‹ L'Italie rouge;Chapitre 11 sur 27 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Assassinat du comte Rossi. — Attaque du Quirinal. - Le prince de Canino. ~ Fuite du pape Pie IX à GaSte.

Le 15 novembre avait été fixé pour Touverture des Chambres à Rome. Inquiet des bruits menaçants qui cireulalent contre lui dans la ville, le comte Rossi s^était déterminé à prendre quelques mesures de sûreté. Des carabiniers, venus de la province, devaient se trouver à la séance solennelle ; le ministre les avait passé en revue et leur avait donné ses instructions; les anarchistes s'en irritent ; on entend bouillonner leurs menaces. Les besogneux de désordre et de bruit, soutenus par la garde civique, étendent la terreur autour d'eux. Le duc de Regnàno, effrayé, les harangue au quartiergénéral de la chancellerie apostolique; il leur annonce officiellement qu*il n'y aura point de carabiniers à la cérémonie; il leur affirme que M. Rossi , plein de confiance en la garde nationale , ne veut pour appui qu'elle seule, et la nuit se passe tranquille. Le duc pense avoir tout sauvé.

Le matio du funeste jour, M. Rossi était auprès de sa femme; il venait de receYoir de la comtesse de Menou, dame française habitant Rome, un billet conçu en ces termes :

« Gardez -vous bien de vous rendre au palais législatif ! la mort « vous y attend... »

Une autre de ses amies, la duchesse de Regnano, lui écrit dans le même sens. Le ministre lit avec calme, il rejette avec dédain les avertissements; et, en se séparant de sa femme, il n'a sur ses traits aucun trouble. En face des inimitiés et des périls, sa coutume était de s'envelopper d'un superbe et stotque silence : « On veut vous tuer » lui dit- on; et, comme le duc de Guise àBlois : «On ne V oserait, » se dit- il.

Il demeurait dans la grande rue du Corso. En descendant de chez lui pour se rendre à la chancellerie, un prêtre lui parle à voix basse sur les marches de Tescalier :

« — Excellence ! ne sortez point, vous allez être assassiné. »

«-^ On ne me fera point reculer, répond le courageux Rossi ; « la cause du pape est celle de Dieu, 9

Ces mots illustreront sa mémoire.

Des carabiniers se faisaient remarquer ça et là, mais peu nombreux et isolés. Le ministre monte en voiture ; il part en grand costume de président du Conseil. Le discours qu'il avait préparé pour la circonstance lui paraissait de nature à produire un certain effet sur les représentants du pays. Soâ équipage débouche sar la place où s^élevait le palais de la Chambre ; de nombreux sifflets l'y ACCtteiÙent; Rossi n'y prête aucune attention; sa physiooomie reste impassible. Il était environ trois heures ; les députés étaient suf leurs bancs.

Les chevaux du ministre entrent sous la grande porte de la chancellerie; là, dès le matin, sur tons les escaliers du palais, les quarante assassins de la société Capranica avaient été apostés (1). Le comte Rossi descend de sa voituire avec un caUne et un sangfiroid imperturbables. Sa contenance a quelque ehose de méprisant et de majestueux qui brave les fureurs et les haines; son sourire était sarcastique.

(l) Ils étaient trente-neuf; un seul avait manqué.

Autour de lui se pressait une foule considérable ; il se fait passage en lui jetant des regards de défi. Un escalier est à sa gauche ; il monte accompagné de Bighetti, son assesseur aux finances. Tout-àcoup, aux premières marches, un individu, s'approchant de lui, le frappe dans les flancs avec la poignée d'une dague ; le comte Rossi se retourne ; et de suite, au côté opposé, un autre assassin qui le suivait, lui traverse la gorge d'un coup de poignard.

