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CHAPITRE DEUXIÈME

Les Galabres et Garducci. — Agitations à Naples. — Le ministre Delcaretto. — 27, 28 et 29 janvier. — La rue de le Mercato. — Le roi au milieu de son peuple.

Les démonstratioDS populaires de Naples , en novembre et en déeembre^ avaient été de peu d^importance ; mais la fermentation anarchique était telle, dans toute l'Italie, que partout on y pressentait des catastrophes. A peine la révolution de Païenne fut-elle connue dans la capitale des Deux-Siciles, que les désordres commencèrent. Gostabile Carducci , aubergiste à Salerne, osa se montrer le premier. A la tète de quelques factieux, il souleva le Cilevto, pays de rochers et de montagnes, renommé , depuis le règne de Murât , par ses carbonari turbulents et son esprit séditieux (1).

Au nombre d'un mille environ , les rebelles commencèrent par couper le bac du fleuve Sélé pour arrêter les détachements à leur poursuite. Ceux-ci n'en parvinrent pas moinsL à les atteindre. Car-

(1) Silaé entre les Galabres et baleine.

ducci était à Laurino, position militaire où il aurait pu tenir longtemps, vu qu'il s'y trouvait un castel fortifié sur la cinie d'un pic ; mais quand les troupes royales se présentèrent , les bandes insurgées s'enfuirent ; et , dans leur course trop hâtée, se précipitèrent elles-mêmes du haut de la roche escarpée de Laurino (1).

L'élévation était prodigieuse; la chute fut épouvantable. Une grande partie des fuyards y périrent. Un d'eux , roulant de rochers en rochers, déjà à demi-mutilé par les pointes aiguës de l'escarpement, s'accrocha , dans sa chute, aux branches d'un chêne sauvage et y demeura suspendu. Le misérable y périt lentement et peu à peu, sans qu'on pût lui porter secours. Récemment encore, à cette même place, on y voyait son squelette en haillons qui pendiUait au tronc de l'arbre, tournoyait aux champs de l'espace , et craquait au soufQe des vents.

Carducci, échappé seul à ce désastre, avait gagné les bords de la mer. Il réunit de nouveau quelques partisans à la petite ville dAscea; et là, tigre altéré de sang, il se livra à tous les excès de sa fureur vindicative. Le baron Maresca, soupçonné d'avoir contribué à l'exécution d'un prévenu politique , fut arrêté chez lui par ses ordres. On lui signifia qu'il n'avait que dix minutes à vivre ; en vain Maresca protesta de son innocence à l'égard du meurtre dont on l'accusait : Le chef du Gilento répondit :

« — Qu'on le fusille et qu'il se taise ! »

Le baron demandait à adresser quelques lignes d'adieu à sa femme et à ses enfants : « Tu leur écriras de l'autre monde, » dit en ricanant le bourreau.

La victime sollicitait un prêtre pour se réconcilier avec Dieu ^ tt — Va te réconcilier avec le diable t » lui répondit le. philanthrope des sociétés seerètes.

Et Maresca fut mis à mort.

On avait remué les provinces; on agitait ta capitale. Mais ici les anarchistes trouvaient devant eux une foule d'obstacles : l'armée

(1) Elle dominait une vallée profonde, traversée par une rivière nommée Galore.

élait loyale et fidèle ; les hautes classes ne voulaient point fraterniser avec la trahison ; la populace se montrait monarchique et religieuse ; les ouvriers du port auxquels l'Italie rouge faisait appel, répohdaient quMls ne comprenaient rien aux affaires politiques, et qu'ils ne se mêleraient, en aucune façon, de ce qui ne les regardait pas.

« Du travail ! et non des révolutions ! » s'écriaient -ils dans leur bon sens.

Ce à quoi ripostaient les docteurs : « Ces ignorants-là sont stupides (1).

A cette époque ftit présentée au roi, par quelques hardis agitateurs, une adresse où il était question de réformes, et où commençait à percer le désir d'une représentation nationale. Ou n'en était point encore à prononcer ouvertement le mot sacramentel de constitution ; il fallait y arriver par degrés.

