CHAPITRE SEPTIÈME
Drame des U et Ib mai. — Insurrection et barricades. — Le Ischitella et le prince San Giacomo. — Le citoyen Levraud et Y mirai Baudin. — Le duc de Rivas et le corps diplomatique. — Scènes de Monleolivetto, — Batailles «t désastres. — Triomphe de h monarchie.
Uoiiverture des Chambres, à Naples, fixée d'abord au !«' mai, ayail ensuite été prorogée au 15 mai ; elle devait se faire avec un grand appareil. Les députés arrivaient de toutes les provinces ; ceux de la Calabre s'étaient faits escorter par les fratelli de leur contrée, factieux en disponibilité. Ceux-ci, armés de poignards, de pistolets, de haches, d'escopettes et de boceaci, portaient lin costume théâtral, demi -albanais , demi -Fra diavolo. Ils avaient jacquette de bure à bandes de velours et à boutons de métal, feutre pointu orné de plumes, longue barbe démocratique, cartocciera à la ceinture, et force écharpes tricolores (1). Cette cohorte, ainsi vêtue, offrait un caractère sauvage ; c'était vaillant, ce fut atroce.
(1) Les boccaci sont des fusils dont le tabe s'élargit en forme de trompette : c'est l'arme des pays calabrais. La cartocciera est une espèce de boite à cartouches, faisant le tour des reins.
L'avant-veille du 15 mai et la nuit du 14, les députés avaient été convoqués officieusement» par un billet imprimé, à des réunions préparatoires. Elles devaient se tenir à MonteoHvetto, dans une des salles de THÔtel de Ville. La grande question sur le tapis était le serment à prêter à la constitution, lors de Fouverture du parlement. l.es députés déclarèrent que leur intention étant de modifier et de changer la loi fondamentale, laquelle n'était qu'un acheminement à un système plus large, ils ne pouvaient convenablement lui prêter un serment qui entraverait leurs dispositions et qui li^^t leur avenir.
« —Le pouvoir exécutif a-t-il le droit, demandait-on, de forcer le pouvoir législatif à jurer? »
« — Non I fut la réponse unanime* »
Le ministère, secrètement d'accord avec la Chambre, approuva la décision; il était évident que Y Assemblée nationale visait à devenir Assemblée constUuajite, On soumit au roi la question. Ferdinand II la repou^a. Le cabinet donna aussitôt sa démission ; et alors commença la tempête.
Les hardis meneurs s'écrièrent :
« Citoyens! le roi nous trahit; sa tyrannie n'est plus supportable. »
Ils ^joutèrent que le peuple en armes se levait de toutes parts contre lui ; que les provinces indignées étaient déjà en marche sur Naples; que l'escadre française, mouillée en vue du port, appuyerait l'insurrection nationale, qu'U fallait que la Chambre se mit de suite eu permanence ; et définitivement, pour sauver le pays, que l'Assemblée se déclarât constituante.
Le grand mot était prononcé ; un plus grand encore allait suivre.
Les députés, cette nuit même, la nuit du dimanche 14 mai^ s'étant débarrassés des plus timorés d'entre eux, demeurèrent, au nombre de soixante à quatre-vingts, assis autour de la table verte de MonteoHvetto» Les ombres s'étendaient sous le ciel. Une des notabilités de Naples, M. Dupont, longtemps honoré de la confiance du souverain, se rend, de la part des ministres, au conseil des représentants. Il annonce que le roi a pris un terme moyen pour lever toutes les difficultés , et que les ministres retireront leur
démission si la Chambre accepte, au siijet Au serment, le biais conciliateur qu'il apporte. Il était conçu en ces termes : « Les « députés prêteront serment à la loi fondamentale, en se réser- « vaut le droit de la svolgerer. » Ce qui signifiait de Yametider, de la modifier, voire même de la refaire.
Mais le docteur Lanza se lève ; il présidait la réunion. H répond, d'une voix hautaine, au médiateur confondu :
« Citoyen I le roi n*est qu'un homme , et nous représentons six millions de patriotes. Retirez-vous : nous aviserons.»
11 se croyait de cinquante ans en arrière, Mirabeau en miniature, aux États -Généraux à Versailles.-
M. Dupont sortit de la salle.
« Non, pas un de nous ne croit à la bonne foi du roi ! » reprirent les agitateurs.
Et, à Tinstant même, on jeta aux émeutiers du dehors qui encombraient les abords de l'Hôtel de Ville, le mot sinistre : « Trahison .' »
Ce cri vola de bouche en bouche. « Trahison ! Trahison! n répète la foule étonnée. Elle ne comprend pas, n'importe; elle tremble, c'est l'essentiel; elle se battra , c*est le but.
Les pairs, au nombre de cinquante, avaient été nommés par le roi, le matin même, et selon le mode prescrit (1).
Réunis chez leur président, le prince Cariati, la plupart étaient convaincus que l'abolition de la pairie était chose décidée par les représentants de Monteolivetto, La nuit entière se passa en délibérations et en correspondances. Les allées et venues se succédèrent sans relâche de l'Hôtel de Ville au palais, et de chez Cariati chez le roi. Le gouvernement ne savait plus à qui entendre; et pendant ce temps, soulevés par les émissaires de la démagogie, les attroupements grossissaient; on préludait aux barricades.
Tout à coup la Cecilia, capitaine de la garde nationale, entre dans la salle de l'Hôtel de Ville ou les soixante représentants se tenaient en permanence. Il était nuit profonde. Le peu de lumières
(1) Le prince San Giacomo ne rcçat sa nomination, le 14 mai, qu'k quatre heures de rapr^s-midi.
— ^?fi —
allum<^os dans Pertceinte éclairaient à peine les visages paies el contractés de l'assemblée démocraticfwe. Des voix raiiqnes prononçaient des paroles acérées. Des regards sauvages scintillaient sous des ombres menaçantes. Ici des messagers à poitrines nues, échangeaient de sinistres billets; plus loin des meurtriers, à l'écart, aiguisaient leurs fers homicides.
« — Citoyens! dit la Cécilia : ne vous' faites plus d'illusions; la « royauté se joue du peuple. Il n'y a plus pour nous de salut que « sur les barric ades. »
(c — Les barricc^es! les barricades!» répètent une quantité de gardes nationaux accourus à sa suite.
