CHAPITRE DIXIÈME
Fuite du Papa Pie IX. — Arrivée 8 flaBte. — La n à
La Alite du Pape était Irrévocablement décidée; maisqadeh^ntn devait-il prendre?.... Après de mûres rétexions, il avait été reconnu que la route de Civita-Vecchia était beaucoup trop fréquentée, et qu'il serait peu prudent de la choisir: il M donc convenu que Pie IX se rendrait préalablement à Gaëte, par les Marafe- Pontins, dans la voiture de la comtesse de Spaur, femme du ministre de Bavière; que, pendant ce temps, le due d*Harcourt conduirait ses effets à Civita-Vecdiia, sous la garde d^ Monseigneur Stella ; et que, de là, le ministre de France viendrait, à bord du Ténare, prendre le Saint-Père à Gaëte, pour le transporter à Marseille.
Tout étant définitivement réglé, le S4 novembre 1848, k six heures du soir, Pie IX demanda son souper. On le disait souffrant et malade.
Une heure auparavant, passant auprès de sa garde: , « Je vous remercie, mes chers enfants, du dévouement que
« vous m'avez montré » ayait-il dit d'un air ému ; j'en garderai le a souvenir. »
Ces mots avaient surpris et touché.
On le croyait dans son cabinet, donnant audience à diverses personnes, n se débarrassa de sa longue soutane blanche, et , en simple costume d'abbé , il sortit accompagné par M. FiUppani , son maître dlidtel, monseigneur Stella et son valet de chambre Ricci. Le duc d'Harcourt resta dans son cabinet comme en conférence avec lui ; puis » le duc sortit à son tour devant tous les officiers de la garde ; et Ton enteidit la sornette que tirait or<linairement Sa Sainteté lorsque qodqa'un était congédié. An même instant , un seopatore segr9$o (i) vint prévenir la garde noble qu'elle pouvait quitter la salle; le Pape s'était rotiré.
Le seopatore éteignit les bougies. Pie IX traversa plusieurs salles peu éclairées, et arriva à la porte des quatre fontaine», la fameuse porte brûlée. Là se trouvait une voiture de louage appartenant au Bianchone; le cocher ne se doutait de rien. M. de Spaur i sur le siège, et le valet de chambre derrière. Monseigneur Stella se plaça auprès du Saint-Pontife.
«r Adieu t monsieur Tabbé ! » dit Fihppani , prenant congé de lui.
Il y avait là un factionnaire ; il n'eut aucune méfiance , et la voiture s'éloigna (2).
On fuit par les Marais-Pontins.
La comtesse de Spauf était partie le mathl même avec son fils pour sa vUla, près Atbano, Slle eomptait impatiemment les heures, et attâudait avec anxiété l'illustre ftigitif dans la johe vallée de VA ricia, devant l'église de Galioro.
Il faisait nuit; le temps était sombre; des carabiniers à cheval viennent à elle ; saisie de frayeur, elle s'imagine qu'ils lui annonceront peut-être Tarrestation de Pie IX. Elle tremble de tous ses membres... Ce n'était qu'une patrouille de nuit.
La comtesse de Spaur se mit à causer d'un air indifférent avec
(1) Espèce de valet de chambre ou d'huissier.
(2) Des espions armés avaient été apostcs, dit-on, pour surveiller le Saint-Pontife et empocher une évasion. Un d'eux le vit passer et ne le reconnat pas.
le détachement militaire...» Soudain, à travers les ombres, elle voit s'avancer deux figures : c'étaient Pie IX et son mari. '
« Allons donc I cher comte ! arrivez I dit-elle avec une, feinte humeur, vous vous faites toujours attendre. »
Et, appuyée sur le bras d'un honnête carabinier qui ne se doutait de rieii, elle remonte dans sa voiture. Le ministre et l'abbé y prennent place. Un des militaires présents referma la portière sur eux ; et les fugitifs repartirent.
Ils arrivèrent à Portella sans obstacle et sans accident. Une porle est là sur la route ; Thabitation d'un douanier napolitain y est attenante ; là on entrait dans le royaume des Deux-Sfeiles; mi pas , et l'on est hors de danger. Oh 1 ce (Ut un heureux momenl ; on passe^ la porte est franchie; le Saint-Pontife était sauvé.
La comtesse de Spaur joignit les mains en pleurant. Pie IX pressait doucement contre son sein la boite sacrée de Pie YI ; il leva son front vers le ciel avec la sérénité du juste et la reconnaissance du chrétien. Il murmurait tout bas un Te Deum en actions de grâces de sa délivrance ; son regard avait repris la dignité apostolique du successeur de saint Pierre. L'humble fugitif avait fait place à l!auguste souverain ; l'abbé redevenait le Pape.
Deux heures après , les trois voyageurs, le long du chemin, jetaient un mélancolique regard sur le tombeau de Gicéron^ C'était là que le grand orateur, cherchaiit à échapper aussi à ses beurreaux, et se dirigeant vers Gaëte, fut rejoint par les soldats des triumvirs de Rome. Cicéron était en litière; il regarda le centurioaqui venait l'arrêter.