Mais comment remuer les masses? On inventa les terreurs sans motif sur les places publiques, et les émotions sans cause dans les rues. Il passait tout d'un coup, çà et là, des voitures au galop, pleines d'étudiants à visages efiarés, et sur le siège desquels se tenaient des cochers à voix stridente. On criait:

« — Fuyex i fuyez vite /«

Les gens du quartier pâlissaient. Ou leur répétait:

« — Fuyez doncl»

On ajoutait:

« — Les voilà qui viennent ! malheur aux boutiques ouvertes ! »

Aussitôt se formaient de nombreux rassemblements ; les portes des magasins se fermaient avec précipitation.

« — Pourquoi fuir f » demandait la foule.

« — Comment^ pourquoi f Mais les voilà ! »

« — Où donc ? »

« — On les entend déjà. »

« — Qui est-ce ? »

« — Cest épouvantable. »

Et aux questions réitérées des curieux stupéfaits, de singulières figures répondaient par de mystérieuses paroles. 11 circulait

(1) Voy. la Sloria degli uUimi fatti di Napoli, Numéro 97, livre d4i parti exalté.

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les bruits les plus extraordinaires. Personne ne comprenait rien à ces tumultes inouïs, à ces menaces imaginaires; mais tout le monde était consterné, et Ton avait atteint le but.

Ainsi obéissaient les affiliés des sociétés se(»>ètes aux instructions du grand maître. Ainsi commencent les révolutions.

Dans les principaux conciliabules de Naples, les plans tracés étaient ceux-ci;

i<> Se défaire de Monseigneur Codé, confesseur du roi;

2<^ Gbasser le marquis Delcaretto, ministre de la police ;

3* Se débarrasser de Ferdinand II et de toute sa famille;

4<* Proclamer enfin, à la fois, l'indépendance italienne et la république unitaire.

Le tapage continuait dans les rues. Des démonstrations successives, dont on exagérait Timportance , entretenaient de sourdes alarmes. Le roi lui-môme, entouré de conseils perfides ou timorés, ne savait que penser de la position. Était-ce la volonté nationale ou rintrigue révolutionnaire qui faisaient arriver à lui des vœni inexpliqués de réformes f Que lui demandait véritablement la nation ? Et même , la véritable nation lui demandait-elle quelque chose?...

Le noble cœur du prince, au milieu de ses perplexités généreuses, n'avait au fond qu'une pensée, celle de calmer les esprits agités, d'accéder à des propositions raisonnables , d'accorder de sages améliorations, et de prouver enfin au pays combien il lui était dévoué.

Mais si d'un côté il adoptait des idées de progrès, réclamées par les besoins de l'époque, de l'autre il sentait que des concessions arrachées par les menées de l'anarchie, n'aboutiraient tôt ou tard qu'au renversement de la couronne et à la ruine du peuple. Ferdinand II hésitait donc à se prononcer. Naples le tenait en suspens ; Palerme le détermina.

La Sicile échappait à sa domination. La retraite lamentable du général Desauget venait de démoraliser le royaume, et faisait pousser des cris de triomphe à Yltalie rouge. Le roi, pour se rattacher un

des plus beaux États de son royaume, et daus l'espoir d'empêcher Naples d'imiter Palerme, se décida aux concessions.

a II est trop tard, » allait-on dire.

Il ne suffisait plus, aprës les désastres de la Sicile, de proposer de simples réformes; le roi se détermina à entrer dans des voies constitutionnelles. D crut de bonne foi à d'affreuses catastrophes, s'il ne prêtait l'oreille aux délégués du parti libéral. Les principaux souverains de l'Italie, et notamment le pape Pie IX, l'engageaient à marcher sur leurs traces. Peut-être même lui vint-il alors à la pensée que le meilleur moyen de leur ouvrir les yeux, serait de les dépasser en largesses, et, entré franchement dans la carrière, d^alier de suite au but final. Quoi qu'il en soit, il prit son parti ; et 9 comme premier sacrifice, il renvoya son confesseur. C'était déjà un pas immense, une brèche à sa vie intime. Le gouvernement, peu après, allait voguer, à pleines voiles, sur la mer des réYOlutiODS.