« — Citoyens députés t reprend la Cecilla en tirant de la foule « un jeune honmie pMe et défaillant dont la tète était enveloppée de « linges sanglants. Voyez ce que fait de son malheureux peuple le « monstre qui nous gouverne I Des victimes, toujours des victi- « mes I n nous tuera tous. Regardez l... »
A cette apparition de théâtre, à cette harangue de drame, éclatent des houras d'horreur. La figure pâle et livide du jeune homme à demi-mourant, son front teint des couleurs du meurtre, les plaintes douloureuses qui s'échappaient de ses lèvres violettes, ses yeux éteints, sa voix expirante, toute cette habile mise en scène, exalte députés et peuple.
a Aux barricades t aux barricades t » répète avec transport l'assemblée.
Et l'ordre est donné de battre la générale ; et la garde nationale court aux armes (1).
Minuit avait sonné. Les barricades se construisaient dans la rue de Tolède avec une infernale rapidité ; les nouvelles successives, apportées aux travailleurs, étaient toutes plus étranges et plus extravagantes les unes que les autres. Elles variaient selon l'opinion des quartiers et selon la nature des groupes.
Aux uns : « — Vite I vite! des barricades pour se défendre contre les Suisses qui veulent massacrer les Napolitains !.... »
(1) Extrait du Ccnno slorico degli advemmeuli di Napoli, par la Gccilia» page 39.
Aux autres : « —Des barricades au plus vite ! des barricades pwir « sauver la vie du roi de la fureur de ses soldats révoltés ! »
A ceux-ci : « — Vite ï vite I des barricades contre les provinces « armées qui accourent pour renverser la Constitution !... »
A ceux-là : — « Des barricades au plus vite contre des prôtres « enrégimentés qui , ennemis de tout affranchissement , s'avancent « pour rétablir Tinquisltionl... »
On écoute, on s'arme , on frémit; il en est qui s'imaginent que l'amiral Baudin et sa flotte projettent la conquête de Naples, et que les barricades se dressent contre la domination étrangère. Il en est à qai on fait accroire que les lazzaroni, payés par le roi , ont ordre de tuer tous les représentants du pays, et que les barricades se construisent pour sauver le parlement. Plus les nouvelles sont absurdes, plus elles prennent consistance; et, soit dans un sens, soit dans l'autre, la révolution se poursuit ; les barricades vont leur train
Les bancs des églises , les coricoli des places publiques , les barraques des vendeurs d'eau, les tonneaux des épiciers, les charrettes des commerçants , les persiennes des fenêtres , les pavés des rues , les portes et les balcons , tout sert aux travailleurs de l'émeute , tout forme bastions et remparts. Derrière ces forteresses improvisées, les étrangers étaient en force ; ils y levaient un front superbe ; ils dirigeaient et dominaient. Les principales langues de l'Europe s'y heurtaient confusément comme k la fameuse Babel , et Napics, regardait consternée ; car, voguant sur des mers inconnues, tout se faisait sans elle et contre elle.
Le prince San Giacomo, parti dans sa voiture, de chez le prince Gariati pour se rendre auprès du monarque , est arrêté par les cmeutiers, rue de Tolède.
tt — Laissez -moi passer 1 leur dit- il ; je suis de la chambre des « pairs, et j'ai une mission près du roi. »
u —Il n'y a plus de roi ï >< s'écrie un des exaltés de V Italie rouge.
On dételle les chevaux du prince ; on livre sa voiture aux professeurs de barricades ; on le fait travailler lui-même à dépaver la rue ; et il ne parvient à s'échapper, vers le milieu de la mit, qu'à la faveur des ténèbres et de la confusion.
n parvient au palais la tête nue, les habits déchirés, et dans un état déplorable.
« — Grand Dieu I dit le roi effirayé , qu'arrive-t-il ? d*où «venez-vous?»
« — : Sire ! lui répond San Giacomo , la ville est en pleine insur- « rection ; il y a des barricades partout. J'étais à Paris, en 1830; et « je vois ici la répétition de juillet; U faut une énergique défense. »
« —Me conseilleriez -vous de faire tirer sur le peuple? interrompt « Ferdinand II en fironçant le sourcil ; non , non , c'est impossible ! « jamais I »
Le général Ischitella qui était , en ce moment, près de lui, jette à terre son chapeau avec le geste du désespoir; et, se firappant le front, il s'écrie :
« — Sire 1 en ce cas, tout est perdu ; plus de couronne et plus « de roi. »
Ferdinand II se tourne, avec cahne et dignité, vers le prince San Giacomo.
« —-Vous avez entendu, lui dit-il ; ce sont de cruelles paroles. « Ah ! je conçois que les honunes de guerre veulent se battre ; « mais, autant il est honorable pour un soldat d'exécuter Tordre qui^ <i en face de Tennemi, l'appelle au champ de bataille , autant il est « affreux pour un roi, parmi les siens en rébellion , de donner le « signal des massacres (1). »
Cependant, vers une heure et demie de la nuit, toutes les troupes avaient été réunies autour de la demeure royale. Ferdinand II, voulant encore ôter tout prétexte à l'insurrection, venait de consentir au vœu des députés relatif au serment ; il feit mander auprès de lui les principaux officiers de la garde nationale.
« — Allez annoncer à la Chambre, leur dit-il, que je consens à « ce que les représentants ne prêtent aucun serment à la constitu-
(1) Le général Ischitella, ancien aide de camp de Marat, atnjourd'bui prince et ministre de lag^ierre a Naples, était jadis a Moscou et k Dresde, où il se distingua par ses hauts faits. A Leipzig, il faillit être emporté par un boulet de canon. La France le revendique comme un des héros de ia grande armée.
« tion. Allez t et que la paix se rétablisse ; qu*on défasse les bar* « ricades. »
« — Sire 1 répondent les gardes nationaux , faites d'abord retirer « yos troupes. »
L'ordre en est donné sur-le-cbamp. Les soldats retournent à leurs casernes. Mais les barricades n'en continuent pas moins k s'étendre et à se consolider. Moins le pouvoir a dé sévérité, plus la rébellion a de vigueur; plus il est bon, moins il est fort; c'est d'usage immémorial.
Ferdinand II s'était entouré des hauts fonctionnaires de l'État; il avait près de lui le syndic de Naples, Antonio iVoya, et le colonel de la garde nationale, Letizia.