Le ministre ne pousse pas un cri ; il tire un mouchoir de sa poche; et, d'une main demeurée ferme, il le tient appuyé sur son cou; il gravit encore quelques marches. Un reste d'énergie morale neutralisait l'effet d'une blessure mortelle. « C est fait! c'est fait ! » crient plusieurs voix. Le ministre était parvenu au haut de l'escalier dont il ensanglantait les degrés ; là, son front pâlit ; il chancelle : son mouchoir était affreusement teint des couleurs du meurtre ; rhorreur glaçait les assistants. Ceux qui s'étaient précipités à son aide, l'environnent et le soutiennent ; il tombe évanoui dans leurs bras.

Non loin logeait le cardinal Gaz'zoli ; celui-ci entend d'effroyables clameurs. Une multitude en désordre envahit les premières salles de son appartement. Le prélat n'y comprenant rien, se présente à elle, et s'écrie :

« Ou alleZ'Vousf Que me veut-on ? Je suis le cardinal Gaxxoli ; j'ai toujours étéP ami du peuple .... »

n s'interrompt saisi d'épouvante. Un homme est là, baigné dans son sang : un homme assassiné... un ministre ; il reconnaît le comte Rossi.

On appeUe à la fois les secours de la médecine et ceux de la religion : le curé de Saint -Laurent, Nina, qui habitait la chancellerie, est accouru l'un des premiers ; il approche... il était ti'up tard.

La victime n'existait plus.

En ce moment même, à Bologne, un des chefs de Y Italie rouge disait, en regardant sa montra : « Un grand événeioent vient de s'accomplir; Rossi n'est plus à craindre pour nous, n

Le meurtrier avait fait une étude approfondie de la manière dont il exécuterait son crime. Jamais coup de poignard ne fut porté avec plus d'habileté. On apprit, depuis, que Fassassin, peu aupa-

ravant, s'était exercé à cet efiiet, sur un corps inanimé, dans un des hôpitaux de Rome (i)..

Arrêtons-nous devant ce meurtre ; et oubliant le passé du comte Rossi, ne nous rappelons que de sa fin. Jeter la pierre à un cadavre serait insulter à l'humanité. Le passant qui outrage la victime mériterait que son sang rejaillit sur lui. Rossi, qui après avoir été l'idole anarchique méprisa la passion populaire, tomba devant elle et sous elle. L*homicide lui conquit Tadmiration. Ce fut dans sa chute que son front se ceignit d'une auréole, et le poignard lui Tut un laurier.

La Chambre, informée de l'odieux attentat, en écouta les détails, selon les journaux progressifs, avec une majesté froide et contenue; elle se sépara sans proférer un mot^ seule conduite à tenir, car il ny avait qu'à se taire pour n'être pas victime à son tour.,, DevarU la vengeance du peuple, il n'y avait qu'à s'incliner (%),

Prenons acte de ces aveux; la majesté froide et contenue de la Chambre romaine, si elle ne fut pas une participation tacite et cachée, fut du moins une peur ignoble et infâme. Ce fait est des plus évidents.

Le corps diplomatique s'était retiré de suite ; le ministère donna sa démission sans délai ; et le cadavre du comte Rossi, qui était demeuré plusieurs heures chez le cardinal Gazzoli, Hit porté à l'église de la chancellerie.

Le jour baissait. Affreux spectacle I la populace, quelques gendarmes et deux du trois dragons croient devoir s'associer au meurtre. Il leur faut une part au crime, et Ton va fêter l'assassin; et cela sera nommé une solennité pieuse (3).

(1 ) On avait dit qa*il s'appelait BrtUus Gergo. Un journal avait même assuré qu'il avait été assassiné, depuis, par ordre des sociétés secrètes. Mais ces renseignements étaient faux; il s'appelle, dit-on, Félix Néri. 11 est maintenant en prison, et il a été arrêté a Ancône, au bureau des passeports, au m&ment où il partait pour la Grèce. Reste à savoir s'il n'y a point la une nouvelle erreur ; rien n'est encore définitivement prouvé.

{%) Histoire de la dernière révolution romaine, publiée, par la Voix du Peuple. Février 1850.