La nouvelle mesure, prise dans la matinée du 25 janvier, ne satisfit aucmiement les exigences; et Ton aurait dû s'y attendre. Il fallut quelque chose de plus.

Le ministre de la police, Delcaretto, fut appelé le soir au palais: et au moment où, saus défiance, il entrait au salon du roi, il fut tout à coup arrêté, conduit par force au bord de la mer, et, sans lui laisser le temps de revoir sa famille, embarqué, sur un bateau à vapeur, pour une destination quelconque (i).

A bord il trouva, il est vrai, tout ce qui lui était nécessaire : mais qu'il dut y avoir d'amertume et de douleur dans ses premières sensations î Plus tard, il apprit que, sans cette apparente rigueur, il n'eût pu échapper à la mort. Les sociétés secrètes avaient signalé la victime à leurs affiliés; et, en frappant Delcaretto, le monarque l'avait sauvé.

L'événement fit sensation.

Il n'allait plus y avoir de police; la porte s'ouvrait ainsi, à deux

(1) A Livourneel a Gènes on ne lui permit pas de débarquer. Il fut forcé d'errer ça et l'a.

battants, au parti des agitateurs. Plus d!entraves et plus de craintes. Ce n'était pas le droit au travail qui venait d'être conquis, c'était le droit à Vanarchie.

En reconnaissance de l'expulsion du prêtre et du ministre, une manifestation-monstre fut organisée à grand bruit. Ce fut une journée néfaste : le 27 du mois de janvier.

La démonstration populaire avait tous les accessoires du genre, marches processionnelles, élans patriotiques, forêt de banderolles, et cris de vive Pie IX. Des pièces d'argent étaient jetées çà et là au peuple, par les grands meneurs du désordre, pour forcer le bouillonnement à l'enthousiasme. Seulement, comme il pleuvait ce jour-là, des parapluies tricolores qui n'étaient pas dans le programme, s'y déployèrent avec pompe. On essayait le formidable, on ne réussissait qu'au burlesque.

Au moment où la sympathisation citoyenne défilait rue de Tolède, en se dirigeant vers le Mercatello, le général Statella, suivi d'une patrouille de hussards, somma les agitateurs de se retirer. « Vive « la Constitution! » lui ripostèrent ceux-ci; et, en comparses héroïques, ils secouèrent leurs banderolles.

Soudain retentit un coup de canon ; et, sur le fort Saint-Ebne, qui domine la capitale, une oriflamme rouge apparut.

Les factieux s'imaginèrent d'abord que c'était un drapeau belge, eu promettant la const itution de Bruxelles; plus une idée est extravagante, et plus elle a d'effet sur les masses. Des cris de joie se préparaient, lorsqu'un second coup de canon se fit entendre, et presque aussitôt un troisième. Il ne fut plus possible, alors > de-' s'illusionner davantage ; la bannière et les détonations de la citadelle annonçaient résistance et guerre ; l'Une était le signal qui proclamait Vétat de siège; les autres appelaient « aux armes ! » La troupe allait marcher sur l'émeute.

Le palais du roi fut inuuédiatement entouré de forces imposantes; une nombreuse artillerie se déploya ; des pièces de canon se bisquèrent contre la rue de Tolède ; et après les effets de drame, les cènes comiques suivirent.

Il y eut fouillis dans le cortège, et sauve qui peut sur le pavé. La bruyante procession, avec ses sublimes insignes, se dissipa comme des nuages de paille hachée, au vent d'un horizon nuageux ; les ban-'

séditieuses disparurent comme des mouchoirs de poche jetés au lioge sale; les feux révolutionnaires s'éteignirent comme des lampions dépourvus de suif. Le véritable peuple, ravi, se mit à siffler le long des rues les nationalités éperdues qui se sauvaient à toutes jambes; et tandis que, de loin en loin, plusieurs meneurs, la tète haute, adjurant la postérité, se posaient en casseurs d'assiettes, le rideau tombait sur la farce^ comme aux jeux des fantoccini.