« — Que veulent donc les factieux? leur dit-il d'une voix ferme ; « J'ai accédé à toutes les demandes ; j'ai supprimé la formule du « serment ; que leur faut-il encore de plus? »
« •— Rien, Sire ; ils n'auraient à vous adresser que des remer- « ciments. »
« — Eh bien I alors, pourquoi des barricades encore debout ? tt pourquoi des rassemblements plus nombreux que jamais? voua draient-ils que le sang coulât?
« — Majesté ! qui peut les comprendre!...
« -* Allez les trouver de ma part. Exigez que les barricades a soient enlevées, et que les attroupements se di^ersent. Agissez « en mon nom .* parlez-leur 1 »
« — Sire ! nous vous obéirons ; mais, pour seconder nos efforts « et déblayer la voie publique, il nous faudrait quelques soldats. »
« — Non, non, réplique le monarque , point de soldats, point « d'uniformes ; il faut que ce soit le peuple lui-même qui aplanisse « le terrain. »
Le syndic et le colonel s'éloignent. Ils s'épuisent en vains efforts auprès des factieux ; et, peu après, ils reviennent auprès du roi.
« -— Sire I nous n'avons pu ni nous faire écouter, ni même nous tt ouvrir un passage. De grâce ! pour que nous puissions circuler^ « faites-nous accompagner par quelques soldats, fussentrils même « sans armes. »
a — Je vous le répète encore, dit le prince avec fermeté, je ne « veux ni soldats, ni armes. Croyez-vous que le courago consiste à
« savoir employer la force? Non, non ; le véritable courage n*cst « pas dans Texécution, il est dans le commandement. »
L*aube du 15 mai pointait; la furie des agitateurs était à son plus haut période. Selon la motion du député Ricciardi, deux demandes devaient être adressées de suite au gouvernement :
f La remise des ckdteaux-forts de Inaptes à ta garde nationale ;
2* La dissolution de la garde royale ou son départ immédiat pour la guerre de Lomhardie.
Ces propositions, bien qu'accueillies avec enthousiasme en dehors de la salle de l'Hôtel de ville, ne parurent pas suffisantes aux tribuns de Tintérieur. Ceux-ci renchérirent encore sur la motion de Ricciardi, en complétant ainsi sa pensée.
« Plus de palliatifs, citoyens t tranchez hardiment dans le vif. a 'Il faut à la justice du peuple : 1* l'abdication du roi; et S* l'éloignement de toutes les troupes à quarante milles de la capitale. »
Applaudissements forcenés.
Les députés, néanmoins, n'adoptent que la seconde mesure ; ils décident que quatre d'entre eux se rendront auprès de Ferdinand II,' pour l'inviter à renvoyer d'abord, et sans délai, toutes ses troupes. Le reste est ajourné à plus tard.
Les quatre députés partirent ; c'étaient l'ancien ministre Imbriani, Gupitalli, Pica et Poerio. Environnés d'acclamations le long de la route, ils serraient la main en passant aux énergumènes ravis.
« Amis ! dit l'un d'eux à la foule, si notre mission réussit, nous « vous reverrons avant peu. Sinon, au balcon du palais, nous « agiterons nos mouchoirs ; et, alors, feu sur les tyrans ! »
Les heures s'écoulent au milieu des plus vives alarmes. Dans tous fes cœurs, il y a l'angoisse ; dans tous les esprits, la terreur. Que va-t-il advenir au palais? Que se prépare-t-il à la Chambre? Nul n'ose espérer ; chacun tremble.
Tout à coup, à l'extrémité de la grande rue de Tolède, près l'cglisc 3aint-Ferdinand, de grandes clameurs retentissent; il s'y
mêle des battements de mains extraordinaires, et des cris inintelligibles. Venait-on de voir flotter au balcon royal le mouchoir blanc des commissaires? Non. Quelque nouvelle importante était-elle venue décider des destinées du pays? Oui, car le roi s'était rendu aux voeux de la députation, avant même qu'elle fût arrivée jusqu'à lui. La Chambre avait tout obtenu (1).
Tout est-il donc pacifié?... Ohl ce n'est ni la paix ni le retour à Tordre qu'ambitionne V Italie rouge. La fameuse scène du boulevard des Capucines, au 24 février de Paris, va se répéter au 15 mai de Naples. Point d'arrangements, point de conciliation.il faut un tonnerre imprévu, quelque chose qui déconcerte tous les plans et confondent toutes les pensées. Deux coups de fusil retentissent...
D'où partait ce signal de guerre?... De denlëre la grande barricade de Saint-Ferdinand. Un garde royal tombe atteint d'une baUe. Inunédiatement, de deux balcons du palais Cirelli, au-dessus de la même barricade, on tire de nouveau sur la troupe (2).
A cette infâme trahison, les soldats qui bivouaquaient sans méfiance autour du palais, poussent des cris d'horreur et de rage ; ils ont vu tomber quelques-uns de leurs camarades, ils ne songent . qu'à les venger. Â leur tour, saisissant leurs armes, ils font feu sur leurs ennemis, et voilà la bataille engagée.
En vain les officiers de l'armée cherchent à retenir la troupe, celle-ci comprenait dans la prophétique inspiration de son courage, qu'à elle seule appartenait, en ce moment solennel, l'honneur de sauver le trône et le pays, fût-ce malgré l'ordre du roi. Ce ne sera point cette fois, comme aux Capucines, à Paris, l'émeutier qui l'emportera ; elle fond sur ses adversaires. Le général Ischitella, ancien aide de camp de Murât, et le général Nunziante, le futur vainqueur de la Calabre, reconnaissant que leurs voix n'auraient plus d'empire sur la fougue de leurs bataillons, se mettent à leur tète, ainsi que les gétiéraux Salvaggi et Carrascosa. Ils ne cal-
(1) Slorîa degli ullimi fatti.—AdvenimenU di Napoli, del 15 majo 18^8, par le comte Mazulli.
(î) Les tireurs de cet affreux guet a pens étaient rédacteurs en chef du jeurual ministériel de Troya. Leur chef se nommait Achille Rossi.
euleot pins, ils s'arment; ils ne consultent plus, ils combattent'; ils ne vont plus lutter, ils vont vaincre.
Que faisait alors le palais? A la première détonation partie des barricades , le roi avait congédié les intermédiaires qui se succédaient auprès de lui. L*arrogance des foctieux ne connaissait plus aucun fîrein.