(3) Voyez le journal déjà cité.

Quelle est cette horrible procession qui chemine à la lueur ùe% torches, le long des rues de la cité ? Ce sont les cannibales vainqueurs qui, portant en triomphe i*arme de Thomicide, poussent ces hurlements de renfer :

« Béfde soit la main qui a frappé Rossi! Béni soit le poignard qui Va tué! »

Deux colonels piëmontais, appelés par Vltalie rouge k Rome, étaient au Circolo populaire avec le major Ravinetti et autres officiers ; ils se mettent à la tète des terroristes et se dirigent tumultueusement vers rhôtel qu'habitait le président du conseil. Il y a là une veuve en larmes et des enfants désespérés ; il faut insulter aux armes et aux désespoirs de la famille : ce sera de la fraternité à la façon révolutionnaire.

« Béni soit le poignard qui Va tué! » crie Fattroupement satanique ; et Ton oblige la veuve à illuminer ses fenêtres et à glorifier ses bourreaux... et cette orgie dura jusqu'au jour.

La veille était arrivé à Rome le fameux Joseph Galetti ; il était de ceux qui pensaient et qui écrivaient alors que « to mort de Rossi était sortie directement du suffrage universel comme Vexprtssùm de la nécessité, »

Mazzini avait écrit ces mots : « L'assassinat de Rossi était nécessaire et juste, » Sa lettre a été publiée (1).

Galetti, nommé chef des carabiniers, logeait à la Minerve ; le peuple et les soldats courent chez lui ; la fête sanglante et nocturne a besoin de son approbation pour couronnement; le chef de révolte et d'anarchie se montre à son balcon : il y est accueilli par des acclamations forcenées.

« — Citoyens! s'écrie Galetti, que me voulez-vous? Parlez î « — Un nouveau ministère 1 choisissez-le.

« — Bien î vous l'aurez ; comptez sur moi. »

Et la multlude effrénée salue de nouveau piar des houras d'enthousiasme celui qui, satisfait et souriant, venait de sanctionner rinfamie.

Il était donc reconnu publiquement que le forfait méritait récompense , que la victime avait été justement frappée, et qu'il y avait

fl) Voyez le Peuple à Rome, brochure italienne, 1850.

là une oblation nécessaire 1 Apothéose à l'homicide ! La révolu^ tion marchait dans sa gloire; ses grands devoirs sCaccomplissaient; et, sous les ombres de cette nuit sanguinaire, Rome n'entendit que ces cris : « Bénie la main! Béni le poignard ! »

Et que foisait le ministre de la guerre pendant que ses soldats nationalisaient ^inai avec l'assassinat? Regnano songeait-il à venger son malheureux collègue? Non ; le duc avait disparu.

Le nuitin de la catastrophe, il se rendait à la Chambre dans sa voiture. On hii apprend la mort de Rossi; persuadé que, partageant, au vu et au su du pays, les opinions politiques de son chef de cabinet, il lui sera réservé le même sort, il rebrousse chemin en toute h&te ; et, sans oser même aller dire un dernier adieu à sa famille, le duc de Regnano sort de Rome. Lui et Rossi, professeurs des doctrines delà rébellion, avaient tous deux brigué les applaudissements populaires. L'un tombe assassiné parles siens; l'autre, épouvanté, fuit devant en%.

Le vieux général Zamboni commandait en chef la première division militaire; il avait consigné ses troupes dans leurs casernes une heure aprèis la catastrophe de Rossi, et toutes avaient obéi à ses ordres. Un major, nommé t^nluZuf, avaient été revêtu provisoirement des fonctions de ministre de la guerre, et Zamboni restait fidèle (1).

Le lendemain, une députation de la Chambre voulait aller exprimer sa douleur à Pie IX; le prince de Canino s'y opposa.