* Là se fut terminée la révohition, si le gouvernement eût continué à déployer une énergie digne de loi. Mais le. lendemain, au contraire, lorsqu'il aurait dû faire trembler, ce M lui qu'on intimida. n vint des scrupules au droit ; la trahison prit le dessus.

n ser<^»andit dans la cité « que le général Roberti, qui comman- « dait le château de Saint-ESme, avait arboré le drapeau rouge « malgré lui ; que, sans le major Zanetti, le canon n'aurait pas tiré ; « que les pièces d'artillerie de la forteresse étaient dispWes de « manière à ce que leurs boulets ne pussent foudroyer que la mer; « et qu'enfin, si la population napolitaine se levait, de nouveau, « pour revaidiquer ses justes droits, le général Roberti ne pren- « drait plus sur lui la responsabitité d'une lutte impie contre la c souveraineté nationale (1). »

D'un autre c6té, de nombreux émissaires couraient id et là, dédarant que le roi désavouait les mesures de la veille ; qu'il avait défendu à ses soldats de jamais verser le sang de son peuple ; et que rautorité seule, en cette circonstance, était évidemment dans son tort.

Les vainqueurs, d'après ce langage, semblaient demander gr&ee aux vaincus. On en augura naturellement que le monarque n'était pas sûr de son armée, tandis qu'au contraire elle s'indignait de ne pouvoir lui prouver lûirement sa fidélité courageuse. On se détermina à recommencer plus, chaleureusement que jamais les manifestations populaires; et l'anarchie reprit confiance.

(1) Ces bruits n'étaient que trop véritables. Le général Pépé , dans son Histoire des révolutions tTltalie, signale avec admiration la conduite de Koberti.

Dans la nuit du 27 au 28, députetions auprès du roi. QuelqiiÉ négociateurs modérés lui parlèrent avec force au nom de {a jeune Italie ; ils cherclièrent k lui démontrer que, vu les triomphes de Palerme, la couronne des Deux-Siciles allait inévitablement tomber de son front, si Sa Majesté ne promulguait pas, sans délai , une constitution libérale.

Ferdinand II avait rassemblé son conseil. Que se passa-t-U dans la conférence nocturne? Hélas I les mêmes indignités que celles qui trompèrent le roi de France à Rambouillet, en juillet 1830. A chaque minute, il arrivait des rapports au palais, dans le genre de ceux du * général Maison à Charles I.

« — Sire t la capitaloest en pleine insurrection ; demain eUe sera o à feu et à sang; il n*est plus de résistance possible. »

« — Sire I les Anglais se déclarent en faveur de la jeune Italie ; « ils parlent de bombarder Naples. »

a — Sire I Tesprit de sédition se manifeste dans l'armée ^ elle est « décidée à ne plus défendre la couronne. »

a — Sire ! toutes les Galabres sont soulevées ; 30,000 hommes « marchent sur Naples. »

« — Sirel vos jours sont menacés ; la catastrophe est imminente; « les poignards sont sur votre tète. Au nom du ciel t plus de retards. « Une charte I ou tout est perdu. »

Et ce langage était tenu par des hommes qui inspiraient de la confiance ; et le roi, odieusement abusé, ne pouvait s'imaginer, dans la loyauté de son cœur, qu'il n'était entouré que de pièges. Le mensonge prédominait : l'artifice allait réussir. La nuit se passa dans de longues agitations. Cédant enfin à la fatigue, k la perfidie, aux souffirances, le roi prit un parti décisif. L'intrigue l'avait emporté.

Le 88 janvier au matin, la nouvelle se répandit que Ferdinand II, cédant au vœu de ses sujets, donnait une constitution au royaume.

Le ministère était changé; il se composait du duc de Serra Capriola, du baron Cesidio Bonanni, des princes Dentice et ToreUa,

du sicilien Scovazzo, de Carlo GiancuHi, et du maréchal de camp Qarzia.

On se flattait que rirritation publique tomberait devant la gêné: rosité royale ; on se nourrit d'illusions ; et, le 29 janvier, le progranune de la constitution apparut affiché sur les murs.

n était dix heures du matin ; transports et délires d'usage. On avait consulté le cathéchisme de Mazzini ; il n'était plus possible, en ce moment, de faire de la révolution avec des émeutes, on s'empressa de la continuer avec des f&tes.

