CHAPITRE PREMIER
Réflexions préliminaires. — Coup d'œil sur le passé du royaume. — Les frères Bandiara. — Congrès scienùfiques. — La fameuse proteste. — Reggio et Messine. — Premiers troubles à Naples. — Majo et Desaujet. — Triomphe des rebelles. — Gouvernement provisoire à Palerme.
Si la révolution napoUtaino, au lieu d*ëtre vaincue pat les armest se fût arrêtée d'eUe-même en sa course impétueuse, pour envisager les dangers, les ruines et les malheurs vers le^uels elle se préci-» pitait^ nul doute qu'en écoutant la voix de la raison et deThonneur, elle ne fut retournée sur ses pas, épouvantée de ses folies et consternée de ses désastres.
Mais, parmi les enfants de la rébellion, est-ce que la raison est un guide t est-ce que l'honneur a une voix ! Hélas t et pourquoi faut-il que, divisés et tremblants, les gens de bien se montrent constamment faibles et indécis devant les sombres esprits du mal ! Ah I la perfidie ne se lèverait pas, audacieuse et terrible, des basfonds de la société, si la loyauté ferme et fière savait se tenir debout pour la dominer etFabattre.
Ici, faisons une importante remarque : Tesprit révolutionnaire qui, à Paris, à Rome, et dans beaucoup d'autres capitales, éclatait surtout parmi les classes misérables, ne se manifestait au contraire à Naples que parmi les étudiants, les commis-voyageurs, les avocats, les étrangers, et une petite partie de la bourgeoisie. Le peuple napolitain, éminemment royaliste, ne comprenait ni ne voulait comprendre aucune de ces doctrines anarchiques qui tendent à renverser le trône et l'autel. Inébranlablement attaché à sa foi monarchique et religieuse, il ne s'élance point follement vers cette fausse lumière des sciences politiques qui, hors de ses habitudes et de sa position, le brûlerait sans l'éclairer. On lui montre en vain, en face de lui, les mirages de l'affranchissement et de la liberté, il regarde et n'aperçoit rien. Repoussant l'idée d'une existence splendide à laqudle il ne saurait prétendre, il accepte sa vie telle qu'elle est et n'ea rêve pas d'impossible. Il se fie à son roi comme le lui dit sa conscience; il aime sa famille comme le lui prescrit son cœur; il prie Dieu comme le faisaient ses pères.
Quant au lazzarone, peuple à part au milieu du peuple des Deux- Siciles, souvent privé de toit et d'abri, il a, lui, son cachet marqué. Se mettant au travail sans murmurer, il se repose avec délice. Le matin, joyeux il s'éveille; soir, il s'endort en chantant. Jusque dans ses querelles, il est gai ; et même quand il souffre, il rit.
A ce bon peuple, que faut-il? Un peu de macaroni pour sa journée; le soir Polichinelle pour récréation ; à midi un peu d'ombre au pied d'une «borne ; la nuit le pavé de la rue pour lit, et, à la lueur des étoiles, la vue de son golfe enchanté : le dimanche une tarentelle, quelqu'image sainte sur sa poitrine, une course en coricolo ; et, pour compléter cet ensemble, les douces brises de la mer, la poésie de sa tranquille insouciance, la sérénité de sa paresse, son beau ciel et sa foi en Dieu.
Depuis un siècle et demi environ (t) Naples, sous la domination de Madrid, avait eu 28 vice rois qui , pillant à la fois pour l'Espagne et pour eux-mêmes , réduisirent le plus beau royaume de ritalie au plus triste état d'ilotisme et de misère (2). Un tel malheur devait finir ; mais il n'appartenait ni à un féroce Procida par des Vêpres Siciliennes, ni à un misérable Majganiello par des insiurrections stupides, de changer le destin des Deux-Siciles. C'était à l'auguste, famille des Bourbons qu'en était réservée la gloire. Le petit-fils de Louis XÏV, Philippe V, roi d'Espagne, détachant à jamais de sa couronne le royaume de Naples, le donna à son fils Charles m (3).
AJors, après des siècles de guerre et d'oppression, la poétique terre confiée aux descendants de saint Louis respira libre et fortunée. Il s'y éleva, comme par oichantement, des palais, des manufactures, des hospices, d^s thé&tres et des monuments de tout genre (4). Herculanumet Pompeï surgirent, merveilleusement, avec tous les souvenirs de la Rome antique, des cendres et des laves sous lesquelles le Vésuve les avait ensevelis pendant deux mille ans ; et Naples, parmi les nations privilégiées, prit le haut rang qui lui était dû.
Ferdinand I«' continuait l'œuvre de son père lorsque éclata la pi'emière révolution française; en vain essaya-t-il de résister à l'orage qui s'avançait vers lui , le génial Championnet s'empara du royaume de Naples; et la république y fut proclamée (5).
