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LITTÉRATURE

Il prîmato è il dogma dell* italianità.

GlOBBRTI.

Bnseignexnent de la littérature

Après les Extraits de Dante, de Pétrarque, de Machiavel, de FArioste et du Tasse, le livre le plus répandu dans les classes supérieures des lycées, pour l'enseignement de la littérature nationale, est celui de Gioberti dont la 6® édition a paru en 1879, à Florence chez Barbera le grand éditeur classique [Nouvelle Collection Scolaire. Ouvrages à l'usage des Écoles : Pensées et Réflexions de V. Gioberti sur la littérature Italienne, mises en ordre par E. Ugolini. — Nuova Collezione Scolastica. Opère ad uso délie scuole. Pensieri e Giudizi di V. Gioberti sulla litteratura Italiana, ordinati da F, Ugolini, Firenze. Barbera, 1879. 6*edizione, in-12. 2fr.50).

Ce n'est point ici le lieu de rappeler ce que fut Gioberti dont le Primato civile et morale degli Italiani eut sur le réveil de Tlta-

lie la même influence que le Con^m^/S'ociaZ sur la Révolution française ou que le Génie du Christianisme sur la Renaissance catholique au début du xix® siècle. Chacun sait que Gioberti, auteur indirect de la tentative libérale ébauchée par Pie IX en 1846, se rejeta, après Tinsuccès du pape, du côté de Charles-Albert, et chercha dans la monarchie piémontaise le véritable point d'appui de l'indépendance italienne. Après avoir été successivement premier ministre et ambassadeur du roi de Piémont, il mourut en 1853, traçant, peu de temps avant sa mort, le plan delà délivrance de l'Italie dans cet admirable livre du Rinnovamento, si empreint du véritable génie national, que Cavour le mettait à côté de Machiavel, disant que le Rinnovamento devait être désormais « la Bible de chaque Italien. »

De ce volume d'Extraits à l'usage des classes, nous citerons seulement les passages relatifs à la France, dans lesquels le grand homme d'État italien juge notre pays , sa littérature et son génie national :

P. 93 : « La France jouit en Europe et surtout en Italie d'une réputation mensongère, due en partie à la langue française, idiome pauvre, chétif, dépourvu d'harmonie et de relief, en partie à l'habileté avec laquelle les Français savent mettre à profit les pensées et les découvertes d'autrui en les marquant du

sceau de leur légèreté et de leur frivolité Je regarde comme

le premier devoir d'un Italiende combattre notre bassesse envers la France qui prétend être la distributrice, en ce monde, de la renommée et de la gloire. »

P. 82 : « Les Étrangers ont toujours été le fléau de l'Italie, autant par leur influence morale que par la force et par les armes. A la fin du siècle passé, est née une secte d'Italo- Français (encore florissante aujourd'hui) qui veut emprunter à

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Paris sa philosophie, sa langue, sa religion Les Gibelins

d'autrefois furent la cause principale de la ruine de Tltalie : les Gibelins modernes continuent leur œuvre. »

P. 417 : « Je range Napoléon au nombre des Italiens parce que la Corse a toujours appartenu moralement et géographiquement à Tltalie et parce que politiquement, elle n'a jamais fait partie de la France depuis le déluge jusqu'à la naissance de Napoléon. Cela peut n'être pas vrai suivant les doctrines géographiques qui ont cours en France, mais cette théorie a force de loi dans le reste de l'Europe: un officier Corse issu d'une famille toscane n'est pas plus Français, qu'un Indien né au Pérou ou au Mexique, dans l'année même où Cortez et Pizarre s'emparèrent de Tenochtitlan et de Cuzco, n'est Espagnol. A Paris on pense différemment et on prétend que la Corse est Française ; autant vaudrait prétendre aussi que la Méditerranée est un lac françaiSy comme ledisaitiNapoléon pour flatter la vanité et la jactance des Français. »

P. 423. « On comprend l'admiration des Français pour Napoléon, des Français aussi avides de dominer les autres pays que de trouver un maître pour eux-mêmes; mais n'est-ce pas une chose plaisante de voir ces Français si pleins de dédain et de mépris pour toute supériorité étrangère se jeter aux pieds d'un astucieux Italien qui sut leur persuader qu'il était leur compatriote.., de voir ces cosmopolites^ ces philosophes, ces humanitaires toujours baignés de larmes en pensant à leurs frères, vénérer comme un Dieu, le plus grand massacreur d'hommes que le monde ait vu depuis Tamerlan. »

P. 189. « Les livres modernes, écrits légèrement et sans profondeur sont toujours à la recherche de Vesprit. On prise beaucoup cette qualité dans l'Italie d'aujourd'hui, peut-être parce que la France, maîtresse de la mode, en est abondamment pourvue : maison oublie que le jugement droit et la saine raison n'ont pas de pires ennemis que l'esprit... Rappelons-nous d'ailleurs que la plus grande qualité de l'homme est la volonté, L'Italie peut se glorifier d'avoir produit à la fin du siècle dernier deux puissants génies : l'antiquité elle-même, si féconde en fortes natures, n'a pas engendré de plus mâles courages, de

natures mieux trempées que Napoléon et Viltorio Alfieri ; et quoique très différents par le caractère, la vie et la fortune, ils sont semblables en cela qu'une tenace et indomptable volonté fut la principale cause de leur grandeur... On peut affirmer hardiment que si le monde a été vaincu, il Ta été bien plus par la volonté de Napoléon que par son intelligence. Le génie de Napoléon, tout à fait italien, trouva dans la France l'instrument le plus docile et le plus convenable pour ses gigantesques desseins : les Français qui vont par sauts et par bonds, et qui sont des gens de premier mouvement, apprécient d'autant plus chez les autres cette ténacité dont ils sont dépourvus et qui est nécessaire pour les bien gouverner ; on sait que ce sont les caractères vifs et instables qui sont le plus aisément dominés et asservis par les natures fortes et tenaces. Quelques années après, le succès enivra Napoléon et tandis qu'à ses débuts, Bonaparte avait dirigé sa conduite selon la méthode italienne, c'est-à-dire enjoignant une grande 'prudence à une grande audace^ — plus tard, aveuglé par ses succès, il voulut gouverner avec la furia française par des mouvements brusques, emportés, cassants, désordonnés, et ilmit alorsmoinsdemois pour perdre sa couronne qu'il n'avait mis d'années pour l'acquérir.. .