Une multitude immense s'était réunie sur la place et sous les fenêtres du palais. A grands cris elle demandait son roi. Le chargé d'affaires de l'Angleterre se signalait au milieu d'elle, en lui peignant le régime' parlementaire comme allant transformer l'ancienne et plaintive Parthénope en un jeune et charmant Eldoriido,

Ali-Pacha, le fils du vieux Méhémet-Ali, se promenait en carrosse au milieu de l'exaltation factice que soudoyait l'Italie rouge ; et cet Égyptien, représentant le despotitme oriental, paraissait appuyer de tout son intéièt la bacchanale représentative. Il criait aussi à tue- tète : uVive la constitution! » et il eût été pour le moins aussi embarrassé que la populace, s'il eût eu à comprendre et à expliquer ce que c'était que la chose. en question.

Cependant le jnonarque, appelé par des acclamations unanimes, sort à cheval de son palais. Il était suivi de ses deux firères, les comtes d'Aquila et de Tjrapani. Les cris redoublèrent à sa vue ; et cette fois ils partaient du cœur , car bien des âmes étaient émues en regardant ce noble prince qui, sans escorte, sans défense, faisant abnégation de lui-même et se dépouillant en partie de sa toutepuissance, se livrait en quelque sorte, à demi-désarmé, à la générosité de son peuple.

La foule compacte qui se pressait autour de lui sur la place, ne lui permettait pas d'avancer. L'attitude du roi était froide, mais digne ; son iront était pâle, mais calme ; il était évident que- de tristes pensées Tassaillaient au milieu des joyeuses frénésies qui le saluaient ; il pressentait déjà où aboutiraient ces éphémères élans

de reconnaissance; et, à travers les riantes images du présent, il entrevoyait les noires perfidies de Tavenir.

La reine-mère, princesse éminemment bienfaisante, et par cela même adorée du peuple, était au balcon du palais; elle avait la jeune reine auprès d'elle, et toutes deux, baignées de larmes, avaient les yeux levés vers le ciel ; Tune priait pour son enfant, Vautre priait pour son mari. On ne pouvait entendre leurs voix ; mais leur physionomie pleine d'élpijuence et plus puissante, que la parole, attendrissait la multitude.

Qudcpies gardes-du-corps parvinrent à ouvrir un passage au roi et aux princes qui se dirigeaient vers la grande rue de Tolède. Tous les balcons et toutes les fenêtres de cette rue étaient pavoises d'étoffes et debannières. C'était le quartier général des FrnuUij autrement dit des Mazziniens. Aussi, là retentissaient des acclamations qui ressemblaient à des rugissements, et des allégresses qui ressemblaient à des saturnales. Le vocabulaire des énergumènes eût offert un volume in-quarto :

« Vive le roi ! vive la constitution ! vive Giûberti ! vive Païenne ! vive Mazxini l vive Pie IX î vive Romeo ! vive la Toscane ! vive lord Mintol vivent les Calabresl vive ManUani! vive CharleS' Albert l vivent les frères Bandiera ! vivent les Anglais ! vive CicerO'Vàcchio ! »

Tout cela eti pu se traduire et se résumer en trois mots : « vive la république ! » mais on n'en était point encore à cette apogée d'extravagance.

En d'autres quartiers de la ville, autres clameurs d'un genre opposé : «c Vive le roi ! vive le bon ïHeu l vive la Madone î vive saint Janvier l vive la famille royale l » Que de confusion! Quel spectacle

Peignons d'abord la rue de Tolède.

* Là, chaque citoyen du parti, s'affublant d'un costume soi-disant patriotique, se présentait sous diverses formes. Quelques-uns portaient les couleurs siciliennes, belges, françaises, lombardes et piémontaises, se déployant sur des espèces de langes tricolores dont ils s'emmaillotaient des pieds à la tète. Plusieurs ne se bariolaient que la partie supérieure du corps; les autres proféraient 'orner la partie basse. Chaque révolution, en chaque pays, ayant ses ori-

peaux et %es iasignes, tous leurs mblèmes réunis étaient joyeusement adoptés pour la solennité radicale, mardi-gras constitutiennel.