(1) De Ferdinand le catholique a Philippe IV; c'est-k-dire, de 1500 a
(2) Quand les mines du Nouveau-Monde étaient épuisées, l'Espagne frappait les Deux-Sieiles d'impôts exorbitauts ; et toutes les richesses du pays asservi s'en allait k la métropole étrangère.
(3) Charles III était juste, éclairé, humain. De sages institutions furent ctabUes. Il émancipa ses sujets en promulguant le code Carolino qui , devant la loi , garantissait les droits de chacun et assurait l'égalité de tous. Les charges de l'État s'allégèrent; le commerce fleurit; et Naples fut la ville des arts.
(4) Notamment le magnifique palais de Caserle et l'admirable théâtre de Saint-Charles, tous deux uniques dans leur genre. Naples fut, en outre, dotée de richesses artistiques qui ajoutèrent a sa gloire.
(5) Le royaume fut divisé en départements, sans s*inquiéter si ceia convenait k ses mœurs, a ses habitudes et k sa position. On envoya par-
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Mais le pays ne tarda point à secouer la domination étrangère. La population entière des Calabres , ayant à sa tète le cardinal Ruffo, marcha à la délivrance de Naples. Le château de Saint-Elme capitula ; la petite partie de républicains indigènes qui terrifiait la cité s'évanouit au milieu du houra national ; et Ferdinand reprit sa couronne.
Peu après, nouveau changement. Les Deux-Siciles tombèrent au pouvoir de Napoléon ; Ferdinand se réfugia à Palerme ; et Murât devint roi de Naples (1). Plus tard, celni-^i dut ftiir à son tour ; Napoléon n'était plus le maître du monde ; et Ferdinand I" fut vengé.
Sou premier acte fut une amnistie générale. Il maintint les institutions françaises qui pouvaient convenir au pays (2) ; et Naples fut en pleine prospérité. Mais de nouvelles menées révolutionnaires, en 1820, contraignirent le roi à donner une nouvelle constitution au royaume. Les populations étonnées la repoussèrent énergiquement ; l'armée supplia Ferdinand de la retirer ; et, après neuf mois de désordres et de calamités, le régime odieux disparut.
En 1825, François I*' succéda à son père. Une seule tentative révolutionnaire, promptement châtiée, troubla la paix de ses états (3); puis arriva 1830. L'amour des Napolitains pour leurs princes légitimes fut assez fort pour n'être point ébranlé par le triomphe des insurrections dé Paris; et, en novembre de cette même année, Ferdinand n monta sur' le trône.
Il signala son avènement par un pardon général pour tous les condamnés politiques ; et Tun de ses premiers bienfaits fut l'admission aux emplois publics des citoyens de toute classe.
Jamais esprit ne fut moins despotique ; jamais cœur ne fut plus humain. Ce prince, aujourd'hui si étrangement calomnié, ne recula
tout des démocratiseurs pour y refaire un esprit public. On abolit les fêtes religieuses ; on confisqua les propriétés ; on taxa les opinions : le riche payait moins que le pauvre , lorsqu'il était reconnu qu'il pensait mieux.
(1) Il y donna une constitution en 1815.
l'î) 1\ miiniiût le Code Napoléon; se\k\emenX, en matière criminelle, il adoucit la sévérité des lois françaises ; il ne voulut ni de la marque ni de l'exposition.
(S) Des carbonari, aidés par les frères Capozzoli, cherchèreni a soutever le Cilento. Us furent complètement battus.
jamais devant aucune des concessions qui lui paraissaient de nature à assurer le bonheur de son peuple. Il réduisit sa liste civile de deux millions de francs environ ; il parcourut son royaume et visita les chaumières comme les palais, laissant partout des marques de sa justice et de sa magnificence; il fit achever les anciennes chaussées et ouvrit des routes nouvelles. Son nom, enfin, béni par les populations qui avaient pu le juger par elles-mêmes, n'était prononcé de toutes parts qu'avec Faccent de la reconnaissance et de Fadmiration (1).
Mais déjà les société secrètes étendaient leur domination fatale d'un boiît du monde à l'autre. Leurs principaux chefs, au nom de toutes les populations de la Péninsule dont ils se prétendaient Torgane, oflOrirent à plusieurs reprises au roi de Naples la couronne de r Italie entière, s'il voulait les aider à chasser les anciens maîtres du pays. Ferdinand H, repoussant leurs propositions avec mépris, se contenta de leur répondre par ces simples paroles de la Bible: « Le bien é^autrui tu ne prendras. »
Les anarchistes, furieux, se reprirent à la révolte. Tantôt ils agitèrent les Abruzzes, tantôt ils remuèrent les Calabres ; mais, devant Taffection des masses, ils échouèrent constamment. Tout à coup deux officiers italiens au service de la marine autrichienne, les frères Bandicra, débarquèrent près de Cotrone (2) ; ils étaient accompagnés d'une vingtaine d'étrangers Vénitiens et Romains, parmi lesquels fljguraient Rocdoti et Moro, officiers marins, déserteurs. Ds s'attendaient à être accueillis par des vive sympathies; pas une peuplade insurgée ne vint se joindre à eux.