Le grand club de la ville, la suprême puissance du moment, voulant se transporter au palais législatif, appela à lui toutes les gardes civiques qui lui étaient assurées, et demanda aussi les troupes de ligne. Il veut un appareil imposant. Le colonel anglais Steward, qui commandait le fort Saint- Ange, adressa un billet au

(1) Il fut traduit en conseil de guerre, après la fuite de Pie IX, par la république romaine, et fut condamné a mort, comme chef de réaction. Rome fut consternée de cet arrêt qui, heureusement, n'eût pas le temps d'être mis a exécution. Il y eut émeute dans la ville et dans les casernes a la nouvelle de Tarrestation de ZaQboni ; il fallut la disperser par la force.

- 05 ~ général Zamboni pour le consulter à cet égard. Zaroboni, étonné, court chez le Pape. « Ne laissez jhxs la troupe se réunir au peuple l » lui répond avec fermeté le .chef de l'Église ; mais déjà le nouveau ministre Lentulus, le successeur provisoire de Kegnano, avait autorisé la ligne à fraterniser avec les Cactieux.

Peu d'heures auparavant, deux sicaires de Vinsurrection s'étaient présentés à sa demeure, et lui avaient dit :

« Si vous empêchez vos soldats de se joindre à la manifestation « descit^ens, vous serez poignardé comme Rossi. »

Leatulua, effimy^» s*ét«|it rendu chez Iç Pape; et à la défense que lui avait faite le Saint-Père de laisser sortir ses régiments de leurs casernes, il avait osé prononcer ces lâches paroles :

« J'ai une femme et des endwts, je ne veux pas être tué* »

Zamboni, sortant à son tQur de chez le Souverain -Pontife, ren« ooDUra des négiments armés <itti se read;iient à la Place du Peuple ; il leur ordonne de rebrousser chemin; les capitaines Gagiana Vaniceili et Girendi lui obéissent et se retirent ; mai» le colonel de dragOM Savini s'écrie : « Xai Vwrdx^ du mi/Maîr^ t » et Zamboni n'est plus écouté.

Ce général court chez LenUdus; il esp^ loi faire rétracter les ordres donnés; il ignore les paroles adressées par ce ministre au Saint-Père lui-même;' il le supplie de venir avec Iqi chez Pie IX, et il renmène au Quirinal dans sa voiture.

Mais les impostures et les trahisons devaient se succéder sans relftche. Lentulus, monté seul ehes la Souvcraîu-Pootife, redescend une denloheure après ; et comme venant de conférer avec Sa Saiuteté, il déclare hautement et d'mi ton ferme, devant le major De|^, les capitaines Bonesi et Gagiano, l'auditore général Euffini et riaspeeteiir militaireGaggiotti, que, ndé^idémmi, le Peipe «ofuenl à cê qu€ le* trempes^ là eiviqne et tous les citoyens se réunissent au gswnd Club ! » Chacun se courbe, de bonne foi, devant la volonté suprême; et la déloyauté l'emporte.

La grande démonstration anarcfaique arrive ainsi en force à la Chambre ; les députés l'accueillent parfûtement, et, se réunissant à elle, se rendent au Quirinal, chez Pie IX. Arrivés là, les représen-

Unts de la nation soumettent k Sa Sainteté les demande^ suivantes du peuple :

1* La nationalité italienne ;

i* Une assemblée constituante générale pour toute la Péninsule avec un pacte fédératif ;

3* Guerre k TAutriche ;

4* Le programme Mamiani.

Le chef de la chrétienté répliqua froidement qu1l prendrait tout cela en considération; mais k la nouvelle de cette réponse» transmise au dehors par Galetti, il y eut des hurlements sur la place.

« Décision à l'instant même ! il nous la fout de suite t De suite ! »

Galetti retourne auprès du Saint-Père : il insiste avec énergie ; Pie IX refuse avec fermeté; et, se retirant aussitôt, Galetti, au balcon du palais, apparaît tont-à-coup à la foule ; il voulait un effet de théâtre, il l'obtient au gré de ses voeux ; les suites en étaient prévues.

