‹ L'Italie mystiqueChapitre 5 sur 53 · Amulfi Gesla, III, 17, ap. Perlx · texte numérisé non relu

Amulfi Gesla, III, 17, ap. Perlx

privilèges extraordinaires, au clélrimcnt môme des comtes laïques. La commune de Milan, tout aristocratique, se résignait, par la crainte de l'Empire, à la primauté {.olitique de son pasteur. Mais elle voyait avec colère les scandales de VÉglise ambrosienne, la simonie du haut clergé, l'impudence des prêtres mariés, les nicolaïtes, qui se riaient des conciles et répondaient aux décrets de Rome par le mot de l'apôtre : « Qui se non continet, nubat ». Les rancunes du petit peuple étaient d'ailleurs entretenues par le bas clergé pauvre, qui commentait sans cesse devant les misérables le Sermon sur ta montagne. a N'oubliez pas, leur disait Arialdo, que le Fils de l'homme manquait d'une pierre pour y poser sa tête. Mais il a dit : Bienheureux les pauvres. Regardez maintenant vos prêtres, avec leurs palais et leurs tours, leurs vêtements moelleux, leur orgueil, leur luxure et leur paresse! » Dans les ruelles sordides de Milan où, comme en un Ghetto, étaient relégués les métiers infâmes, les échoppes des revendeurs de ferraille et des chiffonniers, le bazar de la Patarîa, grandissait ainsi une chrétienté enthousiaste, toute (iémocratique, qui n'attendait qu'un son de cloche pour donner l'assaut à l'Église patricienne et simoniaque.

Le signal vint de Rome, où le futur Grégoire Yll essayait de rétablir Faustérité du monachisme. A Milan, les clercs et les nobles laïques commen-

cèrent la révolution : l'un de ces clercs, Anselme de Lucques, devint pape en 1061, sous le nom d'Alexandre II. Le chef militaire, Erlembaldo, porlait un gonfalon bénit à Rome. Les légats du Saint-Siège, Hildebrand, puis Pierre Damien, vinrent à Milan pour briser la résistance des ambrosiens. L'archevêque Guido, créature de l'empereur, dut se rendre à Rome afin de recevoir des mains de son rival l'anneau épiscopal. Mais le peuple, qu'entraînaient à l'émeute les prédicateurs, non content de cette cérémonie symbolique, se leva contre son Église et arracha de leurs autels les nicolaïtes. Là réforme évangélique versait dans la démagogie*. Le culte public devint impossible à Milan. Une fois Grégoire VII élu au pontificat, Erlembaldo fit peser la terreur sur la ville. 11 osa interdire l'administration du baptême au baptistère métropolitain. La populace pilla les maisons des simoniaques et, dans la semaine sainte, brûla les deux cathédrales et les églises. Les nobles s'armèrent alors et cherchèrent les patarins. Il fallut une bataille féodale pour en (inir avec ces mystiques déguenillés. Erlembaldo tomba au premier rang des siens, tenant dans ses bras le gonfalon de Grégoire VII, et, à ses côtés, le prêlre Liprando, portant la croix. La Pataria

1. MuRATORi, Vîlîum personarum co7igeriem, ac deinde fiedilionem. abjectorum artificum.

î/itaï.if: avant joaciiim df Fi.onn. 31

vaincue ne tarda pas i\ disparaîlre de la Lonibardic*.

Celte prennière proteslation religieuse, toute locale, laissait le chami) libre à riicrésie des cathares. Celle-ci, à la fin du xi« siècle, s'clcndit sur toute la haute Italie, jusqu'en vue des nnurs de Rome. La secte s'était montrée dans la région môme de Milan dès 1035. Elle y grandit obscurément, favorisée par la fermentation même de la Pataria, On sait que c'est de la Lombardie qu'elle entra plus tard dans la France albigeoise. Elle était déjà maîtresse d'Orvieto en 1 125 ; on la trouve àFlorenceen lll7et 1150, àMilan en 1166, àVérone en 1184. En 1194 Florence donnait asile aux hérétiques de Prato. Sur le fond très ancien du manichéisme asiatique vinrent se rejoindre, d'une façon assez confuse, la plupart des vieilles hérésies, la négation de Teucharistie et du baptême traditionnel, par exemple. Pour les cathares, l'Église primitive, antérieure au pape Sylvestre et à Constantin, avait été seule selon le cœur de Dieu, et de la hiérarchie ils ne gardaient plus que l'évoque et le diacre. Ils retenaient l'évangile de saint Jean, les fêles de Noël et de la Pentecôte et quelques sacrements profondément altérés, tels que le baptême par l'imposition des mains, enfin la théorie prédominante du Saint-Esprit. Les parfaits, les véri-

i. Archiv. Stor. ital., ser. m, t. VI. Muratori, Antiquit. ital. l. V, Dissert. 60. Tocco, VEresia nel medio Evo, 207.