«Si vous ne donnez immédiatement la ConstittMnte ^ di- « sait le député Barbarisi à Ferdinand II, gare à Téchafoud de « Louis XVI I »
Le ministre Conforti, parcourant le palais, ouvrait le balcon du troisième étage et disait : « Cette partie-ci me conoienL »
Le ministre Scialoja , passant par les grands appartements du second étage, proférait hardiment ces mots : « Je eoiuherai ici « cette nuit, »
Ces mes^eurs, délogeant leur maître , se casaient déjà sous sa * pourpre.
Le fort Saint-Elme n'avait point encore arboré le drapeau rouge, signal appelant la garnison aux armes. Les regards du roi se* tournaient continuellement et avec une vive inquiétude sur cette citadelle imprenable, avec laquelle il ne pouvait plus communiquer. Si Saint'Elme allait le trahir I... C'était chose horrible à penser.
Soudain part un coup de canon, et deux autres coups y succèdent. La citadelle a donné le signal, et Voriflamme y a paru ; les autres châteaux-forts répondent ; la monarchie sera sauvée. ,
Le général Roberti, qui était député, avait passé la nuit au fort. Entendant du haut de ses remparts battre la générale dans Naples et construire des barricades, il restait impassible et calme. Le matin, habillé en bourgeois et coiffé d'un chapeau de paiUe, il ne voulait donner aucun ordre. Le major Salvatore Zanetti prend sou parti vers onze heures du matin. Les décharges de la rue de Tolède étaient parvenues à son oreille, il fait tirer un premier coup de canon... Roberti l'envoie appeler.
« — Major ! que faites-vous^ » lui dit-U.
« — Mon devoir, » répond Tofficfer.
Et, devant l'héroïque fermeté du major, le général resta muet (1).
(1) Écoatons maintenant, à ce sojet, le général Pépé : « Le général
Les troupes fidèles du roi accouraieot toutes à leur poste.
« — Rappelez -vous Louis-Philippe 1 » osa dire en ce moment à Ferdinand Û, le ministre Scialoja ; comme s'il pouvait y avoir quelque analogie entre un monarque légitime se défendant contre une émeute, et un souverain, né des séditions, brisé par ceux qui le créèrent.
« -^ Chassez de chez moi ce bouffon l répondit froidement le roi ; j'en appelle à la justice de Dieu et à la loyauté du pays. »
La fusillade était des plus vives. Le général Nunziante réunit à Sainte-Lucie une quantité de lazzaroni.
« — Mes amisl leur .dit-il, voulez -vous sauver votre roi? »
« — Oui, oui, répondent-ils. £n avant! »
Ils prennent la bannière des lys; et, armés de pierres, de bâtons, de pioches, de couteaux et de haches, ils courent à la rue de Tolède. Là, était la grande barricade de Saint-Ferdinand, admirablement dressée par les soins du citoyen Levraud, ministre de la république de février, et à laquelle avaient travaihé de prétendus militaires français. Les lazzaroni s'élancent sur ce travail remarquable ; et, au milieu d'une grêle de balles, ils frappent, ils renversent, ils brisent. Ils ie servent de leurs haches, de leurs couteaux, de leurs pioches, voire même de leurs ongles ; et là, tôt ou tard, devant eux, la barricade tombera.
Pendant ce temps, le citoyen Levraud, ancien violoniste à un petit théâtre de Paris, se transportait à bord du vaisseau amiral français stationné dans le port de Naples ; il voulait bien patronner une barricade, mais non la défendre en personne. Il sentait qu'il avait nécessairement un rôle à jouer, là où se trouvait un trône à abattre : mais il lui fallait un rôle sans risque, et de l'audace en sûreté.
M. Levraud se présente à M. Baudin la tète haute ; il le spmme,
« Robert! y homme et citoyen avant d'être soldat, refusa d*obéir au roi le « 15 mai. Les canons de Saint-Eime n'avaient été chargés qu'a pondre. « Entre la destitution et le fratricide il choisit la destitution, » (Histoire de» révoiiUion$ d*IMie, p. 116 et 1^.)
au nom des principes sacrés de la jeune Italie parisienne, de prendre parti pour l'insurrection des Deux-Siciles.
« — Amiral t dit * le démagogue, à bas le dernier des Bour- « bons ! Braquez vos canons contre Naples. Savez -vous ce qui s'y « passe d'après les ordres du féroce Ferdinand ? On y égorge tous <( les Français ; les rues sont inondées de leur sang. Au nom du Ciel ! « sauvez nos ft*ëres. »
L'amiral, étonné, ne peut croire à ces paroles.
« — M. Levraud ! lui répond-il, je n'ai ni le droit ni la volonté « de protéger le désordre et la rébellion. II ne m'appartient pas ici « de m'armer contre le monarque et de me déclarer pour le peuple. « Il faut attendre et réfléchir. Quaut aux massacres des Français, « je vais , en toute hâte, me renseigner à cet égard ; et j'agirai « avec énergie. Rassurez-vous I comptez sur moi. »
L'amiral court donner ses ordres.
Mais ce n'était pas là ce que voulait le républicain forcené. A peine M. Baudin l'avait- il quitté, que, resté sur le pont du vaisseau, il appelle à lui l'équipage.
« — Citoyens î dit-il aux matelots qui l'entoKrent , le temps est « venu, partout et pour tous, de secouer l'oppression. Votre amiral « manque à ses devoirs, car c'est trahir la république française que « de ne pas aider la nation napolitaine à se débarrasser de son in- « famé royauté. N'obéissez plus qu'aux inspirations du patrio- « tisme. Ne vous laissez plus asservir par les épaullettiers. Plus de « maîtres i iflns d'amiraux! plus de dominateurs ! plus de rois! ce Vive la république démocratique et sociale ! »
Le citoyen Levraud s'était flatté que cette péroraison superbe allait le porter au pinacle ; il savourait d'avance les acclamations marines dont allait le couronner l'escadre... désappointement complet ! les matelots reculent indignés. La harangue leur a paru nn outrage. Eh quoi î on a pu les dégrader au point de les croire capables de la plus noire des forfaitures. Ils apostrophent l'orateur; ils lui rendent insulte pour insulte. Le républicain veut répondre : une voix tonnante s'élève :
« — Jetons à la mer ce Levraud l »
De bruyants éelats de rire accueillent cet ordre. On rcûl peut-
être exécuté ; mais plusieurs officiers s'y opposent. Des explications ont eu lieu; et Tamiral est survenu.