« Citoyens ! s'écrie le tribun, voici la réponse du Pape : un refus positif et formel. »

A ces mots, clameurs effiroyables*

« Eh bien ! nous agirons par nous-mfimes. »

Geste approbatif du chef.

Un porte- drapeau, placé près de lui, ajoute en tirant son épée :

« II ne nous reste plus que ceci. »

Un cri unanime s'élève : « Vive la République, »

Plusieurs autres s'y jmgnent : « Vive la Constituante italienne ! Vive le gouvememeat provisoire ! »

Tous les fers sortent du fourreau; toutes les épées scintillent sur la place ; tous les couteaux se tirent des poches ; la population rouge venait de se déclarer répu&tùaine/ et, au nombre de quatre à cinq mille, les bras levés, la tète nue, on fait lé serment des Horaces.

Puis, les clubistes se ruent, avec les vociférations de la rage, sur une des portes du Quirinal, du côté des quatre fontaines. Il était environ quatre heures du soir. Le Pape, en ce moment, ordonnait au ministre Montanari d'écrire ainsi à Zamboni :

« Le Quirinal est assiégé ! Général, faites votre devoir ! »

Mais les portes du Qttirinal étaient fermées : et le billet conflé ii Monsi^igneur Piccolomini ne put arriver que le lendemain à son adresse; et alors, il était trop tard (1).

Les sentinelles suisses, à la vue de leurs assaillants, croisèrent leurs hallebardes; ils ne songèrent hardimeHt qu*à repousser rémeute ; et leurs camarades, accourant le fusil à la main , firent feu sur rattroupement. Ce fut le signal tf'une épouvantable explosion.

Les braves de l'Helvétie, persuadés qu'ils allaient avoir le sort de leurs flrères du fameux 10 aQiU de Paris, veulent du moins vendre cber leur vie ; les uns se battent au dehors , les autres se l^arrioadent an dedans. Les rouges, dans leurs fi>énésies, avaient mis le feu à une des portes du Quirinal; les Suisses, aidés de quelques pompiers, étaient parvenus à Téteindre. Une multitude année envahit les édifices qui entouraient la demeure pontificale, et , de là, tire sur les Suisses ; mais elle en tu& un petit nombre, tandis que chez les siens, au contraire, il tombe une quantité de morts. Monseigneur Palma, secrétaire des lettres latines, était à Tune des fenêtres du palais; il est soudain fhippé d'une balle; il expire aux pieds de Pie IX.

A sept heures et demie du soir, la population de tous les quartiers de Kome était sur le théâtre de insurrection. Le général Zamboni , qu'on ne laissait point arriver auprès du Pape^ avait envoyé un message à Sa Sainteté où il était dit : •La majorité des troupes vous res.te fidèle.» Galetti avait intercepté le message et répétait ces mots au Saint-Père : « Toutes les troupes vous trahissent, » Pie IX, trompé de toutes parts, devait rester prisonnier tant qu'il résisterait à la volonté des factieux.

Cependant les Suisses tenaient ferme à leur poste. Les gardes nationales et quelques soldats traîtres à leurs devoirs, continuaient sur eux leurs décharges, mais sans pouvoir dompter leur courage.

(1) Les portes étaient teliemeni fermées, qu'on ne pat même sortir k l'effet d'acheter des vivres pour la tabie du Saint-Père et des cardinaux.

Les insurgés , traînant çà et là des chariots , des poutres et des meubles, se mirent aussi à dresser des barricades en face des Suisses, pour se préserver de leurs charges et de leurs fusillades. Lentulus, épouvanté, donnait sa démission; il avait complètement perdu la tète. L'ordre allait être donné aux émeutiers de lâcher les galériens : Zamboni vint à bout de Tempècher, en leur donnant la mission de s'emparer des cardinaux et de les garder à vue.

Le prince de Canino, un sabre à la main, se faisait remarquer parmi ies insurgés les plus rouges ; il se croyait déjà roi de Rome; et, sous le bonnet phrygien, il rêvait le manteau d'abeilles.