Ds se dirigèrent, à travers les Apennins, vers Cosenza, lieu où fut enterré Alaric ; et là, sous le nom A*Vnité italienne, ils
(1) Dans les tavoliere de la Fouille , un grand nombre de colons étaient en retard pour la redevance des terres k eux concédées; il les tint quittes de leur dette.
(2) Ancienne république grecque dans la Galabre. Les Bandiera éuient partis de Corfou en juin 1844. Le jeune Bandiera avait épousé une riche vénitienne, fille du colonel Graziatù, Elle mourut de désespoir.
voulurent proclamer la république. lufiruclueuse tentative ! les paysans et gardes urbaines, assistés de quelques soldats, fondent sur eux spontanément ; les rebelles sont mis en fuite.
On les poursuit dans la montagne ; plusieurs d'entre eux sont tués ; les autres, faits prisonniers, sont conduits et jugés à San-Giovani in Fiore, près la ville de Cosenxa. Les quatre cbefs de Tinsurrection, Riccioti, Moro, et les frères Bandieray furent condamnés à la peine capitale. Il Mait un exemple sévère. Ne Tavaient-ils pas mérité!...
« Sire ! écrivait Attilio Bandiera, au roi de Naples, le 22 « juin 1844, mon but, en proclamant l'indépendance en Calabre, « était de servir la cause de VUnité italienne. Si vous voulez de- « venir le souverain constitutionnel de toute la Péninsule, je me « dévouerai corps et âme à Votre Majesté (1). »
C'était mal demander sa grâce. La justice suivit son cours.
La déplorable échauffourée des Bandiera n'avait duré que cinq à six jours. II fallut de nouveaux moyens à la jeune Italie pour insurrectionner les peuples. Or, en 1845, vint se tenir à Naples une de ces fameuses assemblées connues sous le nom de Congrès scientifique. Caniuo et Orioli étaient à la tête de cette propagande révolutionnaire; le roi de Naples, dupe de sa bonne foi généreuse, leur avait ouvert sa capitale ; et avec eux étaient entrés, dans les Deux-Siciles, sous les phrases de la science, les doctrines de Tanarchie (2).
Le ministre Santangelo, homme de talent, d'instruction et de cœur, avait été chargé de présider le congrès. La réunion était immense (3) ; en vain essaya-t-il d'y contenir l'effervescence des esprits; les élèves de Mazzini s'y firent de nouveaux adeptes. Naples, à l'instar de toutes les grandes villes de Titalie, ne put
(1) Pièces mannscrites du procès Baodiera. Cahier n' 19.
(2) Ferdinand accueillit ces prétendus touristes de la littérature érudite avec une magnificence royale. On évalua si deux millions ce que leur réception coûta. Ferdinand n permit aux réfugiés politiques qui faisaient partie de l'association savante, de se joindre a leurs collègues, a Naples, tant que durerait le congrès.
(3) On assure que le chiffre dépassait ISiOO.
se soustraire à la contagion des idées à*indépendance et d*unité. Le mal fit de rapides progrès.
Les ft*res de te jeune Italie levaient impunément leurs bannières. Les troubles de Bologne, de la Romagne, de Rimini et de Rome étaient connus des deux Siciles ; Tayenement de Pie IX et sa fameuse amnistie avaient violemment remué les esprits. Les agitateurs napolitains, jusqu'alors peu nombreux, cessèrent de se tenir dans r ombre. De légères démonstrations, comme de modestes essais, saluèrent à petit bruit le Pape et ses gr&ciés. Le filet d'eau se frayait un passage; le ruisseau préparait le torrent.
Un premier coup de cloche sonna. La fameuse proteste, attribuée à Settembrini, professeur au lycée de Catanxaro, parut en juillet 1847. Jamais publication plus incendiaire n'eut un résultat plus funeste; le roi de Naples et son gouvernement y étaient voués à l'exécration publique; la reioe-mère, bien qu'adorée du peuple par sa bienfaisance, y était scandaleusement insultée. Écrit avec une plume énergique, ce calomnieux libelle se terminait par un appel à la révolte, aux poignards, à la guillotine. C'était un brandon enflammé ; un embrasement allait suivre (1).
Cependant le royaume était en continuelle voie de prospérité. La dette publique, occasionnée par les déplorables événements de 18S0, était intégralement remboursée. De magnifiques routes s'ouvraient; le trésor ayant des réserves, le roi abolissait des impôts (2); mais plus le pays avait de grâces à rendre au monarque, et plus s'en irritait l'anarcbie : une révolte éclate en Calabre.