Les faits énoncés par le représentant de la république ft-ançaisc se trouvaient être de la plus insigne fausseté. Les envoyés de M. Baudin étaient déjà revenus à bord avec des renseignements précis, n n'y avait à Naples ni Vêpres -Siciliennes, ni Saint-Barthélémy. Le sang français ne coulait y traîtreusement , nulle part ; et, partout, le droit des nations était respecté.
« — M. Levraud î dit Tamiral , je suis instruit de votre con- « duite ; je sais ce que vous venez d'essayer à bord de ce bâtia ment : on m'a répété vos discours... »
« — Je suis républicain français I interrompt le ministre Lea vraud. Citoyen Baudin l l'ôtes-vous ? »
« — Pas à votre manière, Monsieur t réplique Tamiral irrité. • Vous comprenez la république à la Robespierre, je la comprends « à la Washington. »
C'était bien. Mais, lui-même, étudiant sa république, était-il bien sûr d'y avoir compris,.,, quelque chose !
« — Citoyen \ reprit le ministre... »
« — Sortez î dit le chef de Tescadre. »
Et le violoniste évacua le navire.
On entendait rugir la bataille Le duc de Rivas, ambassadeur de Madrid, pensant que son devoir l'appelait chez le roi, car la reine-mère était infante d'Espagne , faisait atteler ses chevaux. Un groupe d'émeutiers, à sa porte, demande à s'emparer de sa voiture. Les barricades la réclament.
« — Mais c'est le carrosse de l'ambassadeur d'Espagne t s'écrie le « concierge indigné. »
« — Plus de carrosses! plus d'ambassadeurs! lui répondent les « assaillants. »
Le portier appelle au secours. Les gens de l'hôtel accourent au nombre d'une vingtaine ; et les barricadeurs se retirent ; ils vont, disent-ils^ chercher main- forte.
Le duc de Rivas demeurait sur la Chiaja , au bord de la mer.
Sa voiture prend par les rues pour aller à la place du palais; elle est arrêtée par les attroupemeuts,
« *- Je suis le duc de Rivas, dit rambasseur d'un ton ferme.»
a ^ A bas les ducs! répond la foule. »
Forcé de retourner chez lui, le ministre y réunit le corps diplomatique (1). Ety à la tète de ses collègues, il part à pied, longeant les quais.
A Chiatamone et à Sainte-Lucie, il trouve une masse de troupes avec caissons et artillerie, qui interceptent le passage. H ne parvient au palais qu'après beaucoup de difficultés. A Tune des portes venait d'être tué un grenadier de la garde.
Les diplomates étrangers poursuivent leur marche. Ils entrent, ils montent l'escalier. Partout encombrement et désordre.
Ils traversent une quantité d*appartements; ils parviennent enfin à une salle ou ils trouvent la reine-mère, la femme du roi et les prin< cesses de la famille ; elles étaient éplorées et tremblantes. Les ambassadeurs et chargés d'affaires>uraient voulu les rassurer; mais, hélas! Tétaient-ils eux-mêmes I
On les introduit chez le roi. U ét^it entouré de ses frères; sa physionomie était altérée, mais non abattue. Sa souffirance était vive, mais calme.
a — Sire! lui dit le duc de Rivas, en s'inclinant devant lui; je « viens, au nom de toutes les puissances que représente le corps di- « plomatique, vous offrir la force morale dont nous sommes investis. « Notre concours vous est assuré; notre dévouement vous est dû.»
« "-- Je vous remercie. Messieurs! répond le roi d'un ton plein « de noblesse et de dipité ; je n*en attendais pas moins de vous et « de vos gouvernements. Je suis forcé, vous le voyez, de recourir « à la force des armes »
« — Sire! interrompt le duc de Rivas, vous êtes pleinement dans « votre droit. Rien de plus généreux que vos sentiments, rien de « plus juste que votre cause. »
(1) Le ministre d'Angleterre s'y rendit ainsi que tous les antres plénipotentiaires. Il ne manqua a la réunion que le ministre d'Autriche , qui avait été forcé de quitter Napies, et le Nonce du Pape, qui était eerné chez lui par les insurgés.
Le roi mit la main sur son cœur; et, de Taccent le plas profondément senti :
« — Duc de Rivas I reprit-il, le ciel m'est témoin que tout ce qui « se passe ici me déchire l'âme. C'est malgré moi, je vous le jure, a Âh I Dieu seul sait combien je souffre t
En effet la plus vive douleur était empreinte sur son front; et cependant la sénérité d'une conscience pure y rayonnait sous Faffliction.
Le canon grondait du côté de la rue de Tolède; les boulets renversaient les barricades; des décharges d'artillerie se succédaient sans interruption ; et d'épouvantables clameurs retentissaient en face du palais. Un officier supérieur entre précipitamment chez le roi,
« — Majesté l dit-il hors d'haleine ; permettçz à vos fidèles sol- « dats de s'emparer de l'hôtel du ministère, au milieu d&la rue de « Tolède; cette position leur est nécessaire et pour l'attaque et o pour la défense.
« — Ceci regarde le ministre de la guerre, répond le monarque ; « allez vous en entendre avec lui.
« — Sire! Ce serait encore un retard. De grâce î votre ordre ! <x le temps presse : il faut en finir avec cette canaille... »
Le roi l'interrompt vivement; et, d'un accent bienveillant quoique sévère, à la fois simple et solennel :
« — Prenez garde à vos expressions, Monsieur! répônd-il ; il y « a parmi nous des Napolitains égarés : il n'y a point ici de ca- « naille. »
Le citoyen Levraud, ceint d'une écharpe tricolore, et accompagné d'un garçon tailleur, son secrétaire d'ambassade, est dans un des salons du palais. Il a le chapeau enfoncé sur la tête ; il passe et ne salue personne. Probablement, rien ne lui parait plus républicain que la grossièreté.
Il vient demander que la bataille cesse, qu'on ne tue plus, qu'on soit clément.
« — Oui I lui fait répondre le roi : la clémence^ mais après la victoire, »
La lutte se soutenait avec un égal acharnement. Même intrépidité de part et d'autre ; les deux partis rivaux, en présence, se croyaient 'chacun sûr du triomphe. Conforti se présente à la Chambre.
« — Députés! dit le nouveau ministre de Tintérieur ; on se bat « encore dans les rues ; il faut en finir : le roi veut...