C'était du délire en goguettes.

Quelques culèches présentaient des hommes debout, tenant un gigantesque drapeau tricolore qui atteignait le troisième étage des maisons, tandis qu'à leurs pieds étaient assis de petites gens agitant des banderolles aussi menues que des éventails.

Ici, trois Français, dans une voiture, simulaient leur drapeau national de la manière suivante : l'un avait une bandoulière rouge d'une largeur démesurée , l'autre avait la pareille en bleu , le troisième Pavait en blanc.

Là, comme image de fratemisatioiiy se donnait, en équipage découvert, un tableau plastique habillé : un riche bourgeois, âégamment vêtu, y pressait tendrement contre sa poitrine un pauvre lazzarone en haillons: vice isersa, dans d'autres carrosses; le pauvre, ayant changé de rôle, y pressait sur son cœur le riche; il y avait réciprocité de caresses.

Des applaudissements enthousiastes saluaient chacune de ces folles parades ; et tandis que, parmi les masses, les uns, avec un sérieux visant au sublime, jouaient des pantomimes graves, d'autres, avec des gestes bouffons, riaient à gorge déployée.

Ainsi folâtrait la révolution de Naples. Hélas t ces arlequinades en pkice publique, ce dévergpudage en plein air, précipitaient l'État vers sa perte.

Le roi, continuant à parcourir sa capitale, avait quitté la rue de Tolède, le quartier de l'Italie rouge ; il se rendait an Mereato, La scène allait changer d'aspect ; ici, revers à la médaille : le monarque entrait chez le peuple.

Les marins, les ouvriers, les pécheurs, les marchands forains, les petits boutiquiers, les lazzaroni, toutes ces conditions inférieures que les révolutionnaires appellent canaille lorsqu'elles se montrent fidèles à la religion et au trône, accourent effrayés vers leur roi. Ils ont oui dire que Ferdinand II, changeant les anciennes lois du pays , venait de céder à la violence. Ils ne comprennent pas ce que signifie

cette constitation imprdTisée qui , tout à coup , a surgi du fumi^ de rinsurrectioii comme une plante yénéneuse. Ils se figurent, dans Ilnspiration de leur dévouement, que, victime des factions, leur prince est pouçsé vers Fablme, que sa vie même est menacée. Ces cris spontanés retentissent: ^ Meure la constiUititml Vive le voit A bas les ennemis de IHeu ! »

Écoutez les clameurs confuses que jette au roi Tamour pul^lic !

« — Majesté! toi seul! rien que toit

« — Majesté t repousse les traîtres 1

« — As-tu besoin d'appui ? nous voilà !

« — Dieu et le roi : pas autre chose î

« — Majesté t nous sommes cent mille braves contre une poignée de faux frères. »

Ferdinand, pressé par la foule, écoutait ému jusqu*aux larmes. Ce n'était point là des protestations calculées; ce n'était plus le langage étudié et trompeur des politiques du palais. Ce n'était point ainsi que s'exprimaient, la nuit précédente, dans ses salons, les trembleurs de sa cour ; ici, c'était le cœur qui parlait, le véritable votpopali.

Il traversait l'immense place où tomba le fameux Maxaniello^ victime de sa rébellion. Là, abandonné par les siens, l'insensé donnait jadis, dans un affireux drame révolutionnaire, une grande leçon historique. Mais à quoi servent les leçons t....

Si la royauté eût dit un mot, c'en était fait du parti constitutionnel ; les flots populaires se fussent précipités sur lui ; et il eût disparu, dans les bruits de la bagarre, comme le fameux montagnard du 13' juin de Paris, à travers le vasistas du Conservatoire (1).

Mais Ferdinand n, craignant de voir éclater les horreurs de la guerre civile au milieu des divertissements d'une solennité publique, n osait ni accepter ni repousser les dévouements qui l'imploraient. Du geste, et même de la voix, il s'efforçiut de les cahner.