« Au contraire, le nom de Vittorio Alfieri sera béni tant qu'il existera des Italiens... Si l'esprit était vaste chez Alfieri, l'âme était plus grande encore et plus puissante et c'est elle, on peut le dire, qui créa l'esprit... Il nous a livré le secret de sa supériorité dans celte maxime : Volli, sempre volli e fortissimamente volli. Il apprit le grec à cinquante ans... Quand Alfieri vint au monde, les conditions de l'Italie étaient plus mauvaises qu'aujourd'hui. On eut dit que toute (la péninsule n'était plus qu'une Gaule Cisalpine...

« Religion, langue, vers, prose, beaux-arts, politique, manière de penser et de sentir, tout nous était imposé par nos voisins : l'Italie était devenue un département français bien avant que Napoléon l'eut annexée. Les armes étrangères et notre lâcheté nous avaient marqué du sceau de la servitude. Aussi, quand Alfieri, sous le talon du conquérant, osa crier tout haut de sa terrible voix « que les Italiens par leur nature, leur génie, leur « histoire,'leurs gloires et leurs malheurs passés, devaient être les

« ennemis des Français j non leurs serfs et leurs esclaves » ce cri eut la valeur d'une découverte.,. Alfieri peut avoir des rivaux comme poète : il n'en a pas comme citoyen pottr avoir rendu aux Italiens la conscience de leur génie national, »

P. 427. « Parmi tous les grands hommes de la Révolution française, celui qui ouvrit la période révolutionnaire et celui qui y mit fin, c'est-à-dire Arrichetti (ou Mirabeau) et Bonaparte furent étrangers l'un et l'autre à la race française : le grand orateur et le capitaine étaient des esprits italiens transplantés en terre gauloise , et cette transplantation altéra leur génie propre d'une manière funeste, »

P. 433. « La France pour vivre et pour briller a besoin du génie et de rintelligence de ritalie : de là chez nos voisins gaulois leur soi/* de domination dans la péninsule, et leur impuissance à y faire durer leurs conquêtes. Cette avidité prouve qu'il est nécessaire au bonheur et à la santé morale de la France de s'unir à ritalie : cette impuissance des Français à s'établir d'une manière définitive dans la Péninsule démontre que c'est à l'Italie qu'il appartient de dominer moralement les Français, et non à la France de commander à l'Italie,,.

« L'Italie possède les deux qualités nécessaires pour exercer la maîtrise du monde : la puissance créatrice jointe à la profondeur de la réflexion dans l'ordre intellectuel, — le jugement, la ténacité, la patience, la volonté, dans l'ordre de l'action. De ces deux ordres de qualités, les Français sont totalement dépourvus. Ti>

P. 441. « A l'amour de la patrie, les Français ont substitué l'amour des antipodes, et faisant alors profession d'adorer le genre humain, ils peuvent, à Taise, haïr leurs propres compatriotes et les peuples qui avoisinent la France,., »

P. 443. « Par la complexion mobile et légère de leur esprit, les Français ont une grande ressemblance avec le peuple, dont le défaut principal est d'être versatile, inconstant, et de passer avec la même facilité d'un extrême à un autre (aux Français qui sont d'étoffe plébéienne^ l'auteur oppose les Italiens qui sont d'étoff*e aristocratique) ».

P. 444 : « La vanité, fille de la légèreté, est encore un de ces défauts propres aux êtres inférieurs (aux enfants, aux femmes,

au peuple), et les Français en sont abondamment pourvus... Les Français ne prétendent à rien de moins qu'à la domination du monde : les Romains eurent jadis la même prétention. Mais quelle différence dans le choix des moyens, dans la durée et dans la grandeur des résultats ! Les Romains ne se répandaient pas en hâbleries : ils agissaient ; tandis que les Français, les premiers menteurs du monde, étalent une ridicule forfanterie qui les fait prendre en pitié ! Prenant pour l'univers leur propre pays, ils appellent leurs révolutions les révolutions du monde, les affaires françaises les aff'aires du monde, leur langue la langue du monde, et Paris, la capitale de l'univers. De là tous leurs jugements erronés sur les pays étrangers qui, aux yeux des Français ont la France pour centre, tout comme les quatrevingt-six départements reçoivent la lumière de la métropole. »

Il est inutile de commenter ces textes. On aura du livre une idée plus exacte par l'indication sommaire de quelques-uns des sujets traités :

« De la Gallomanie si funeste à l'Italie. — Des Gallophiles. — — De la suprématie mal fondée de la France. — Que Napoléon est un prince italien. — Que l'Italie est le nœud vital de l'Europe. — De la pauvreté intellectuelle des Français. — Que les Français ont la manie de vouloir dominer partout. -— Que les Français ont les défauts des enfants. — Que les Français se croient le premier peuple du monde. — Que les Français sont déchus dans l'opinion des penseurs. — De Vhumanitairerie des Français, etc »

On trouvera d'autres fragments du même genre dans la plupart des Anthologies et des Recueils de morceaux choisis. Citons seulement, parmi les recueils à l'usage des lycées, VAntoloffïa italiana, compilata da Capellina ossia RaccoUa diesempi in prosa ed in poesia; 6' edizione, Roma, Paravia, 1880 (t.^I, p. 187, etc.),

VAntologia délia Prosa Italiana compilata da G. Puccianti professorenelR. Liceo di Pisa. 7* edizione, 1879, in- 12 (p. 133 et suiv.) Cf. également les Chrestomathies de Coda, Errico, Fanfani, Notari, Parato, Rigutini, Tirano, Troya, etc..

Il en est de môme pour les livres des salles d'asile et les Abécédaires à l'usage des écoles primaires. La plupart des Syllabaires qui ne contiennent pas de fragments àe vers ;ou de prose destinés à être appris par cœur, ont soin de citer le fameux sonnet de Filicaja :

Italia, Italia, o tu cui feo la sorte Dono infelice di bellezza, etc..

afin de graver dans la mémoire de Tenfant le souvenir des troupeaux gaulois qui viennent boire l'onde sanglante du Pô :

Che or giù dalFAlpi, non vedrei torrenti Scander d'armati, ne di sangue tinta Bever Tonda del Po Gaiiici armenti.