Un de ses principaux chefs, à Reggio, était Domenico Roméo, agent du régisseur des douanes Benucci, Celui-ci, qui avait du
(1) L'imprimeur de ee pamphlet était an Français nommé Séguia ; on fat trois mois sans pouvoir le découvrir. La brochure , qui fat saisie , se vendait jusqu'à 15 francs Texemplaire. Yoy. MitceUanea del Giorno, iSiiï, Paris, t. U, p. 316.
(2) Particulièrement ceux qui, depuis le x\u siècle, frappaient les pins nécessiteux da pays : les impôts de la rMuture et du sel. Gela diminua les recettes de TÉtat de huit millions de francs.
-^ 164 — bié appartenant au gouvernement, avait été chargé, par le roi, d'en revendre une quantité considérable à bas prix pour soulager les classes pauvres (1). Ce fut Targent de cette opération qui, confié par Benucci à son employé Roméo^ servit à soudoyer les rebelles.
Le 2 septembre 18i7, ils se levèrent aux cris « Ae Vive Pie IX! Vive la Constitution ! Vive le roi ! » ils coururent aux prisons dont ils enfoncèrent les portes; ils s'emparèrent de la citadelle qui n'avait qu'une vingtaine d'hommes pour garnison; ils lancèrent une proclamation, déclarant traîtres au roi les ministres qui s'opposaient à ses désirs constitutionnels; ils formèrent un gouvernement provisoire sous la présidence d'un des leurs, nommé Pellicano ; puis, leurs premiers actes furent la distribution, entre eux, de tous les emplois publics, et la prise de possession, à leur profit, des fonds en caisse de la province. « Mon peuple ne doit plus avoir faim^ « disait un despote de l'Orient, sortant joyeusement de table, je « viens de dîner à merveille, » Ainsi eût pu parler Roméo.
Reggio appela Messine au grand œuvre de la régénération sicilienne ; et cette ville salua l'autre ; il y eut entente cordiale.
Mais le télégraphe napolitain avait joué rapidement ; et trois jours après, sous le commandement du prince Louis d'Âquila, frère du roi, quatre frégates à vapeur, avec un régiment de ligne et des pièces d'artillerie, arrivaient devant Reggio.
Les troupes de Naples débarquent... plusieurs coups de canon sont tirés... R n'y avait déjà plus de rebelles: chefs et soldats s'étaient enfuis.
Au milieu des rochers et des montagnes, ils cherchent néanmoins à se réunir; leurs bandes parcourent les campagnes. Les hameaux, privés de défense, sont contraints de les accueillir; les villages, ayant des forces, les reçoivent à coups de fusil. Bientôt, placés entre les troupes qui les poursuivent et les populations qui les repoussent, les ftiyards sont taillés en pièces. Domenico Roméo, seul, abandonné des siens, tombant d'inanition et brisé de fatigue, arrive
(I) L'année d'auparavant il y avait eu mauvaise récolte et disette de grains.
chez un paysan. La porte s'ouvre, il est reconnu. A Tinstant part un coup de fusil, la balle a tué l'insurgé. Plus de chef, plus de rébellion.
Pareille débandade à Messine. Seulement, le trésor de la banque y avait échappé aux pillards qui n'avaient pas eu le temps de se le distribuer. Ce double événement ne servit qu'à prouver l'amour de la majorité du pays pour son roi, et la clémence de Ferdinand, qui fit grâce a bien des coupables. André Romeo, frère de Damefùco, fut au nombre de ces derniers. Plus tard, en sa reconnaissance, il jurait la mort de son prince.
Le comte Bresson, sacrifié à la haine de l'Angleterre, s'était suicidé à Naples.
A cette époque, le roi, voulant donner plus de force au pouvoir et plus d'activité au gouvernement, augmenta le nombre de ses ministres. Depuis dix-sept ans, M. de Santangelo réunissait en un seul ministère les quatre portefeuilles de V Intérieur, du Commerce, des Travaux et de l'Instruction publique : le roi en fit quatre distincts.
M. de Santangelo qui, dans le cours de ses longs travaux, avait rendu les plus grands services à l'État, crut devoir se retirer des aflaires ; et la nouvelle combinaison eut plus tard de fâcheux effets. Des doctrines nouvelles commencèrent à fermenter sous des hommes nouveaux; la démocratie prit une large extension ,- les débutants administratifs se crurent tous des hommes d'État appelés au plus brillant avenir sous des innovations progressives. De là, besoin incessant de réformes et de changements, propagation des idées magiques d'indépendance et de liberté. Les anciens talents reconnus furent dédaigneusement traités d'incapacités rétrogades \ et, comme seuls à la hauteur des circonstances , on plaça les fauteurs de troubles.