« — Le roi n'a plus le droit de vouloir l » interrompt une voix, féroce.
Le ministre piUit et se trouble.
« — A bas le cabinet multicolore l » s'écrient des masses d'insurgés.
Conforti chancelle et s'éloigne.
Trois terroristes effrénés, Musolino, André Roméo et Plutino, se précipitent dans Tenceinte législative ; ils y viennent dicter des lois.
« — Plus de trône l plus de Bourbons! » dit le calabrais Mttsolino.
Et , montrant Roméo du doigt :
« — La république seule peut sauver le pays, continue -t-il; et « voici Thomme qu'il lui faut t »
« — Citoyens ! c'est aller trop vite, répondent plusieurs députés. c< Plus tard; il n'est pas temps encore. »
a — Hors d'ici le socialiste I » ajoute un membre de la Chambre.
Réclamations ; tumulte ; fureurs.
« — Plus tard! soit, dit Musolino. Vous me reverrez dans une « heure. »
Chaque minute était une année.
Parcourons la rue de Tolède. Là était la garde royale,- elle s'était portée au centre de l'insurrection. Elle avait commencé par s'emparer des premiers palais qui avoisinaient l'église S. Ferdinand ; elle en avait chassé les factieux et s'y était fortifiée à leur place. De là elle tirait sur les autres édifices dont l'ennemi se faisait aussi des citadelles. Elle n'avait point encore franchi la grande barricade ; mais le canon la battait en brèche ; les boulets l'avaient en partie renversée; et les lazzaroni l'assaillaient.
Les Suisses qui, avant les deux coups de fusil du palais Ciieili, se retiraient dans leurs quartiers, étaient revenus sur leurs pas. Ils débouchent, par un étroit passage, le Vico Camipana, au milieu de la rue de Tolède. Hs ont tourné Ténorme barricade qui, maintenant, se trouve entre eux et la garde royale ; ils s'élancent au pas de charge sur la grande œuvre de Témeute. Ils y arrivent sous des nuages de feu, de plomb et de fomée. Des fenêtres, des toits, des balcons et des greniers, on les mitraille, on les massacre ; ils tombent, ils ne reculent pas.
Les gardes nationaux et les bataillons étrangers qui dirigeaient l'insurrection, faisaient feu derrière des matelas, des tapis et des Persiennes qui les dérobaient à leurs adversa res ; ils combattaient sans être vus; ils tuaient sans risque de Tétre.
Les braves de THelvétie sont enfin an pied de la barricade ; leurs frères d'armes sont de l'autre côté; ils s'entendent, ils se répondent. C'est un double assaut de vaillance. Le général Statella tombe atteint d'une balle. Une femme, la Brambilla, une actrice du grand théâtre, a, dit-on, d'un balcon voisin, tiré à bout portant sur lui. Par bonheur, la blessure est peu grave.
La mêlée devient effroyable.
Mais la garde royale et les Suisses ont de plus avec eux le peuple. Un cri, un long cri de victoire a traversé le champ des airs ; la barricade est enfoncée ; les troupes royales se sont réunies. Chacun eut ses palmes à part, toutes vont les cueillir ensemble.
Le palais Cirelli était pris, les chasseurs de la garde brisent les portes de ce point central de la rébellion ; ils pénètrent sous ses murailles; mais, de même que dans la rue chaque édifice était un fort, dans chaque édifice, à son tour, chaque chambre était un castel ; ils se battent de salle en salle. Pour arriver jusqu'aux vivants, il leur faut enjamber les morts ; et, pour passer d'un lieu à un autre, il faut franchir des mares de sang.
Et néanmoins il arrivait à chaque instant, à Monteolivctto^ des messages du citoyen Levraud annonçant victoires sur victoires.
« Nous l'emportons sur tous les points, éciivait-il aux députés, « en vue d'aiguillonner leur zèle ; le roi touche à son heure su-
Et, entassant mensonges sur mensonges, il affirmait officiellement
^ MO — que ramiral Baudin et sa flotte venaient de se dédarer pour linsurrection.
Tout k coup le député ZuppettU venant du théâtre des combats, traverse la maison de ville ; il entre où se tenaît le conseil ; et jetant sur son tapis vert plusieurs lialles ensanglantées :
« Citoyens députés 1 8*éerie-t-U » voici les concessions gêné* « reuses que le roi de Napies foit à son peuple 1 Voilà ce que j*ai « retiré du corps de ses victimes, le long des rues où l'on mitraille t « Ce sont les plombs du prince homicide. »
Et que faisaient les généreux philanthropes qui s'attendrissaient, le poignard à la main, sur les désastres 4e la guerre ? Leurs frères s'étaient emparés d'un lancier, qui venait de la Fignaseeea, l'avaient assassiné au MirctUello , et promenaient sa. tète en triomphe aux acdamations des rd>eMes.
Cependant les troupes du roi marchaient de succès eu succès ; il n'est plus d'obstacle, pour elles; les gardes nationaux reconnaissent, enfin, que toute résistance est devenue impossiUe, que toute espérance est perdue, et qu'il faut se rendre ou mourir.
La plupart préfèrent se rendre.
Et maintenant la garde royale fera-t-dle grâce k la garde nationale ? Celle-ci n'est-elle pas coupable de haute trahison ? n'a-t-eMe pas outrageusement trahi ses devoirs les i^us sacrés?...
Les républicains^ abattus, se décident à s'en remettre à la générosité des royalistes ; mais, pour échapper au premier mouvement de fUreur que pourrait soulever la vue de leurs uniformes, les plus coupables d'entre les émeutiers se dépouillent de leurs habits ; ils ne conservent que leurs caleçons, leurs chaussures et leurs dliemises ; ils agitent un mouchoir à leur main, sorte d'emblème national, comme un drapeau de prière et de miséricorde ; ils s'offirent tout en blanc aux vainqueurs. C'était la couleur du pardon , la couleur royale el sans tache.
Ah ! ce n'était pas à tort que les hommes de la révolte avaient compté sur les soldats de la fidélité. On laissa la vie aux vaincus, la vengeance fut interdite. On châtia les représailles; et la clémence
desoendit sur les coupables, non-seulement des palais du roi, mais des rangs mêmes du soldat.