Souvent même, l'éditeur ajoute au texte un léger commentaire. Ainsi VAbbecedario ad uso délia scuole d* Italia (6* edizione, Livorno, Zecchini, 1877, p. 99) :

A propos de ce sonnet de Filicaja, je veux que vous sachiez encore, mes chers enfants, qu'en 1796, quand les Français descendirent pour notre malheur en Italie, un de leurs généraux fut informé que ce sonnet circulait à Milan. Se l'étant fait traduire dans sa langue, il fut rempli de fureur après l'avoir lu et s'écria ; « QiCon se saisisse du poète et qu'on le mette aux fers. » A quoi on lui répondit : « Général, l'auteur de ce sonnet est

mort h Florence, le â5 septembre 1707. » Le général dut se contenter de maudire le nom du poète, sans pouvoir interdire à la jeunesse lombarde la lecture de ces quatorze vers.

Le Choioo de Machiavel le plus répandu dans les Écoles est celui de ûonini, recueil expurgé à Vtfsage de la jeunesse studieuse ^t qui répond aux Programmes officiels du 10 octobre 1867, (Niccolô Machiavelli, Vita di Castruccio Castracani, Frammenti scelti dalle storie florentine, con note del Prof. P. L. Donini ad uso délia gïoventà studïosa. Operetta raccomandata dalle Istruzioni e Programmi, del 10 ottôbre 1867 per le scuole tecniche . Torino, Paravia, 1875, in-16 ; f. 75) :

P. 38. « Les Français sont assez intrépides quand il s'agit d'attaquer ou de défendre une place, mais il n'en est pas de même quand ils sont en pleine campagne ; en quoi ils diffèrent des Allemands et des Suisses, auxquels rien ne peut résister sur le champ de bataille, mais qui sont peu propres à attaquer ou à défendre une ville. Cette différence vient, je crois, de ce que ces deux derniers peuples ne peuvent pas conserver dans une place leur ordre de bataille comme en rase campagne. »

P. 39. « Les Français sont naturellement plus^intrépides que robustes et adroits ; et si l'on peut résister à l'impétuosité de leur premier choc, ils faiblissent bienlôt et perdent courage au point de devenir aussi lâches que des femmes. D'un autre côté, ils supportent difficilement la disette et les fatigues, finissent bientôt par se décourager, et rien n'est plus aisé alors que de les surprendre et de les battre; on en a vu des exemples plusieurs fois dans le royaume de Naples : dernièrement encore, à l'affaire de Garigliano, où les Français se trouvaient du double plus nombreux que les Espagnols, et où ils paraissaient à chaque instant prêts à les culbuter ; cependant, comme l'hiver approchait, et que les pluies étaient continuelles, les Français

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commencèrent à se débander petit à petit, et à se répandre dans les villages voisins pour être plus à leur aise ; de sorte que leur camp se trouvant dégarni et sans défense, les Espagnols Tattaquèrent et remportèrent la victoire contre toute attente. »

P. 39. « Il faut donc, pour vaincre les Français^ se garantir de leur première impétuosité; et on est sûr de remporter, comme nous venons de le dire, si l'on peut parvenir vis-à-vis d'eux à traîner en longueur. Aussi César disait-il de leurs ancêtres que « les Gaulois commençaient par être plus que des hommes, et finissaient par être moins que des femmes, »

P. 39 « Le Français est naturellement avide du bien d'autrui, qu'il dépense ensuite avec la même prodigalité que le sien. 11 volera pour manger, pour gaspiller, pour se divertir même avec celui qu'il a volé ; bien contraire en cela de l'Espagnol^ qui enfouit pour toujours ce qu'il vous a dérobé. »

P. 56. « Les Français sont tellement occupés du bien ou du mal présent qu'ils oublient également les outrages et les bienfaits qu'ils ont reçus, et que le bien ou le mal à venir n'est rien pour eux. »

P. 57. « Les premiers engagements qu'on prend avec eux sont toujours les plus sArs.

« Sont-ils dans l'impossibilité d'obliger, ils vous accablent de promesses* Sont-ils à même de rendre service, ils le font avec beaucoup de peine, si tant est qu'ils s'y portent.

« Ils sont des plus bumbles dans la mauvaise fortune, et fort insolents dans la bonne.

« Ils racontent leurs défaites comme si c'étaient des victoires. Ils ont une idée exagérée de leur propre bonheur et font peu de cas de celui des autres peuples. On sait combien peu ils ont été sensibles au refus de leur livrer Monte-Pulciano que leur gouvernement avait demandé à celui de Pise. »

P. 58. « Ils sont légers, changeants, et gardent leur parole comme la garde un vainqueur. »

Il n'est point étonnant que des sentiments de ce genre soient propagés par l'enseignement littéraire des écoles. Si l'on envisage les écrivains et les poètes comme l'incarnation des idées dominantes d'un peuple (et cette théorie est admise aujourd'hui par tous ceux qui s'occupent d'histoire littéraire), la tradition la plus constante de la littérature italienne depuis Machiavel jusqu'à Mazzini est, sans contredit, l'antipathie du caractère et de l'esprit français. Nous avons vu comment nous jugeait Gioberti et il est inutile de rappeler Al&erietle Misog allô j je me bornerai à citer l'opinion du meilleur écrivain de la Suisse française, dont les sympathies italianissimes ne sont un mystère pour personne, M. Marc-Monnier, qui écrivait en 1860 dans son livre Y Italie est-elle la tei^e des morts :

P. 135 : « Ce passage a été écrit par Leopardi dans notre langue ; on voit, malgré quelques italicismes, qu'il savait le français. // n* aimait cependant point la France, Il la maltraite en prose, en vers, en épigrammes, en plaintes amères, en doctes dissertations : « Je ne suis pas étonné, écrit-il à M. de Sinner, « que l'Allemagne, seul pays savant aujourd'hui, soit plus juste « envers vous que le très présomptueux, très superficiel et très « charlatan pays de France. »

P. 136 : « Mazzini et Gioberti ne tardèrent point à s'écarter l'un de l'autre. Le philosophe était moins idéologue que le conspirateur. Gioberti ne demandait qu'un royaume de la Haute- Italie, Mazzini restait inébranlable dans son idée de l'unité italienne. Mazzini voulait le bien, Gioberti se contentait du mieux ; ils ne pouvaient s'entendre. Ils n'eurent dès lors qu'un point commun : la haine contre la France, Mazzini la professe hautement dans tous ses écrits ; Gioberti a dit en i848, à l'un de ses amis florentins, ce mot violent : « Je voudrais que la République « tombât chez les Français pour le mal qu'ils ont fait au monde. »