Aussi qu'en advint-il peu après? l'entrée en scène de la révolution, sur la place Royale, à Naples.
Un soir, vers la fin de novembre, à l'heure de la retraite, au moment où la musique militaire attirait la foule sous les murs du palais, il s'éleva, du milieu de plusieurs groupes d'étudiants et
— 46G — d'étrangers, les plus vives acdamations : « Vive Pie IX ! Vive l'amnistie ! »
Les jours suivants, mêmes clameurs. « Des réformes ! » ajoutait-on; et les agitateurs voulurent fcnrcer Forehestre militaire à jouer l'hymne de Pie DC. La musique se retira ^i). Aussitôt, fureurs et insultes : 9 A bas le ministre de la police! A bas le confesseur du roi (2). »
On se porte rue de Tolède, au palais du nonce apostolique, et on TappeUe à son balcon : le nonce refusa de paraître. La plupart des perturbateurs se cachaient la figure sous de larges cravates en laine ; ils jetaient çà et là des écrits menaçants et sinistres. Leurf groupes allaient grossissant : et, pour parvenir à les disperser, il fallut remploi de la force.
 Naples commençait le désordre ; on voulut du trouble 2i Palerme.
Le duc de Majo était lieutenant - général du roi en Sicile 1 c'était un caractère honnête, dit-on, mais qui grelottait à tout vent et su£foquait à toute chaleUr. Organisation tiède et inerte, sorte de bain-Marie politique,'ce fut une nullité déplorable. Il n'échappa à la fatale épithète de traître, que par le triste nom àHmbéeUe,
Le 12 janvier était la fête du roi. Les Siciliens annoncèrent, trois jours à l'avance, qu'ils la solenniseraient par un soulèvement général. Ils l'affichèrent sur les murs. Ils conspiraient à haute voix ; ils s'armaient sans crainte et sans gêne. Majo était sourd et aveugle (3).
A sept heures du matin, le 12 janvier, les conspirateurs appa-
(1 ) Elle ne reparut plus sur la place.
(2) Le ministre se nommait Delcaretio,\e confesseur monseigneur Codé,
(3) La Sicile avait-elle a se plaindre de Naples? Elle était mieux traitée que la mère-patrie. Il n'y avait pas de conscription en Sicile, et* point d'impôt sur le sel. (A Naples, le sel se payait 50 fr. le eantaro, deux quintaux; en Sicile, 1 fr. le eantaro). Le commerce de tabac y était libre, (le tabac y coûtait trois quarts moins qu'a Naples ). Elle n'avait pas d'impôt sur le timbre, comme a Naples; et les droits de douane y étaient beaucoup moins forts. Le roi se rendait souvent en Sicile , et ne refusait presque rien à ce peuple qu'il affectionnait sincèrement.
raissefit. Combien étaient-ils? sowanU'quinze. Pour dissiper un aussi faible attroupement, qu'eût-il fallu? quelques gendarmes.
Que flt le lieutenant-général? D pensa qu'avec six à huit mille hommes de garnison, un chàteau-fort, des munitions et de l'artillerie, il serait d'une imprudence extrême d'attaquer une poignée de tapageurs. Il défendit donc toute lutte, n'essaya aucune résistance : et, concentrant ses troupes sur divers points de la ville, il abandonna le reste aux rebelles.
Le soir même, les soixante-quinze étaient an nombre de cinq cents : le lendemain, le chiffre avait doublé. De tous les pays d alentour il airivait de nouveaux insurgés ; et, deux ou trois jours après, on les comptait par milliers.
La marine anglaise applaudissait avec transport aux enfants de l'insurrection ; ses officiers, au Jardin de Flore et au Théâtre, déployaient, au bout de leurs épées, de petits drapeaux tricolores. Parmi eux se signalait le commodore Lushington; jamais sujet de la Grande-BretagiM ne développa un enthousiasme... j^lu» eiàlien.
Le duc de Majo, le général Vial et autres officiers supérieurs, réunis pendant ce temps au Palais-Royal, conféraient sur Tévénement. Était-ce le cas de phraser ! Il fut convenu qu'on défendrait le mieux possible les positions militaires de la ville, telles que la place S. Teresa^ où était la caserne du 3« régiment de dragons ; le Noviciat, S. Gictcomo, YHÔpital Civil, VHÔtel des Finances et les Quattroventi.
Le fort de Castello a Mare était commandé par le colonel suisse Gros : le duc de Majo lui ordonna de simuler un bombardement. Son plan, d'ime originalité rare, était d'attaquer sans se battre, et de résister sans se défendre- Il fallait n porte ouverte ou fermée,. » Majo ne ferma ni n'ouvrit.