« Mes amis ! disait le monarque, je ne veux que le bien du

(1) Les livres les plos radicaux conviennent enx-mèmes que tonte la populace, napolitaine .repoussait la constitution, «Oi» aurait dû éeraser tous ces gens'là', disent-ils. » C'est ainsi qu'ils entendent la fraternité.

a peuple; son vœu sera ma volonté. Tout s'arrangera, croyez-moi ; « espérons en Dieu : patience! »

Mais plus il déployait de mansuétude et de longanimité, plus renthousiasme éclatait autour de lui en protestations de respect et d'amour. Étrange position que la sienne I Le long de sa marche triomphale, efllrayé des transports de chaque opinion, il luttait contre les démonstations de chaque parti.

Le cri de « Vive la constitution », patriotique dans tes rues séditieuses , était regardé comme séditieux dans les rues monarchiques. Celui de « Vive le roi ! » tour à tour, passait pour vérité ou mensongey pour rébellion ou fidélité, selon le quartier ou les lèvres. De tous côté» désordre et dangers, partout luttes et confusion.

Ainsi s*intronisait le progrès, ainsi s'inaugurait la constitution. La fin devait répondre au début.

Plusieurs fois, par de sages ^hortatlons, le roi essaya de disperser la multitude et de se soustraire à ses ovations; la multitude reculait d'abord un instant devant sa parole de conciliation, puis elle revenait en hâte vers lui dans son instinct de fidélité. La troupe avait été consignée dans les casernes par ordre du gouvernement ; la garde civique, elle seule, instituée depuis longtemps, était maitresse de la ville, et, ce jour-là, pour la première fois, prenait le titre de garde nationale ; elle était pour les radicaux, elle repoussa les fidèles.

La reine-mère, la femme çt les enfants du roi s'étaient réfugiés dans la chapelle du palais. On y avait allumé des cierges ;. toute la famille royale y était à genoux, et leurs prières s'y élevaient vers le ciel... quand tout à coup la porte s'ouvrit : le roi revenait sain et sauf.

Sa mère l'entoura de ses bras, sa femme le pressait sur son coeur, ses. enfants pleuraient à ses pieds. Le princ'e les rassurait tous. Il avait repris confiance. Les démocrates qui s'évertuaient à faire de la révolution, ne lui avait paru nullement en majorité ; et dans les rangs de ceux-là même, étaient moins de méchants que de dupes. Une douce sérénité s'imprégnait sur les traits du monarique. Observatem' plein de sagesse, il avait beaucoup vu, beaucoup aigris dans le trajet de la journée ; il n'espérait plus seulement en son Dieu, il crdyait aussi à son peuple.

Le soir il se rendit au théâtre. La salle était somptaeaseinent éclairée. Son entrée fut saluée par des tonoerres d'applaudissements. Fas un ruban tricolore ne se montrait aux boutonnières ; les hommes étaient en i^ravattes blanches ; les dames agitaient leurs mouchoirs blancs sur le devant des loges ; le roi semblait profondément touché ; et Témotion était générale. En ce moment on illuminait la ville ; et le fameux chant du gamin de Paris : « des lamjpiwM î des lampions ! » retentissait le long des mes ; les élèves singeaient les maîtres.

On sifflait les malsons mai éclairées; on cassait les intres de celles qui ne Tétaient pas du tout. Cela s'appdait fête et liberté. Ceux qui apportaient, bon gré mal gré, sur les fenêtres et aux balcons, des lampe§, du suif ou de la résine, étaient applaudis à tout rompre; mais le vent du mois de janvier éteignait parfois les lumières ; et alors, avec de longs éclats de rire, on huait la bise et l'hiver; la saison et les éléments étaient censés réactionnaires.

On n'en devait pas rester là. Des chants sinistres, peu à peu, commençaient à se faire entendre

Hélas! ils préludaient à la fameuse Marseillaise qui devait se hurler plus tard, et qui, renchérissant sur celle de Paris, allait substituer à ce vers :

« Qu*un sang impur inonde nos sillons ! •

celui-ci, bien plus explicite :

« Du sang des rois inondons notrCf terre! « (1)

(1) Marseillaise italienne imprimée k Naples ie 4 mars 1848. Un exemplaire de cette cantate est entre les mains de Fauteur dé ce livre.

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