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On connaît le mot de Leopardi sur la Frauda scelerata e nera (1) et Mazzini écrivait en .1866 : « Je hais la suprématie intellectuelle et morale que la France s'arroge en Europe. » Sous la plume d'un Machiavel oa d'un Gioberti, ces sentiments dont nous aurons plus tard à définir la nature complexe, sont intéressants et très profitables à étudier. Ils revêtent une forme qui fait sourire quand ils sortent de la bouche d'un écrivain de second ordre tel que l'historien et député Petruccelli délia Gattina, l'auteur de V Histoire diplomatique des Conclaves, qui a publié, à V usage du peuple, une récente Histoire de Vidée Italienne du vu® siècle à Vannée 1870. En attendant que ce livre soit oflSciellement introduit dans les Écoles, il est curieux de voir queUe nourriture intellectuelle fournissent à leur démocratie les hommes politiques italiens. M. Petruccelli délia Gattina a séjourné en France pendant de longues années d'exil et il a été longtemps correspondant du Journal des Débats. J'emprunte mes citations à l'édition de 1877 (Storia délia idea italiana, dall'anno 665 di Roma al 1870, era moderna, per Petruccelli délia Gattina membre del Parlamento, Napoli, Pasquale, 1877, 8«) :

P. 6 (Préface) : « Napoléon III a inventé la doctrine des frontières naturelles pour nous voler Nice. Thiers a repoussé le

(1) Taccio gli altrî nemici e Taltre doglie; Ma non la Francia scelerata e nera Per cui presso alla soglie Vide la Patria mia rultima sera.

Canzone II. St. 6 «(je passe sous silence les autres ennemis et les autres deuils, mais non la France noire de scélératesse, par laquelle ma patrie se yit presque à son dernier soir). » Tel est le texte de la première édition que Leopardi a modifié postérieurement en donnant à ce vers la forme qu'il a aujourd'hui (Ma non la piu récente e la piu fera}* Cette remarque est due au professeur C. Sal- Tatore {La Politica di Leopardi, p. 82).

tî CHAPITRE I.

principe des nationalités comme incompatible avec les traités, avec l'histoire, avec la logique politique, et par-dessus tout avec la soif insatiable d'agrandissement qui tourmente les Français. Les Français, qui ont osé annexer la ville italienne de Nice, trouvent illégitime l'annexion de l'Alsace - Lorraine à l'Allemagne ? »

P. 44 (VIP siècle) : « Les peuples d'Italie commençaient à s'unir entre eux, lorsqu'arrivèrent les Francs. Ceux-là furent, de tous les Barbares, les plus sauvages et les plus cruels. Les historiens grecs, romains, lombards sont unanimes à représenter les armées françaises ( eserciti francesi ) qui envahirent l'Italie comme les plus inhumaines de toutes les hordes. Et cela depuis Narsès jusqu'en 1849 ! Les Francs vinrent appelés par l'étranger, par l'ennemi des Italiens... Cette haine Contre les Français s'implanta tellement dans le cœur Italien, que depuis onze siècles elle est tout à fait entrée dans notre sang.,.

Cette haine, nous la verrons éclater à tout moment : et nous assisterons à son triomphe contre les Français en 1870. »

Page 105. (Lutte de l'empereur Frédéric II et du pape Grégoire IX). — « Le pape convoque un concile à Saint-Jean de Latran : Frédéric écrit à tous les souverains d'Europe, à toutes les cités gibelines pour empêcher la réunion du concile et se remet lui-même en campagne. Les Génois prêtent leur flotte aux évêques français qui s'embarquent à Nice. Où il y a unmal à faire à l'Italie, on est sûr de trouver la France toujours prête ! »

P. 128 : « Les Vêpres Siciliennes furent un jour vraiment

glorieux Quel était l'ennemi ? le Français, Vêtre qui fut à

toute époque le plus odieux aux cœurs italiens. »

P. 169 : « A la mort d'Urbain V, le cardinal de Beaufort fut élu sous le nom de Grégoire XI. Attila, Tottila et Alaric firent moins de mal à l'Italie que cet énergumène français,

P. 275 : «La France qui avait perdu Naples sous Louis XII, la Lombardie sous François 1", le Piémont sous Henri II, fut rejetée au delà des Alpes par le traité de Vervins. Mais hélas ! ce n'était pas pour toujours ! Elle devait revenir bien des fois encore en Italie et toujours la même : « Le Français, dit

« Machiavel, est nàturèlletiiént avide du bien d'autrui qu'il « dépense ensuite avec la même prodigalité que le sien. »

P. 811 : « Louis XIV pesait sur la Péninsule. Ce roi de théâtre , ce roi de la France maudite est un de ceux qui ont fait le plus de mal à l'Italie^ plus que Charles-Quint et que Philippe II... Mais Tltalie empoisonna sa fortune, etc.. »

P. 380 : ic Pendant tout le règne de Napoléon !«', 100,000 Italiens servirent chaque année sous les drapeaux français. Peu aimés, souvent sacrifiés et oubliés, toujours héroïques, ces fils de l'Italie furent partout les premiers au combat, Ids derniers aux prolits. 124,700 soldats du seul Royaume d'Italie de Beauharnais (à peine peuplé d'un million et demi d'habitants) périrent sur les champs de bataille. Et l'on vient ensuite nous demander de la reconnaissance pour Soltérino, surtout après l'extorsion de Nice et de la Savoie. »

P. 383. a Napoléon I®' avait légué à Napoléon III la mission de réparer ses torts envers l'Italie : celui-ci prit Nice et la Savoie. »

P. 547. « (Bataille de Magenta). Les Français s'attribuèrent naturellement tout le mérite de la bataille^ sans accorder un mot d'éloge aux Italiens. »

P. 506 : « Sedan était arrivé ! Il y a à ce moment une ombre dans la carrière de Victor-Emmanuel : ce fut la neutralité entre les belligérants. Le roi perdit ainsi Voccasion suprême de reconquérir à l'aide de l'alliance prussienne de 1870 les deux provinces que les Français nOus avaieilt extorquées en 1860. »