tables purs, revêtus d'un vêtement de couleur lugubre, devaient se préparer à la mort par la rêverie solitaire ou le fanatisme d'une prédication perpétuelle. Ils renonçaient à tous les biens du monde, s'astreignaient aux pénitences les plus sévères, à l'insupportable ennui du communisme religieux, à l'espionnage incessant de la société secrète. Ils hâtaient l'heure de la mort par les tortures de VEndura, par d'horribles jeûnes, la saignée ou le poison *. A ceux de leurs frères qui n'avaient point la vocation de sainteté, ils accordaient d'ailleurs une morale plus douce. Beaucoup d'entre eux aimaient la richesse, la puissance. Ils pouvaient ainsi s'entendre avec l'ordre politique et remplir les magistratures des cités.

Les cathares furent très nombreux en Italie pendant tout le xii« siècle; ils ne réussirent cependant point à provoquer dans la péninsule un mouvement de grand prosélytisme. Leurs doctrines étaient incohérentes; elles répugnaient aux Italiens par un caractère trop prononcé d'ascétisme et de pessimisme. C'était une religion farouche, intolérante, selon laquelle tout péché était mortel, qui condamnait la joie, croyait la nature gâtée par l'opération de Satan, maudissait le mariage qui prolonge le séjour de l'humanité sur une terre de perdition, et, par sa morale et sa

1. ScHMiDT, Hist. et doctr. de la secte des catk et le Liber Imiuisit. Tholos., p. 33, 174, 204.

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discipline, délacliail les plus ardrnts de ses fidèles de la vie publique coi;nme de la vie sociale.

L'iiérésie vaudoise vint à son tour, dans la seconde moilié du xii*' siècle, s'offrir à TinquicLude religieuse de l'Italie. Les vaudois, ou Pauvres de Lyon^ dont le fondateur Pierre Valdo, précurseur hérésiarque de saint François, s'était volontairement dépouillé de ses richesses afin d'être pauvre parmi les pauvres, n'avaient qu'une théologie fort médiocre; ils ramenaient tout le christianisme au simple texte de l'Évangile, et supprimaient toute hiérarchie cléricale. Ils répétaient sans cesse qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, à un bon laïque qu*à un mauvais clerc; que le laïque est régal du prêtre pour toutes les œuvres mystiques, même pour le sacrifice de la messe; ils échappaient ainsi à l'Église, à la confession et retrouvaient la liberté de la religion individuelle. Les vaudois italiens sesontséparésdu Credo de l'Église d'une façon plus radicale que leurs frères français; sur la profession d'absolue pauvreté, au contraire, ils étaient plus tolérants. Communauté de petites gens qui s'appelaient eux-mêmes les humiliéSj et mendiaient volontiers, méprisés par les bourgeois des communes, tantôt ils allaient prêcher sur les places publiques et forcer la porte des églises, tantôt ils fuyaient à la montagne ou à la forêt : au jour de la persécution, les chefs allaient à travers les villages et les villes, pour consoler leurs

coreligionnaires : véritables protées, dit un document de 1180, qui, chaque matin, changeaient de costume, pèlerins, barbiers, cordonniers, pénitents, selon la nécessité. Leur bonté d'âme était admirable. De l'aveu même des inquisiteurs romains, ils étaient revenus à la fraternité évangélique ; ils tendaient la main aux pauvres, aux infirmes, aux orphelins, aux prisonniers, aux exilés; ils fondaient des hospices pour les voyageurs et les malades, ouvraient des écoles gratuites, entretenaient leurs étudiants à l'Université de Paris, portaient même leurs bienfaits aux orthodoxes. L'égalité chrétienne semblait ainsi retrouvée par les dissidents du christianisme et les ennemis de l'Église».

Mais l'idéalisme des humiliés était bien pauvre, leur morale bien austère pour des consciences méridionales, et leur culte, privé d'églises, d'images, de fêtes radieuses, parut trop triste à l'Italie. Ni les vaudois ni les cathares ne purent séduire un peuple mobile et fin, amoureux de la beauté comme de l'action, dont la piété sensuelle demandait une liturgie faite pour le plaisir des yeux, et, pour les faiblesses du cœur, l'indulgence caressante du prêtre. Ces hérésies, trop pénétrées de rationalisme, rendaient en quelque sorle Dieu impalpable; elles avaient beau délier le fidèle des

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