En révolution, rien n'est fatal comme les hésitations et les demimesures. Les inutiles détonations du fort ne servirent qu'à irriter les esprits ; les consuls étrangers protestèrent; et le feu, sottement allumé, se vit honteusement éteint.
La ville avait appelé les campagnes ; des ramas de bandits ac-
coururent. Parmi eux était Salvator-Miceliy de la ville de Montréal, et le flameux voleur Scordato, Les rebelles devenaient d*autant plus audacieux qu'ils ne trouvaient en face d'eux qu'une prudence qui pouvait se nommer lâcheté, et qu'une ineptie qui ressemblait à de la défection.
Les principaux de Palerme se rangèrent, par peur, du côté de l'insurrection. Ss établirent un gouvernement provisoire divisé en plusieurs comités cbargés de diriger l'État; ils se déclarèrent appelés à fonder à perpéUiité (style de révolution) la tiationcUité Sicilienne ; et, pour complément de succès, ils eurent l'appui de l'Angleterre, patronne des rebellions.
Lord Edgecumbe, pair de la Grande-Bretagne et envoyé extraordinaire de lord Palmerston, convoitait déjà la Sicile; il s'était présenté comme intermédiaire entre les rebelles et le duc de Majo ; et voici ce qu'il écrivait arrogamment au général Yial :
« Le peuple sicilien se croit dans une position à faire des demandes bien fortes, et il attend des concessions fort considérables. C'est clair qu'il ne se contentera pas de promesses^ il lui faut des sécurités pour les cessions actuelles (i). »
Ces nouvelles arrivent à Naples. Le roi rassemble ses ministres. On décide qu'il sera envoyé en Sicile quatre frégates à vapeur et autres navires , au nombre total de douze , avec environ 7,000 hommes et le général Desauget. Ce militaire avait du renom ; et nul ne contestait ses talents.
L'amiral commandant la flotte était le prince Louis d'Aquila.
Le général Desauget débarqua dans la nuit du 15 janvier, et bivouaqua hors de la viUe, au lieu nommé Quattroventi^ gardé par les soldats dé Majo.
A la vue de l'expédition, une terreur panique s'empare des insurgés ; la plupart ne songent qu'à fuir. Les uns se réfugient sur le vaisseau anglais le Bul-Dog ; les autres tournent leurs regards vers les défilés de la montagne. Il ne tenait qu'au chef de l'armée
(1) Lettre de lord Kdgecambe au général Vial. Janv4er 1848.
de pulvériser rennemi. C^eut été te rôle d'un brave ; il préféra celui de Majo.
Fut-il traître? on ne peut le dire. Lâche? on ne saurait le penser. Stupide? on hésite à le croire. Tout fut mystère dans ses actes. Un seul fait ne peut se contester ; c'est qu'il se montra, par Timpardonnable étrangeté de ses plans et par les conséquences incalculables de sa conduite, la grande i^talité de l'époque.
Desauget avait ordre d'occuper la forte position de Termine et autres points circonvoisins, pour bloquer Palerme du côté de la terre, tandis que la flotte et la citadelle la cerneraient du côté de la mer. Il ne manquait ni de vivres ni de munitions ; il n'avait qu'à marcher de l'avant, et son triomphe était infaillible. Le général ne marcha point :
Voulait' il lé triomphe... d'autrui? Etait- il, selon certains bruits, membre de sociétés secrètes?... Desauget avait passé jusque là pour avoir une bravoure éclairée et active : comment cette bravoure avait-elle pu devenir, tout-à-coup, et borgne et cul-dejatte I... L'histoire lui sera sévère.
Il mit en communication son quartier-général de Quattroventi avec les positions militaires conservées par le duc de Majo : mais au lieu de faire la jonction entière de ses troupes avec celles de ce dernier, en entrant hardiment dans la ville, il resta inactif à son camp ; il attendait... on ne sait quoi.
Des soupçons de déloyauté se répandirent parmi les siens. On l'accusa de perfidie. Ses braves frémissaient de rage; il arrêtait, lui seul, leurs élans.
Les factieux, confondus de surprise, se relevèrent plus forts que jamais de leur stupeur momentanée. Appuyés sourdement par la marine anglaise, ils attaquèrent les postes du duc de Majo. Ces postes étaient à peine gardés ; le peu de soldats qui s'y trouvaient y combattirent vaillamment ; mais force fUt de céder au nombre; et cela se passait à quatre pas du quartier général qui aurait pu les secourir !....« Aux armes ! » y criait la troupe; et Desauget gardait le silence.
Les positions mihtaires- de Majo furent successivement évacuées.
— no —
Le Novicial, S. Giacomo, VHôpital civil, le monastère S. Elisabetta elYkôtel des Finances se rendirent aux insurgés. Il ne restait plus que le palais du roi et la citadelle à prendre.