A ce degré, la gallophobie (ou, comme on dit en italien, le misogallismé) relève du domaine de la pathologie. Il en resâdrt toutefois ce fait psychologique qu'il existe entre le cerveau français et le cerveau italien, une telle diflFérence de structure que les deux races ne se comprennent pas. Oh ne déteste à ce point que ce qu'on ignore, et ce serait une erreur de croire que cette antipathie est le simple produit de la hainOi Gioberti qui était assurément une grande âme et une nature élevée, écrivait

de Bruxelles, en mai 1835 [Correspond, inédite p. p. D. Berti, Florence, 1881, p. 35.) :

«...En outre, je trouve ici un avantage très important pour moi, c'est que Bruxelles n'est pas en France. Devoir quoi que ce soit à un Français est pour moi une ctiose plus dure que la mort... Ne va pas croire cependant que je haisse les Français ou que je ne rende pas justice à leurs qualités... Je ne hais ni le peuple français, ni aucun peuple, mais le caractère et le tempérament français me blessent, les défauts des Français me font hausser les épaules, et je m'irrite à la pensée que ces gens puissent trouver des partisans en Italie, alors que depuis tant de siècles c'est toujours la France qui a été idi première cause de tous nos malheurs.

En 1827, Macaulay [Essai sur Machiavel, p. 27, t. Guizot) tra-» çait de Tesprit italien une caractéristique qui ne sera pas inutile à relire pour qui veut serrer de près les divergences morales des deux races :

« A première vue, le caractère d'un homme d'État italien paraît un ensemble impossible de contradictions; fantôme aussi monstrueux que la portière de l'enfer de Milton, moitié divinité, moitié serpent, il est majestueux et beau dans les parties supérieures, il est rampant et venimeux par en bas. Nous voyons un homme dont les pensées et les paroles n'ont aucun lien entre elles, qui n'hésite jamais à prêter un serment lorsqu'il veut séduire, qui ne manque jamais d'un prétexte lorsqu'il est disposé à trahir. Ses cruautés ont pour principe, non la chaleur du sang ou la démence d'un pouvoir sans contrôle, mais de profondes et froides méditations. Ses passions, comme des troupes exercées, sont impétueuses par discipline, et n'oublient jamais, dans leur opiniâtre furie, la règle à laquelle elles se sont sou-

mises. Des plans d'ambition vastes et compliqués occupent toute son âme, et cependant il n'a sur son visage et dans son langage qu'une modération philosophique. La haine et la vengeance dévorent son cœur, et chacun de ses regards contient un sourire cordial, chacun de ses gestes est une caresse familière. Jamais il n'excite le soupçon de son ennemi par de petites provocations. Son dessein ne se dévoile que lorsqu'il est accompli. Son visage est calme, ses discours sont courtois jusqu'au jour où la vigilance s'endort, où l'adversaire se découvre, où l'occasion de viser sûrement se présente, et alors il frappe pour la première et la dernière fois. Quant au courage militaire, l'orgueil du lourd Allemand, du frivole et bavard Français, de l'arrogant et romanesque Espagnol, il ne l'a pas, il ne l'estime pas. Il évite le danger, non parce qu'il est insensible à la honte, mais parce que, dans la société où il vit, la timidité a cessé d'être honteuse. Faire le mal ouvertement n'est pas moins coupable à ses yeux, tout en étant moins utile que de le faire secrètement. Pour lui les moyens les plus honorables sont les plus sûrs, les plus prompts, les plus ténébreux. Il ne saurait comprendre qu'on hésite à tromper ceux qu'on n'hésite pas à détruire. Il se regarderait comme un sot de déclarer ouvertement la guerre à des rivaux qu'il peut poignarder au milieu d'un embrassement amical ou empoisonner dans une hostie consacrée.

«Et cependant, cet homme noirci des vices que nous regardons comme les plus odieux, traître, hypocrite, poltron, assassin, n'était nullement dénué de ces vertus qui nous paraissent en général les indices d'une élévation de caractère tout à fait supérieure. Ces barbares guerriers qui, sur les champs de bataille et sur la brèche, n'avaient point de rivaux, étaient de beaucoup ses inférieurs en courage civil, en persévérance, en présence d'esprit. Ces dangers mêmes, qu'il évitait avec une prudence presque pusillanime, ne troublaient jamais son jugement, ne paralysaient jamais son esprit d'invention, n'arrachaient jamais un secret à sa langue toujours muette, à son front toujours impénétrable. Ennemi dangereux, complice plus dangereux encore, il pouvait être néanmoins un magistrat juste et bienfaisant. En même temps que sa politique étaitprofondément injuste, il avait, à un degré rare, de la justice dans l'esprit. Indifférent

à la Vérité dans les affaires de la vie, il recherchait honnêtement la vérité dans les méditations spéfculatiVes. 11 n'était pas cruel de gaieté de cœur. La susceptibilité de ses nerfs et l'activité de son imagination le portaient à entrer en sympathie avtc les émotions d'autrui et à trouver son plaisir dans les aimables délicatesses de la vie sociale. Descendant sans cesse à des actions qui paraissent porter la marciue d'un esprit profondément perverti, il avait cependant un sentiment exquis de tout ce que la nature ou la morale offrent de sublime, de tout ce qui est gracieux dii élevé dans l'ordre intellectuel. L'habitude des petites intrigues et de la dissimulation aurait pU le rendre incapable de vues grandes et générales, si l'influence élargissante de; ses études philosophiques n'avaient triomphé de cette tendance à se Rétrécir. L'esprit, Téloquence, la poésie, lui procuraient les joies les plus vives. Les beaux-arts profitaient également de la sévérité de son goût et de la libéralité de son patronage. Les portraits des Italiens les plus remarquables de cette époque sont en parfaite harmonie avec cette description. Des fronts larges et majestueux, des sourcils noirs et accentués qui ne se froncent jamais, des yeux dont le regard calme et plein n'exprime rien et semble tout voir, des lèvres d'Une délicatesse féminine, comprimées avec une fermeté plus que masculine, tous ces traits indiquent des hommes à la fois entreprenants et timides, aussi habiles à démêler les intentions d'autrui qu'à dissimuler les leurs propres, ennemis formidables, amis peu sûrs, mais en môme temps d'humeur douce et équitable, et d'un esprit assez grand et assez fin pour les rendre aussi éminents dans la vie active que dans la vie contemplative, et aussi propres à gouverner l'humanité qu'à l'instruire. »

Pour suivre le conseil de Bacon et pour voir la statue sous un nouvel angle en variant la nationalité de l'observateur, passons de la conception anglaise du caractère italien à l'idée que 88 font de l'Italie les Allemands et spécialement les Autrichiens qui ont la prétention de connaître, mieux qu'aucun Euro-

péen^le oaraotère de ce peuple qu'ils ont si longtemps gouverné. L'homme politique Autrichien qui fut le confident et ratni de l'empereur Maximilien a, dans Le Dernier deè Napoléon, tracé du caractère italien une esquisse dont je ne prétends ni confirmer, ni contester l'exactitude ; et dont je laisse à l'auteur toute la responsabilité , me bornant à regretter que ce portrait n*ait pas été écrit dans une forme plus objective :

« L'Italien a sa manière de haïr, comme de conspirer.