La reconnaissance, du moins, leur fUt-elle à jamais acquise ? Non, certes, ce fût le contraire. lien est qui, sous les rayons du soleil, en osent nier la lumière; le système de mensonge et de calomnie prit une extension plus monstrueuse que jamais. Le roi fut surnommé bomhardetw. On soutint que ses soldats étaient des cannibales ; Yllalie rouge les représenta comme des bourreaux implacables , égorgeant d'admirables victimes ; et TEurope, si souvent trompée sous les bommes de l'imposture , prit momentanément la loyauté pour le crime, et IMnfamie pour la vertu.
Et le vrai peuple napolitain? où était- il pendant ces horribles scènes de carnage et de destruction? Il faisait retentir les airs des cris de Vive le roi ; il se réunissait aux troupes ; il s*armait pour défendre le trône ; et, furieux contre les anarchistes, il était Texpression vivante du pays. Aussi, qu'en dirent les suppôts de la trahison ? que « ce peuple-là fut infâme. »
Les Suisses , conjointement avec la garde royale, balayèrent la fiimeuse rue de Tolède, en s'y emparant successivement de toutes les maisons qui persistaient à se défendre. A S.-Brigiée et au palais Lieto, où la résistance fut des plus opiniâtres, plusieurs officiers suisses périrent (1).
Là tombèient une foule de braves. Hélas ! que de pages nécessiterait le récit des faits héroïques de cette fatale et brillante journée t On s'afflige , mais du admire ; on soufire, mais on applaudit ; c'est de la gloire à déplorer, mais ce n'en est pas moins de la gloire.
Toutes les barricades furent prises et abattues les unes après les autres. Les factieux mirent le feu au palais Ricciardi où se tenait le grand club national, où était Timprimerie la plus révolutionnaire de Naples , et où se seraient trouvés les papiers les plus compromettants. La flamme s'étendit de suite aux charpentes du toit avec
(1) Entre autres le capitaine Rodolfo di Sturler, le capitaine Murait, le lieutenant Degumuez , le major Salis Salitf.
une incroyable rapidité. En vain essaya- t-on de Téteindre, on ne put mattriser Tincendie (i).
Débandade générale panpi les rebelles. Les rues étaient jonchées des ftasils, chapeaux à plumes, sabres nus, ceinturons et uniformes qu'en fuyant ils jetaient çà et là. Ici Ton en voyait courant déshabillés sur les toits, se laissant glisser le long des gouttières, et se brisant la tète contre les pavés. Là se remarquaient des espèces de fantômes entortillés dans des draps comme des morts sous un suaire, qui, s'élançant par les fenêtres en se suspendant à des cordes, allaient demander un reAige aux cimetières et s*y coucher dans les tombeaux. Les égoûts étaient des asiles; on se jeta jusque dans les puits ; et répouvante était poussée à un tel point, parmi les fuyards, qu'ils setuaient eux-mêmes... pour vivre.
La journée tirait à sa.fin. complément de délire révolutionnaire t Alors qu'aux détonations de la guerre, la bravoure de l'armée royaliste jeUit le plus brillant éclat, les soixante à quatre-vingts députés en permanence à Monteolivetto , se livraient à toutes les illusions de leurs démagogiques espérances. Les fronts y rayonnaient de joies inouïes, car toutes les estafettes du citoyen Levraud et compagnie leur portaient les nouvelles suivantes:
« — Les populations de Naples et des alentours se soulèvent en « masse contre le roi. »
« — La garde nationale, victorieuse de toutes parts, fait des pro- « diges à n'y pas croire. »
« — Les Français ont débarqué pour soutenir la sainte cause de la révolution. »
« — Ferdinand II a pris la fuite. »
C'était à en perdre la tête de bonheur ) aussi toutes étaient perdues. La Gecilia et Ricciardi cntpnnaient des hymnes de ti'iomphe. Il eût mieux valu dégainer l'épée du héros, mais parler leur semblait combattre.
(1) On fit l'a plusieurs prisonniers, nolamment Giacialio Galanli, ei le sicilien Corvaia. %
La Chambre avait formé un gouvernement provisoire sous le nom de Comité de salut publie (1), selon les traditions évoquées des catacombes de 1793 ; et des vociférations forcenées saluaient la ridicule vieillerie.
« — La déchéame ! la déchéance i » criaient les terroristes du dehors.
« — Oui^ oui^ au» voix la déchéance ! » répétaient les bandits du dedans.
Le Comité de salut public ne saurait ni réfléchir ni délibérer au milieu des sanglantes fascinations qui brisent à la fois son jugement et sa pensée. Il se lève, étourdi, aveuglé; il saitjt peine ce qu'il va faire, encore moins ce qu'il va dire. Il frissonne dans son audace, mais reculer n'est plus possiUe ; il est sur la pente fatale^ il faut qu'il marche, il faut qu'il avance, il faut qu'il roule au fond de l'abîme : la déchéance est prononcée (2).
A riustant même on se précipite sur le buste \ du roi qui s'élevait au fond de la salle; on le jette par la fenêtre, a Mort au tjfran!» clame une voix.
Mais de plus fortes retentissent ; on crie : « Vive la république! » Le dernier but était atteint.
A ces trois funestes paroles: uVivela république!» le président de Monteolivetto, Farchidiacre Samuel Cagnazzi, portant la croix de Malte àsa boutonnière, se sent pris d'étranges vertiges. Agé de 90 ans, il se figure qu'une régénération merveilleuse est venue descendre sur lui. Il lève ses bras vers le cid , écarte piteusement de sa poitrine son ordre de chevalerie ; et ce vieux Samuel, se croyant un nouveau Siméon, chevrette, les larmes aux yeux: a Nunc dimittis servum tuum ! »
A la suite de cette parade, Miletti, ancien maître d'escrime, . part avec sa troupe cal2d)raise, pour annoncer la grande nouvelle et stimuler l'insurrection.
«Citoyens! courage! courage! s'écriait -il le long des rues:
(1) Les membres de ce comité étaient Lanza, Toppati, Giardini, Belleli et Petrucelli, secrétaire. (Voy. Storia degli uîtimi fatti, etc., p. 331.) Z (2) Rapport du ministre des affaires étrangères de Piaples, avant-dernière page. Le procès-verbal de déchéance fut fait et signé.