Des démonstrations frénétiques avaient lieu, parmi les vainqueurs, dans les rues, aux théâtres, aux églises, partout. Le duc, épouvanté, délibère. Il réunit son conseil à la hâte. Va-t-il lui dire : « Il faut combattre ? » NonI sa parole est : « H faut /utr.» La Sicile radicale, qui, plus tard , offrit son trône à tant de monde, avec manteau, sceptre et couronne, eût bien dû lui voter une palme.
Majo, abandonnant son palais, part furtivement et dans la nuit (1). n se retire à Quattroventi, où le général Desauget, comme Achille sous sa tente, avait ses armes en faisceau, «t semblait seconder... Tennemi.
Si du moins le duc eût effectué sa retaite en pleine campagne et par les dehors de la ville, il fiit parvenu sain et sauf à sa destination; mais l'idée eût été trop simple, et la sottise trop incomplète. Il fait passer ses colonnes par d'étroites rues de village ; et ses soldats, défilant le long de la route Olivuxza par les plus dangereux passages, y sont fusillés de droite et de gauche sans même apercevoir l'ennemi. Du haut des maisons, à travers les haies et de derrière les murs, ils ont à subir des décharges continuelles. Armés, ils ne peuvent combattre ; et, frappés, ils n'ont qu'à mourir.
Majo est à Qnattroventi avec les troupes qui lui restent; il remet son autorité entre les mains du général Desauget, selon des ordres venus de Naples. Hélas 1 tout va de mal en pire.
Le général en chef passe en. revue ses forces militaires; il a encore plus de 10,000 hommes sous ses ordres, sans compter la garnison du fort de Castello a Mare; c'est plus qu'il ne lui est nécessaire; nui doute que, s'il veut attaquer avec de pareils moyens, il ne soit assuré de vaincre. On n'attend plus que son signal : les épées brûlent au fourreau : enfin va cesser l'inaction. L'ordre du général est donné; le voici : « Evacuer de suite Palerme ! (î) »
(i; Dans la nait dn 25 au 26.
(2) Cenno storico degli avvenimenH délia trappa Napolitana, etc. IS48. Mapoli, par V. D.
Un cri général d'indignation s'élève dans l'armée ; nul ne peut en croire ses sens. On recule! et devant quel danger? On cède t et devant quelle puissance?
Il est décidé qu'on se retirera à Messine , en traversant toute la Sicile : Eh quoil au milieu des populations où fermentent les idées de l'indépendance? Mais une aussi honteuse retraite va pousser la terre des Tancrède et des Roger à un soulèvement général I C'est possible et même probable ; mais c'est Tordre : il faut obéir.
La retraite commence immédiatement. Desauget aurait pu s'embarquer ; il avait à lui le port, la citadelle et la flotte. « Par ici ! » disait le bon sens ; « par là l » disait l'extravagance. Le général nliésite point ; la route aplanie lui déplait : il a choisi les précipices.
Dans les déHlés les plus impraticables et dans les gorges les plus sauvages s'enfoncent les colonnes royales. Â Boeca di Faleo, au milieu des rochers et des torrents, le Sicili^ les atttendait. Cernés, assaillis, massacrés, ils roulent de désastre en désastre ; le général perd une partie de son artillerie, une partie de ses équipages, une partie de son armée ; et tout cela se fait si à point, si bien dans les vues ennemies, qu'on l'eût dit préparé à l'avance.
Desauget parvient enfin au débouché de Villabate, où s'étaient fortifiés les rebelles; là, des châteaux inexpugnables élevaient leur crête imposante ; là, s'ofiîraient des canons anglais. Que feront les Napolitains? leur dernier jour est-il venu?...
Non : ni peur ni abattement. Le désespoir est une force ; la nuit fait briller les étoiles.
Chaque obstacle fut un triomphe, et chaque soldat un héros. Les bataillons, exaspérés, ne respiraient que la vengeance ; ils se précipitèrent sur les Siciliens avec une rage sans exemple, et les mirent en pleine déroute ; ils ressaisirent leurs canons, y joignirent ceux des Anglais, prirent d'assaut la ville fortifié de Villabate, s'emparèrent de chaque maison une à une ; et, faisant de nombreux prisonniers, ils se couronnèrent de gloire (1).
On était à la fin de janvier. Après avoir franchi les terribles
(1) Voyez Storia degli ultimi fatti di Napoli, 1849, p. 1219 et suiv.
— Ml — hauteurs de Cc^telduccia^ on retrouvait les bords de la mer à Solanto, La flotte napolitaine y était venue ; et tout danger était passé.
Là, Desauget reçut Tordre de ne point continuer sa campagne, et de revenir à Naples. Le gouvernement avait sans doute pensé que la Sicile entière serait perdue , si le commandant suprême allait recommencer à Messine ses opérations de Palerme.