« Pour vous détruire, il se fera plus pieux que le pape^ plus humble que resclave, plus dévoué que le dévouement, jusqu'à ce qu'il vous ait attiré dans son nœud coulant... Alors il vous étrangle avec un cynisme et une quiétude féroces.

« Intelligent, il a appris la patience et la duplicité avec une astuce, une souplesse, un sens politique profonds. Il sait attendre, il sait dissimuler; dissimuler mieux que feindre.

Il se croit le premier des peuples, et n'ignore pas qu'il est un des derniers. Il hait et méprise tous les peuples étrangers, sauf r Anglais, qui lui paraît original et solide. Il n'y a rien que l'Italien ne puisse faire, mais du plus vil au plus élevé, il est pa^no^e. L'Italien est révolutionnaire, pour« l'extérieur », comme il dit, et tant qu'il n'aura pas purgé le sol italien « de la tyrannie étrangère»; mais il n'est pas socialiste, et si vous lui parlez de communisme ou d'autres théories avancées, il hausse les épaules de la façon la plus éloquente ; il laisse, dit-il, « ces bestialités aux Français. »

« Il est le conspirateur par excellence, et s'il ne met pas le feu des révolutions aux quatre coins du monde pour que l'Italie puisse en profiter, ce n'est pas faute de bon vouloir. Sobre, économe, avare, thésauriseur, il vit de rien, et aspire à tout.

« C'est à ce peuple que Napoléon III va enfin donner les armes et les moyens d'infliger à la France tous les maux qu'il lui souhaite depuis dix siècles. »

Tandis que le Français a pour idéal le règne problématique de réquité et de la justice, pour sentiment la fraternité internationale et la générosité, pour caractère la furia, Tltalien a pour

but unique le retour du Primato qui sacrera Tltalie reine des nations latines, pour sentiment dominant le misogallisme et pour moyen la fiacca^ c'est-à-dire la nonchalance apparente qui guette patiemment l'occasion et, comme le recommande Machiavel, n'inquiète jamais Tennemi par de petites provocations. On trouverait diflScilement deux tempéraments plus opposés, le Français dans sa simplicité de structure, Tltalien dans sa complexité, et l'auteur de V Histoire des Révolutions d'Italie^ Ferrari, remarquant combien la nature italienne est plus richement douée, a dit excellemment :

« Le caractère du génie italien, c'est la complication, la souplesse, la sagesse pratique: on trouve ces qualités chez les anciens Romains comme chez les Papes, à Rome comme à Venise, dans la grandeur comme dans la décadence du pays. C'est là une des espérances de l'Italie. »

Une autre cause, et non la moins justifiée, de l'antipathie des Italiens pour notre pays est, à coup sûr, ce qu'on a appelé Vesprit français. La Rochefoucauld prétend que nous n'étalons nos vices que pour cacher nos ridicules^ et celui qui sait découvrir nos travers et les montrer au public devient un être particulièrement odieux. Stendhal en a fait la remarque dans les Mémoires d'un touriste :

« déteste le ton narquois^ raisonnable et froid des Français,

cette pointe de malice et de plaisanterie qui annonce à la fois Tabsence des grands malheurs et des sensations profondes... Ce ton railleur n'existe pas en Italie, »

Un des meilleurs écrivains italiens contemporains , De Amicis, le seul, peut-être, qui ne soit pas hostile à la France, n'a pu s'empêcher (Souvenirs de Parts, t. Colomb., p. 237-239), de relever, comme il mérite de Têtre, ce travers de notre caractère national qui rend la vie française souvent peu agréable quand on la compare à la simplicité d'allures et à la bonhomie de la vie italienne :

« Il est rare que vous puissiez avoir avec un Français le plaisir d'une conversation absolument familière et libre. Préoccupé, comme il Test toujours, d'être un objet de curiosité et d'étude pour l'étranger, il se tient sur la réserve, il règle son geste et son sourire, il modère l'inflexion de sa voix, il cherche continuellement à justifier l'admiration qu'il suppose en vous, et il a toujours un peu de la coquetterie de la femme et de la vanité de l'artiste. 11 vous vient sans cesse l'envie de lui dire: Mais levons le masque, une bonne fois ! Son caractère répond à son costume qui, même quand il est modeste, a quelque chose qui trahit la recherche efféminée du petit maître. Il est aimable, sans doute, mais d'une amabilité qui vous tient en respect, comme la main légère d'une jeune fille qui ne veut pas qu'on la touche. J'aime encore mieux l'Espagnol, qui vous fait sentir sa supériorité avec une vantardise colossale qui le prend de si haut qu'elle vous passe par-dessus la tête. Mais le Parisien vous humilie, délicament, à coups d'épingle, avec ce perpétuel sourire aigu de quelqu'un qui goûte une sauce piquante en vous faisant rfes questions étonnées, colorées d'une curiosité bienveillante de vos affaires. pauvres Italiens, comme votre pauvre amour-propre est arrangé, à Paris ! A moins que vous ne nommiez Dante, Michel-Ange ou Raphaël, pour tout le reste, vous n'obtiendrez pas antre chose,

qu'un « Qu'est-ce que c'est que cà ? » Le député clérical vous demande si le Pape est resté à Civita-Vecchia. Le bon père de famille voit les brigands, le fusil en bandoulière , qui fument tranquillement un havane devant le Café de l'Europe, à Naples. Le gentilhomme est allé en Italie, sans doute, mais pour pouvoir causer Italie avec une belle dame dans Tembrasure de la fenêtre, après dîner, ou pour accrocher cette breloque, Italie, à la chaînette de ses connaissances, et la faire sauter dans sa main, dans les moments d'oisiveté, avec ces formules habituelles, que tout Français possède, sur le paysage, sur les tableaux et sur les hôtels. Le fameux Forcade disait, à table, de Manzoni : a lia du talent. » Pour un peu, il vous demanderait : Comment peut-on naître en Italie ? Cette idée, d'être né à Paris, d'avoir reçu de Dieu ce signe de prédilection, domine toutes les pensées du Parisien, comme une étoile qui illumine toute sa vie d'une consolation céleste. La bienveillance qu'il montre à tous les étrangers est inspirée en grande partie par un sentiment de commisération, et ses haines contre eux ne sont jamais profondes, parce qu'il considère ses ennemis comme assez punis par le sort qui ne les a pas fait naître là où il est né.