Canino s'empara d'un canon qu'il trouva sous une remise sur la place de la Pilota, et ce canon fut pointé contre la porte du Quirinal.

Déjà les boulets enfonçaient cette porte. Un horrible assaut allait suivre : le moment était solenneh

aVousn'avex plw que cinq minutes pour vottf décider^ » disait le prélat, monseigneur Pentini, en présentant sa montre au Saint- Père.

Pie IX se sent glacé de terreur ; l'humanité biise en lui le courage; il fait appeler Galetti; il veut que la lutte finisse et que le massacre ait un terme* « Trêve au combat » est sa prière; autant valait demander grâce.

Galètti s'épuisait en protestations de dévouement lorsqu'il était en présence du Saint-Pontifè ; et, devant le peuple, an eontraire, c'était Tanarchisme incamé.

« Très-Saint-Père t dit-il à Pie IX, avec le feu de l'exaltation «monarchique, je veux vous sauver ou mourir. »

Et, peu après, ce même homme signait la déchéance du Pape avec transport, et prockunait la république avec enthousiasme.

Galetti trouva l'auguste chef de l'église décidé à subir les volontés du peuple. Pie IX avait le calme du juste et la résignation du martyr. Il accéda à tout ce qui lui était imposé ; et il noouna le ministère suivant :

Rosmini, président du conseil (1) ; Mamiani, affaires étrangères ;

(1) Il avait aussi rinstraction publique. Peu de jours après, Mazarelli le remplaça à la présidence.

Galetti, intérieur et police; Serem, grâce et justice; Sterbini, < meree et travau^C publics; Campello, guerre; Lunati, finances.

Avec un cabinet pareH, il n'y avait plus de gouvernement pontifical : le Pape cessait d'exister.

A dix heures du soir, le flot populaire s'était retiré satisfait. IMe K, avec une sollicitude paternelle, ne songea plus qu'à faire évader du palais ceux que menaçait la fbreur des anarchistes, notamment le cardinal Soglia ; et ce dernier fut conduit à l'ambassade de France.

Le ministère étant installé, s'empressa d'interroger la Chambre sur le nouveau programme à admettre ; on se mit proknptement d'accord. Des députés proposaient une adresse à Pie IX pour lui exprimer leurs remerclments, leur dévouement et leur soumission : le prince de Canino, qui ne s'appelait plus alors que le citoyen Bonaparte, y mit opposition en ces termes (1) :

c— fl est inopportun de parler ici de soumission, de remerclments « et de dévouement ; il faut des actes et non du verbiage. Voyons « d'abord ce que fera le ministère. Nous prétendons avoir, non une « constituante bâtarde, mais la Constituante italienne de Monta- « neBi, avec Rome pour capitale de toute la Péninsule

« — A la question t interromint une voix.

« » f y suis tout-à-làit, reprit le citoyen Bonaparte, quand je « m'oppose à une adresse de dévouement k Pie IX ; car je soutiens « ainsi les droits ou peuple italien, notre seul et légitime souverain, t qui saura briser ihambres, ministres et trdne, lorsque ceux-ci « mettront obstacle aux élans généreux de la première nation du « monde. »

Ce discours préludait à la proclamation de la répubHque : il la fit peu de jours après.

Les membres du corps diplomatique, réunis autour du Saint- Père, avaient paru l'engager à se soumettre aux exigences démagogiques; mais leurs conseils d'intimité ne se rapportaient nullement à leurs phrases officielles ; la fuite du Souverain -Pontife y avait été

(1) Voyez Gazette de Rome, 20 novembre.

dikîlarée unanimement une nécessité urgente. Il était avéré que, sans elle, il n*y avait plus de salut pour le Saint-Siège ; la présence de Pie IX à Rome y légitimait en quelque sorte et les désordres et le crime.