Le général en chef obéit; mais, avant de quitter la plage, il lui faut une grande idée, quelque conception neuve et hardie : il donne ordre à ses canonniers ù*abandonner toutes leurs pièces, et à sa cavalerie comme à son artillerie de tuer toutes leurs bêtes de selle et de train, La mesure était aussi imprévue qn'inouie.
Quelques mulets furent mis à mort ; le tour des chevaux étant venu, les cavaliers se révoltèrent. Ne comprenant pas de pareilles combinaisons, et ne pouvant se résoudre à égorger leurs montures, ils refusèrent les fonctions de bouchers; ils sauvèrent les victimes condamnés à Tabattoir ; et, leur jetant la bride sur le cou, ils leur donnèrent la clé d«s champs.
Ici eut lieu un épisode touchant, un fait digne des âges fabuleux. Plusieurs chevaux ne voulurent point quitter leurs maîtres : ils les suivirent malgré eux ; et, quand il les virent s'embarquer, ils se jetèrent à la mer, en poussant des hennissements plaintifs. Leurs maîtres, de loin, en pleurant, les regardaient fendre les ondes et ne pouvaient courir à leur aide ; ils les virent se fatiguer puis s'arrêter puis disparaître (1).
Autre incident curieux : l'année d'ensuite, lorsque le généra] Filanghieri reconquit la Sicile» tous les canons furent retrouvés et beaucoup de chevaux repris.
Que se passait-il à Palerme ?
Aussitôt après le départ du duc de Majo, le peuple souverain avait envahi son palais ; le major d'infanterie Ascenco eût voulu faire bonne contenance avec sa faible garnison; mais, afin d'cpar-
(1) Voy. Sloria militare délia rivoluzione avenuta in Palcrmo. 1848,
gner le sang, il lui avait été prescrit de capituler : il évacua àouc le palais; le peuple y entra sur-le-champ.
La porte des prisons fut immédiatement ouverte à 13,000 malfaiteurs (i)i et les régénérateurs, selon l'invariable coutume, procédèrent aux destructions.
La demeure royale fut pillée de fond en comble ; les tenture^ furent arrachées, les armoires dévalisées, les tableaux lacérés ou pris, les meubles détruits ou volés. On décarrelait les salles, on arrachait les mosaïques. Les bastions furent démolis. La maison du général napolitain Vial fyt d'abord dévastée, puis rasée : il n'y resta que des décombres.
Les habitations des Napolitains dévoués au roi eurent le même sort à peu près. Qn ne respecta que les églises, magnifiques monuments dont les richesses cependant auraient eu de quoi tenter. La belle promenade de Palerme^ aux bords de la mer, était garnie d'admirables statues représentant les rois de Sicile ; elles furent renversées et brisées. Les révolutions, qui se présentent toujours pour fonder, n'apparaissent jamais que pour abattre.
On avait fait prisonniers cinquante-deux honunes de police ; on en massacra vingt-deux; les trente autres, auxquels on avait fait grâce de la vie à la prière de quelques prêtres, se virent incarcérés avec une vingtaine de détenus Napolitains. Après las plus affreux traitements, ces captifs se croyaient sauvés, lorsqu'à la tombée de la nuit des forcenés s'avancent vers eux:
» Vous n'avez plus que le temps de faire vos dernières prières, «dirent les bourreaux, la hache à la main; recommandez votre « âmé à Dieu. »
Et toutes les victimes périrent
Le gouvernement provisoire, à la tête duquel étaient Ruggiero- Settimo et Mariano Stahile, aurait pu réprimer ces horreurs , s'il avait eu quelque énergie; mais ses membres, au milieu de leur toute -puissance, tremblaient eux-mêmes devant la révolution qu'ds eussent voulu dominer; ils étaient dépassés, débordés; et, contre Topinion terroriste, nul n'osait élever la voix.
(1) Hisimfe des révolutions d'Italie, Pépc, p. 2iSi.
Uhôtei de la banque avait été forcé d'ouvrir ses portes. Restait la citadeille à soumettre. Le gouvernement napolitain, pour éviter une effusion de sang inutile, donne ordre au commandant de se rendre. Le chef désolé s'y résigne; il sort avec tous les honneurs de la guerre; lui et sa garnison avaient donné tant de preuves de courage, que, lorsqu'ils évacuèrent la place, ils furent salués par de longues acclamations; l'ennemi leur rendait justice.
Ils s'embarquèrent pour Naples avec une vive douleur dans l'àme; on eût dit un adieu final. Et pourquoi ce désespoir de cause? Pourquoi ce dernier abandon?..» Hélas t c'est qu'en ce même moment, Naples aussi touchait à sa perte. On était à la fin de janvier; un nouveau coup de foudre éclatait.