Dans un livre collectif, le Paris-guide publié à Paris en 1867, par l'éditeur Lacroix, avec la collaboration de V. Hugo, de Littrë, de Saint-Beuve, de Th. Gautier, etc., nous trouvons toute une série de monographies sur les Colonies [étrangères à Paris. John Lemoine décrit la Colonie anglaise, L. Bamberger la Colonie allemande^ Herzen la Colonie russe, Charles Edmond la Colonie polonaise. L'historien et député Petruccelli délia Gattina, dont nous avons déjà parlé, s'était chargé de la Colonie italienne (tome I, p. 1061-1067), et son travail contient sur la diflFérence de caractère des deux peuples nombre d'observations instructives et d'autant plus précieuses qu'elles émanent d'une source autorisée. Il ne faut jamais oublier ce qu'écrivait au

ENSEIGNEMENT DB Là LITTÉRATURE 31

journal le Temps rhomme qui a peut-être le mieux connu lea Italiens depuis Stendhal : « Pour not4s autres, Celtes, t Italien est impénétrable » (Ërdan) :

« Les sept mille Italiens qui forment lacolonie italienne de de Paris ne contractent entre eux aucunes relations. Ce phénomène s'explique par deux raisons : d*abord, il n'y a pas un salon italien, car il n'y a pas une Italienne pour le tenir, — n'importe à quel degré de la société elle est placée ; ensuite, parce que l'Italien, par caractère ou par éducation, est plus entraîné vers les réunions des places publiques ou des endroits publics, comme le café, le théâtre, la promenade circonscrite dans une petite enceinte— que vers le salon où ses habitudes physiques et morales ont besoin de contrainte.

« La femme italienne est un meuble essentiellement privé, d'usage domestique, et non pas un objet de luxe et d'orgueil dont on se pare, qu'on expose, qu'on exploite quelquefois, qu'on aime voir briller et dont on est fier. La translation à Paris modifie peu la destinée de la femme italienne. Et la femme étrangère à laquelle l'Italien s'associe ou subit cette loi, ou elle est brisée.

« Les mariages des Italiens avec des Françaises tournent souvent mal à cause de cela.

« L'attraction et le lien de la femme supprimés, les relations sociales des Italiens sont restreintes. Ultalien ne se mêle k la société française que tout juste ce qu'il faut pour l'entretien de ses affaires ou de ses plaisirs. Entre le Français et l'italieny il n'y a aucune harmonie de conscience; ou bien r Italien a cessé d'être en harmonie avec la conscience de son pays, et on le flétrit alors dans la Péninsule presque comme un renégat. Je laisse les diUirQSTdiisoïis, très essentielles, mdàs qui seraient un hors-d'œuvre dans ce livre. »

Les autres raisons très essentielles de l'antipathie des Italiens

pour les Français, M. Petruccelli ne pouvait pas nous les dire dans un livre publié à Pam, en 1867, avec une Préface de Victor Hugo; il a, du moins, la franchise de nous prévenir qu'entre le Français et ritalien, il n*y a aucune harmonie de conscience, et la peinture qu'il trace du caractère italien nous permet d'entrevoir quelques-unes des raisons qu'il sous-entend :

« L'Italien résidant à l'étranger n'a'pas d'habitudes spéciales et caractéristiques. 11 ne porte rien de son pays qui ait ce caractère absolu et qui imprime ce cachet indélébile. La fortune et le malheur, la domination de Rome et Toppression de Tétranger ont donné à la fibre italienne une malléabilité cosmopolite. En marchant dans la rue, vous distinguez aisément l'Allemand, l'Anglais, le Russe, le Polonais, le Levantin. Vous ne pouvez jamais dire : « Voilà un Italien » avant d'avoir entendu son accent. Je ne parle pas du petit mendiant qui joue de la harpe, ni dupifferaro, ni du petit ramoneur, qui exploitent un métier à part. Le caractère italien est intérieur ou psychologique, plutôt qu'extérieur. Ce caractère psychologique, l'Italien le conserve soigneusement à l'étranger, tout en revêtant souvent la forme extérieure du peuple au milieu duquel il habite et que presque toujours il traverse. L'Italien renonce fort rarement à son pays : dès qu'il a fait sa fortune il y rentre. Son âme est imprégnée de la substance éthéréenne du ciel natal qui l'enveloppe comme d'une couche d'émail.

« Le caractère italien a un fond général, et des rayonnements particuliers qui tiennent à la province où il est né. .

« Le fond est la sobriété physique et morale.

« Rien d'éclatant, d'exquis, de délicat; c'est une lumière tempérée et protégée par un verre dépoli. Peu hasardeux, sans faste improductif, sans précipitation, lent dans ses décisions, confiant sans restriction en lui-môme, ayant horreur des chances de l'avenir, courant après le positif légèrement idéalisé par le désir, médiocrement séduit par les plaisirs de l'esprit, n'ayant des sens que pour le plaisir de l'amour, l'imagination

bornée à la sphère du visible, la convoitise arrêtée aux bornes de la sécurité du lendemain, se méfiant de tous et de tout, sevré du critérium du bien et du mal, ayant des notions confuses du droit et des devoirs, l'Italien adopte dans toutes les opérations de la vie le faux nez de Machiavel, A l'étranger il couvre, en outre, ce faux nez d'un autre : celui des convenances de Tambiant (sic) où il vit.