Si le Pape restait au pouvoir des rebelles, il aDait évidemment rouler d'abîme en abime. Or, il importait k la chrétienté de sauver le chef de TÉgUse d'une dé|pradation imminente ; les maximes qui avaient tranché la tète de Louis XYI, pouvaient sans scrupule abattre celle du. pape Pie IX.

Et pourtant le Saint-Pontife ne pouvait se résoudre à abandonner Uome. Plongé dans les plus mortelles perplexités et agenouillé au pied des autels, il inq)lçrait l'assistance du Seigneur. Quel parti

devait-il prendre? Mait-il demeurer ou ftiir ?

Tout-à-coup un paquet cacheté lui est mystérieusement remis: il venait de l'évèque de Valence. Pie IX l'ouvre précipitamment ; le paquet renfermait voie plaide en argent,, espèce de saint ciboire, que l'un de ses prédécesseurs, obligé aussi de quitter sa capitale, portait suspendu à son cou; elle contenait des hosties consacrées, destinées à donner des forces au |our du danger, et le viatique à rbeure de la mort. La lettre suivante y était jpinto, à peu près conçue en ces termes :

« Très-Saint-Père ! voici la boite que portait sur lui le pape Pie VI « lorsqu'il fut forcé de fhir Rome; il y puisait de saintes lumières « et des consolations sublimes; elle est absolument dans le même « état que lorsqu'elle était sur la poitrine du Souverain-Pontife en « exil. »

Le prélat qui faisait parvenir ce précieux envoi à Pie IX le tenait de Pie YI lui-même (1).

Ce fut comme un trait de lumière, comme un avis venu du Très- Haut ; le successeur du Pape exilé pressa religieusement contre son cœur la sainte relique qui lui arrivait comme un talisman divin ; sa décision fut prise à Finstant, et il n'hésita plus à ftiir.

Dans les réunions secrètes des diplomates étrangers, il fut arrêté (1 ) Ce Pape mourat k Valence.

que Pie IX n'opposerait plus la moindre résistance h ranarehie triomphante.

Huit jours se passerai ainsi.

Le Saint-Père, prisonnier, feignant Tobéissance devant des maîtres altiers, préparait son évasion ; te ciel aveuglait ses geôliers ; leur confiance égalait leur audace.

Avant la mort du comte Rossi, les commandants de la garde nationale, les officiers supérieurs des troupes pontificales, une portion de la garde noble et quantité de bauts personnages offraient leurs services au Pape. Hélas t depuis la catastrophe du Quirinal, ïï n'était resté que les fidèles Suisses k leur poste; Pie IX n'avait plus auprès de lui que les gardes nobles de service, plusieurs ambassadeurs ou ministres, les prélats Boromée et Médicis, le cardinal AntoneUi et le comte de Malherbe.

Le reste avait replié ses uniformes, en avait secoué la. poussière, «t, les ayant appendus à des dous de cabinets de toilette, les y avait gardés en réserve. Ds n'en devaient sortir que plus beaux, ils n'en paraderaient que mieux au jour de gloire apostolique où, sous la coupole de Micbel-Ange, Pie IX rentrerait triomphant.

Les représentants des puissances étrangères avaient offert un asile au Saint-Père dans diverses capitales : à Madrid, à Munich, en Pnisse» à Bnixelies, à Paris. Le duo d'Harcourt insistait pour que le Souverain-Pontife vint demander l'hospitalité à la république du 24 février. H croyait même avoir réussi. La France était, selon lui, la meilleure auberge de passage où il put faire une halte momentanée.. Les bagages de Sa Sainteté lui avaient été confiés ; et le duc d'Harcourt, croyant déjà tenir le vicaire du Christ, en avait annoncé l'heureuse nouvelle au général Cavaignac. Ce fut une grande joie pour le haut postulant à lài présidence de la république française. L'arrivée de Pie IX Teût mis à même de pouvoir placarder la tiare pontificale aux murailles de Paris comme une affiche d'élection.

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