« — Je te reconnais, hii dit-il; autrefois j'ai sauvé ta v;ie. »
« — Et moi 1 je. t'apporte la mort ! » riposta le républicain farouche.
Et Cicéron tomba égorgé. Là , même, il fut enseveli.
singulier rapprochement t Là aussi. Pie IX se dérobait à la fureur des futurs triumvirs de Rome. Lui aussi, du côté de Gaëte, U fuyait ceux qu'il avait comblés de bienfaits et qu'il avait rendus à la vie. Le Saint-Pontife soupira ; il contempla tristement les vieux débris du mausolée, autour duquel serpentaient quelques branches de lierre...
oùu'eiTait que Toiseaudes auits....; et, sur ces ruines fimèbres, en mémoire de lliomme iUostre, U pria pour ses ennemis. Cicéron n'avait cru qa'aux dieux inconmis ; le IHeu connu sauvait Pie IX.
A dix heures du matin, on descendit à la locanda del Cicérone^ auberge bâtie sur les jardins où se promenait jadis le philosophe romain. Les restes du palais qu*habita Téloquent adversaire de Gatilina sont hattus par les flots de la mer :• c'est le passé dans tout son vague, un rêve dans tous ses mystères; mais ce qui du moins est certain, c'est que ce fut la demeure du génie. Limmensité s'étend au dehors ; au dedans fut l'immortalité.
Pie IX Alt rejoint à Mola par le cardinal Antonelli et par M. d'Arnao, secrétaire de Tambassade d'Espagne. II fut tenu de suite un conseil, et M. de Spaur partit pour Naples. Le ministre était chargé d'annoncer k Ferdinand n Farrivée du chef de l'Eglise ; le lendemain de ce jour même, le roi accourut à. Gaôte.
Pendant ce temps, M. Freslon, perché sur la plus haute vigie de Marseille, tenait sa longue-vue braquée sur toutes les vagues de la Méditerranée , eu se demandant à lui-même : « Ma sœur Anne : «6 voU'tu n'en venir ? » Hélas t le vent q^ui soufflait du large n'apportait sur aucun bâtiment à vapeur le grand électeur sanctiiié après lequel soupirait Cavaignac, le représentant du Seigneur qui devait faire passer d'emblée, au scrutin du sufirage universel, comme président de république, un héritier de. régicide. La belle mission pour un Pape l
Le roi de Naples installa Pie IX, à Gaête, dans la plus belle résidence de reudroit C'était une maisonnette à 5 croisées de façade, avec des volets verts et des murailles noires. Antonelli y eut une chambre. A l'entresol fut placé le major Youngh, officier suisse, nommé capitaine des gardes du Pape; et Ferdinand 11 se logea dans la maison voisine, au Ccisino militaire, où s'installa aussi la reine (1).
Gatë n'a qu'une seule rue de praticable, celle qui va de la porto
(1) Elle y fit ses leouctaes. Cette petite habitation n'a que trois teoctres sur la rue.
de terre à la porte de mer : les autres, bordées de pauvres maisons bftties sur le versant des rochers, n'ont que cinq à six pieds de large ; et pourtant, sous les murs de cette modeste cité s'encombraient alors, pèle-mèle, et les dignités de Téglise, et les sommités de la cour, et les puissances de Tannée ; il y scintillait des uniformes de tout genre ; il s*y croisait des intrigues de toute nature.
La capitale du monde chrétien n'avait appris l'évasion de Pie H que le 25 novembre, à 7 heures du matin ; une sorte de stupeur avait accueilli cette nouvelle. Constitution, Pape, lois et gouvernement, tout disparaissait à la fois... hors le génie des destructions. La république allait apparaître.
Les membres du corps diplomatique étant réunis à Garéte, le Souverain-Pontife y protesta contre tout ce qui s'était passé à Rome avant son évasion, déclara déchu le ministère du 16 novembre, et nomma à sa place une commission gouvernementale.
Rome n'accepta point cette commis^on ; elle envoya une députation à Gaëte pour engager le Saint-Père à revenir dans ses murs. Refus positif de Pie IX (1).
La ville aux sept collines établit aussitôt, comme pouvoir exécutif, une espèce de directoire. Rome parodiait Paris.
EUe publia, peu après, un décret qui convoquait une assemblée constituante ; et cette assemblée, qui ne devait riea etmsHtuer du tout, déclara immédiatement que le Pape était à jamais ûédbia de sa puissance temporelle ; puis, comme conclusion à l'exorde, du haut du Capitole, à Rome, on proclama la république: la glorieuse république ; car il feut , selon la coutume, à toutes les hideuses saturnales de Tanarcfaie, l'épithète de glorieuse. Voyez Juillet et février : Paris a les modèles du genre.
(1) Le chevalier Stanislas d'Aloe a publié uu journal nommé le Diario de l'arrivée et séjour de Pie IX à Gaéte, où se trouvent les détails les plus intéressants sur Sa Sainteté. Cette feuille est écrite avec le beau talent d*uB noble défenseur de la monarchie et de la religion.