« la répubOqtte est prodamée. La Chambre a déclaré Ferdîaand II « à jamais déchu de son tréue; sa fenome et ses enfants seront « déportés au loin dans qnel^pie lie. Les Français, accourus à notre « aide, couperont la retraite au roi bombardeur. n périra sous no& « poignards. Citoyens l courage ! courage! Mort au souverain parti ricide t Sauvons , à la fois , Naples et l'Europe I »
Et il brandissait son épée, comme le font les démons de théÀtre quand ils secouent leurs crins et leurs torches.
On n'entendait phis le canon. Les députés, convaincus du succès de leur cause, en attendaient les heureux détails; Us étaient dans toute rivresse de leur salumale, lorsque entre un émissaire efiaré:
« -* Citoyens t nous sommes perdus t »
« — Nous ! perdus t Mais nous triomphons I »
« — Erreur! citoyens. On vous trompe.»
«— Cet homme est fou. La troupe s'avance. Entendez-vous, « de loin, ces fanfiires I »
« — Oui : mais c'est la garde royale t »
Dieu puissant I quel aflBreux réveil î... Et après tant de si beaux songes t... Le tambour battait sur la place de THAtel de Ville; de nombreux régiments s'approchaient. Les députés courent aux fenêtres : c'étaient bien les troupes du nu. Hélas t c'est fait du ^mtovisoire. On déchire eu toute hâte le procès-Terbal de ééthéanee. La Chambre, le Comité, les Présidents, le Salut public, tout ce Lillipnt ^e disloque. Constitutionnels et républicains s'affiussent dans 1» même débàde. Plus de tr&ne à réduire en poussière; plus de république à couler au moule; phis de nune dimiuig à chanter.
Ici, continuation de la scène précédente. Un aide de camp du^ général Nunziante se montre à l'entrée de la saUe. Il s'adresse aux représentants :
« — Sortez t Messieurs. Et vive le roi .'»
« -^ Le peuple va nous écharper, » interrompt un député, d'une voix humble et tremblante. »
« — Le roi m'a envoyé à votre aide , répUque en souriant l'of- « ficier; ma mission est de vous défendre. »
« -^ Vive le roi ! s'écrie la chambre. »
(1 ) Sloria degli uliimi fatti di Napoli,
Et le cri se répète au-dehor$. D a*y joint le bruit dès clairens et dés trompettes. La salte ne tardera point à être envahie par les soldats et par le peuple.
L'aide de camp du général Nunziante s'était un instant éloigné pour aller retrouver son chef et exécuter dîvers ordres. La peur reprend aux députés. Tls entendaient des flots irrités de militaires et dé lazzaroni qui traversaient les longs corridors de Monteolivetto et qui, la menace à la bouche, se dirigeaient dé leur côté. Le glo»* rieux président Gagnazzi et ses sublimes vaaf istrats, vont-ils périr sur leurs chaises eumles comme les Romains du temps antique kapproche des anciens barbares tNon^ autre époque, autre con^ duite.
Sachant parfaitement que le roi^ n'aurait point eu à compter sur ^ur miséricorde s'ils avaient remporté la victoire, ils ne peuvent,, étant vaincus, jcroire à la miséricorde du roi. Ils jugent autrui d'après eux.
Le député PetruceUi, le plus hardi du fn-ovisoire et du salut public, celui qui eût ^ngé Barbe* el se fût modelé sur Saint-Just^ si Naples l'avait laissé faire , se fourre d'abord , en ses transes , dans le lieu anti-héroique, vulgairement nommé lieux d^aisance ; puis, il supplie un bon gendarme de lui prêter son uniforme; et, masqué^ en guerrier, il s'échappe (i>.
Ricciardi saute par une fenêtre; idée volée à Ledru-Rollin, Qisl se ressemble se copie (3).
La Cécilia allait suivre le même exemple ; il s'était débarrassé da» son cimier qui ne lui avait jamais été nécessaire ; il se serait dépouillé de sa toge s'il eût porté cette parure ; il jetait au loin son épée, en lui disant d'une voix inintelligible : >< Arrière ! instrummi inutile ! » Il avait déjà la jambe hors de la croisée lib^atriee, lorsque le député Barracca le saisit violemment.... par derrière.
« Frère î s'écrie-t-il avec l'accent d'une juste indignation, tu* « nous a mis dans le pétrin, sache au moins mourir à la huche. »
Et la Cécilia n'a pu fuir ; mais il savait le vieux proverbe, « ce
(1) Histoire des événements de Naples ai* 15 tnai, fsr Ifi comle Marulli. — (2) Môme ouvrage.
Ir
']ut est différé fCesi pas perdu ;» et, plus tard, on le vit... refîiir (1).
Alors, du côté de la mer, s'écbappait le valeureux Mileti; mais SCS paroles n*étaient plus des chants de triomphe « Citoyens t » nous sommes f... Ïambes, » disait-il d'une voix haletante. Puis, if ayant encore d*autre culte au fond du cœur que celui des insurrections, culte, providence et éternité des bandits, il criait aux attroupements: « Allons 1 fils de la liberté! Au large! A lamon- « tagne! Aux Calabreè 1 »
Six cents rebelles avaient été faits prisonniers ; on les mit sur une frégate dans le port ; ils s'attendaient à être jugés et fusillés. Le roi Ferdinand leur fit non-seulement grâce de la vie, mais leur rendit la liberté. Plusieurs môme recouvrèrent leurs places ; le tyran de Naples, en toute ocasion, n'agit jamais que de la sorte.
Vers le soir tout était fini. Les hardis meneurs avaient disparu. « Dans les insurrections, U n'y a jamais d^ assommés que les insitruments imbéciles ^ » murmuraient tout bas l'un d'entre eux. Ferdinand n, noblement secondé par ses braves, avait reconquis sa couronne. Les députés de Monteolivetto, grâce à sa généreuse assistance, échappaient aux fureurs dépeuple. Ils traversaient la capitale entourés de gendarmes sauveurs, mais poursuivis par des huées publiques. Toutes les lumières de Vltalie rouge^ soufflées au vent des républiques, s'étaient éteintes dans la boue. Le pardon suivit la victoire. Le peuple était ivre de joie ; ses tyrans avaient disparu. La rue de Tolède, elle-même, se pavoisait de blanches bannières. L'armée avait sauvé la monarchie; et Dieu avait sauvé le roi (2).
(1) Histoire des événements de Naples «a 15 mai, par le comte Marulli.
(2) Voyez shf tous ces détails: Storia degli ultimi falti di Napoli, et Histoire des événements de Naples au 15 mai, par le comte Maralli.
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