonté de cœur, la charité, la droiture, la tendresse et la loi, sont, au môme tilre que le sacrifice sanglant de la vie ou le renoncement à toute joie terrestre, des gages certains de béatitude. Le prêtre apparaît peu dans la Légende, il ne trouble point le tôte-à-lête du fidèle avec son Père céleste. Ici la foi l'emporte sur les œuvres, un élan de repentir suffit pour purifier une conscience. Un jeune homme que saint Jean l'Évangéliste avait converti s'est fait chef d'une troupe de voleurs. L'apôtre se mit à sa recherche et le poursuivit dans la montagne, en criant : « Mon « cher fils, pourquoi fuis-tu devant ton père? Ne « crains rien, car j'adresserai pour toi prières à « Jésus-Christ, et je mourrai volontiers pour toi, « comme Jésus-Christ est mort pour nous. Reviens « donc, mon fils, car Jésus-Christ m'a envoyé vers « toi. » Et, quand le jeune homme entendit cela, il se repentit, et il revint, et il versa des larmes très amèreS; et l'apôtre tomba à ses pieds, et il lui baisa la main, comme si elle avait déjà été blanchie par la pénitence. » Une femme qui avait commis un péché horrible n'osait le confesser à saint Jean l'Aumônier, patriarche d'Alexandrie. « Au moins écrivez-le, dit l'indulgent confesseur, et scellez l'écrit, et apportez-le-moi, et je prierai pour vous. » La femme apporta son péché écrit et scellé; quelques jours plus tard, Jean mourut. La
femme, inquiète pour son honneur, alla pleurer au tombeau de saint Jean, afin qu'il lui rendit son secret. Il sortit de son tombeau, en habit d'évêque, et tendit à la femme la confession, dont le sceau élajt intact. Elle l'ouvrit, trouva son péché effacé, et, à sa place, ces mots : « Ton péché est effacé par les mérites de Jean, mon serviteur ». Un jour que le même évêque priait seul, il vit à son côté une très belle pucelle, qui portait une couronne d'olives sur sa tête, et quand il la vit, il fut saisi d'étonnement et lui demanda qui elle était. Et elle dit : « Je suis la miséricorde qui a fait desa cendre le fils de Dieu du ciel; prenez-moi pour « femme, et vous vous en trouverez bien ». Et Jean, comprenant que l'olive signifiait miséricorde, commença dès ce jour à être si miséricordieux, qu'il fut surnommé l'Aumônier et il appelait toujours les pauvres ses seigneurs. » Mais l'esprit de ce christianisme souriant à la faiblesse humaine n'est-il point déjà dans ces paroles de Jean l'Évangéliste, que rappelle Jacques de Voragine, d'après saint Jérôme : « Saint Jean était à Éphèse, parvenu à une extrême vieillesse, et, comme on le portait à l'église, il ne pouvait plus dire de paroles, sinon celles-ci, qu'il répétait à ses disciples : « Mes « enfants, aimez-vous les uns les autres. « Et enfin les frères qui étaient avec lui s'étonnèrent qu'il répétât toujours les mômes mots, et ils lui demandèrent : « Maître, pourquoi dis-tu toujours ces