« Qu'il s'estime ou non lui-même, rarement l'Italien estime les autres, bien qu'il en ait presque toujours le semblant. Peut-être parce qu'il saisit facilement le ridicule dont nous avons tous des éclaboussures plus ou moins visibles.

« L'Italien a perdu le sentiment de la généralité et du grandiose, dont les Romains étaient si puissamment doués ; et c'est pour cela qu'il monte éternellement sur les échasses de sespèreSy et qu'il se vante de son passé.

f Par l'esprit l'Italien n'est pas de son temps : il se souvient plutôt qu'il ne conçoit. Il a plus de mémoire que d'imagination, et s'ensevelit dans le sable d'or des siècles éteints, afin d'éviter l'effort d'enjamber l'avenir.

<c La grandeur des ancêtres est la tombe de l'Italien moderne.

« On accuse l'Italien d'avarice : en réalité, il est économe, prévoyant, par la raison que l'avenir est son épouvantail en toute chose.

« Peut-être aussi, il voit dans l'épargne son indépendance et la défense de sa fierté, deux sentiments très profonds dans l'âme italienne, quelles que soient la forme et l'attitude que les circonstances lui imposent.

« L'individualité est son type. Voilà pourquoi les liens de la famille eux-mêmes sont peu resserrés et n'exercent aucun entraînement sur lui. L'amitié est pour l'Italien, à cause de cela, une fonction économique^ un échange de services, plutôt qu'une fonction du cœur.

« La longue domination de l'Église et de l'étranger coalisés a façonné le caractère italien, lui donnant le double jeu, si antithétique, du développement extérieur et du sentiment intime. L'Italien a presque toujours un masque. Son masque n'est

presque jamais beau, mais le visage qu'il couvre est peut-être un des plus dignes des races européennes. Son monde moral ne ressemble pas exactement à celui que la conscience des autres peuples a consacré. Je ne veux pas me prononcer sur la valeur intrinsèque des deux ; je constate seulement^ que l'éthique italienne est la moins catholique de l'Europe,

« Machiavel l'a dit : La faute en est à; TÉglise temporelle. »

A propos de cet intére$sant portrait du caractère italien tracé par un crayon italien, je me bornerai à une simple remarque.

L'honorable député nous peint ses compatriotes comme se^ vrés du critérium du bien et du mal, comme ayant des notions confuses du droit et des devoirs^ comme adoptant dans toutes les opérations de la vie le faux nez de Machiavel, Cette remarque n'est pas isolée dans la littérature d'outre-monts. On retrouve des observation3 presque identiques dans bon nombre d'écrivains italiens.

MaohiaTel , faisant l'éloge de son héros Castruccio Castracani, n'oublie point de nous dire , qu'au nombre de ses qualités, il comptait Tart de manquer de parole aux étrangers ( Yita di Cas^ruQCîo Castraeani, publ. p. Donini , édition scolaire conforme aux programmes ministériels du 10 octobre 1867, Rome, Para via, in-12) :

P. 29 : «îSes cheveux tiraient sur le roux: il les portait coupés sur l'oreille, et quelque temps qu'il fît, par la pluie ou par la neige, il marchait toujours tête nue. 11 était obligeant pour ses amis, terrible pour ses ennemis, juste avec ses sujets et sans foi avec les étrangers (infedele con gli esterni). Jamais il n'employa la force où il pouvait vaincre par la ruse. Il disait que « c'était la victoire elle-même, et non pus la façon de vaincre

« qui donnait la gloire (1). » Jamais homme n'affironla le danger avec plus d'audace et n'en sortit avec plus de prudence, »

Puisque l'Italie revendique Napoléon comme un de ses enfants> et que dans les écoles, sa biographie figura parmi celles des Italiens illustres^ il nous sera permis de rechercher quelle sympathie professait Bonaparte pour les hommes de sa race. Je cite> comme toujours, ces jugements d'Italiens sur des Italiens à titre de simples documents , dont je n'ai à vérifier ni le bien ni le mal fondé.

fc Au Général Junot commandant militaire de FËtat de Parme et de Plaisance (Correspondance de Napoléon, XII, 18).

« Paris, 7 février 1806.

« Le rapport du major du 42* est d'un homme qui ne connaît pas les Italiens, qui sont faux. Séditieux sous un gouvernement faible, ils ne redoutent et ne respectent qu'un gouvernement fort et vigoureux. Mon intention est que le village qui s'est insurgé pour se rendre à Bobbio soit brûlé, que le curé soit fusillé et que trois cents des coupables soient envoyés aux galères.»

S'il n'était point indulgent pour leur caractère, il n'avait guère plus de confiance dans leurs sympathies à l'endroit des Français :

(i) On se rappelle à quels commentaires aussi spirituels cpie déplacés cette maxime de Machiayel donna lien dans les journaux comiques autrichiens, au moment du Congrès de Berlin. Aux tentatives infructueuses du comte Corti pour obtenir des rectifications de frontière du côté du Tyrol et du Trentin, Bismarck (au dire du caricaturiste) répondait d*un air sévère : « Poiarqwi voulez-vous gagner une province ^ puisque vous n'avez pas perdu une bataille ? ■

« Au Roi de Naples {Correspond. Xlll, 21.)

« Saint-Cloud, 13 juillet 1806.

« Plaisance s'étant insurgée, j'y expédiai Junot qui prétendait que le pays ne s'était pas insurgé et m^envoyait de l'esprit à la française. Je lui donnai l'ordre de brûler deux villages, et de faire fusiller les chefs de la révolte parmi lesquels étaient six prêtres... Votre système de mollesse envers vos contingents italiens ne peut être que très dangereux chez des peuples dont ïantipathie sera presque impossible à vaincre... Un seul cri Italien de chasser les barbares avrdelà des Alpes vous arrachera toute votre armée. »

En 1868, l'ancien président du Conseil des ministres, le général La Marmora dans une Lettre à ses électeurs (Agli Elettori di Biella, janvier 1868, p. 6) disait, avec sa rudesse accoutumée :

« L'esprit de ruse et de fourberie est l'un des principaux vices des Italiens et l'une des causes fondamentales de leur mauvaise situation morale. Il est temps de renoncer à cette ignoble habitude. »

Pour de plus amples détails, voy. ci-dessous, livre III (Histoire naturelle du caractère Italien), chapitre VI {Les Italiens peints par eux'^mémes].

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